Les
deux ailes d'un oiseau Une Introduction
à la Conception Baha’ie de la Santé
Thèse du Docteur Farhan YAZDANI
«La vraie Religion et la Science ne sont pas en contradiction... La religion
et la Science sont les deux ailes qui permettent à l'intelligence de l'homme de
s'élever vers les hauteurs, et à l'âme humaine de progresser...»
‘Abdu'l-Baha
V - ANNEXE
1 – 2 - Péché d'Adam et le Sacrifice du Christ
3 – 4 - 5 - 6 – 7 – 8 - L’âme, l’esprit et le Corps
9 - 10 - 11 – 12 - Conception de Dieu
13 - Liens dans l'Univers
14 - Recherche de la Vérité et le Non-sens
15 - Potentialités de l'Homme
16 - L'effort Personnel de l'Homme
17 - De la Négligence vers l'effort
18 - Dieu et Sa Manifestation
19 - Perception de la Douleur et le Martyr
20 - Critères de la Vérité
21 - La justice Sociale et l'Education
22 - Lettres aux Souverains
THESE PRESENTEE A L’UNIVERSITE CLAUDE BERNARD - LYON 1 - 1976
VU et PERMIS d’IMPRIMER, LYON le 4 mai 1976
Le Président de l'Université, Président du Comité de Coordination des Etudes Médicales.
Remerciements
A Monsieur le Professeur J. GUYOTAT, qui nous a fait l’honneur de présider ce
travail, après nous avoir enseigné les bases de la psychologie médicale. Nous
le remercions d'avoir permis, par ses suggestions, de structurer et d’élaborer
cette thèse.
A Monsieur le Professeur M. SEPETJIAN, qui a bien voulu apporter l’avis d'un hygiéniste
à notre jury, en nous honorant de sa présence. Que ce travail soit un témoignage
de notre gratitude pour son enseignement.
A Monsieur le Professeur M. COLIN, qui nous a ouvert les horizons de la sociologie
médicale. Nous le remercions pour ses suggestions et pour son chaleureux accueil.
A Monsieur le Professeur F. DAGOGNET, pour le très grand privilège qu'il nous
a fait en acceptant de s’intéresser à notre travail. Nous te remercions pour nous
avoir reçu si cordialement et pour son enthousiasme contagieux.
A nos maîtres, qui, avec beaucoup de conscience se sont consacrés à notre formation.
A ceux qui par leur aide, amitié et attention, nous ont permis de nous adapter
à la culture française.
A ceux qui oeuvrent pour une Civilisation Mondiale et qui, de leur vie, nous inspirent.
A ceux qui continueront ce travail que nous avons eu le plaisir d'ébaucher.
A tous ceux qui, par leurs suggestions, contributions et aides, nous ont permis
de réaliser ce travail.
A mes parents,
A ma femme,
A notre enfant,
A nos familles
AVANT–PROPOS
Les progrès spectaculaires de la médecine laissent subsister de nombreuses failles
qui motivent des critiques de violence croissante contre la science médicale.
Ces critiques, plus ou moins fondées, font l'objet de controverses facilement
propagées dans la presse et mettent en cause non seulement l'entreprise médicale,
mais aussi son insertion sociale. La surconsommation médicamenteuse, l'humanisation
des hôpitaux, l'aspect "anti-biologique" de la vie urbaine, ne sont que quelques
exemples des thèmes qui circulent ; des critiques plus structurées mettent en
cause un système socio-économique insalubre avec divergence de certains intérêts
économiques et sanitaires.
Nous n'avons nullement l'intention de prendre position dans ces polémiques, et
prétendons encore moins vouloir épuiser un tel sujet. La santé étant toutefois
la préoccupation majeure de notre profession, nous chercherons à contribuer à
l'éclaircissement de ce problème avec quelques textes baha'is qui apportent une
lumière très actuelle. Les conclusions personnelles que nous en tirons ne sont
en aucun cas exclusives. Nous avons hésité à trop abréger certains textes qui
gardent des significations plus étendues que le contexte dans lequel ils sont
cités. Le lecteur pourra donc trouver des implications beaucoup plus vastes que
celles commentées. Les traductions effectuées à partir des textes en Anglais sont
personnelles, et n'ont pas été révisées par un comité de révision comme ce serait
le cas pour les ouvrages baha'is publiés. Malgré le soin apporté et la nature
imagée des textes, il serait souhaitable de se référer aux originaux en cas de
contresens dans les nuances subtiles.
Ce travail d'introduction, n'a pas d'autre prétention que de vouloir rassembler
quelques textes baha'is plus ou moins directement en rapport avec la santé. A
titre de comparaison, nous ajoutons un choix éclectique de pensées classiques
et contemporaines dont un bon nombre a été inspiré par le récent Symposium International
sur le Stress, le Vieillissement et les Maladies de Civilisation (123). Cette
présentation élargie ne permet pas d'approfondir les diverses questions effleurées,
mais a l'avantage de mieux esquisser un concept qui se projette dans l'avenir
et dont nous ne pouvons extrapoler la nature précise. En attendant de voir nos
collègues prendre la plume pour développer les divers aspects d'un sujet si vaste,
nous proposons quelques éléments de réflexion.
Pour mieux comprendre ce malaise, nous survolerons les concepts de santé depuis
les philosophies antiques, qui considéraient l'homme dans son ensemble, jusqu'aux
théories organiciennes étroites qui ne considéraient que la maladie. Avec le psychosomatisme
et la médecine sociale, on assiste au retour à une médecine totale prenant en
considération l'homme et son environnement ; mais ici naissent de nombreuses polémiques
qui mettent en question l'entreprise médicale actuelle. C'est l'absence d'un idéal
de référence et l'incohérence des valeurs de notre civilisation qui semblent être
à l'origine de ces discordes, mais l'idée de finalité de la vie humaine dans ce
monde, notion indispensable à une activité médicale et sanitaire, a été confié
à la théologie et supposée en désaccord fondamental avec la science.
Les enseignements baha'is, cependant, maintiennent que la religion, débarrassée
de ses dogmes inintelligibles, est non seulement en accord avec la science, mais
elle lui est un complément indispensable. La religion, ot l'éducation éthique
nécessaire à une cohésion sociale, fournit des valeurs cohérentes avec la science
de son époque, constituant la trame d'une civilisation matérielle et spirituelle
prospère. Les révélations successives de religion, présentent les facettes différentes
d'une même vérité, dans un langage adapté à la compréhension de chaque époque
; du consensus de valeurs portées par leurs auteurs qui modestement parlent au
nom d'une force transcendante - naissent des civilisations successives.
Ces valeurs, souvent incohérentes et contradictoires dans notre société actuelle,
se reflètent néanmoins dans notre attitude envers la santé la maladie, la vie
et la mort. Bien que dénouées d'une réalité tangible, ( 25 p. 108), ces notions
subjectives dictent notre comportement dont la cohérence sera celle de nos valeurs.
La subjectivité humaine joue donc un r8lE important dans la pratique médicale
; c'est encore la religion qui influer ce domaine.
L'activité médicale a été surtout axée sur des notions de maladie, oubliant le
maintien de la santé. Cette santé, outre l'homéostasie du milieu intérieur (25),
entend une santé de relation avec l'environnement. Cette relation est dynamique
du fait des potentialités latentes de l'homme et de la transformation constante
de la société humaine ; nous verrons l'explication baha'ie de ce mouvement et
quelques critères du comportement humain qu'il implique.
Les notions de maladie et de guérison seront étudiées à l'aide de quelques exemples
cliniques. Le traitement n'implique pas chasser un "mal' imaginaire, mais rétablir
la santé en agissant sur le terrain et en permettant une réinsertion sociale.
La motivation et la subjectivité du malade jouent un rôle capital et nous verrons
que la relation médecin - malade est tout particulièrement soulignée dans les
écrits baha’is.
HISTORIQUE DE LA FOI BAHA’IE
L'histoire baha'ie débute au milieu du siècle dernier : période exceptionnellement
fertile de l'histoire de l'humanité.
* Le Bab
Le 23 mai 1844, un jeune homme qui se donne le titre de "Bab" (ou Porte) annonce
audacieusement être le précurseur de "celui que Dieu manifestera". Son message
se répand rapidement à travers le pays pour se heurter à l'orthodoxie musulmane.
Ses adeptes, issus des milieux ecclésiastiques et laïques de la Perse, devinrent
les victimes d'un massacre impitoyable qui, avec une cruauté indescriptible, décima
plus de vingt mille hommes, femmes et enfants.Emprisonné, soumis à un tribunal
inquisitorial, le Bab est condamné comme hérétique et fusillé de 750 balles sous
les yeux des habitants de Tabriz le 9 juillet 1850, à l'âge de 31 ans.
Nombreux sont les orientalistes qui se sont penchés sur l’héroïsme de cette phase
de la foi baha’ie en traçant le parallélisme entre la vie du Bab et celle du Christ.
Ne citons que Gobineau (64), Rénan (99 bis), Browne (30), et Nicolas (93 bis),
consul de France à Tabriz (Cité 115, 17 bis, 47). L'hérésie, croyait-on, était
éteinte ; mais celui que le Bab avait annoncé, celui que Dieu manifestera " devait
se dévoiler en 1863, en prenant le titre de Baha’u’llah (Gloire de Dieu).
* Baha'u'llah
De famille noble il avait renoncé à la succession de son père au sein du gouvernement
et épousé la Foi du Bab. Ceci lui avait coûté la confiscation de ses biens, son
incarcération dans la prison pestilentielle de Téhéran, le Siyah-Chal (le trou
noir) avant d'être banni avec sa famille. C'est en exil à Bagdad qu'il annonce
publiquement être celui que le Bab avait prédit. Les rigueurs de son bannissement
s'intensifient et de Bagdad il est transféré à Constantinople, puis à Andrinople,
pour être finalement isolé dans la citadelle de St-Jean-d'Acre (Akka), ville servant
de bagne pour l’empire Ottoman.
C'est pendant cette période qu'il adresse ses épîtres (ou Tablettes) aux rois
et dirigeants du monde (Annexe 22). Son message se résume à l'unité du genre humain,
seule et inévitable solution pour les problèmes dont le monde allait souffrir.
C'est pendant cet exil que le Professeur Browne de Cambridge réussit à parvenir
en sa présence. Le portrait qu'il donne de Baha'u'llah est émouvant, les paroles
qu'il rapporte de cette rencontre toujours actuelles :
"... Tu es venu Voir un prisonnier et un exilé... Nous ne désirons que le bien
du monde et le bonheur des nations ; cependant on nous suspecte d'être un élément
de désordre et de sédition, digne de la captivité et du bannissement... Que toutes
les nations deviennent une dans la Foi et que tous les hommes soient des frères...
que la diversité des religions cesse et que les différences de races soient annulées,
quel mal y a-t-il en cela ?... ; ces luttes stériles, ces guerres ruineuses passeront
et la Paix Suprême viendra... 'P
Browne se demande "si un être qui professe de telles doctrines mérite la mort
et les chaînes, et si le monde doit gagner ou perdre à leur diffusion". (E.G.
BROWNE (30), cité (54) p. 52).
L'exil et l'emprisonnement de Baha'u'llah durent près de quarante ans. Quarante
années consacrées à formuler les caractéristiques et exigences de cette civilisation
mondiale naissante. Il meurt en 1892, en nommant son fils aîné comme seul interprète
de ses abondants écrits.
* ‘Abdu’l-Baha
Compagnon fidèle de son père, Abdu’l-Baha' (Servant de Gloire) avait partagé exil
et emprisonnement avec lui depuis le jeune âge de neuf ans. Il ne devait être
libéré définitivement qu'à l'âge de 64 ans lorsque la révolution des jeunes Turcs
apporte une amnistie générale en 1908.
C'est cependant des périodes de souplesse relative que l’on permet aux pèlerins
venus d'Orient comme d'Occident de parvenir en sa présence. C'est ainsi que de
très nombreux textes ont été rédigés par ces visiteurs pour rapporter leurs expériences
et les réponses Abdu’l-Baha à leurs innombrables questions. Parmi les plus connus
se trouve l'ouvrage de Mme Clifford Dreyfus-Barney, sténographié, puis publié
sous le titre : "Les leçons de Saint Jean d'Acre", actuellement traduit en 22
langues, dont l’espéranto et le braille.
Une fois libéré, ‘Abdu’l-Baha, malgré son âge avancé et sa faiblesse physique,
entreprend une série de voyages en Europe et aux Etats-Unis pour porter le message
de son père à l'Occident. Dans des causeries presque journalières il annonce,
dans un langage didactique, la majestueuse révélation de Baha'u'llah. Ces textes,
bien que rapportés, gardent une grande fiabilité raison de leur caractère imagé
et de leur congruence avec ses écrits authentifiés. Nous aurons à citer fréquemment
ses "Causeries à Paris", prononcées en 1911 (4) et "The Promulgation of Universal
Peace" (7), qui rassemble ses causeries aux Etats-Unis d'Amérique en 1912. On
est stupéfait devant l'éventail de sujets traités, l'élégance des explications
et la finesse du raisonnement de celui qui avait passé un demi-siècle en prison
et en exil, sans connaître d'autre maître que son père; s'adressant avec un amour
infini, son langage s'adaptait à la compréhension des savants comme des illettrés.
Il quitte ce monde en 1921, confiant le gardiennat de cette communauté mondiale
naissante à son petit-fils
* Shoghi Effendi
Sa tâche consiste à fonder la structure administrative de cette communauté diversifiée
selon les indications précises de Baha'u'llah. Ses écrits souvent en anglais,
viennent s'ajouter, à cet océan de révélation d'une abondance unique dans l'histoire
religieuse. Sous Shoghi Effendi, la structure administrative de la Foi avec ses
éléments élus à l'échelle locale, nationale et internationale se développe, permettant
d'élire pour la première fois en 1963 le corps suprême du monde baha'i
* La Maison Universelle de Justice
Avec la mort de Shoghi Effendi en 1957, la communauté baha’ie , désormais sans
tutelle personnifiée, voit clore cette période de révélation et d'interprétation
qui s'est étendue sur 113 années de textes authentifiés. Désormais, c'est à ce
corps suprême qu'appartient de légiférer sur tout détail qui ne serait pas explicitement
traité dans les écrits.
A l'heure actuelle, la Communauté Mondiale baha'ie est représenté, en tant qu'Organisation
Internationale Non Gouvernementale auprès du Conseil Economique et Social des
Nations Unies, avec un statut consultatif. Elle compte à ce jour 119 Assemblées
Spirituelles Nationales, et plus de 17 000 Assemblées spirituelles Locales (Statistique
1973). La littérature baha’ie a été traduite en plus de 571 langues et dialectes
et les baha’is résident.., en plus de 70 000 localités dans le monde (statistique
1973). Pour les baha’is, cette communauté représente l'embryon et le laboratoire
de la société humaine future.
