Médiathèque baha'ie

L'implantation de la foi baha'ie en France
et impact de la venue de Abdu’l Baha à Paris
au début du XXème siècle


Mémoire D.E.S. de Natalia Behnam


« Une voix nouvelle vient de l’Asie. Déjà plusieurs pensent en Europe que la parole de Béha-Oullah ne contredit pas notre science moderne et est assimilable pour nous Européens, qui avons besoin de réconfort. N’est-il pas juste que ce réconfort nous vienne d’Asie comme il est déjà venu ?» Guillaume Apollinaire, Chroniques et Echos, 1918



Photo: Abdu'l-Baha sous la Tour Eiffel, photographie prise lors de son séjour en France, le 8 février 1913. L’original de la photographie est conservé au Archives historiques, à la Bibliothèque nationale baha'ie de France (Paris XVIème).

Table des matières

Introduction

I/ LES CONDITIONS DE RECEPTION DE LA RELIGION BAHA'IE EN FRANCE: SITUATION DE LA SOCIETE FIN XIXème ET DEBUT XXème SIECLE
A) Une nouvelle religion en provenance de Perse
1. A l’origine de la foi baha'ie: naissance de la foi babie et l’intérêt des occidentaux pour ce nouveau mouvement religieux en Perse
- Etat de la Perse
- L’émergence du mouvement babi
- Répression immédiate du mouvement babi
- L’intérêt des Occidentaux: la dénonciation des persécutions
- Dans le domaine artistique
2. La révélation de Baha’u’llah: l’accomplissement du babisme
- La personnalité de Baha'u'llah
- L’aggravation de la situation babie: tentative d’assassinat du Shah de Perse
- La nouvelle révélation
- La proclamation universelle
- L’intérêt pour la France
- Un autre occidental sensible au mouvement
B) Contexte sociopolitique et culturel de la France lors de cette implantation: pourquoi les Français se sont-ils intéressés à ce mouvement oriental ? Un certain horizon d’attente
1. La dualité étrange de la fin XIXème et début XXème siècle
2. Une crise de conscience occidentale
3. La France, un pays moderne qui s’ouvre sur le monde
- Composition de la société
- La place de la France dans la conquête coloniale, le choc des impérialismes
- Développement de la curiosité pour d’autres cultures
- L’exposition universelle de 1900 à Paris
- Les relations franco perses
- Une volonté d’ouverture sur le monde
- Le renouveau dans l’art: Paris capitale artistique
- Unité et diversité culturelle européenne
4. Mais en pleine crise de conflits religieux internes
- L’Affaire Dreyfus
- La séparation de l’Eglise et de l’Etat

II/ A LA MORT DE BAHA'U'LLAH, SON FILS ABBAS EFFENDI - DIT ‘ABDU'L-BAHA - LUI SUCCEDE: EXPANSION DE LA FOI BAHA'IE EN OCCIDENT
A) Qui est ‘Abdu'l-Baha ? Son rôle dans la foi baha'ie
1. Son enfance et sa jeunesse
2. ‘Abdu'l-Baha, successeur de son père: une transition difficile
3. Les traits marquants de son ministère
- Une tâche délicate: la construction du Mausolée du Bab
- Ses voyages en Occident
B) La foi baha'ie continue à se développer et se répandre dans le monde entier, notamment en France
1. Tableau des premiers baha'is en France
- Phoebe Hearst Apperson (1842-1919)
- May Bolles (1870-1940)
- Thomas Breakwell (1872-1902)
- Hippolyte Dreyfus (1873- 1928)
- Laura Clifford Barney, épouse Dreyfus (1879-1974)
- Le peintre Edwin Scott (décédé en 1929) et sa femme Joséphine Scott (décédée en 1955)
- Lady Blomfield (Sara Louisa) (1859-1939)
- Gabriel de Sacy (vers 1860 - mars 1903)
2. Diverses actions effectuées à destination du grand public
- Hippolyte Dreyfus et le Shah d’Iran
- Lua Getsinger et l’Impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III
C) La France s’intéresse de plus en plus à cette minorité
1. Une littérature ouverte au grand public: des éditions commercialisées en librairie
2. Le Larousse
3. La presse française
4. Les intellectuels français
5. Les intellectuels étrangers

III/ LES SEJOURS DE ‘ABDU'L-BAHA A PARIS ENTRE 1911 ET 1913, LEUR IMPACT ET LA SUITE DE SES VOYAGES
A) Ses différents séjours à Paris
1. L’originalité de cette décision
2. Le premier séjour à Paris dans un appartement au Trocadéro
- Déroulement de ses journées:
- Quelques points importants de son séjour en 1911
3. Ses causeries données dans la capitale française: des principes très modernes venant d’Orient
4. Ses autres séjours dans la capitale française
- Le second voyage à Paris: du 21 janvier au 30 mars 1913.
- Une grande médiatisation...
- Le troisième voyage de ‘Abdu'l-Baha à Paris: du 1er mai au 12 juin 1913.
- Son jugement sur Paris
B) ‘Abdu'l-Baha perçu par la presse française lors de ses séjours
1. L’essor de la presse
2. Un attrait pour l’exotisme (contexte, habillement, langage)
3. Le charisme d’un prophète (d’après la thèse de Max Weber)
4. Des Parisiens baha'is
5. Articles illustrés de photographies où figure ‘Abdu'l-Baha
6. La foi baha'ie un mouvement de plus en plus connu et répandu: notion d’universalité dès 1911
C) L’impact de ‘Abdu'l-Baha sur certains intellectuels de l’époque ainsi que sur d’autres sphères de la société
1. ‘Abdu'l-Baha et la foi baha'ie vus par certains intellectuels
- Henri Bergson (1859-1941)
- Mirra Al Fassa, dite la Mère (1878-1973)
- Dr Henri de Farémond
2. L’impact sur d’autres sphères de la société/ Comment fut-il accueilli ?
- Les Protestants
- Les Théosophes
- Les Espérantistes
- L’Alliance spiritualiste
- Les Libres Penseurs
- Les Orientaux (Iraniens) à Paris
D) Les autres destinations de ‘Abdu'l-Baha en Occident
1. La Grande Bretagne
2. L’Amérique du Nord
- ‘Abdu'l-Baha et Khalil Gibran
- La rencontre avec le Pasteur Ives.
3. L’Allemagne
4. L’Autriche
5. La Hongrie