* Les Enseignements baha’is
Le thème central du message Baha’u’llah est l'unité du genre humain. Pour y parvenir,
il préconise une fédération mondiale avec un tribunal international, une économie
mondiale et une langue auxiliaire et internationale. L'éducation universelle et
obligatoire, le devoir d'une recherche personnelle et indépendante de la vérité,
l'abandon de toute forme de préjugé et de superstition, l'accord de la science
et de la religion, l'égalité des droits pour l'homme et pour la femme sont quelques
conditions indispensables à cette unité.
La pierre angulaire de cet édifice est la compréhension que les diverses cultures
reposent sur la même vérité religieuse de base, dont les enseignements sont progressifs
et relatifs à chaque époque, et dont le but n’est autre que l'amour et l'unité
entre les hommes. Le message de Baha'u'llah représente le dernier chaînon en date
de cette révélation, mais non l'ultime.
CHAPITRE
I - EVOLUTION DES CONCEPTS
La science médicale se rattache à la science exacte aujourd'hui, après s'être
dégagée des notions brumeuses et contemplatives de la médecine d'autrefois. Si
cela a marqué de grands progrès dans de nombreux domaines, la négligence du côté
subjectif de l'homme a laissé se creuser un fossé entre la médecine et le patient.
Parallèlement, les notions de santé ont été abandonnées à la faveur de notions
plus précises, mais nous verrons, insuffisantes, de maladie.
Dans l'Introduction à la Médecine Expérimentale, la phrase inaugurale de Claude
Bernard (25 p. 25) prône la conservation de la santé et la guérison des maladies
comme les buts de la médecine. Or la médecine s'est surtout sentie concernée par
les malades ; ceux qui la sollicitent, et non par la notion apparemment vague
de la santé. Cette fixation des idées sur la maladie et non sur la santé, est
due en partie à l'héritage de croyances en un "mal" persécuteur et envahissant
responsable de la maladie.
Un survol de l'histoire de la médecine peut illustrer le chemin qu'ont pris les
conceptions. L'esprit et le corps de l'homme ; la religion et la science seront
deux aspects de cette histoire qui retiendront notre attention.
I.1 - NAISSANCE DE LA SCIENCE EXACTE
Les relations entre le corps et l'esprit étaient connues depuis Platon et Hippocrate
mais la connaissance était surtout contemplative, l'application de ce savoir assez
aléatoire, et les expérimentateurs tels qu'Archimède rares. COBB (37) rapporte
l'ironie de Platon au sujet des savants observateurs et des astronomes de son
époque : "Que ce soit en fixant stupidement le ciel, ou en regardant le sol avec
des yeux mi-clos, je nie que l'on puisse dire avoir appris quelque chose tant
que l'on étudie un objet tangible". (37 p. 71).
C'est une religion, l'Islam, qui ouvre un chapitre nouveau dans là rigueur scientifique
et expérimentale. Puisant dans les civilisations de l'époque, il réalise la synthèse
et le développement de tout le savoir de son temps, prenant dans son envergure
de la Chine jusqu'à l'Egypte en passant par les Indes, la Perse, l'Israël et la
Grèce. La médecine bénéficie rapidement de cette révolution scientifique qui,
pour Cobb, est unique dans l'histoire de l'humanité.
Le Persan Al Razi (ou Rhazes, 865-925) rassemble la connaissance médicale de son
époque en une encyclopédie, le "Al Havi", publiée plus tard en Latin (1279) sous
le titre de "Continens". Avec Ibn Sina (ou Avicenne, 980-1037) et Ibn Ruchd (ou
Averoès, 11261198) naît le "Quamin" : traduit en Latin sous le nom du "Canon"
au XIIè siècle, cette oeuvre devient une source médicale de référence. Il contient
des descriptions nosographiques d'une précision étonnante, et propose déjà quelque
760 médicaments (37 p. 48).
Les relations entre l'esprit et le soma étaient connues d'Avicenne. on raconte
qu'en prenant le pouls d'un jeune homme dépressif, et en passant en revue les
régions, puis les villes, puis les quartiers, et enfin les familles, il découvre
le nom de sa bien-aimée et propose l'union qui devait le guérir.
La première université européenne est établie à Salerne, en Sicile Islamique au
IXème siècle (37, p. 33). Celles de Naples, Bologne, Padoue, Paris, et Oxford
suivent au XIIIème siècle. C'est l'Espagne islamique qui devient le centre médical
de l'Europe du Moyen-Age, et les écoles de médecine de Tolède et Cordoue accueillent,
pour soins, les Princes d'Europe (37, p. 57).
La traduction Latine de ce savoir pénètre l'Europe médiévale par la Sicile et
l'Espagne. A Tolède, Gérard de Crémone traduisait (11751187) les ouvrages arabes
en Latin. Les oeuvres d'Hippocrate et de Galien devaient emprunter cette voie
jusqu'au XVème siècle plutôt que le chemin direct barré par l'hostilité entre
Rome et Constantinople (37, p. 64-65) (120).
C'est finalement l'inquisition qui, après la chute de Grenade en 1492, éparpille
cette société cosmopolite et prospère, condamnant l'Espagne, et portant un coup
fatal à la présence Islamique en Europe.
I.2 - L'OBJECTIVITE
Mais le flambeau avait été passé à l'Europe qui émergeait de l'obscurité médiévale.
Ce sont les idées de Descartes qui devaient marquer profondément nos concepts.
Pour Descartes (45), le maintien de la santé était le but de ses études; la santé
cependant, se limitait au bon fonctionnement des composants du corps qui, dans
son dualisme, se distinguait de l'esprit. La médecine, pour lui, était une excroissance
de la physique, et pour ne pas "polluer" la réalité spirituelle avec ses conclusions,
il exclut toute considération immatérielle de sa conception médicale. Devant l'observation
des troubles psychosomatiques de la Princesse Elisabeth, il devait cependant modifier
sa théorie mécanique de la médecine.
Le dualisme cartésien présentait l'avantage d'éloigner la science des problèmes
litigieux de la théologie du XVIIème siècle, mais crée une fissure que le souvenir
des conflits entre la théologie et la science doit transformer en divorce.
Les grandes découvertes d'une science libérée des entraves de dogmatisme et de
persécutions accentuent l'écart, et orientent vers des notions matérielles de
la maladie. Alors que Morgagni (16821771) et Virchow (1821-1902) jettent les
bases d'une conception organicienne étroite, Pasteur identifie les microbes coupables
d'une bonne proportion de maladies. Cette vision rétrécie et locale de la maladie
permet à la médecine de se dégager des concepts brumeux en dévoilant des données
précises de pathologie (25, p. 77).
Claude Bernard soulignait cette nature libérée de la médecine, en décrivant la
médecine expérimentale comme étant "par nature une médecine antisystématique et
antidoctrinale"(25, p. 305). Ce désir d'impartialité objective et scientifique,
écrit CHAUCHARD (35), fait que "le malade tend souvent à disparaître devant la
maladie... La complexité des moyens techniques exigés pour tout diagnostic moderne
conduit à la multiplication des spécialistes, si bien que le malade tend à être
étudié en pièces détachées... Une telle attitude, logique en apparence, semble
l'aboutissement normal des efforts de la médecine scientifique... conduisant à
des traitements appropries, origine de magnifiques succès. Mais, en raison même
de ces succès, on s'est aperçu que de nombreux troubles organiques restaient inexpliqués
avec cette méthode analytique, troubles auxquels le malade attache, avec raison,
une grande importance, tandis que la médecine classique... leur dénie le titre
de "vraie maladie" ce sont des troubles fonctionnels ... que l'on qualifie de
"nerveux
I.3 - LE PSYCHOSOMATISME
C'est l'hystérie qui vient tout particulièrement troubler la séduisante simplicité
des concepts. Sydenham, en 1682, décrit le polymorphisme désarmant de ses troubles,
alors que Charcot, par son étude scientifique, à la fin du XIXème siècle, donne
naissance à deux courants. D'une part, les travaux de Babinski, qui établissent
la nature inorganique des troubles hystériques, renforçant ainsi la suspicion
de "fausseté" ou de caractère "imaginaire" des symptômes, d'autre part Freud,
qui avec sa doctrine psychanalytique démontre l'origine inconsciente et psychologique
des perturbations de la fonction organique.
L'école russe de Pavlov (1849-1936) poursuivie par Petrova, Bykov et Kourtzine,
jette les bases d'une physiologie psychosomatique qui, parallèlement avec les
travaux américains d'inspiration psychanalytique, ouvrent la voie à la médecine
psychosomatique; terme proposé par Alexander (14). La parution du livre de H.
Flanders Dunbar aux U.S.A. en 1935, et les travaux de Weiss, English et Seguin
sont les éléments les plus notoires dans l'acceptation du patient dans sa totalité,
précisément aux U.S.A., pays de médecine spécialisée (50, 51, 129, 110).
Ces travaux prennent toute leur importance dans leur concordance avec les observations
des cliniciens qui, en dehors de l'hystérie, avec ses troubles organiques de fonction,
découvraient de véritables lésions organiques imputables aux situations de stress.
Les ulcères gastriques avaient déjà été rapportés chez les grands brûlés par Swan
d'abord (1824), puis par Curling ; leur origine émotive fut établie par Cushing.
Hans SELYE (111, 111 bis) poursuit cette notion de stress et découvre des paramètres
biochimiques et neurophysiologiques beaucoup plus vastes dont l'ulcère gastrique
n'est qu'un élément. Les situations de stress s'accompagnent, par ailleurs, d'une
lipolyse reflétée dans les taux plasmatiques d'acides gras non estérifiés et de
cholestérol (Cloarec, 123) permettant de rapprocher les phénomènes de dégénérescence
vasculaire et de vieillissement précoce du mode de vie et de sa perception. Les
expériences de stress en Union Soviétique (Lapin et Chercovitch) chez le singe,
montrent comment les pressions psychosociales peuvent tuer ces animaux (123).
Parallèlement, la vaccination, les antibiotiques, et les mesures d'hygiène transforment
la pathologie courante, laissant la place pour une activité médicale nouvelle,
celle de l'application des découvertes scientifiques à l'ensemble de la vie humaine,
et non seulement à la maladie.
I.4 - LE TERRAIN
La santé publique qui, au début du XIXème siècle s'était organisée pour faire
face à la menace infectieuse, se tourne vers une activité moins étroite ; à résultat
moins spectaculaire et laborieuse : celle de l'amélioration du terrain que les
études étiologiques montraient propice aux états pathologiques. Ceci implique
cependant, une prise en charge des facteurs psychiques, sociaux, éducatifs et
économiques qui contribuent à la morbidité (26) (63).
L'exemple de la rougeole peut illustrer cette notion. Cette maladie, considérée
bénigne dans les pays à niveau socio-économique élevé, est un facteur de mortalité
infantile majeure pour le tiers-monde. La tuberculose est un autre exemple parlant.
Les arguments apportés par Dubos (48), Heubschmann, Porter (97) et Scrimshaw (106),
permettent à Illich (72) d'affirmer que la baisse de morbidité des maladies infectieuses
a précédé l'apparition de la vaccination et des antibiotiques, et a suivi l'amélioration
du niveau de vie. Il cite FAGNANI, pour affirmer que ce sont : "... l'alimentation,
les conditions de logement et de travail, la cohésion du tissu social et les mécanismes
culturels permettant de stabiliser la population, qui jouent le rôle décisif dans
la détermination de l'état de santé des adultes et de l'âge auquel ils ont tendance
à mourir" (72, p. 23-24).
Illich, cependant, va bien plus loin. Il affirme que la médecine, non seulement
a été étrangère à ce virage dans les conceptions d'hygiène de vie, mais que, par
son activité, elle a exproprié l'homme de sa santé en lui enlevant sa maîtrise
de la salubrité (72, p. 55).
Aussi imméritées que puissent paraître ces accusations, une vérité troublante
s'en dégage : la médecine s'est trop vaillamment engagée dans une lutte contre
la maladie pour pouvoir se consacrer au terrain de la santé.
Cette attitude entraîne des inconvénients certains; d'abord, la passivité des
malades qui, emmenant leurs corps chez le médecin comme ils emmèneraient leur
voiture chez le garagiste, attendent la guérison en échange d'honoraires. La baisse
générale de la santé globale par négligence du terrain, mène à une escalade thérapeutique
qui cherche à compenser.
L'exemple des antibiotiques est expressif. Les brillants succès, au début de leur
utilisation, laissaient présager une victoire facile sur les maladies infectieuses,
entraînant un relâchement des précautions d’asepsie. Or, l'usage inconsidéré,
(en particulier par les éleveurs de bétail) a sélectionné des germes multirésistants
par des voies jusqu'ici insoupçonnées (extrachromosomiques). La solution serait
la limitation d'emploi, l'amélioration du terrain, et le retour aux rigueurs de
l’asepsie.
KASS (80), estime que plus de la moitié des consultants d'un médecin généraliste
aux U.S.A. se plaignent de troubles occasionnes par leur mode de vie. Travaillant
sur des notions simples d'hygiène de vie, BRESLOW (29) et BELLOC (24 bis) établissent
une véritable épidémiologie de la santé. Leur étude porte sur sept critères :
1 - pas de tabac; 2 - sept heures de sommeil; 3 - petit déjeuner le matin 4 -
pas de surcharge pondérale; 5 - boire modérément; 6 - exercice journalier 7 -
pas d'alimentation entre les repas.
Ces critères apparemment simples ont permis de comparer l'âge physiologique des
sujets qui les appliquaient d'une manière plus ou moins complète. L'âge physiologique
de ceux qui suivaient les sept critères était à 75 ans, équivalent à l'âge de
ceux qui n'en respectaient que trois à 35-44 ans. Les sujets qui en suivaient
six, pouvaient espérer à 45 ans, 1l années de vie de plus que ceux qui n'en suivaient
que quatre. D'autres études (31) notamment sur la présence de fibres dans l'alimentation
ouvrent un aspect nouveau dans la recherche médicale; optique paraissant peu rentable,
car ces recherches ne semblent pas aboutir à une marchandise que l'on puisse vendre
sur le marché.
KASS, en citant ces études, conclut que l'on devrait plut8t parler d'un devoir
de conservation de la santé, plutôt que d'un droit à la santé. On peut, cependant,
parler des droits d'un individu aux soins médicaux et à une information fidèle.
Il est évident que l'information uniquement axée sur les progrès spectaculaires
de la science médicale, soulage l'individu de sa part de responsabilité et le
mène à croire que la bonne santé est un droit payé par la collectivité et vendu
par la médecine.
Aux U.S.A., cet aspect économique de la question ne manque pas d'attirer l’attention
au moment où l'on discute le remboursement des frais du rein artificiel par l’état.
L'Institut de Médecine se demande "combien de milliards la nation dépenserait
aujourd’hui sur des poumons d'acier si la recherche du remède pour la poliomyélite
n'avait pas été entreprise"(138).