IV/ LE DEVELOPPEMENT DE LA MINORITE RELIGIEUSE EN FRANCE
A) Le retour de ‘Abdu'l-Baha en Terre Sainte ; ses derniers jours
1. La fin des voyages de ‘Abdu'l-Baha
- Conjoncture mondiale
- Où le conflit concerne les baha'is
2. Le décès de ‘Abdu'l-Baha le 28 novembre 1921 et sa succession
- L’hommage à une grande personnalité
- La continuité de l’alliance
- Shoghi Effendi: le pont entre l’Orient et l’Occident...
B) Un ordre administratif baha'i qui commence à s’établir sur le sol français
1. L’ordre administratif prévu par Baha'u'llah
- Le corps élu
- Le corps nommé
2. Comment cet ordre administratif s’est-il développé en France ?
- Les activités à Paris
- Mais aussi en province
- Portrait de groupe
- Un moyen de communication national entre 1925 et 1958: la «lettre circulaire» et le Journal baha'i:
- Des plans bien définis pour l’expansion de la minorité en France
- Acquisition du premier centre national baha'i
C) L’intérêt grandissant des personnalités
1. Guillaume Apollinaire (1880-1918)
2. Romain Rolland (1866-1944)
3. Auguste Forel (1848-1931)
4. La reine Marie de Roumanie (1875-1938)

Conclusion
Annexes

REMERCIEMENTS

Je souhaiterais remercier Monsieur ... et Monsieur ..., pour m’avoir permis de mener ce travail à bien et d’avoir toujours été à l’écoute de mes différentes interrogations. Je remercie en particulier Monsieur ..., mon directeur de recherche, qui a bien voulu valider la proposition de mon sujet et qui m’a ainsi permis de pouvoir mener des recherches sur ce thème. Je le remercie également pour sa disponibilité et sa présence.

Je voudrais également remercier Madame Ardéi, la conservatrice de la Bibliothèque nationale baha'ie et du Centre des Archives baha'ies de France qui a été très coopérante en me laissant accéder aux archives avec facilité ainsi qu’en me guidant de ses bons conseils.

Enfin je voudrais remercier mes parents pour leur encouragement constant, leur patience et leur aide précieuse dans la relecture finale de mon mémoire.


INTRODUCTION

Fondée depuis plus d’un siècle et demi en Iran, la foi baha'ie est aujourd’hui une religion mondiale, la plus jeune dans la lignée de tradition prophétique. Le caractère mondial de la foi baha'ie transparaît à travers les membres qui la composent. Echantillon de l’humanité dans sa diversité, les baha'is appartiennent pratiquement à tous les pays, groupes ethniques ou linguistiques, cultures, professions, classes sociales ou économiques, et origines religieuses différentes. Selon les dernières statistiques, elle est aussi la religion la plus répandue géographiquement, après le christianisme. (1)

La population baha'ie représente aujourd’hui six millions de personnes réparties dans plus de deux cent trente-cinq pays et territoires indépendants. La littérature baha'ie est d’ailleurs traduite et publiée dans plus de huit cent langues. Sans sacerdoce ni clergé, la communauté baha'ie gère ses affaires grâce à un système d’administration mondial qui présente un réseau de structures locales et nationales démocratiquement élues. Le centre administratif mondial et spirituel de la foi baha'ie se trouve, pour des raisons historiques, à Haïfa, en Israël. Cette religion prône plusieurs principes civilisateurs tels que l’unité du genre humain, l’égalité des droits de l’homme et de la femme, l’abolition de la ségrégation raciale et de toute sorte de préjugés, l’établissement d’une justice économique ou encore l’institution d’une éducation pour tous.

Accréditée en 1948 auprès de l’Organisation des Nations Unies (ONU) en tant qu’Organisation Non Gouvernementale (ONG), la communauté baha'ie a, dès lors, participé à de vastes campagnes d’hygiène et d’éducation en association avec d’autres ONG. Elle obtient un statut consultatif en 1970 auprès du Conseil Economique et Social et en 1976, à l’UNICEF, ce qui renforce son action dans toutes les conférences internationales. Elle entretient également des relations de travail avec l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), est associée au Programme des Nations Unies pour l’Environnement et au World Wild Fund for Nature (WWF). En qualité d’organisation internationale non gouvernementale, la Communauté internationale baha'ie est engagée dans une vaste panoplie d’activités comme la promotion, entre autre, de la paix, des droits de l’homme, de la condition féminine, de l’éducation, de la santé et du développement durable.

Cette religion qui est également établie en France, y bénéficie du statut d’association cultuelle régulière (loi 1901).

Le fondateur de cette religion est Baha’u’llah (1817-1892), (ce qui signifie «la gloire de Dieu» en arabe), noble persan originaire de Téhéran, qui, au milieu du XIXème siècle, renonce à une existence princière faite de confort et de sécurité pour vivre persécutions, exils et dénuement, du fait de ses enseignements.

Le XIXème siècle, a été une période d’attente messianique dans de nombreux pays. C’est en Perse, dans un contexte troublé, que la religion babie, mouvement précurseur de la foi baha'ie, est née le 23 mai 1844 à Shiraz. Mirza Siyyid Ali Muhammad (1819-1850) se déclara être le Bab («la porte» en arabe), et annonça la venue du «promis», attendu par un grand nombre de religions et mouvements, particulièrement les chi’ites. A certains égards, on peut comparer le rôle du Bab à celui de saint Jean-Baptiste dans l’avènement du christianisme ; sa mission essentielle était de préparer la venue de Baha’u’llah. Très vite, la nouvelle religion a été persécutée par le clergé musulman et les autorités civiles qui ont employé une grande cruauté pour tenter d’éteindre le mouvement naissant. Mais devant son influence et sa popularité croissantes, les autorités décidèrent d’exiler Baha’u’llah, d’abord en Irak, puis en Turquie, et enfin en Palestine.