L'assurance maladie dans ce même pays, attire des commentaires semblables. MORISON
(89 bis) mentionnant le coût élevé des soins cardio-vasculaires, se demande si,
en parlant de droit, on de devrait pas également parler de devoir. Thorstein Velben,
dit-il, déplorait que l'on taxe les pauvres en Californie pour envoyer les riches
aux collèges. Comment aurait-il réagi en voyant taxer les prévoyants pour envoyer
les imprévoyants à l'hôpital ?
I.5 - LA MEDECINE TOTALE
Le médecin trouve son rôle changé, ses nouvelles occupations l'impliquent profondément
dans la vie sociale et économique de la société. SIGERIST Henry (118) écrit :
"Le médecin, jadis conseiller d'un patient ou d'une famille, se trouve face à
une multitude de tâches nouvelles. Il est devenu le conseiller de l'éducateur
auquel il prête sa connaissance psychologique et psychiatrique pour permettre
aux enfants de rester adaptés à leur environnement social. Il est le conseiller
scientifique à la cour qui doit s'assurer de la cause et des circonstances de
la mort. Il est aussi consulté par la cour pour identifier l'antisocial, et déterminer
la sentence qui réhabilitera ou punira un criminel".
L'Organisation Mondiale de la Santé suit ce changement dans les conceptions et
définit la santé "non seulement comme l'absence de maladie et d'infirmité, mais
comme un état de bien être physique, psychique et social" (135). C'est la naissance
du concept de "médecine totale"; pour CRAIG, "il implique l'application à l'homme
de tout ce qui est connu à son sujet dans les domaines de la physiologie, de la
pathologie, du diagnostic et de la thérapeutique, et requiert son éducation en
hygiène, en médecine préventive et industrielle. Mais la médecine totale sous-entend
encore plus que cela. Pour assurer sa fonction, elle doit connaître les relations
sociales de l'homme, sa manière de vivre, sa famille, son travail, ses réactions
envers les personnes et les choses qui l'entourent. Le stress émotionnel, les
anxiétés, les fatigues, les plaisirs et une constitution émotionnelle inhérents,
tout contribue à former l'ensemble de l'individu ; c'est à cet individu, moulé
par son héritage et par le monde qui l'entoure, que la médecine doit pourvoir"
(39).
I.6 - LA SANTE ET L'ENVIRONNEMENT
Lors du récent Symposium International sur le "Stress, Maladie de la Civilisation
et Vieillissement" à Paris (123), le Pr. LEVI de Stockholm donne une illustration
du malade accroupi dans une boîte trop petite qui représente son environnement
auquel il est mal adapté. Le malade s'adresse au chirurgien qui propose de la
tailler à la mesure de sa boîte... le médecin lui propose des antalgiques ...
le psychiatre dit qu'il faut s'arranger pour que le malade accepte son environnement
car la boîte représente la meilleure boîte disponible à l'heure actuelle... la
dernière solution serait de changer la boîte ! (123).
Les écologistes, les biologistes, et les autres branches de la science humaine
viennent rejoindre ces notions de médecine globale et de santé. René DUBOS insiste
sur les relations avec l'environnement, et considère la santé comme un phénomène
humain, englobant non seulement l'homme en entier, mais aussi son environnement.
La santé serait l'état qui exprime le succès des efforts de l'organisme à s'adapter
aux changements d'environnement. L'idée d'adaptation est importante pour Dubos,
car il considère que le stress et la tension sont des éléments nécessaires à la
santé. La santé parfaite est aussi inaccessible que l'adaptation parfaite de l'organisme
à son environnement. Pour lui, la science a failli à l'application de ses méthodes
aux aspects les plus importants de la vie humaine : les problèmes de la vie quotidienne
de l'homme. Il est convaincu que la science peut atteindre la connaissance objective
des manifestations les plus élevées des caractéristiques humaines ; il propose
une nouvelle science avec des techniques et modèles de laboratoire pour étudier,
de manière scientifique, les réactions de l'homme à son environnement global (48)
(Cf 25, p. 148).
Cette idée d'adaptation est aussi le thème central des travaux de TOFFLER (125).
Alors que le "choc culturel" que subit un voyageur transplanté dans une culture
différente de la sienne est maintenant entré dans le vocabulaire courant, il propose
le terme de "choc du futur" pour désigner la réaction semblable d'un individu
dépassé par le changement rapide de son environnement social.
1.7 - LES POLEMIQUES
Ces notions élargies de la santé ne manquent pas d'attirer quelques controverses
et inquiétudes. L'impact économique, ainsi que la mise en cause des structures
sociales, culturelles et traditionnelles provoque une double réaction.
La première, mettant en cause une civilisation inapte à la vie humaine, prône
un abandon de tout ce que la science propose à la faveur d'une vie "naturelle",
"biologique", dans "l'ordre de l'Univers".
THEIL attaque ce qu'il appelle : "... Une fraction sociale en décomposition morale
qui ne sait que critiquer, dénigrer, suspecter, nier. Une fraction sociale incapable
de construire, qui casse ce qui fait la vie douce et vilipende... La santé par
la médecine et les médicaments, "la santé artificielle" comme l'appellent les
myopes détracteurs de l'art de guérir est l'unique moyen d'atteindre et de maintenir
cette "santé naturelle"... c'est la véritable santé du civilisé, affranchi de
la tutelle d'une nature que certains disent généreuse... mais qui est en fait
beaucoup plus souvent avare et hostile" (124).
La deuxième réaction est une réaction de recul devant les implications étendues
de ces concepts, et devant les problèmes qui seraient soulevés avec cette nouvelle
optique de la santé. NEALE (92) s’oppose à cette notion élargie de la santé "bio-psycho-sociale".
Le dualisme cartésien, dit-elle, avait comme but de séparer la théologie de la
philosophie, et de fonder cette dernière sur une méthode valable. Descartes ne
croyait pas que toute la réalité pouvait être scientifiquement connue. Les concepts
de l'O.M.S. et de Dubos s'éloignent de cela. Dubos prétend qu'une science de la
"nature humaine" dévoilera la nature de ces forces cohésives qui maintiennent
l'homme dans un état intègre physiquement, psychologiquement et socialement, lui
permettant une relation satisfaisante avec son environnement" (49).
«Dubos parle,» dit-elle, «comme si en plus d'une science des choses, il pouvait
y avoir une science de l'humanité qui illuminerait l'expérience humaine en entier(...).
Il blâme ouvertement Descartes pour avoir placé les opérations du psychisme en
dehors du domaine englobé par sa méthode, et laisse entendre que ce domaine du
comportement humain pourrait être décrit en termes d’événements moléculaires (...).
Pour que les concepts de Dubos et de l'O.M.S. soient vraisemblables, la science
doit être une méthode suffisante pour comprendre et maîtriser toute la réalité !»
Elle cite alors Winch (132)qui considère une absurdité que mettre les faits sociaux
sur un même plan que des données expérimentales, car ceux-là impliquent un contexte
de règles humaines qui ne peuvent pas être expliquées par une causalité applicable
aux événements physiques.
Weiss (130), ajoute-t-elle, considère seule l'observation du comportement extérieur
et non les expériences introspectives comme étant à la portée de la science.
Elle s'oppose ensuite à cette tendance qui excuse un comportement déviant en lui
donnant le nom de maladie, tout comme l’instabilité conjugale et la criminalité,
et elle conclut que «la santé physique, domaine de la médecine, n’est qu'un bien
entre tant d'autres, dont les caractéristiques sont contingentes aux concepts
de finalité de la vie humaine dans l'univers ; sujet très controversé et qui pivote
sur une prise de position philosophique.» (92).
C'est précisément le recul devant ces controverses qui mène à l'abandon des notions
de santé et à l'adoption des notions de maladie. Alors que les paramètres physiopathologiques
des maladies sont nets et rassurants, la santé, avec ses implications socio-économiques
étendues est une notion beaucoup plus inquiétante. L'insertion de la médecine
dans un ensemble de sciences humaines ne demanderait pas seulement de grands changements
dans la conception et la pratique médicales, mais aussi dans la structure même
de la société. Pour LENOIR (83), l'inadapté ne le serait que par rapport à une
certaine forme de société ; l'individu "inadapté" pourrait n'être que victime
d'une société mal conçue. Cette notion de la santé "contingente aux concepts de
finalité de la vie humaine dans l'univers" que propose Neale, rejoint en quelque
sorte les idées de SEDGWICK (109) qui introduit la notion de relativité dans la
santé. Pour lui, la science médicale serait une biologie d'intérêt social la santé,
la maladie et le traitement de fabrication sociale :
"Les niveaux de la nature inférieurs à l'homme, sont dénués de maladie et de traitement.
La rouille qui atteint les céréales... est une invention humaine, car si l'homme
voulait cultiver des parasites au lieu des céréales, il n'y aurait pas de "brouissure"
mais des fourragères pour parasites ... Hormis la signification que l’homme attache
volontairement à certaines conditions, il n'y a pas de maladie dans la nature...
Par intérêt anthropocentrique, l'homme a choisi de considérer comme "maladie"...
les circonstances qui précipitent la mort (ou entravent un critère de fonctionnement)
d'un nombre limité d'espèces biologiques... les enfants et le bétail peuvent être
malades mais qui pourrait imaginer une araignée ou un lézard être malade ?" (109)
Cette optique exclut, malheureusement, l'idée d'écologie et d'équilibre symbiotique
dans la nature. Par contre, elle nous rappelle que pour parler de santé, nous
devons adopter une idée de finalité de la vie humaine et une échelle de valeurs
cohérente - ce que nous hésitons à faire par souci d'impartialité et par crainte
de conflit.
Cette réaction de recul concorde avec la description des victimes du "choc du
futur" par TOFFLER (125, p. 404). Pour se défendre, les victimes de ce choc peuvent
nier l'évolution avec une incrédulité totale. Ils peuvent encore, par nostalgie,
se raccrocher à "des habitudes et à des décisions déjà programmées avec un désespoir
érigé en dogme" ; ou, enfin, se spécialiser.
La spécialisation rigide n'est pas inconnue du milieu médical ; la fixation sur
des notions de maladie et l'abandon des notions plus larges de santé, avec leurs
implications étendues, mettant en cause non seulement la profession médicale,
mais aussi tout un mode de vie, est un stratagème de défense que Toffler décrit
en ces mots : "C'est ainsi que nous voyons des médecins et des financiers défendre
avec ardeur les dernières innovations dans leur profession mais rester. fermement
hostiles à tout progrès sur le plan économique et politique. Plus la contestation
envahit les universités, plus le sang coule dans les ghettos, moins le spécialiste
veut en être conscient et plus il ferme l'objectif par lequel il regarde le monde..."
(125, p. 404).
Ces notions élargies de santé, qui, comme nous le verrons, sont en accord avec
la conception baha’ie, n'excluent nullement les soins qui sont dus à ceux qui
sont victimes de notre mode de vie. Nous soulignons d'emblée et sans équivoque
que cette conception ne doit pas être confondue avec les courants d'anti-médecine
qui animent les différents mouvements en vogue. Loin d'infirmer la vérité scientifique,
les enseignements baha’is plaident en faveur de sa validité, mais en rappelant
que la subjectivité humaine a besoin d'être dirigée, guidée et développée pour
un épanouissement réel de l'homme.
Cette subjectivité fait intervenir des éléments de valeur attribués à chaque situation.
Ces valeurs fournissent la trame de chaque société, le fondement de chaque civilisation
et en conséquence le sens que nous donnons aux mots santé, maladie et guérison.
Un pied esthétique aux yeux des Chinois d'autrefois est un pied mutilé pour nous,
un profil féminin correspondant aux exigences de la mode d'autrefois est obésité
pour nous ; la santé, aux yeux d'un transexuel, est une mutilation pour le chirurgien
qu'il sollicite... Ces valeurs, plus ou moins en accord avec la raison et plus
ou moins partagées par les membres d'une même société, trouvent leurs racines
dans l'histoire religieuse. Pour certains la raison et la déduction scientifique
suffisent à fournir une échelle de valeurs cohérentes ; nous verrons que la science,
à elle seule, ne peut suffire pour diriger la subjectivité humaine.
Pour parler de la santé, nous proposons d'abord d'examiner ce que la foi baha’ie
entend par religion et la place qu'elle attribue à celle-ci. Si l'objectivisme
scientifique a permis d'éliminer certaines notions superstitieuses qui paralysaient
le potentiel humain, la science n'a pas pu remplacer le rôle qu'avait joué la
religion en donnant un sens à la vie humaine dans cet univers. Nous verrons que
cela se reflète très directement dans notre pratique médicale.
CHAPITRE
II - L'ACCORD DE LA SCIENCE ET DE LA RELIGION
Nous avons vu que la médecine moderne est basée sur des notions de science exacte
et objective, et que cela est en grande partie dû aux idées de DESCARTES ; mais
il parlait aussi d'une subjectivité qu'il attribuait à l'esprit humain, et cela,
la médecine l'a graduellement négligé. Cette séparation entre le corps et l'esprit
s'est transformée en divorce pour des raisons que nous allons voir. Bien que le
langage animiste, adapté à la compréhension d'autrefois, puisse paraître puéril
à nos yeux, l'idée d'une intention qui serait à l'origine de notre Univers, nommée
Dieu, a joue un rôle essentiel dans la cohésion et le dynamisme de notre civilisation.
Limiter notre conception au monde tangible ne nie pas seulement l'intention qui
serait l'origine de l'univers, mais aussi l'intention qui anime chaque être humain,
le réduisant à l'état d'objet.
II.1 - L'OBJECTIVITE NECROPHILE
Pour MUMFORD (90) l'attrait de DESCARTES pour l'horloge est à l'origine de ses
conceptions mécaniques de la santé humaine. Cette objectivité se reflète dans
la pratique médicale; REVERZY (100)la décrit avec beaucoup de réalisme :
"La main ferme du médecin écartait le linceul ; un ordre retentissait "Ne bougez
plus ! Respirez fort ! Cessez de respirer ! Tournez-vous sur le côté !" Et le
corps, débusqué de sa retraite, s'exécutait à la seconde. Je compris que ces êtres
numérotés, immobiles comme le bloc de minerai derrière la vitrine du musée, ...
se présentaient merveilleusement simplifiés et préparés aux investigations de
savants si peu soucieux de l'angoisse de leurs patients que ceux-ci semblaient
à leur tour ne plus en ressentir l'étreinte. Sans inquiétude visible, ils attendaient
la venue du cortège les heures et les jours coulaient ; ils ne cherchaient pas
à comprendre leur maladie serait ce que voudraient les médecins" (100).
FROMM (57) qualifie de nécrophilie, cette tendance du monde actuel à transformer
la vie en objets, y compris l'homme lui-même. Il cite cette passion moderne pour
les gadgets, et cette destruction de la vie devant la machine, tant glorifiée
dans les poèmes de MARTINETTI, dont il considère la misogynie, l'anti-intellectualisme
et les louanges de la guerre comme typiques. Il prône une reconstruction de la
société autour de la "biophilie" l'amour de la vie, comme remède.