‘Abdu’l-Baha (1844-1921), fils de Baha’u’llah, a vécu sa jeunesse dans une misère et affliction perpétuelles: compagnon d’exil de son père il dut quitter son pays dès l’âge de neuf ans. Au moment du décès de Baha’u’llah en 1892, ‘Abdu’l-Baha, qui avait alors quarante-huit ans, fut désigné par le testament de son père comme son successeur, afin d’éviter tout schisme. Il devint ainsi non seulement le référent de tous les baha'is du monde mais aussi l’unique interprète des écrits saints de Baha’u’llah et le pivot de l’unité de la communauté. C’est pendant son ministère qu’un essor décisif fut donné, et que la nouvelle religion se répandit hors de Perse.

En 1908, la révolution des Jeunes Turcs libéra tous les prisonniers de l’Empire ottoman. A sa libération, après une quarantaine d’années de bannissement et de confinement en Palestine, alors qu’il avait atteint l’âge de soixante-quatre ans, ‘Abdu’l-Baha entreprit de porter au loin le message de son père: il fit un premier voyage en Occident, et plus précisément en France, à Paris.

A ce moment-là, l’Europe, dans son ensemble, est pour peu de temps encore le centre du monde. Les découvertes scientifiques, les inventions et les progrès fleurissent dans toutes les disciplines: art, médecine, biologie, chimie, astronomie et de façon plus catastrophique l’armement. La montée des nationalismes est à son paroxysme et les tensions internationales se font de plus en plus grandes. Forte des alliances qu’elle a nouées avec la Russie ou l’Angleterre, la France devient objet de méfiance pour l’Allemagne. D’autre part, la majorité des pays européens fait des conquêtes coloniales, en particulier la France. Son empire colonial ne cesse de s’étendre et après les conquêtes, c’est désormais l’organisation et l’administration des nouveaux territoires français qui occupent toute une génération d’hommes fervents de l’idée coloniale.

Sous la IIIème République, la France est le pays de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et Paris est un des centres culturels les plus brillants. La France est un pays aux contrastes étonnants: il y règne une certaine futilité, des problèmes politiques, mais aussi des mouvements de pensée ou philosophiques, une effervescence artistique et littéraire, l’avènement du métro... La IIIème République, s’avère durable. Mais après l’ère de sa lente élaboration, s’ouvre l’ère des crises. De nombreuses secousses agitent le pays en cette fin de XIXème et début de XXème siècles.

A la suite des soubresauts de l’Affaire Dreyfus, qui pouvait sembler à l’origine une banale affaire d’espionnage mais qui devint rapidement un conflit qui sépara durablement la France en deux, la loi de la séparation des Eglises et de l’Etat est votée en 1905. L’Affaire Dreyfus, en provoquant un rassemblement des républicains, amène la chute du gouvernement modéré, et le bloc des gauches, constitué pour assurer «la défense républicaine» est appelé à prendre le pouvoir à la suite des élections de 1902. C’est dans ce contexte que la loi de la séparation des Eglises et de l’Etat est votée en 1905, provoquant une lutte politique et idéologique dans la société française. Mais l’union qui a assuré la victoire de la gauche se désagrège rapidement. De graves troubles sociaux jalonnent la vie politique de la première décennie du XXème siècle. Malgré une agitation sociale, nombreux sont ceux qui croient au mythe de la «Belle Epoque» (2), tant l’amélioration de la vie des Français et la reprise de l’économie sont sensibles.

En ce début de XXème siècle, la France apparaît pourtant comme un pays équilibré. A l’intérieur du pays la période est marquée par la solidité de la pyramide sociale et la stabilité de la vie quotidienne. La monnaie est stable. La grande industrie est en plein essor, le machinisme se développe et le réseau ferroviaire se prolonge. La France se suffit en produits agricoles et l’équilibre de la balance commerciale ne pose pas de véritables problèmes au gouvernement. Le commerce intérieur est prospère. Dans l’ensemble, en dépit des injustices sociales et des difficultés quotidiennes, la majorité des Français sont satisfaits du régime.

C’est dans ce pays que ‘Abdu’l-Baha arrive en 1911, et où il séjourne à trois reprises (en 1911 et en 1913), à Paris. La foi baha'ie s’implante en France suite à la déclaration de foi d’une jeune américaine, installée dans la capitale: il s’agit de May Bolles qui rejoint la foi de Baha'u'llah en 1898. Alors qu’elle était à Paris depuis huit ans, elle entend parler pour la première fois du message baha'i qu’elle accepte aussitôt. Elle forme alors le premier groupe baha'i d’Europe. La capitale française ne cesse dès lors de jouer un rôle-clé dans le développement de cette jeune religion.

C’est là que, poussées par leur curiosité ou réellement séduites par la doctrine nouvelle, de nombreuses personnes se pressent pour écouter ‘Abdu’l-Baha. Il donne de nombreuses causeries publiques et appelle de ses voeux un changement de valeurs et d’attitudes de la société: cela semble plus que jamais d’actualité dans un pays où se profile déjà l’ombre de la guerre.

Pendant trois années, ‘Abdu’l-Baha parcourt ainsi l’Europe et l’Amérique pour inviter un monde plongé dans le matérialisme à rechercher ce qui est pour lui «la Vérité», à savoir: abolir les préjugés de toutes sortes et à s’unir pour construire une civilisation universelle.

- Comment ce personnage venant d’Orient, incarne-t-il des idées si modernes, alors qu’il a passé la majorité de sa vie en exil et en prison ?
- Quel paradoxe peut-il y avoir dans le fait qu’il apporte son message novateur en Europe, qui se veut le fer de lance de la modernité ?
- Quel a été l’impact de la venue de ‘Abdu’l-Baha en France sur son entourage ?
- Comment a évolué la minorité baha'ie en France ?