Or, cette objectivité, si chère à MONOD (89) dans ses définitions de la science,
lorsque appliquée aux mécanismes toujours plus intimes de la vie, dans le but
précis d'établir l'absence de toute autre causalité qu'une causalité nécessaire
ou accidentelle, serait assimilable à une forme de nécrophilie. La découverte
d'un chaînon dans l'immensité de l'ordre de l'univers, voire même sa reproduction
volontaire en laboratoire, n'implique pas l'absence de toute intention ou volonté
à l'origine de l'ordre dans l'univers ; même si cette intention est inaccessible
à notre intelligence (Cf 25, p. 130). L'Univers serait une vaste horloge dont
les rouages, de forme nécessaire et prédestinée, se seraient par hasard rassemblés,
sans but particulier... la subjectivité de l'homme : une fâcheuse faiblesse. Le
monde d'idéal, celui qui donne une orientation à l'effort et aux progrès humains
une chimère futile. L'éducation dispensée par des lignées de prophètes, au prix
de souffrances incalculables dues à l'incompréhension et à l'ignorance spontanée
des hommes, serait inutile, voire nuisible. Attirer l'attention des hommes vers
l'unité, transformer la perversité de la société romaine en justice et amour du
prochain, la sauvagerie des tribus guerrières de l'Arabie en une nation unie,
véhicule de la connaissance et matrice même de notre science si fièrement vantée,
serait-ce une faiblesse ?
Que l'homme ait fait des erreurs d'interprétation, que des notions primitives
et obscures aient retrouvé leurs chemins pour teinter les enseignements spirituels
initialement purs ; voici une vérité que peu de penseurs nieraient aujourd'hui
; mais affirmer que la religion, telle que l'enseigna Jésus, Moïse, Zoroastre,
Bouddha, Krishna ou Mahomet est responsable de cet obscurantisme, serait, comme
nous le verrons, une injustice envers ces bienfaiteurs de l'humanité.
Il ne sied pas à l'homme de se préoccuper de la nature intime de la Divinité au
nom de laquelle parlent ces enseignants - car son essence est par définition inaccessible
à la compréhension humaine - mais de s'inspirer de leurs enseignements dans sa
vie (Voir ANNEXE 9, 10, 11).
Dans sa lettre au Professeur Forel, cependant, Abdu’l-Baha énumère les preuves
de la présence d'une Volonté suprême qui serait responsable de l'ordre dans l'univers.
Cet ordre ne peut être purement dû au hasard et à la nécessité (Annexe 11, 12).
Pour appuyer cette thèse, HATCHER (66) résume ainsi la deuxième loi de thermodynamique
de Carnot : l'ordre est improbable, alors que le désordre est probable. Pour transformer
une maison en une pile de briques, toutes les séquences de déplacement des briques
est possible ; alors que pour construire une maison, on se trouve restreint à
un nombre limité de séquences. On ne peut, par exemple, placer une brique du haut,
avant d'avoir placée celle du dessous. L'ordre parfait de l'univers, semble contre
la loi de probabilité, donc contre le hasard.
Si cet ordre était nécessaire, et l'arrangement des briques une qualité inhérente
à celles-ci, alors la désintégration spontanée serait impossible. Pourtant l'ordre
d'une maison, sans l'intervention d'une volonté, a une tendance naturelle à la
désintégration spontanée (entropie positive). La nécessité et le hasard ne semblent
pas suffisants pour expliquer l'entropie négative qui organise le phénomène de
vie.
L'énigme de la vie n'avait pu échapper à la perspicacité et à l'impartialité remarquables
de Claude Bernard : "S'il fallait définir la vie en un seul mot... je dirais :
la vie, c'est la création... ce qui caractérise la machine vivante, ce n’est pas
la nature de ses propriétés physico-chimiques, .... mais bien la création... de
cette machine qui se développe sous nos yeux ... d'après une idée définie qui
exprime la nature de l'être vivant et l'essence même de la vie... ce qui est essentiellement
du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni à la chimie, ni à la physique,
ni à rien autre chose, c'est l'idée directrice de cette évolution vitale. Dans
tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste
par l'organisation. Pendant toute sa durée, l'être vivant reste sous l'influence
de cette même force vitale créatrice, et la mort arrive lorsque elle ne peut plus
se réaliser... les moyens de manifestation physico-chimiques, restent confondus
pèle mêle comme les caractères de l'alphabet dans une boîte où une force va les
chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers" (25, p.
14243) (Cf 111.2, III.6.c).
Nous pouvons conclure que la science pousse toujours en avant la connaissance
des mécanismes intimes de l'univers, sans en découvrir l'essence dont la religion
nous entretient. La religion, affirme ‘Abdu’l-Baha, "...est le lien essentiel
dépendant de la réalité des choses". (6, p. 177)
Nous ne demeurerons pas sur ce sujet qui sortirait des limites de cette thèse,
mais citons MUMFORD (90) qui affirme :
"D'une chose nous pouvons être certains : si l'homme doit s'échapper à son autodestruction
programmée, le Dieu qui le sauvera ne descendra pas de la machine, mais il s'élèvera
à nouveau dans l'âme humaine".
C'est dans les sentiments de l'homme que se situe le problème et la religion y
joue un rôle important bien que parfois paradoxal.
II.2 - LA REVELATION PROGRESSIVE
L'histoire nous montre l'ascension et le déclin des civilisations successives.
Chacune d'elles est fondée sur un enseignement qui s'adresse particulièrement
aux sentiments de l'homme. Incompris par leurs contemporains, les auteurs de ces
"révélations" ont été persécutés ; mais leurs enseignements à long terme, ont
fourni le ciment et l'armature de la structure sociale en apportant une culture
basée sur des valeurs cohérentes.
A Paris, ‘Abdu’l-Baha expliquait le rôle de l'éducation spirituelle de l'homme
dans la civilisation :
"... La civilisation n’a pas de fondement solide si le sens moral, l'intelligence
et les aptitudes des hommes ne sont pas dirigées." (4, 22 octobre 1911).
Cette éducation ne cherche pas uniquement à apporter une certaine connaissance,
mais à faire gravir à l'homme, par ses propres efforts, des marches successives
sur le chemin du progrès (Voir Annexe, 15, 16). Ces révélations divines suivent
un rythme cyclique que les enseignements baha'is comparent aux cycles saisonniers :
"Considérez le monde de l’existence, c'est-à-dire les choses matérielles. Le système
solaire est ténébreux et obscur, et au milieu de ce système se trouve le soleil,
centre des lumières ; toutes les planètes... sont illuminées par ses bienfaits.
Sans ses bienfaits, aucun être vivant n'existerait dans ce monde ; de la même
façon, les manifestations sacrées de Dieu sont le centre des lumières de la vérité,
la source des mystères et des bienfaits de l'amour ; elles brillent sur le monde
des coeurs et des pensées... tout l'éclat du monde des pensées vient de ce centre
lumineux et de cette source mystérieuse. Sans le bienfait de la splendeur et de
l'éducation de ces êtres saints, le monde des âmes et des pensées ne serait que
ténèbres sur ténèbres ; et sans les instructions irréfutables de ces sources mystérieuses,
le monde humain serait la lice des appétits et des moeurs des animaux, considérez
l'influence du soleil sur les êtres terrestres : tantôt c’est le printemps, tantôt
l'été ou l'hiver... Pareillement, lorsque la manifestation sacrée de Dieu., qui
est le soleil du monde de sa création, resplendit sur les âmes, les pensées et
les coeurs, alors le printemps spirituel arrive, une vie nouvelle apparaît, la
puissance du printemps merveilleux devient visible, et des bienfaits extraordinaires
sont constatés... lors de l'apparition de chaque manifestation de Dieu, des progrès
considérables sont constatés dans le monde de l'intelligence, de la pensée, et
de L'esprit. Entre autres, dans ce siècle divin, voyez quel développement a atteint
le monde de l'intelligence et de la pensée : et ce n'est que le commencement de
l'aurore. Avant peu, on verra que ces bienfaits nouveaux et ces enseignements
divins illumineront ce monde obscur et transformeront ces tristes contrées en
un paradis suprême !".
‘Abdu’l-Baha (6, p. 181).
Le savoir de ces manifestations de Dieu est un savoir inné et supranaturel (III.4).
L'ensemble des valeurs qu'ils apportent est cohérent et en accord avec les besoins
de leur époque, bien que tellement révolutionnaires qu'ils paient de leurs souffrances
la nature mutante de leur révélation (Voir Annexe 22).
Ces enseignements spirituels, malgré l'usage inapproprié qui en a souvent été
fait, visent à unir les hommes : comme l'indique l'étymologie latine du mot Religion
: Religare.
Si l'essence de ce message est éternelle, les lois sociales et le langage de la
révélation sont adaptés aux besoins d'une époque. L'unité sera une loi éternelle,
mais au temps d'Abraham elle impliquait la famille ; au temps de Moïse : la tribu
; au temps de Jésus : la cité ; au temps de Mahomet : la nation, et aujourd'hui,
elle implique la planète entière.
De Baha'u'llah lui-même, nous lisons :
«... Chaque Prophète... reçoit, avec Son Message, la mission d'agir de la façon
qui convient le mieux au temps dans lequel il apparaît. Dieu a un double objet.
Il se propose d'abord de libérer les enfants des hommes des ténèbres de l'ignorance,
de les guider vers la lumière de la vraie compréhension, et ensuite d'assurer
la paix de l'humanité, en lui fournissant tous les moyens par lesquels cette paix.
peut être établie.
Les Prophètes de Dieu doivent être considérés comme des médecins... Rien d'étonnant...
si le médecin prescrit un remède différent de celui qu'il a ordonné autrefois.
Comment pourrait-il en être autrement, alors que la maladie exige pour chacune
des phases un traitement particulier ?» (20,XXXIV)
Les paroles de Krishna dans la Baghvad Gita expriment ainsi la continuité dans
l'enseignement spirituel car en esprit, ces enseignants sont les mêmes: "Quand
la justice tombe En désuétude et que l'injustice est renforcée, je viens sur la
terre pour faire triompher le bien et réprimer le mal. Je renais d’âge en âge".
(69, p. 80 il 35 bis).
La révélation de Dieu à l'homme est donc intarissable et progressive.
II.3 - LA PERCEPTION DE LA REALITE
Notre perception de la réalité fait intervenir une échelle de valeurs propre à
chaque culture et fondée sur des lois et des préceptes religieux (Annexe 20).
L'ensemble des lois, préceptes et valeurs apportés par une manifestation de Dieu
révolutionne notre perception de la "réalité" (voir III.6) de telle sorte que
l'on puisse parler d'un "nouveau monde" ou d'une "nouvelle création" lors de chaque
message. Baha'u'llah affirme :
"A tout âge et dans chaque cycle, par la resplendissante lumière des Manifestations
et Sa merveilleuse Essence, Il a recréé toutes choses...".(20, XXVI)
Consciemment ou inconsciemment notre "réalité" est structurée autour de ces critères.
Alors que les lois scientifiques sont descriptives, ces lois sont prescriptives
et nous verrons que contrairement aux croyances populaires, il n'y a pas de discordance
obligatoire entre ces deux ; toute incohérence d'ailleurs mène à un abandon de
ces valeurs ou à une prise de position dogmatique de défense (Annexe 14).
Nous nous apercevons aisément que toute forme de structure de personnalité ou
de société est fondée sur de tels critères de référence. Une société fondée sur
des critères rigides ne peut que recourir à une prise de position dogmatique pour
pallier des failles inévitablement ouvertes par le progrès et le changement ;
la révélation religieuse doit donc être progressive, ininterrompu, et comme nous
l'avons vu, cyclique.
Il est intéressant de noter que des systèmes apparemment athées, sont en fait
souvent basées sur une forme régressive et plus primitive de la religion : un
dualisme idéologique de ceux "pour" et de ceux "contre" le système autrement dit,
les "bons" et les "méchants", le "bien" et le "mal" - alors que l'évolution de
la religion a été dans le sens de nuances.
L'identité de l'homme, elle aussi, a besoin de ces critères pour une personnalité
dont la cohérence dépendra de celle de son échelle de valeurs.
WHEELIS considère l'identité de l'individu comme une sensation cohérente du Moi.
"Elle dépend de l'assurance que les efforts et la vie ont un sens, et sont chargés
d'une signification dans le contexte du vécu. Elle dépend aussi des valeurs stables,
de la conviction que ses actions et ses valeurs sont harmonieusement liées. C'est
une sensation d'intégralité, d'intégration ; savoir ce qui est juste et ce qui
est faux ; pouvoir choisir... L'identité peut survivre à un conflit majeur, à
condition que la trame du support de la vie soit stable, et non lorsque cette
trame est perdue. On ne peut pousser que d'un point fixe. S'appliquer à pousser
la charrette, sous-entend un morceau de terre ferme sous ses pieds. De nombreuses
personnes aujourd'hui, ne trouvent pas de point d'appui solide" (131).
C'est l'enseignement spirituel qui fournit cette trame et qui nous donne une perception
du Moi. L'abandon de la trame équivaudrait au délire. La perception du Moi étant
relative à certains critères de référence, on peut considérer la religion comme
un moyen de se connaître (voir aussi III.6.b).
Baha'u'llah écrit :
"... Le devoir que Tu as prescrit à Tes serviteurs d'exalter à l'infini Ta gloire
et Ta majesté, n'est qu'un gage de Ta grâce à leur endroit, un moyen que Tu leur
donnes de s'élever jusqu'à... la connaissance d'eux mêmes.".(20, 1)
Dans le Quran nous lisons :
"Ne sois pas comme ceux qui oublient Dieu, et qu'Il rend oublieux d'eux-mêmes..."
(Quran 59 : 19, cité par Baha’u’llah, 17 bis)
Et encore de Baha’u’llah :
"... Tourne donc ton regard vers toi, et tu Me trouveras en toi., constant, puissant,
fort, éternel... "(18, p. 6)
D'ailleurs, l'objectivité absolue n'existe pas ; Notre perception est limitée
par nos cinq sens et par nos possibilités cognitives ; l'objet que nous observons
est perturbé par la présence de l'observateur. Notre perception est teintée par
des valeurs dont nous investissons chaque situation. Un crissement de pneu provoque
la peur chez une personne et un sentiment de plaisir chez une autre selon l'analyse
dramatique ou sportive que la personne fait de cette perception sonore (Voir 111.6).
La réalité, telle qu’elle est ressentie dans un contexte culturel est chargée
de valeurs relatives à l'idéal en question. C'est en se référant à cet idéal -
très souvent inconscient -, que nous percevons "la réalité". Sans en connaître
la raison, nous présumons que la justice est meilleure que l'injustice, l'unité
meilleure que la désunion, l'amour meilleur que la haine, etc., alors que ces
valeurs remontent à un enseignement religieux. Nous pouvons en déduire que, non
seulement les conceptions, mais aussi les phénomènes pathologiques doivent être
teintés par 1 ' acquis culturel. Contrairement à l'animal, l'homme possède cette
subjectivité qui doit être organisée et structurée autour d'un idéal (ou objet
de "préoccupation ultime" pour Fromm (57);(voir III.3). C'est sur cette structure
que les troubles du sujet viennent se greffer. COWDILL et Collaborateurs, (cités
par BOURLIERE (123)) notent la différenciation symptomatologique des troubles
mentaux au Japon selon le type d'éducation : orientale ou occidentale. Ces paramètres
culturels ont été trop souvent négligés. Nous verrons que Peseschkian en fait
une base de psychothérapie (Voir IV.3.c).
II.4 - LA COMPLEMENTARITE
La science à elle seule ne peut pas suffire à la survie de l'humanité. La subjectivité
humaine a besoin d'une éducation "spirituelle", ainsi qu'Abdu'l-Baha l'explique
:
«..si l'amour de Dieu n'existait pas, les perfections de l'humanité seraient détruites
et anéanties ; ... si l'amour de Dieu n'existait pas, l’union spirituelle serait
une chimère ; si l'amour de Dieu n'existait pas,
ta lumière de l'unité n'éclairerait pas l'humanité ; si l'amour de Dieu n'existe
pas, 1 'Est et 1 'Ouest ne seraient pas, comme deux amoureux, dans les bras
l'un de l'autre ; si l'amour de Dieu n'existait pas, la division et ta désunion
n'auraient pas été changées en intimité ; si l'amour de Dieu n'existait pas, l'affection
n'aurait pas remplacé l'indifférence si l'amour de Dieu n’existait pas, l'étranger
ne serait pas devenu l'ami .... Cette transformation des moeurs, cette rectification
de la conduite et des paroles sont elles possibles autrement que par l'amour de
Dieu ? Non par Dieu ; Si, à l'aide de la science et de nos connaissances, nous
voulions introduire ces moeurs et ces coutumes, certes cela prendrait mille ans,
et elles ne se répandraient pas dans la multitude» (6, p. 338)
"La religion et la science, affirme-t-il, par ailleurs, sont comme les deux ailes
qui permettent à l'intelligence de l'homme de s 'élever vers les hauteurs, et
ci l'âme humaine de progresser"... avec l'aile de la religion seulement, l'homme
échouerait "dans les marécages de la superstition", et avec la seule aile de la
science, il se trouverait dans la "fondrière désespérante du matérialisme".
‘Abdu'l-Baha, (4)
Sans le concours de la religion, la science devient un instrument dangereux pour
l'homme. A Paris, en 1911, ‘Abdu'l-Baha adresse ces paroles prophétiques à l'ambassadeur
du Japon :
"Il existe une force stupéfiante que l’homme n'a heureusement pas encore découverte.
Supplions Dieu le Bien-Aimé, que la science ne découvre pas cette force tant que
la civilisation spirituelle ne dominera pas l'esprit humain. Entre les ruine de
l'homme d'une nature matérielle inférieure, ce pouvoir pourrait détruire la terre
entière".(4, p. 13)
Les problèmes de l'humanité proviennent de ce manque de spiritualité. Nous voyons
comment, par souci d'un "progrès" matériel irréfléchi, l'homme est en train de
rendre l'environnement naturel, comme la structure sociale, inaptes à la vie.
En parlant de la modération, Baha'u'llah écrit :
"Quiconque s'attache à la justice ne saurait en aucune circonstance passer les
bornes de la modération... La civilisation -, tant vantée par les représentants
plus qualifiés des arts et des sciences -, apportera de grande maux à l'humanité,
si on lui laisse franchir les limites de la modération... Le jour approche où
elle dévorera de ses flammes, toutes les cités du monde, alors que la Langue de
Grandeur proclamera : "Le Royaume est à Dieu., le Tout-Puissant, le Loué.» (20,
CLXIII)
Et encore nous lisons de lui :
«Il incombe à ceux qui détiennent l'autorité de rester modérés en toutes choses.
Tout ce qui sort des bornes de la modération cesse d'exercer une influence bienfaisante.
Considérez, par exemple, la liberté, la civilisation et d'autres biens analogues...
si on les pousse à l'excès, leur influence devient néfaste." Baha'u'llah (20.'CX)
Illich désigne de "contre-productivité paradoxale" l'effet contraire d'une activité
poussée à l'extrême. Ceci s'applique au nombre excessif de voitures sur la voie
publique qui, paradoxalement, diminue le pouvoir de circuler au lieu de l'améliorer,
comme aux retombées néfastes de certaines industries sur la vie de la population.
L'application de cette loi à la médecin bien que d'un excès habituel à Illich,
fournit quelques éléments de réflexion (72, p. 97).
Les problèmes de la pollution peuvent illustrer ce besoin de modération et de
bon sens concernant l'application de la science. Sans une conscience collective,
sans se soucier pour la postérité, sans savoir accepter quelques sacrifices d'intérêts
immédiats, les sources diverses de pollution ne peuvent être taries. La civilisation,
alors, plutôt que de fournir un bien-être, met la vie humaine en danger. C'est
l'éthique, le respect de la vie et d'autrui qui peut dicter la modération.
Baha'u'llah s'adresse à ceux qui sont "attachés à la justice". Il s’adresse aux
sentiments de l'homme... domaine dans lequel la science démissionné.
"En trois siècles", affirme Monod (89, p. 185), "la science fondée par le postulat
d'objectivité a conquis sa place dans la société : dans la pratique, mais pas
dans les âmes. Les sociétés modernes sont construites par la science. Elles lui
doivent la richesse, leur puissance et la certitude que des richesses et des pouvoirs
bien plus grands encore, seront demain, s'il le veut, accessibles à l'Homme".
Et l'homme, assoiffé de richesse, pouvoir et puissance, s'est lancé sur ce leurre
; en voici le bilan résumé par TOFFLER : "C'est catastrophique. Je crois que personne
ici n'aimerait se lever et défendre... les structures actuelles de notre société
ou les valeurs existantes, quelles qu'elles soient, dans le stade actuel de la
détérioration dans lequel elles sont" (123).
Sans amoindrir la valeur des progrès de la science, on peut rappeler que ces progrès
ont besoin de règles d'application pour ne pas mutiler l'homme ni négliger sa
subjectivité.
C'est en présence d'un savant qu’Abdu’l-Baha demande si sa science lui permet
d'analyser une goutte d'eau. La réponse est "oui". Peut-elle distinguer une goutte
d'eau d'une goutte de larme ? - La réponse est encore "oui". Peut-elle distinguer
une larme de joie d'une larme de chagrin ? - La réponse est "non". Là, c'est le
domaine de la religion, affirme 'Abdu’l-Baha.
La médecine côtoie journellement cette subjectivité, mais avec inquiétude. Notre
formation est objective, notre attention portée sur l'horlogerie humaine ; il
n'est pas étonnant que nous soyons désarmés devant les manifestations de cette
subjectivité.
Les problèmes liés à cette subjectivité ne sont pas seulement dus aux maladresses
de la science ; l'attachement à des préjugés, tabous et superstitions sous des
formes diverses vient entraver le potentiel humain. Que ce soit des préjugés contre
une race, une classe ou contre la science, ces engagements subjectifs à des opinions
irraisonnables sont l'autre extrême (III.4.a).
L’écoeurement de MONOD contre la religion n'est pas sans motif. Si dans leur pureté
originelle chacune d'elles était en accord avec la science de son époque, des
siècles d'interprétation ont creusé le fossé. Nous avons vu que l'Islam avait
été un puissant protagoniste de la science exacte. Le Qur'an parle des mouvements
des planètes ; ce que les mathématiciens devaient railler pendant dix siècles
(Qur'an XXXVI, 38-40) (6, p. 29). Cependant, les dépositaires de cette Foi devaient
proclamer au siècle dernier, le savon comme impur ; il venait de l'Occident !
Bien que le Qur'an ait affirmé l'authenticité du message de Moïse, (6, p. 28)
et que l'Islam ait été la trame de cette société prospère et cosmopolite de l'Espagne
médiévale, on doit cependant annoncer que la pluie qui s'écoule sur un Juif "salit"
le trottoir...
Si Monod prône l'abandon de "l'ancienne alliance" et l'adoption d'une nouvelle
éthique pour remplacer les systèmes de valeurs "ruinées à la racine", «étrangères
et hostiles à la science", c'est par souci de vérité..."... «Le divorce est si
grand," écritil, "le mensonge si flagrant, qu'il obsède et déchire la conscience
de tout homme pourvu de quelque culture, doué de quelque intelligence et habité
par cette anxiété morale qui est la source de toute création" (89, p. 187).
Cette "anxiété morale" n'est pas issue de la science que Monod voudrait comme
"une nouvelle et unique source de vérité". De tels sentiments proviennent d'une
culture basée sur les enseignements spirituels que nous adoptons sans en apercevoir
l'origine. La science, elle, est fondée, par ses propres définitions, sur un postulat
"d'objectivité".
Cette "religiosité judéo-chrétienne" qu'il incrimine est en fait à la base de
son amour pour la vérité ; bien que ces notions exprimées dans un langage imagé
et pédagogique puissent, après vingt siècles, lui paraître contraires à notre
science.
Si la balance aujourd'hui penche en défaveur de la religion, c'est en grande partie
dû au souvenir du carcan d'obscurantisme qui a pesé sur l'esprit humain en guise
de religion. L'histoire nous montre l'erreur humaine responsable de ce divorce.
II.5 - LES MARECAGES DE LA SUPERSTITION
En exposant l'accord de la science et de la religion, FURUTAN (58) cite quelques
accusations de DRAPIER (46) : En 931, A.D. la bibliothèque d'Alexandrie est détruite,
suite aux querelles entre Païens et Chrétiens au sujet d'une pierre sacrée païenne,
profanée lors des travaux de construction d'une église sur le site du temple d'Osiris.
En 414 A.D. l'enseignement de la philosophie grecque est interdit - même à Athènes
- par l'empereur Justin. En 415, A.D., Hypatie, la fille de Théon d'Alexandrie,
une éminente mathématicienne et philosophe, est condamnée par St Cyril, patriarche
d'Alexandrie. Selon Drapier, c'était le début de l'obscurantisme.
L'inquisition, avec ses horreurs, porte une autre lourde accusation contre la
religion. Bruno est brûlé sur la place publique en 1600 ; Copernic et Galilée
sont persécutés pour avoir parlé des mouvements planétaires ... Ces accusations,
cependant, devraient être adressées à l'ignorance humaine et non pas à la religion
elle-même.
A ce sujet, ‘Abdu’l-Baha dit :
"De nombreux chefs religieux en sont venus à penser que l'importance de la religion
consiste principalement à accepter certains dogmes, et à pratiquer des rites et
des cérémonies... Or ces formes et rites changent selon les églises et les différentes
sectes... le résultat de toutes ces dissensions est la croyance - professé par
bien des hommes cultivés - que religion et science sont des termes qui se contredisent...
la conséquence fâcheuse de ceci, c'est que la Science s'est écartée de la Religion,
et que celle-ci est devenue une mise en pratique purement aveugle des préceptes
de certains chefs religieux" (4).
Ces discordes, nous savons, ont souvent mené aux guerres de religion (Annexe 14)
; or, les "différentes" religions ne sont en fait que les étapes successives de
la révélation d'un seul et même enseignement, dont les principes fondamentaux
ont été mutilées au cours des siècles. Les enseignements baha’is le démontrent
clairement
"Ces querelles, explique ‘Abdu’l-Baha, proviennent du fait que les, hommes s'attachent
au rituel et aux pratiques extérieures, tout en oubliant la simple Vérité de base...
Si la religion devait n'être qu'une cause de discorde, il vaudrait mieux qu'il
n'y en eût pas".
(4, 26 novembre 1911)
C'était à Paris qu'il annonçait
"La religion devrait unir tous les coeurs et faire disparaître les guerres et
les dissensions de la surface de la terre... Si la religion devient une cause
d'inimitié, de haine et de division, mieux vaudrait qu'elle n’existât pas. Abandonner
une telle religion serait un véritable acte religieux... si le remède ne fait
qu'aggraver le mal, mieux vaut le laisser de côté. Toute religion qui n'est pas
une cause d'amour et d'unité n'est pas une religion. Tous les sainte Prophètes...
donnèrent des prescriptions pour guérir l'humanité. Aussi, tout remède qui rend
malade ne provient pas du Médecin éminent et suprême".
‘Abdu’l-Baha, (4)
Et nous lisons encore :
"Toute religion qui contredit la science ou qui lui est opposée n’est que de l'ignorance,
car l'ignorance est le contraire de la connaissance
‘Abdu’l-Baha, (4)
FAIR (55) explique comment l'adoption de non-sens conceptuels peut servir à pallier
l'incohérence d'une échelle des valeurs. Ces raisonnements ne peuvent qu'aboutir
à un conflit avec la connaissance objective mais présentent certains avantages
en comparaison avec la négation du subjectif qu’est le matérialisme (Annexe 14).
Il n'est pas étonnant de voir cette éclosion d’intérêt mystique (122) chez les
jeunes ; tout particulièrement chez ceux qui, ayant atteint un niveau d'aisance
matérielle, se trouvent insatisfaits moralement. Cette "famine spirituelle" n'est
elle pas un des éléments qui poussent vers la recherche d'un "absolu" dans la
drogue ? (Voir 111.6.0.
II.6 - LA FONDRIERE DU MATERIALISME
La société actuelle, abandonnant l'idéal incohérent et les valeurs contradictoires
peut aussi se tourner vers le matérialisme. Il faut préciser que e n’est pas un
mépris de la matière que prônent les enseignements baha’is. ‘Abdu’l-Baha définit
ainsi ce matérialisme
"Par "matérialistes"... il ne s'agit pas des philosophes en général, mais d'une
catégorie de philosophes matérialistes à vue étroite, adorateurs du sensible,
qui se fient uniquement à leurs cinq sens et pour lesquels le critérium de la
connaissance se limite aux sensations".
(2, p. 6)
En Amérique, il annonçait :
«... certains sages... déclarent que rien n'est acceptable sauf ce qui est tangible...
tout ce qui n'est pas tangible est de l'imagination et de l'absurdité.
Bien étrange qu'après vingt ans d'enseignement... l'homme atteigne le niveau où
il renie l'existence de l'idéal ou de ce qui n'est pas perceptible aux sens. Avez-vous
déjà réfléchi sur le fait que l'animal est diplômé d'une telle université ?...
Sans peines ni études, la vache est déjà un philosophe émérite dans l'école de
la nature. La vache nie tout ce qui n'est pas tangible, disant, "je vois, je mange,
je ne crois donc que ce qui est tangible !
‘Abdu'l-Baha' (7, p. 355) (24, p. 298)
Et encore
"Les philosophes se vantent..., disant : "nous ne sommes pas prisonniers des superstitions,,
nous n'avons la foi absolue qu'en les impressions de nos sens et nous ne connaissons
rien en dehors du domaine de la nature qui contient et couvre tout". Mais la vache
-, sans avoir étudié et sans compétence dans les sciences, modestement et silencieusement
-, regarde la vie du même point de vue, vivant en harmonie avec les lois de ta
nature dans la plus grande dignité et noblesse".