Ce sujet m’a tout de suite intéressé et m’a paru important car peu de travaux universitaires ont été effectués sur la foi baha'ie en France. Une grande partie des sources utilisées pour cette étude provient du fonds d’archives nationales baha'ies de France, à Paris. De nombreux articles de journaux ont été écrits à la suite de la venue de ‘Abdu’l-Baha dans la capitale française. Cela nous permet de connaître la vision des journalistes sur ce personnage à cette époque. Des intellectuels et personnalités contemporains à sa venue se sont également exprimés sur lui. D’autres témoignages ont été conservés, ainsi que les rapports des groupes de premiers croyants baha'is français, ce qui nous permet d’apprécier comment cette minorité a pu s’implanter et se développer en France.

Il est toutefois utile de mentionner que peu d’historiens se sont penchés sur l’histoire de la foi baha'ie (qui n’a que cent soixante ans). C’est pourquoi la plupart des auteurs cités en bibliographie sont de confession baha'ie ; mais dans un souci historique et afin d’avoir également un point de vue externe à cette communauté, nous avons basé notre étude sur des articles de journalistes ainsi que des témoignages de personnes qui n’appartiennent pas à la communauté baha'ie.

Cette étude se compose de quatre parties.

Tout d’abord nous nous intéresserons aux conditions de réception de la religion baha'ie en France, et en quoi un certain horizon d’attente existait dans la société française au début du XXème siècle.
Puis nous étudierons une figure centrale, ‘Abdu’l-Baha, qui a joué un rôle majeur dans l’organisation et l’expansion de la foi baha'ie dans le monde, ainsi que la naissance de la communauté baha'ie en France.
Notre troisième partie est consacrée au périple occidental de ‘Abdu'l-Baha, plus particulièrement l’étude de ses voyages à Paris, les conséquences de sa venue ainsi que leur impact.
Enfin nous nous attacherons à définir dans quelle mesure la foi baha'ie s’est développée sur le territoire français, jusqu’en 1958, date du premier organisme administratif national officiel.


I/ Les conditions de réception de la religion baha'ie en France: situation de la société fin XIXème et début XXème siècle

A) Une nouvelle religion en provenance de Perse

1. A l’origine de la foi baha'ie: naissance de la foi babie et l’intérêt des Occidentaux pour ce nouveau mouvement religieux en Perse


En quoi le phénomène est-il intéressant pour notre sujet ? La foi babie est connue en Europe dès ses débuts, relatée par des témoins de l’époque ; et les Occidentaux s’en préoccupent.

Afin de bien comprendre qui est ‘Abdu'l-Baha et en quoi il a joué un rôle important à Paris, il convient de remonter aux origines de cette nouvelle religion baha'ie, et de voir dans quel contexte elle est née. La religion baha'ie, en effet, est indissociable de la religion babie fondée par le Bab en 1844, à Shiraz (Perse). Pour l’étude de cette jeune religion, La chronique de Nabil (3) est une mine riche en détails, grâce au caractère contemporain des descriptions. Comme l’auteur le dit lui-même dans la préface:
«Je donnerai une description des épisodes que j’ai moi-même vécus et de ceux qui m’ont été rapportés par des informateurs attitrés et dignes de foi.» ( 4)

Nabil a donc vécu au temps du Bab et de Baha'u'llah et a participé à certaines scènes qu’il raconte. Dans son ouvrage, qu’il écrit pour la postérité, et pour que demeure la vérité historique, il décrit les événements de la manière la plus précise possible. Lorsqu’il s’émeut, son style d’écriture devient vigoureux. L’oeuvre historique de Nabil-i-Azam retrace dès les origines l’histoire tragique du Bab et de ses disciples et l’évolution de la foi babie vers la foi baha'ie. Shoghi Effendi (5) écrit plus tard dans la préface de ce livre:

«Nabil n’a pas seulement donné une vue claire des événements survenus, mais il nous a dévoilé les conditions lugubres qui prévalaient en Perse, au début du XIXème siècle, montrant que ce pays était le point le plus obscur de la terre, où la Manifestation prochaine devait apparaître. La Perse avait depuis longtemps oublié sa glorieuse civilisation sous les grands rois zoroastriens.» (6)

ETAT DE LA PERSE (7)

En effet la Perse, ou l’Iran (8), berceau de ces deux nouvelles religions, commença son déclin dès le XVIIème siècle. Alors que ce pays avait donné naissance à une merveilleuse civilisation, il était devenu synonyme de débauche et de barbarie:

«La Perse était vraiment le coeur du monde et [...] elle étincelait parmi les nations comme un cierge allumé. Sa gloire et sa prospérité pointaient à l’horizon de l’humanité, telle la véritable aurore, diffusant la lumière du savoir et illuminant les nations de l’Orient et de l’Occident. La célébrité de ses rois victorieux parvenait aux oreilles des habitants de la planète aux deux extrémités. La majesté de son roi des rois rendait humbles les monarques de la Grèce et de Rome. La sagesse de son gouvernement la faisait respecter par les sages ; et les chefs des continents façonnaient leurs lois sur la politique. Les Persans se distinguaient parmi les nations de la terre en tant que peuple de conquérants et, à juste titre, en tant qu’objets d’admiration de par leur civilisation et leur savoir, leur pays devint le centre glorieux de toutes les sciences et de tous les arts, la mine de la culture et une source de vertus. Comment est-il possible que, en raison de notre paresse, de notre vanité et de notre indifférence, du fait de manque de connaissance et de l’absence d’organisation, de la déficience du zèle et de l’ambition de son peuple, ce pays excellent ait permis que les rayons de sa prospérité fussent obscurcis et presque éteints ?» (9)

Et pour cause, au XIXème siècle, l’Iran est secoué par une agitation nationaliste dans les centres musulmans chi’ites contre la mainmise étrangère. Les contemporains et les voyageurs de l’époque ont dépeint la décadence de l’Etat et de la société perse au XIXème siècle, sous le règne des Qâjâr (10). Cette dynastie fut contemporaine de nombreux troubles et de tentatives de réformes, d’une déchéance au niveau des institutions politiques sous l’emprise de la corruption et également dans différents domaines de la société: grande négligence de l’éducation, piètre condition pour les femmes, obscurantisme. Le peuple dans son ensemble était ignorant et superstitieux. Le gouvernement du pays était entièrement religieux et c’était l’orthodoxie musulmane qui en était la base ; il n’y avait pas vraiment de lois ou de chartes pour orienter les affaires publiques qui étaient gérées par le despotisme et l’arbitraire du Shah. (11) En sa personne se mêlaient les trois fonctions du gouvernement: législative, exécutive et judiciaire et sur lui reposait tout le mécanisme de la société. Il avait le droit de mettre à mort n’importe qui pour n’importe quelle raison sans en référer à aucun tribunal. Lord Curzon, un voyageur européen qui se rendit en Perse fin XIXème siècle, relata ses voyages en plusieurs volumes sur l’état de la Perse, Persia and the Persian Question ; il décrivit que le souverain «possède un pouvoir illimité sur la vie et les biens de chacun de [ses] sujets» (12). Ses prérogatives royales n’étaient écrites ou officialisées nulle part. En résumé le Shah faisait ce que bon lui semblait. Le célèbre poète persan Saadi avait dénoncé ce précepte au XIIIème siècle déjà: «le vice approuvé par le roi devient vertu ; rechercher un avis opposé équivaut à se tremper les mains dans son propre sang» (13). La corruption était devenue une institution à elle seule. De plus, le peuple perse, et les babis et baha'is le subirent de près, s’était distingué dans l’originalité des tortures abominables et des souffrances ingénieuses, ce qui démontrait une fois de plus la déchéance de cet Etat.

L’EMERGENCE DU MOUVEMENT BABI

C’est dans cette atmosphère troublée et dégradée que naît, le 23 mai 1844 à Shiraz, le mouvement réformateur babi, annonciateur de la foi baha'ie et nous pouvons percevoir quelle pouvait être la difficulté de la mission du Bab, venu pour régénérer spirituellement ces peuples devenus superstitieux et décadents. D’après La chronique de Nabil, Mirza Siyyid Ali Muhammad (20 octobre 1819 à Shiraz – 9 juillet 1850 à Tabriz) était issu d’une famille noble et respectée de riches marchands. Son père mourut alors qu’il était encore un enfant et il fut recueilli chez son oncle maternel qui s’occupa de son éducation en le mettant à l’école ; son maître d’école se rendit compte que le Bab possédait une connaissance innée et des capacités extraordinaires. Voici son témoignage:
«Il [le Bab] parla avec tant de savoir et une telle facilité que je fus pris de stupeur[...] La douceur de ses paroles reste encore vivante en ma mémoire. Je me sentis poussé à le ramener chez son oncle et à remettre aux mains de celui-ci le dépôt qu’il avait confié à mes soins. Je décidai de lui dire combien je me sentais indigne d’être le maître d’un enfant aussi remarquable. Jour après jour, il continua à manifester des signes si remarquables et une sagesse tellement surhumaine que je suis impuissant à les décrire.» (14)

Le 23 mai 1844, à l’âge de vingt-cinq ans, il se déclare être le Bab, «la porte» en arabe, la porte qui s’ouvre sur une nouvelle Révélation. Il annonce la venue du Promis - le Qa’im - attendu par un grand nombre de religions, et notamment les chi’ites en Iran. De nombreuses traditions authentiques prouvent que le Qa’im devait apporter des lois nouvelles lors de son apparition. De plus, le Bab était un descendant direct du prophète Muhammad: «Il appartenait à une maison connue pour sa noblesse et dont l’origine remontait à Mahomet lui-même» (15) ce qui était un des signes distinctifs du Promis que les chi’ites d’Iran attendaient. Les dix-huit premières personnes à reconnaître le rang du Bab furent appelées les «Lettres du Vivant» et furent comme ses apôtres ; il assigna à chacune d’elles une mission spéciale (16) en se dispersant à différents endroits pour divulguer sa cause.

Le rôle du Bab peut être comparé à celui de saint Jean-Baptiste dans l’avènement du christianisme, à la différence que le Bab a fondé une religion distincte et indépendante, avec son propre Livre saint, le Bayan. Au début, le babisme apparaît comme un mouvement de réforme sociale et morale:
«La doctrine du Bab, notamment présentée dans le Bayan [...] est une abrogation de la loi religieuse islamique et de toutes les autres religions qui doivent être remplacées par une nouvelle loi plus universelle.» (17)

Le babisme prône un message de justice sociale, d’égalité des droits de l’homme et de la femme (femme, d’ailleurs, pour laquelle il proscrit le voile). Sa mission principale, affirme-t-il dans le Bayan, son livre révélé, est de préparer les hommes à la venue d’un messager divin universel qui instaure une ère de justice et de liberté, «Celui que Dieu rendra manifeste». (18) Son message énonce des innovations draconiennes et d’une certaine manière révolutionnaires.

REPRESSION IMMEDIATE DU MOUVEMENT BABI

En quittant le Bab, les Lettres du Vivant commencèrent à répandre le message qu’une nouvelle manifestation divine était apparue. Mais les membres de la hiérarchie officielle ne l’entendirent pas ainsi. Le clergé musulman riposta immédiatement d’une manière sanglante, pressentant un danger colossal pour leur propre autorité et prestige. Ils voyaient leur monopole mis en cause et leurs ambitions menacées. Le clergé musulman déclara que le Bab était un imposteur dangereux non seulement pour l’Islam mais aussi pour l’ordre social établi et pour le gouvernement lui-même. Voici comment ‘Abdu'l-Baha décrivit les Persans qui avaient reconnu le rang du Bab:
«Il endurèrent les pires difficultés, et les plus dures afflictions. Ils surmontèrent les épreuves avec un pouvoir merveilleux et un héroïsme sublime. Des milliers d’entre eux furent jetés en prison, punis, persécutés et martyrisés. Leurs maisons fut pillées et détruites, leurs biens confisqués.» (19)

Cependant, malgré les tentatives du gouvernement et du clergé pour mettre un terme à son influence grandissante, et malgré la férocité de la répression, le nombre de disciples augmenta rapidement au cours des mois qui suivirent.