‘Abdu'l-Baha (3, p. 44)
C'est ce monde d'idéal qui caractérise l'homme, qui le différencie de l'animal
:
"La réalité de l'homme c'est sa pensée et non pas son corps... si au lieu de s'élever,
ses pensées s'abaissent et se concentrent sur les choses de ce monde, il devient
de plus en plus matériel et parvient à un état à peine supérieur à celui de l’animal".
'Abdu'l-Baha (4) (18 octobre 1911)
"L'homme possède deux natures : sa nature élevée ou spirituelle et sa nature inférieure
ou matérielle... Toutes les bonnes habitudes, toutes les nobles qualités appartiennent
à la nature spirituelle, alors que toutes ses imperfections et les actions coupables
naissent de sa nature matérielle...
Les apôtres... étaient des hommes semblables aux autres... ils étaient attirés
vers les choses de la terre et chacun d'eux ne pensait qu'à ses propres intérêts.
Leurs connaissances sur la justice étaient réduites... mais quand ils crurent
au Christ et le suivirent, leur ignorance fit place à la connaissance...»
‘Abdu'l-Baha (4, 1 novembre 1911)
«... Non satisfaits d'une vie animale vous ...êtes vraiment des hommes dont les
soucis et les ambitions tendent à acquérir la perfection humaine... il est mille
fois préférable qu'un homme disparaisse plutôt que de continuer à vivre sans vertu."
‘Abdu'l-Baha (4, 23 novembre 1911)
II.7 - LA RECONCILIATION
La foi baha’i le repose sur ces principes fondamentaux de la recherche personnelle
de la Vérité, l'accord de la science et de la religion et l'abandon de toute forme
de préjugé et de superstition. Cette réconciliation des différentes facultés de
l'homme à un rôle non seulement dans l'harmonie de l'individu avec lui-même, mais
aussi avec son environnement :
"Quand la religion, délivrée de ses superstitions, de ses traditions et de ses
dogmes inintelligibles, se trouvera en conformité avec la science, alors une grande
force d'union et d'assainissement paraîtra dans le monde. Cette force détruira
toutes les guerres, les conflits, les luttes et les discordes et l'humanité sera
unie dans la Puissance de l'Amour de Dieu".
'Abdu'l-Baha (4)
Si le monde matériel et le monde spirituel se différencient par le fait que l'un
est tangible et l'autre intangible, on voit qu'il ne s'agit pas de deux mondes
isolés mais de deux niveaux d'existence dont l'un est soumis au temps, et Vautre
est éternel :
«... le repos absolu n'existe pas... (tout avance ou recule mais l’âme humaine
évolue vers la perfection et ne recule pas) l’âme n'est pas une combinaison d'éléments
et ne subit pas la désintégration des choses matérielles. Un corps simple, non
composé, est indestructible et éternel... les traces de l'Esprit de Jésus-Christ,
l'influence de son Enseignement divin sont encore présentes aujourd'hui et elles
sont éternelles...»
"Considérez le but de la création : se peut-il que tout ait été créé pour évoluer
et se développer pendant d'innombrables siècles, avec cette fin dérisoire en vue
; les quelques années d'une vie humaine sur la terre ? Une telle fin est-elle
concevable ?
Le minéral évolue jusqu'à son entrée dans la vie végétale. Le végétal progresse
jusqu'à ce que, finalement, sa vie passe dans celle de l'animal. L'animal, à son
tour, entre dans le cycle de l'homme... l'aboutissement d'innombrables périodes
d'évolution... Quels que soient les progrès du minéral, il ne peut concevoir le
monde végétal. Ce défaut de compréhension ne prouve cependant pas la non-existence
de ce monde... Si bien développé que soit l'animal, il ne peut imaginer l'intelligence
de l'homme... Si les matérialistes ne croient pas à l'existence de l'âme, leur
incrédulité ne prouve pas qu’un Royaume comme celui de l'Esprit n'existe pas.
Si l’Esprit n'était pas immortel, comment les Manifestations de Dieu pourraient-Elles
endurer de si cruelles épreuves ?...
‘Àbdu'l-Baha (4, 10 novembre 1911)
Dans une remarquable éloge à la science, ‘Abdu'l-Bahâ' la décrit comme "la plus
noble des vertus de l'humanité... une faveur de Dieu". "La science", dit-il encore,
"est une splendeur du Soleil de la Réalité -, le pouvoir d'investigation et de
découverte des vérités de l'univers, les moyens par lesquels l'homme trouve un
chemin vers Dieu".
'Abdu'l-Baha (1, p. 60)
Il ne s'agit nullement, donc, d'amoindrir la valeur de la démarche objective ;
bien au contraire : L'objectivité sincère peut être un moyen d'atteindre la vérité,
de découvrir l'existence de la subjectivité, et de libérer l'homme de la tutelle
de la nature
"Tous les règnes précédant celui de l'homme sont liés par les lois rigoureuses
de la nature... L'homme seul détient la liberté, et par son intelligence et sa
compréhension, s'est montré capable de contrôler quelques unes de ces lois naturelles
et de les adapter à ses propres besoins... Qu'il est triste de constater comment
il a usé de ce don divin pour créer des instruments de guerre, ... J'espère que
vous vous servirez de votre intelligence pour promouvoir l'unité et la tranquillité
dans l'humanité, pour répandre la culture et la civilisation, susciter l'amour
tout autour de vous et amener la paix universelle.... Etudiez les sciences pour
acquérir de plus en plus de connaissances. Sans aucun doute on peut apprendre
jusqu'à la fin de sa vie. Que votre savoir soit toujours au service des autres,
afin que la guerre disparaisse de la surface de cette terre...".
‘Abdu'l-Baha, (4, 26 octobre 1911)
Nous rencontrons à nouveau l'idée que la science, cet instrument précieux et de
puissance croissante, a besoin d'être guidée, orientée et as servie en fonction
d'une éthique pour servir convenablement l'humanité. Il n’est pas étonnant qu'en
l'absence de telles valeurs la médecine, profondément impliquée dans toutes les
étapes de la vie sociale, se comporte comme un bateau à la dérive face aux valeurs
incohérentes ou abandonnées. Nous verrons (III.3) que les relations de l'homme
avec son environnement nécessitent une telle spiritualité, sans laquelle tout
savoir devient futile. C'est ainsi qu’’Abdu'l-Baha décrit le rôle de la spiritualité
: élément indispensable de la survie humaine sur cette planète :
"... La majorité des homes est captive de la matrice de la nature, submergée dans
la mer du matérialisme. Nous devons prier qu'ils puissent renaître, qu'ils obtiennent
éclaircissement et entendement spirituels, qu'ils puissent recevoir le don d'un
coeur nouveau et un pouvoir nouveau et transcendant... Quand l'homme atteindra
ces vertus, l'unité du genre humain sera révélée, la bannière de la paix internationale
sera hissée, l'égalité entre toute l'humanité sera comprise et l'Orient et l'Occident
deviendront un.
Alors la justice de Dieu sera manifeste, et toute l'humanité apparaîtra comme
les membres d'une seule famille, et chaque membre de cette famille sera consacré
à la coopération et l'aide mutuelles".
‘Abdu'l-Baha(3, p. 61)
Bien souvent nous voyons des personnes se fiant uniquement à leur intuition ou
au contraire trop sceptiques à ce sujet. Nous découvrons à nouveau que ces deux
facultés de l'homme doivent être alliées. Ni l'une ni l'autre ne peut suffire
(Cf 25, p. 60).'Abdu'l-Baha l'explique :
«... Remarquez que la faculté de penser de l'homme comporte deux sortes de conceptions.
Les unes prennent forme lorsqu'elles coïncident avec ce qui est établi ; ces conceptions
se vérifient dans le monde extérieur telles les règles correctes, les pensées
bien conduites, les découvertes scientifiques, ... Les autres... sont les vaines
suppositions, les imaginations fantaisistes, qui ne donnent jamais ni résultat
ni fruit, et n'ont aucune réalité ; au contraire, elles s'écroulent comme les
vagues de la mer de l'imagination et passent comme des r9ves fantaisistes... tous
ces arts, ces inventions, ces sciences, ces connaissances, la réalité humaine
les a découverts... et les a amende des plaines de l'invisible à celles de l'évidence.
Ces découvertes, conformes à la réalité, sont semblables à la révélation, qui
est la compréhension spirituelle... l'esprit a une intelligence considérable qui
peut se passer de l'intermédiaire des cinq sens...
L'intelligence et la pensée humaines ont parfois de vraies révélations ; ces pensées
et ces révélations donnent des fruits et des résultats, elles ont un fondement.
Mais bien des choses viennent à l'esprit de l'homme, qui sont comme des vagues
de la mer de la fantaisie ; elles ne comportent aucun fruit et ne produisent aucun
résultat... cette chose que nous appelons avertissement prémonitoire... est tant
qu’une inspiration, tant qu’une imagination...» 'Abdu'l-Baha' (6, p. 283), (Voir
Annexe 20)
Ce sont justement ces idées préconçues, ces prises de position aveugles qui creusent
l'écart entre la raison et les sentiments, alors que toute incompréhension devrait,
plut8t que nous pousser à une prise de position défensive, nous mener à une recherche
objective de la vérité (Annexe 14).
"L'homme doit se libérer de tout préjugé et de ce qui provient de sa propre imagination,
afin de pouvoir rechercher la Vérité sans aucune entrave... les différences qui
paraissent exister parmi les nations proviennent seulement de leur attachement
aux préjugés. Si seulement les homes cherchaient la Vérité, ils se trouveraient
unis".
‘Abdu'l-Baha (4)
Au sujet de la science encore, Shoghi Effendi répond à un croyant :
"Baha’u’llàh, comme ‘Abdu'l-Baha, ont donné une très grande place aux hommes cultivés
et érudite ; Baha’u’llah dit dans une de Ses Tablettes, qu'il incombe à tous les
baha’is de les respecter. Par ailleurs, il n'y a aucun doute que, se rendre familier
avec les différentes branches d'études, élargit notre horizon, et alors nous pouvons
comprendre et saisir beaucoup mieux la portée du mouvement bahà'i" et de ses principes".
(Lettre du 14 décembre 1924 de la part de Shoghi Effendi) (126)
A propos de la science, cependant, Baha’u’llah écrit :
"Nous vous avons autorisé à étudier les sciences qui vous porteront bénéfice,
et non celles qui mènent aux vaines disputes. Cela vaut mieux pour loi vous, si
nous pouviez le savoir»
Baha'u'llah, Kitabi-i-Aqdas (126)
Le but du savoir, nous verrons plus loin (III.4.d) est de servir l'humanité et
non pas d'alimenter les polémiques, et le rôle de la science est de porter bénéfice
à l'homme, et non pas de l'asservir. On ne saurait conclure ce chapitre sans citer
Claude Bernard qui s'élevant contre les systèmes philosophiques rigides, vante
"l'esprit philosophique... qui doit régner... sur toutes les connaissances humaines
..., " entretenant ainsi "... une sorte de soif de l'inconnu et le feu sacré de
la recherche qui ne doivent jamais s'éteindre chez un savant". (25, p. 306-7)..."...
Sans cette excitation constante donnée par l'aiguillon de l'inconnu, ... il serait
à craindre que le savant ne se systématisât dans ce qu'il a acquis ou connu. Alors
la science ne ferait plus de progrès et s'arrêterait par indifférence intellectuelle,
comme quand les corps minéraux saturés tombent en indifférence chimique et se
cristallisent". (25, p. 308)..."... Cette union solide de la science et de la
philosophie est utile aux deux, elle élève l'une et contient l'autre..." (25,
p. 309).
Nous pensons que ce que nous avons dit à propos de la religion pourrait satisfaire
le savant en ce qui concerne l'inspiration de la philosophie.
CHAPITRE
III - LA SANTE
III.1 - LA NON-EXISTENCE DU MAL
Les enseignements baha is closent des siècles de préoccupation humaine sur cette
mystérieuse force appelée "le mal". Ces notions éducatives de bien et de mal,
adaptées à la compréhension limitée d'autrefois, ont permis à l'humanité d'acquérir
un certain comportement propice à la cohésion sociale ; mais combien désastreux
les résultats d'une interprétation erronée de cet enseignement ! Le "mal" incarne
des peuplades entières - on extermine le "mal" possède des hommes on exorcise
; il est responsable des maladies on purge, on lavemente, on pratique des saignées
(23) ; que de livres de santé parlent encore des merveilleuses plantes qui éliminent
les "toxines" de la maladie.
Dans le Veda, livre saint des Indes, nous lisons cette louange du «Soma", plante
bienfaisante "Répands-toi bien presse, ô Soma, pour Indra, "que s'enfuie la maladie
avec son démon !"
(Rg Veda 9.85) (128, p. 71)
Ces notions du bien et du mal sont particulièrement attribuée au manichéisme,
secte issue de la religion monothéiste de la Perse antique fondée par Zoroastre
vers le VIIème siècle av. J-C. . Aux environs du deuxième siècle après J-C., Manie
simplifie les enseignements Zoroastriens et fonde un dualisme de deux dieux :
l'un du bien (Ormuzd) et l'autre du mal (Ahriman). Ces idées connaissent un succès
certain dans le monde romain, et parmi ses nombreux "auditeurs" on note Saint
Augustin, non encore converti au christianisme (Encyclop. BORDAS).
Or, les enseignements baha'is poussent à une conception positive de la réalité,
en affirmant que ce "mal" n'existe pas. En distinguant les qualités tangibles
ou "sensibles" de l'homme et les qualités intangibles ou "intelligibles", ‘Abdu'l-Baha
explique :
«... Tous les caractères et les qualités de l'homme ont une réalité intelligible,
non sensible... les réalités intelligibles, comme les qualités et les admirables
perfections de l'homme, sont exclusivement bonnes ; elles existent, et le mal
est leur non-existence. Ainsi, l'ignorance est la non-existence du savoir...
Et de même pour les choses sensibles : celles-là aussi sont purement bonnes: le
mal est leur non-existence. Ainsi la cécité est le manque de vue, la surdité le
manque d’ouïe, la pauvreté le manque de richesse, la maladie le manque de santé,...
le scorpion est un mat... par rapport à nous et de même le serpent. Mais par rapport
à eux-mêmes, ils ne sont pas un mal, car leur venin est leur arme ; par leur dard
ils se protègent. Cependant, comme les éléments de ce poison ne conviennent pas
à nos éléments, ... cela devient un mal; en contact les une avec les autres, ces
éléments sont un mal mais en réalité ils sont un bien."