L’INTERET DES OCCIDENTAUX: LA DENONCIATION DES PERSECUTIONS

Entre 1844 et 1850, année où le Bab lui-même fut martyrisé, plus de vingt mille babis furent exécutés (20). Cet événement important ne pouvait manquer d’éveiller une attention particulière, au-delà des frontières du pays où il s’était produit. C’est ainsi, qu’un intérêt se fit jour dans les pays d’Europe occidentale, comme la France: intérêt qui s’étendit rapidement aux milieux littéraires, artistiques, diplomatiques et intellectuels. En effet, le drame babi ne passa pas inaperçu en Occident, il fut révélé par de nombreux diplomates, étrangers et Français, en mission en Perse. De 1844 à 1851, le Quai d’Orsay reçut de nombreux rapports mentionnant les babis. Ces dépêches diplomatiques provinrent par exemple du ministre français à Téhéran, le comte de Sartiges, du consul de France à Tabriz, Alphonse Dano, d’un maréchal des logis, Joseph Ferrier (21), ou encore du comte de Rochechouart, chargé d’affaires à Téhéran, tous témoins privilégiés de l’histoire babie. Dans ces dépêches de l’époque, on dénote une certaine compassion et une dénonciation assez virulente des actes de barbarie commis à l’encontre des babis. Certains s’érigèrent même en défenseurs de la nouvelle cause «les Babys sont une secte très inoffensive [...] ils sont très bien disposés pour les Européens en général et pour nous en particulier.» (22)

Ou encore:
«La nouvelle arrivait à Téhéran que la petite ville de Zinguin située à mi-chemin, entre la capitale et Tauris (23), était devenu le théâtre de sanglants désordres. Sa population, dont la majorité appartient à la secte des babis, s’entre gorgeait [sic] pour des différents religieux.» (24)

Dans la sphère des diplomates français en mission en Perse, le sort des babis fut un souci récurrent surtout à partir de 1850, où le Bab lui-même est emprisonné puis exécuté le 9 juillet 1850 à Tabriz.

En France, c’est en 1865 que l’opinion publique entendit parler pour la première fois de cette nouvelle religion orientale, à la suite de la parution chez Perrin, d’un ouvrage en français: Religions et philosophies de l’Asie Centrale. (25) L’auteur est le comte Arthur de Gobineau (1816-1882), écrivain et diplomate français (26). Il était chargé d’affaires à la Légation française de Téhéran en 1856 (27), alors que la toute récente tragédie babie soulevait fièvres et passions. Horrifié par le récit des massacres infligés aux babis, il s’empara de cet événement et y consacra plusieurs chapitres (28) de son livre en donnant des détails méticuleux sur les supplices et les tortures que le gouvernement perse faisait administrer à la minorité:

«On vit s’avancer entre les bourreaux des enfants et des femmes, les chairs ouvertes sur tout le corps, avec des mèches allumées, flambantes, fichées dans les blessures. On traînait les victimes par des cordes et on les faisait marcher à coups de fouet. [...] Quelques-uns des enfants expirèrent dans le trajet. Les bourreaux jetèrent leurs corps sous les pieds de leurs pères et de leurs soeurs [...] Quand on arriva au lieu d’exécution, on proposa encore aux victimes la vie pour leur abjuration.» (29)

Mais malgré une certaine prise de position de l’auteur, à savoir la volonté de donner une description exacte des souffrances infligées aux babis et quelque part une certaine dénonciation, nous nous devons toutefois de mentionner à ce stade de notre étude que Gobineau fut également l’auteur de L’essai sur l’inégalité des races humaines (1854), une des thèses qui influença beaucoup le racisme germanique (le nazisme). Nous pouvons alors nous demander quel était l’objectif de Religions et philosophies de l’Asie Centrale ? Etait-ce d’informer le lecteur français qu’une nouvelle minorité existait en Perse, qu’elle subissait une répression sanglante, qu’il fallait s’alarmer du sort des babis ? Nous ne savons pas vraiment. Ce qui est sûr, c’est que cet ouvrage de Gobineau fut très lu et eut un grand retentissement. Il a certainement permis d’informer les Occidentaux à propos de ce nouveau mouvement mais il annonçait de plus la grande expansion et l’ampleur du phénomène:

«L’opinion générale est que les babis sont répandus dans toutes les classes de la population et parmi tous les religionnaires de la Perse [...] On pense et avec raison, semble-t-il, que beaucoup de mullas (30), et parmi eux des mujtahids (31) considérables, des magistrats d’un rang élevé, des hommes qui occupent à la Cour des fonctions importantes, et qui approchent de près la personne du roi, sont des Babis. D’après un calcul fait récemment, il y aurait à Tihran, cinq mille de ces religionnaires, sur une population de quatre vingt mille âmes à peu près. Mais les arguments à l’appui de ce calcul ne semblent pas bien solides, et j’incline à croire que si jamais les babis avaient le dessus en Perse, leur nombre dans la capitale se trouverait bien plus considérable.» (32)

Gobineau présenta le babisme de manière à ce que le lecteur comprenne que c’est une minorité qui prend de plus en plus de poids, malgré le fait qu’elle soit fortement brimée. Devant le grand succès du livre, qui traduit un certain intérêt, voire une curiosité des Occidentaux pour les affaires orientales, le livre fut réédité l’année suivante, en 1866: cela attira l’attention de nombreux journalistes littéraires et orientalistes français sur cette question babie. Grâce à cet ouvrage de Gobineau, le babisme sortit de l’ombre et il fut mentionné dès lors chez d’autres intellectuels français.