‘Abdu'l-Baha, (6, p. 297)
Les implications de cette affirmation sont très vastes car cette notion binaire
de la réalité imprègne toutes les fibres de notre société. Nous rencontrons sa
trace très fréquemment dans notre activité médicale, et nous aurons à la préciser
à plusieurs reprises dans cette thèse. (Cf FREUD, Au-delà du principe du plaisir,
(56) BALINT, (23))
Notons toutefois, que cette notion positive ne nous prive pas du mot "mal". La
découverte des lois de thermodynamique nous apprend que le "froid" est l'absence
d'énergie thermique ; cela ne nous prive pas de ce mot, mais nous savons qu'il
est relatif à notre température corporelle, tout comme le "bien" et le "mal" sont
relatifs à un idéal social (Voir III.4.a).
Nous voyons donc que la santé doit être conçue autrement que par la simple absence
de maladie. La première notion qui nous vient à l'esprit est l'intégrité anatomique
et fonctionnelle. Les mots anglais et allemand trouvent leur étymologie dans les
mots "hal" et "heil", qui sous-entendent tous les deux l'intégralité ; les mots
grecs "hygeia" et "euexia", par contre,
impliquent une qualité de vie. L'homéostasie de Claude Bernard est la première
notion que nous citerons.
III.2 - L'HOMEOSTASIE
L'homéostasie de Claude Bernard conçoit le rôle des différents organes dans le
maintien de l'intégralité de l'organisme (25, p. 100). Le bon état de marche est
maintenu par la coordination des phénomènes de régénération et d'élimination.
Cette coordination est obtenue par les centres nerveux supérieurs, à travers les
systèmes neurovégétatifs et endocriniens. Les phénomènes immunitaires, encore
peu connus, jouent un rôle sûrement très important dans cette homéostasie.
L'explication d'‘Abdu'l-Baha est très proche; c'est la rupture de cette homéostasie,
et non le "mal" qui est responsable de la maladie :
"La cause de l'intrusion de la maladie dans le corps humain est ou bien un phénomène
physique, ou l'effet d'une perturbation du système nerveux. Toutefois, ce sont
les causes physiques qui sont les plus fréquentes. Le corps humain se compose
de nombreux éléments qui s'équilibrent de façon spéciale. Aussi longtemps que
cet équilibre se maintient, l'homme est à l'abri de la maladie. Mais dès que cette
balance primordiale qui est le pivot de la constitution, s'est déréglée, le désordre
apparaît et la maladie survient."
'Abdu'l-Baha (8, P. 95)
Toutefois, nous voyons intervenir dans cet équilibre homéostatique une notion
de psychosomatisme qui pour Claude Bernard était du domaine de l'empirisme médical
(25, pp.77, 289-90, 296) duquel la médecine serait destiné à s'en sortir (25,
p. 300). D'Abdu'l-Baha nous lisons cependant :
«Les pouvoirs du système nerveux sympathique ne sont ni entièrement du domaine
physique, ni tout à fait du domaine spirituel, mais se situent entre les deux.
Les nerfs sont en relation avec chacun de ces mondes, leur fonctionnement sera
parfait lorsque leurs relations, tant physiques que spirituelles, seront normales.
Lorsque le monde matériel et le monde divin sont en parfaite harmonie, quand le
coeur s'élève vers le Ciel et que les aspirations sont pures et divines, la connexion
est parfaite, alors ce pouvoir se manifeste de façon totale et les affections
physiques et spirituelles sont radicalement guéries."
‘Abdu'l-Baha,(8, p. 102)
Nous voyons que dans cet équilibre homéostatique, le psychisme et le corps sont
intimement intriqués. Il est donc concevable que cet équilibre complexe puisse
être déséquilibré ou rééquilibré en agissant sur l'un ou l'autre des facteurs
qui interviennent dans cette balance. Si pour Claude Bernard, le médecin ne pouvait
réellement agir que par intermédiaire de la physico-chimie animale (25, p. 143),
nous verrons (Chapitre IV) que le médecin peut en fait agir conjointement sur
ces deux aspects de l'homéostasie les mondes spirituel et matériel n'étant pas
indépendants. Au professeur Forel, psychiatre et sociologue Suisse qui l'avait
questionné, 'Abdu'l-Baha répond le 21 septembre 1921 :
"Par nature, on entend ces propriétés inhérentes des choses et ces relations nécessaires
qui découlent de la réalité des choses. Ces réalités, quoiqu'infiniment diverses
sont toutefois intimement reliées entre elles. A ces différentes réalités il faut
un agent d'unification capable de les relier les unes avec les autres. Ainsi les
divers membres, organes, éléments et parties qui constituent le corps de l'homme,
quoique différente, sont néanmoins tous liée entre eux sous l'action unifiante
de ce qu'on appelle l'âme humaine, ce qui leur permet d'agir en complète harmonie
avec une régularité absolue, et d'assurer ainsi la continuité de la vie. Le corps
humain est cependant tout à fait inconscient de cette action unificatrice ; il
agit régulièrement malgré tout et s'acquitte de ses jonctions selon sa volonté."
(2, p. 13)
Nous ne demeurerons pas ici sur les notions d'âme et d'esprit ni sur leur relation
avec le corps (Annexes 3-8). Nous voyons cependant qu'une loi unique et universelle
est envisagée et que cette loi est superposable à différents niveaux d'existence
aussi bien tangibles qu'intangibles. Parler d'un seul Dieu, n'implique-t-il pas
une cohérence, une seule Intention, et des mêmes Lois dans tout l'univers ?
III.3 - L'INTEGRATION DANS L'ENVIRONNEMENT
Les phénomènes de vie entendent précisément un ordre harmonieux à l'échelle moléculaire,
cellulaire, tissulaire, organique et corporelle ; en outre, nous voyons ici cette
loi s'étendre à une harmonie relationnelle avec l'environnement. Un schizophrène,
par exemple, malgré son intégralité corporelle, est handicapé dans ses relations
avec son environnement. Une certaine "homéostasie" relationnelle est nettement
impliquée :
«... Tous les être existent par cette loi d'action et d'aide mutuelles. Si cette
loi d'échange mutuel des forces devait être supprimée de l'arène de la vie, l'existence
serait entièrement détruite... La vie de chaque être puise bienfait et soutien
dans toutes les autres innombrables existences...
«Comparez le monde d'existence au corps d'un homme. Tous les membres S'entraident
; et la vie continue. Lorsque dans ce merveilleux organisme, il y a une désunion,
la vie se transforme en mort et les parties de ce corps se désintègrent.
Quand nous considérons les êtres vivants et les plantes qui poussent, nous voyons
que l'animal et l'homme vivent en respirant les émanations du monde végétal...
cet élément s'appelle l'oxygène. Le monde végétal aussi tire sa vie des être vivante
sous forme de... carbone. Par cette illustration nous voyons que le fondement
de la vie repose sur cette entraide et assistance ; la cause de destruction et
nonexistence, serait l'interruption de cette entraide. Plus le monde aspire vers
la civilisation, plus l'importance de cette question primordiale de coopération
et d'assistance devient manifeste... tellement, que la survie du genre humain
dépend de cette relation mutuelle...»
'Abdu'l-Baha,(10, p. 114)
Notons que l'usage fréquent d'illustrations et d’analogies par ‘Abdu'l-Baha permet
de saisir plus aisément les notions abstraites, tout en nous rappelant que les
grandes lois de la nature sont universelles et s'appliquent au niveau atomique
comme au niveau cosmique. Le "macrocosme" tout comme le «microcosme" est lié par
cette loi de coopération réciproque (2, p. 23, annexe 13). Or, si Claude Bernard
envisageait surtout la défense de l'organisme vivant contre les agressions du
milieu extérieur (25, p. 148), ici nous voyons que l'on ne doit pas envisager
la nature en compartiments isolés comme sous entend la citation de SEDGEWICK (109)
; il y a une écologie à respecter (Voir I.7) aussi bien dans l'environnement extérieur
de l'homme, que dans la symbiose avec la flore microbienne digestive. La santé
ne sous-entend pas détruire un «mal" menaçant, mais établir des relations convenables
avec l'environnement. La "guérison" relative de certains handicaps physiques ou
psychiques implique créer des moyens de réintégration de l'individu dans un environnement
adapté à ses possibilités (IV.4.c).
Cette harmonie avec l'environnement peut donc être établie en adaptant l'homme
à son environnement, ou en adaptant l'environnement à l'homme (I.6). Si cet aspect
de la santé a été longtemps négligé, le public devient tout particulièrement sensible
aux problèmes de la pollution. L'environnement ne peut évidemment pas se comporter
comme un tampon pour tous les déchets de notre civilisation puissamment technocratique
; mais d'aucuns prônent l'abandon de la civilisation pour vivre une vie "naturelle".
Nous avons déjà vu (II.7) que les enseignements baha'is attribuent à l'homme la
capacité de manipuler la nature, et ce, selon quelques règles propres à chaque
civilisation. Contrairement aux opinions facilement adoptées, ce n'est pas la
civilisation, mais certaines formes de civilisation qui sont inaptes à la vie
humaine. Voici comment le Pr BOURLIERE (123) décrit l'impact de l'environnement
sur la pathologie humaine : Les périodes Sensibles sont surtout épigénétiques,
(embryonnaires et post-embryonnaires) et BROOK (28 bis) démontre que le stock
d'adipocytes se forme entre la 30ème semaine de la gestation et le 12ème mois
de la vie. Nous verrons que les malnutritions épigénétiques compromettront le
développement psychomoteur d'une manière plus ou moins définitive (III.4.b).
Chez l'adulte, quatre groupes de maladies peuvent être distingués : Transmissibles
(microbiennes et parasitaires), Malnutritives (sous-alimentation, sur-alimentation,
sédentarité), maladies par polluants (air, eau, aliments), maladies dues au stress
social (psychosomatiques, rythme de vie).
Dans les pays industrialisés, il est devenu à la mode de critiquer particulièrement
la vie urbaine, la surpopulation, la pollution aérienne etc.
Or, si une certaine opinion publique éco-activiste prône un retour à la vie paysanne
de nos ancêtres, les études françaises, en comparant une population rurale en
Finistère et une population parisienne, montrent un taux significatif de prévalence
de certaines maladies en zone rurale. En particulier, on notait une fréquence
plus élevée des maladies transmissibles, dégénératives et des troubles du comportement.
Certains états pathologiques comme l'Hypertension artérielle, hyperlipidémie,
hypercholestérolémie, lipoprotéinémie, obésité ainsi que les maladies cardio-vasculaires
et rhumatismales y étaient prépondérants (28).
Par ailleurs, nous apprenons que l'entourage d'une personne qui fume peut respirer
plus de substances nocives que l'habitant d'une ville industrialisée. LAMBERT
et RAID (81) en Angleterre, montrent que l'usage du tabac a une incidence beaucoup
plus grande que la pollution atmosphérique chez les bronchiteux chroniques. La
notion à envisager le plus souvent serait le mode de vie, plutôt que le lieu de
vie.
Le professeur BOURLIERE conclut qu'il faut être prudent en parlant de vie "anti-biologique"
de la ville ; il met par contre l'accent sur certains rythmes de vie inadaptés
à l'organisme humain. Le vieillissement précoce, des travailleurs à la chaîne
et à rythme nycthéméral perturbé a été établi par CLEMONT, CENDRON et HOUSSET
(36). D'autre part, la relation entre les stress importants et l'hypertension
artérielle, les coronaropathies a été établie par RUSSEK (102) dès 1965 ; COBB
et ROSE (38) produisent des chiffres éloquents en comparant les taux d'ulcère
gastrique et d'hypertension des contrôleurs de trafic aérien stressés et ceux
des navigateurs moins stressés en raison des progrès réalisés dans l'automation.
III.3.a - LE «NATUREL»
Les maladies d'environnement sont plutôt imputables à une organisation défectueuse
de notre société, qu'à un "mal" inhérent à toute forme de civilisation. Ce n'est
pas le progrès technique ou scientifique qui serait à incriminer, mais son insuffisance
ou son manque d'harmonie avec les exigences de la vie ; la technique doit servir
et non asservir l'homme.
De nombreux mouvements investissent la science, la technique, la médecine, les
médicaments, l'industrie, les corps chimiques, et tant d'autres produits de notre
savoir, d'une notion de "mal". Le chlore dans l'eau n’est pas agréable ; cette
eau désormais "chimique" devient "polluée" tout au moins à ceux qui ne connaissent
pas l'amibiase, la fièvre typhoïde et les gastro-entérites (86).
Une jambe naturelle est préférable à une jambe en bois ; un fruit frais est mieux
qu'un fruit en conserve ; mais tous les deux peuvent rendre service lorsque leur
homologue naturel fait défaut. Notre civilisation a eu trop tendance à préférer
les choses artificielles, il est vrai; mais toute chose naturelle n'est pas apte
à l'usage. La peau de nombreuses graines ou fruits est comestible ou même indispensable
à certains régimes alimentaires, mais la peau du cassava, une des racines qui
nourrissent l'Est Africain, est un poison mortel. Après la saignée du pavot pour
1 'extraction de l'opium, les enfants ramassent lés capsules dont les grains sont
très appréciés. La consommation des graines d'une capsule non saignée peut être
mortelle ; or, elle est plus naturelle. La strychnine, l'amanite phalloïde, et
l'arsenic sont tous parfaitement naturels, mais impropres à notre consommation.
Les relations avec notre environnement naturel suivent des règles définies et
elles deviennent "bien" lorsque l'effet est dans le sens d'un idéal choisi. Baha'u'llah
écrit :
"... Lorsque la lumière de Mon Nom... a répandu son éclat sur le monde, toute
chose créée a été, selon un décret immuable, douée de la capacité d'exercer une
influence particulière, et mise en possession d'une vertu distincte. Considère'
par exempte, les effets du poison. Encore que mortel, celui-ci., dans certaines
conditions peut exercer une influence bienfaisante."
(20, XCIII)
En thérapeutique ces notions prennent une importance toute particulière ; bien
que la nature réserve des potentiels de réadaptation étonnants, le thérapeute
est contraint tantôt d'aider, et tantôt de modérer l'effet de la nature. De nombreuses
pratiques populaires salutaires dans certains cas heureux, s'avèrent catastrophiques
dans d'autres cas : la nature, en effet, contient de nombreux paradoxes apparents
qui sont ses nuances. (Cf 41, 98 bis, 25, p. 289-90).
III.3.b - LE SOCIAL
L'homme doit être considéré comme un être social :
"Un arbre peut vivre solitaire et seul, mais ceci est impossible à l'homme sans
qu'il régresse..."