Ainsi, Ernest Renan, grand écrivain français (1823-1892), fut toute sa vie attiré par les questions spirituelles. Pourtant, il se détourna de sa vocation ecclésiastique pour se consacrer à l’étude des langues sémitiques et à l’histoire des grandes religions. Il demeure aujourd’hui célèbre pour une oeuvre qui fut éditée en plusieurs volumes: L’histoire des origines du christianisme (1863-1881). Le premier volume La vie de Jésus eut un grand retentissement. Dans ce volume, il cita à plusieurs reprises de manière très succincte le mouvement babi (33). C’est dans son deuxième volume Les Apôtres qu’il écrivit un long passage sur la foi babie, en l’introduisant de la manière suivante:
«Notre siècle a vu des mouvements religieux tout aussi extraordinaires que ceux d’autrefois, mouvements qui ont provoqué autant d’enthousiasme, qui ont eu déjà, proportion gardée, plus de martyrs. [...] Le Babisme, en Perse, a été un phénomène autrement considérable.» ( 34)

Toujours dans les Apôtres, Renan restitue un extrait du livre de Gobineau, Les Religions et Les Philosophies de l’Asie centrale. Renan écrit:

«Un jour sans pareil peut-être dans l’histoire du monde fut celui de la grande boucherie qui se fit des Babis, à Téhéran. «On vit ce jour-là dans les rues et les bazars de Téhéran, dit un narrateur qui a tout su d’original (35), un spectacle que la population semble devoir n’oublier jamais.»» (36)

Cet extrait des Apôtres et la note effectuée par l’auteur lui-même, nous montrent que Renan s’était bien renseigné sur la foi babie: non seulement il avait lu Les Religions et Les Philosophies de l’Asie centrale de Gobineau mais il avait eu des témoignages directs lors de son voyage à Constantinople, ce qui démontre son intérêt pour la minorité et une certaine volonté de sensibiliser le lecteur français devant les injustices et la cruauté du gouvernement persan.

Louis Alphonse Daniel Nicolas (37), historien et orientaliste de nationalité française (38), interprète officiel de la Légation française à l’étranger se passionna également pour le problème babi et y consacra une grande attention. Nicolas naquit en mars 1864 en Perse, à Rasht et parlait plusieurs langues, notamment, le russe et le persan. Il fit ses études à l’Ecole des langues orientales vivantes. Il entra au service du Ministère des Affaires étrangères en 1877. Après avoir lu, lui aussi, le livre de Gobineau, il vérifia toutes les informations que Gobineau avait écrites dans son livre, il en rectifia certaines, puis entreprit de traduire les écrits du Bab. Séduit par cette jeune doctrine, il se convertit alors au babisme et devint ainsi le premier babi occidental. Il écrivit différentes oeuvres Seyyed Ali Mohamed dit le Bab (1905) et fut le premier à traduire une oeuvre du Bab en français: le Beyan arabe et le Beyan persan, un Essai sur le Cheikhisme (1911) ainsi que plusieurs articles dans des journaux tels que Revue du Monde Musulman. Nicolas devint chevalier de la Légion d’honneur en 1909 et mourut en 1939 (39).

DANS LE DOMAINE ARTISTIQUE

L’histoire babie éveilla la créativité et l’inspiration des artistes. Comme nous l’apprend cet extrait, la célèbre tragédienne française Sarah Bernhardt (1844-1923) aurait voulu interpréter cette tragédie au théâtre en demandant à Catulle Mendès, un grand littéraire de l’époque, d’écrire une pièce:

Un journaliste français «bien connu» (40) - il s’agit de Jules Blois - rend hommage au Bab:
«Toute l’Europe fut émue de pitié et d’indignation... Parmi les littérateurs de ma génération, dans le Paris de 1890, le martyre du Bab était encore un sujet d’actualité comme l’avait été la nouvelle de sa mort. Nous écrivions des poèmes sur lui. Sarah Bernhardt pria Catulle Mendès de composer une pièce ayant pour thème cette historique tragédie.» (41)

Toujours dans le domaine artistique, nous apprenons (42) qu’une poétesse russe, Isabella Arkadevna Grinevskaya, membre des Sociétés philosophiques, orientales et bibliographiques de Saint-Pétersbourg a également été touchée par le babisme. Elle est l’auteur de nombreuses pièces de théâtre et tragédies et une admiratrice passionnée de Léon Tolstoï. Tolstoï est un littéraire, écrivain russe très populaire qui bénéficiait d’une réputation considérable de son vivant et ce au-delà des frontières. Son oeuvre présente une grande diversité de la société russe. Fin XIXème siècle, il était considéré comme une idole de la jeunesse russe, de par ses élans mystiques et des refus contestataires envers le gouvernement.

Cette poétesse russe a publié en 1903 un poème dramatique intitulé «Le Bab». Les années suivantes, la pièce fut jouée dans le théâtre littéraire et artistique de Saint-Pétersbourg et dans les principaux théâtres de Russie. Devant son succès, la pièce fut diffusée à Londres, traduite en français à Paris, puis en allemand, par le poète Fiedler. Malheureusement, nous n’avons pas réussi à trouver la traduction française de ce poème. L’impact de cette pièce fut tel qu’elle continua à être jouée même après la Révolution russe (1917).

La poétesse avait envoyé un des exemplaires de ce poème à son inspirateur, le fameux Léon Tolstoï. Ce dernier lui répondit non seulement par rapport à son travail théâtral mais aussi et surtout, par rapport aux enseignements babis. Cette réponse démontre l’intérêt qu’éprouvait le comte Tolstoï pour le babisme et combien ses idées étaient proches du mouvement oriental:

«Je connais les Babis depuis longtemps et je suis très intéressé par leurs enseignements. Il me semble que ces enseignements, comme tous les enseignements rationalistes sociaux et religieux, qui sont nés des anciennes religions [...], ont un grand futur, au-dessus de tout car ils ont rejeté toutes ces monstrueuses hiérarchies qui divisent les vieilles religions, et ils aspirent à devenir une religion unique, commune à toute l’humanité. [...] Ce que je perçois dans le babisme est complètement différent, pas tant dans la théorie de ses enseignements mais dans sa pratique, autant que je la connaisse. Et pour cette raison, je sympathise de tout mon coeur avec le babisme, dans la mesure où il prêche la fraternité et l’égalité entre tous les hommes, et le sacrifice de la vie matérielle dans le service de Dieu» (43).