‘Abdu'l-Baha (7, p. 332-6, 24, p.281)
Le stress social, est plutôt un problème de rapports inharmonieux entre les hommes
qu'un problème de surpopulation. Le secret de cette unité et cohésion, n’est autre
que l'Amour :
"Nous déclarons que l’amour est la cause d'existence de tous les phénomènes et
que L'absence d'amour est la cause de désintégration et de non-existence... Quand
nous observons l'univers, nous remarquons que tous les êtres composés ou phénomènes
existants, sont constituée primitivement d'éléments isolés, liés entre eux par
un pouvoir d'attraction. Par ce pouvoir d'attraction, la cohésion est devenue
manifeste entre les atomes des éléments constituants. L'être résultant est un
phénomène du genre de contingence inférieure. Le pouvoir de cohésion exprimé dans
le domaine minéral, est en réalité L'amour ou l'affinité manifesté à un degré
moindre selon les exigences du monde minéral. Nous montons d'un pas, dans le domaine
végétal où nous trouvons qu'un pouvoir d'attraction accru est devenu manifeste
entre les éléments constitutifs qui forment le corps de la plante... Nous entrons
dans le domaine animal, et nous y trouvons le pouvoir d'attraction liant les éléments
individuels, plus la combinaison cellulaire comme dans le végétal, plus les phénomènes
de sensation ou de perception. Nous voyons que les animaux sont susceptibles d'une
certaine affiliation ou sociabilité et d'une sélectivité naturelle... Finalement,
nous en venons au domaine humain. Comme c'est le domaine supérieur, la lumière
de L'amour y est plus resplendissante ... Chez l'homme,... au-delà de ces pouvoirs
inférieurs, nous découvrons ... l'attraction du coeur ; les sensibilités et affinités
qui tient les hommes entre eux, leur permettant de vivre et de s'associer en amitié
et solidarité. Il est donc évident, que dans le monde humain, le plus grand roi
et souverain est l’Amour. Si l'Amour était éteint, le pouvoir d'attraction était
dissipé, l'affinité des coeurs humaine détruite, les phénomènes de la vie humaine
disparaîtraient."
‘Abdu’l-Baha (10, p. 97)
Grâce aux moyens de communication, cet environnement social ne peut plus être
considéré comme des sociétés isolées, mais comme le genre humain en entier ; la
diversité en constitue la richesse :
"Considérez le monde des créatures : quelle diversité dans leurs espèces, ...
Regardez un beau jardin rempli de fleurs... chaque fleur a son charme différent,
sa beauté particulière, une agréable couleur et un délicieux parfum qui lui sont
propres... Ainsi en est-il pour l'humanité... les différences au sein de la famille
humaine devraient être la cause de l'amour et de l'harmonie, de même qu'en musique
l'accord parfait résulte de la résonance simultanée d'un grand nombre de notes
différentes... Si vous vous trouvez avec des personnes d'autres races et d'autres
couleurs, ne vous méfiez pas d'elles. Ne vous retranchez pas derrière le mur des
conventions... Considérez les comme des roses de nuances diverses qui croissent
dans le beau jardin de l'humanité et réjouissez-vous d'être en leur compagnie."
‘Abdu'l-Baha, (4, 28 octobre 1911)
Ailleurs, il affirme
"Les notions de (divisions) de religion, de race et de nation, ne sont que des
divisions instituées par l'homme et nécessaires dans le seul domaine de la spéculation",
‘Abdu'l-Baha (4)
Il ajoute :
"De nos jours, l’Orient doit progresser sur le plan matériel tandis que l'Occident
manque d'idéal spirituel. L'ouest devrait se tourner vers l'Est pour en recevoir
la Lumière et, en échange, lui donner ses connaissances scientifiques... De cette
union naîtra une vraie civilisation dans la quelle le spirituel trouvera son expression
et sa réalisation sur la plan matériel"
‘Abdu'l-Baha,(4, 20 octobre 1911)
III.3.c - LE COMPORTEMENT
Sans parler d'anthropocentrisme, les enseignements baha’is soulignent la potentialité
supérieure de l'homme, comparé à la nature qui l'entoure. Ce sont les qualités
spirituelles de l'homme qui le distinguent des animaux ; dans une causerie prononcée
lors de son voyage aux U.S.A. en 1912, 'Abdu'l-Baha souligne cette différence:
"En réalité, le peuple de ce continent (Nord-Américain) possède une grande capacité...
De même qu'ils (les Américains) se sont développée sur un chemin matériel, qu'ils
se développent dans les degrés de l'idéal, car l'avancement matériel est stérile
sans progrès spirituel, et ne produit pas de résultat durable. Par exemple, quelqu'entraîné
et développé que soit te corps de l'homme, il n'y aura pas de véritable progrès
dans le domaine humain si le psychisme n'évolue pas parallèlement...
L'animal est manifestement créé pour la vie de ce monde... L'animal est parfait
quand son corps est sain et ses sens physiques sont intacts. Quand il possède
les critères de santé physique, quand ses forces physiques sont en état de marche,
quand la nourriture et les conditions environnantes fournissent ses besoins, il
a atteint la perfection ultime de son domaine. Mais l'homme ne dépend pas de ces
choses pour ses vertus. Quelque parfaite que soient sa santé et ses pouvoirs physiques,
si cela se limite là il n'a pas évolué au-delà du niveau d'un animal parfait.
De surcroît, Dieu a ouvert les portes des vertus et des acquisitions idéales devant
la face de l'homme..."
(3, p. 58)
Comme c'est clair que la santé ne se limite pas à la santé corporelle, mais qu'elle
s'étend au comportement humain ! C'est cela qui différencie les exigences supérieures
de la vie humaine de la vie animale :
"... L'homme est au rang suprême de la matérialité, et au commencement de la spiritualité...
il a le côté animal aussi bien que le côté angélique ; et la raison de l'éducateur
est d'instruire les hommes de façon que le côté angélique l'emporte sur le côté
animal... Dans les espèces autres que l'espèce humaine on ne rencontre un contraste...
semblable... Le savoir est un attribut de l'homme, comme l'ignorance ; la sincérité,
comme le mensonge ; la fidélité, comme la trahison ; la justice comme la tyrannie,
etc. ... Telle est la mission des prophètes pour l'éducation des hommes, afin
que ce morceau de charbon devienne un diamant..."
‘Abdu'l-Baha (6, p. 268)
Ce comportement humain est dicté non seulement par ses instincts, mais aussi par
sa conception de finalité de la vie humaine qu'il puise dans son acquis culturel,
comme nous l'avons vu. Ce sont les valeurs enseignées par les "manifestations
de Dieu". Le comportement humain est empreint de son déséquilibre avec la nature
; pour FROMM (57) c'est l'émergence de la conscience et de la raison qui rompt
"l'harmonie" de l'homme avec son existence animale :
"Il est le seul animal qui ne se sent pas à l'aise dans la nature, qui peut se
sentir exclu du paradis, le seul animal pour lequel son existence est un problème...
La contradiction existentielle de l'homme, aboutit à un état de déséquilibre constant.
Ce déséquilibre le distingue de l'animal, qui vit en harmonie avec la nature"
... La recherche d'harmonie avec l'univers, pousse l'homme vers un objectif de
"préoccupation ultime", qui l'élève "au-delà de son existence isolée avec ses
doutes et insécurités, et donne un sens à la vie. En étant dévoué à un but au-delà
de son ego, il se transcende et quitte la prison d'égocentrisme absolu."
La clé en est l'unité : "Il n'y a qu'une approche à l'unité qui peut être efficace
sans mutiler l'homme. Une telle tentative a eu lieu dans le premier millénaire
avant JésusChrist dans toutes les parties du monde où l'homme avait développé
une civilisation... Les grandes religions qui ont jailli du sol de ces cultures
ont enseigné que l'homme peut atteindre l’unité... non pas en régressant à l'existence
animale, mais en devenant pleinement humain - l'unité en l'homme, l'unité entre
l'homme et la nature, et l'unité entre l'homme et les autres hommes". (57).
L'homme doit donc se tourner plutôt vers la perfection et non vers la régression
pour atteindre son équilibre en 1911 à Paris ‘Abdu'l-Baha déclarait :
«il est des hommes qui ne font attention qu'au progrès physique et à l'évolution
du monde matériel. Ceux-là préfèrent chercher les ressemblances entre leur propre
corps et celui du singe, plutôt que de contempler la glorieuse parenté de leur
esprit avec celui de Dieu. C'est une chose Vraiment étrange, car c'est seulement
au point de vue physique que l'homme ressemble aux créatures inférieures ; par
son intelligence il en est totalement différent.
L'homme est toujours en progrès ; le champ de ses connaissances s’étend sans cesse...
ce merveilleux développement des facultés humaines est dé plus en plus rapide
avec le temps... tandis que l'intelligence de l’homme, grandit... celle de l'animal
ne varie pas.
(4, 6 novembre 1911)
Nous reparlerons de ce génie évolutif, qui est le propre de l'homme, mais soulignons
que cette unité dont parle Fromm, est aussi évolutive. Les messages successifs
de Dieu ont pavé le chemin de l'unité selon les possibilités matérielles de chaque
époque et en mesure de la capacité des hommes.
Baha'u'llah écrit :
"L'objet fondamental de la Foi de Dieu et de Sa Religion est de sauvegarder les
intérêts de la race humaine, d'établir son unité et de développer entre les homes
l'esprit d'amour et de fraternité. Tel est le droit Sentier que vous devez suivre,
la fondation immuable sur laquelle vous devez bâtir. Tout ce que vous édifierez
sur de tels fondements, les chances et vicissitudes de ce monde n'en pourront
entamer la résistance, ni le cours des siècles innombrables en miner la structure."
(20, CX)
III.4 - LE DYNAMISME DE L'EVOLUTION HUMAINE
La santé, nous avons dit, n'est pas statique, mais dynamique ; ce n’est pas seulement
l'état qui compte, mais l'orientation de son évolution. Ceci n'est pas seulement
vrai pour l'individu, mais aussi pour l'espèce humaine. Nous avons vu que c'est
le déséquilibre de l'homme avec son environnement naturel qui est le moteur de
son progrès alors qu'être "équilibré" (donc statique) est le souci de bien des
personnes... Pour SEYLE (111 et 111 bis, voir 111.6) c’est le "Eustress" ; pour
Piaget (96), alors que les forces physiques de l'homme déclinent depuis son âge
adulte, ses forces morales ne cessent de croître. Regardons l'attitude baha'ie
au sujet de ce génie évolutif de l'homme : la théorie Darwinienne semble admise,
mais avec une certaine réserve.
* L'évolution de l’espèce
La Genèse biblique est considérée dans un sens symbolique (20, LXXXVII) (6, p.
137), de même que la révélation apocalyptique de St Jean, qui se trouve sous des
formes similaires dans d'autres livres saints (6, p. 52).
L'évolution de l'espèce humaine est ainsi expliquée par ‘Adbu'l-Baha :
«... la croissance et le développement de tous les êtres se font par degrés ;
c'est la règle générale de Dieu et l’ordre de la nature. L'embryon ne devient
pas homme en une seule fois, ... la graine ne devient pas un arbre tout d'un coup...
Le globe terrestre, dès le début fut créé avec tous les éléments, les substances,
les matières, les atomes et les organismes ; mais tout cela n’apparut que peu
à peu. D'abord les minéraux, puis les végétaux, les animaux et l'homme. Dès le
début, ces races et ces espèces existaient d'une façon latente dans le globe terrestre,
et elles sont apparues ensuite peu à peu... si vous considérez cet ordre général,
vous voyez qu'il n'y a pas un seul être qui, dès qu'il est créé, parvienne à la
limite de la perfection ; non ils croissent et de développent tous peu à peu,
et arrivent ensuite au degré de la perfection".
(6, p. 227)
«... la croissance et le développement de l'homme sur cette terre, jusqu'à la
perfection actuelle, ressemblent à sa croissance et à son développement dans le
sein de sa mère : par degrés, et de proche en proche, il passe d'une condition
à une autre, d'un état à un autre, d'une forme à une autre. De même, l'existence
de l'homme sur cette terre, ... a traversé de nombreux degrés jusqu'à la situation
présente. Mais dès le début de son existence, il était une espèce distincte.»
'Abdu'l-Baha (6, p. 209)
«... le fait que L'animal a précédé l'homme (sur cette planète), n’est pas une
preuve de la modification de l'espèce qui serait venue du monde animal au monde
humain, car... rien n'empêche que l'homme ait existé plus tard que l'animal. Ainsi,
lorsque nous examinons le règne végétal, nous voyons que les fruits des différents
arbres ne viennent pas tous à la fois ; ... Cette antériorité ne prouve pas que
le fruit tard venu de cet arbre provienne du fruit antérieur de l'autre arbre.
... l'homme depuis le commencement... avait l’aptitude et la capacité d'acquérir
les perfectiosn matérielles et spirituelles... il est devenu meilleur, plus délicat,
plus beau, ... la civilisation l'a fait sortir de l'état sauvage. De même, les
fruits sauvages, cultivée par les soins d'un jardinier, deviennent plus beaux
et plus sucrés... Les jardiniers de l'humanité sont les prophètes de Dieu."
‘Abdu'l-Baha (6, p. 219)
Il ne s'agit donc pas d'une transformation d'espèce, bien que dans chaque domaine,
les perfections soient illimitées :
«... les perfections contingentes, sont illimitées... il n'y a pas un rubis dans
le monde minéral, une rose dans le monde végétal, ou un rossignol dans le monde
animal tels qu'on n'en puisse imaginer de plus parfaits. Les perfections humaines...
aussi.... Mais chaque créature a pour elle un degré qu'elle ne peut outrepasser
: ... un minéral quelque progrès qu'il fasse dans le monde minéral, ne trouvera
pas la force végétative. Cette fleur quelque progrès qu'elle fasse, dans le monde
botanique, ne pourra manifester en elle la faculté des sens".
‘Abdu'l-Baha, (6, p. 263)
* L'homme sociable
Nous avons vu que pour l'homme, l'évolution et le progrès sont en direction d'une
unité croissante ; elle atteindrait le point où il se considère comme ne faisant
"qu'une seule âme" avec ses semblables (20, CXXII).
Ce sont les manifestations de Dieu qui apportent les lois et les préceptes nécessaires
pour cela, selon les exigences et les possibilités de chaque époque. Ces enseignements
apportent les "remèdes" pour la "santé sociale" d'un temps, leurs auteurs ayant
une connaissance autre que le savoir scientifique ou objectif :
"Il y a deux sortes de savoir : ... le savoir d'intuition, (que l'on tire de soi)
et le savoir de perception (que l'on tire du monde extérieur)... Les manifestations
universelles de Dieu, enveloppent l'essence et les qualités des créatures... leur
savoir est te savoir divin et non pas un savoir acquis... aussi établissent-elles
des lois convenables et adaptées à l'état de l'humanité ; car la religion est
le lien essentiel dépendant de la réalité des choses.
Les prophètes de Dieu, les manifestations universelles sont des médecins habiles ;
et le monde des contingences est comme le corps de l'homme les lois de Dieu sont
le remède et de traitement.»
‘Abdu'l-Baha, (6, p. 177), (Cf Annexe 22)
A chaque étape de l'évolution, la loi est adaptée aux besoins et aux possibilités
de l'époque. A la loi du talion, révélée par Moïse, Jésus ajoute le pardon, Muhammad
apporte la codification de la Loi, Baha'u'llah annonce le tribunal international.
L'apparition de ce message transforme l'esprit de la société humaine
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