2. La révélation de Baha’u’llah: l’accomplissement du babisme

LA PERSONNALITE DE BAHA'U'LLAH

D’après La Chronique de Nabil, et le Bayan, nous savons que la proclamation du Bab était une préparation pour l’avènement d’une religion nouvelle. Les Ecrits du Bab ont été recueillis pour la postérité ; parmi de nombreux livres, Le Bayan est le livre central de sa révélation. Comme nous l’avons vu précédemment, cette oeuvre a deux volets: elle abroge notamment certaines lois islamiques et les remplace par de nouvelles lois religieuses. Elle insiste sur les valeurs morales, donne un rang digne à la femme ; l’éducation et les sciences sont encouragées. Et d’autre part, dans ce livre le Bab annonce clairement et de façon directe la venue d’une autre révélation plus grande que la sienne, et il exhorte ses disciples à chercher et trouver cette nouvelle Manifestation. La dispensation du Bab dura seulement neuf années et donna naissance à la révélation baha'ie fondée par Baha'u'llah.

Baha’u’llah, (ce qui signifie «la gloire de Dieu» en arabe), de son vrai nom Mirza Husayn Ali, est né en 1817 à Téhéran, la capitale de la Perse. Il est issu d’une famille de la noblesse très distinguée de Téhéran ; ses ancêtres remontaient aux grandes dynasties de l’Iran impériale. Son père occupait une fonction de ministre à la cour du roi de Perse. Dès son plus jeune âge, Mirza Husayn Ali montrait des signes de grandeur, d’un savoir et d’une sagesse extraordinaires. Dans Les leçons de Saint Jean d’Acre, cela est affirmé: «Tout le monde sait en Perse qu’il n’étudia dans aucune école, et qu’il ne fréquenta ni les ulamas, ni les savants» (44). Il était jeune lorsque son père mourut, le laissant chef de famille ; Abbas Effendi – dit ‘Abdu'l-Baha - , son fils aîné - personne qui nous intéresse particulièrement car il est venu en Europe vers la fin de sa vie – relate à John Esslemont, auteur de Baha'u'llah et l’ère nouvelle:
«Baha'u'llah était âgé de vingt-deux ans quand son père mourut, et le gouvernement souhaitait le voir succéder à son père dans les fonctions de ministre, ainsi que le voulait la coutume iranienne, mais Baha'u'llah déclina cette offre. Alors le premier ministre dit: «Qu’il garde sa liberté. Cette position est indigne de lui. Il a en vue quelque but plus élevé. Je ne puis le comprendre, mais je suis convaincu qu’il est destiné à quelque haute mission. Ses pensées sont différentes des nôtres. Laissons-le.»» (45)

Baha'u'llah refusa donc la carrière ministérielle qui lui était ouverte et préféra consacrer son énergie à diverses actions humanitaires pour la protection de ceux qui étaient dans le besoin, ce qui lui valut le nom de «Père des Pauvres». Cette existence privilégiée prit rapidement fin car Baha'u'llah s’intéressa et embrassa très tôt la cause babie. En effet, lorsque le Bab déclara sa mission le 23 mai 1844, Baha'u'llah avait vingt-sept ans, et à peine trois mois après cet événement, il reçut un parchemin du Bab. Il attesta instantanément la véracité de la cause babie et devint dès lors un des plus ardents défenseurs du Bab. Il entreprit d’enseigner la nouvelle foi dans sa région natale, dans le district de Nur (dans la province du Mazindaran, au Nord de l’Iran). Nabil relate:
«La visite de Baha'u'llah à Nur avait produit des résultats d’une très grande portée et donné une remarquable impulsion à la propagation de la révélation naissante. Par son éloquence magnétique, par la pureté de sa vie, par la dignité de son comportement, par la logique irréfutable de son argumentation et par les multiples preuves de sa tendre bonté, Baha'u'llah avait gagné les coeurs des habitants de Nur.» (46)

Beaucoup de dignitaires et de personnalités locales vinrent le voir et Baha'u'llah leur parlait alors de la foi babie. Lorsqu’en 1850, les babis se retrouvèrent privés de leurs chef (le Bab est martyrisé en 1850), ils se regroupèrent peu à peu et spontanément, autour de Baha'u'llah, très apprécié pour toutes ses qualités et son grand charisme dans la communauté.

L’AGGRAVATION DE LA SITUATION BABIE: TENTATIVE D’ASSASSINAT DU SHAH DE PERSE

Il se produisit alors un événement qui ne manqua pas d’avoir des répercussions terribles sur l’ensemble de la communauté babie et qui ne fit qu’aggraver sa situation en Perse: la tentative de l’assassinat de Nasridin Shah, roi de Perse. Comme nous l’apprenons dans la Chronique de Nabil, cet acte eut lieu le 15 août 1852, («vers la fin du mois de Shavval, en l’an 1268 après l’Hégire» (47)) et fut commis par un petit groupe de babis, résidant à Téhéran. Selon les sources, ils étaient au nombre de deux ou de six membres à perpétrer le crime. Aux yeux de ces babis, le Shah était le responsable de l’exécution du Bab et du massacre de leurs co-religionnaires. Ils pensaient donc qu’en l’éliminant, les souffrances des babis s’arrêteraient. Ce groupe de personnes commença donc à comploter l’assassinat du Shah, mais d’une manière qui devait forcément mener à l’échec. Voici le récit de Nabil quant à cette tentative d’assassinat:
«A un moment où l’armée impériale, commandée par le Shah lui-même, avait établi son camp à Shimiran, ces deux jeunes ignorants (48), dans un accès de désespoir, se levèrent pour venger le sang de leurs frères massacrés. La folie qui caractérisa leur acte devait se manifester par le fait qu’en commettant un tel attentat à la vie de leur souverain, ils avaient, au lieu de se servir d’armes efficaces qui auraient assuré le succès de leur aventure, chargé leur pistolet de plomb qu’aucune personne raisonnable ne songerait jamais à utiliser dans un tel but.» (49)

Nabil qualifie par la suite ces hommes comme «des fanatiques farouches à l’esprit débile» (50) ayant utilisé des «instruments aussi ridiculement inefficaces.» (51)
Toutefois cet événement eut des conséquences terribles ; il suscita une indignation de tout le corps ecclésiastique et gouvernemental de la Perse, et la communauté babie, qui était déjà persécutée, fut victime d’une répression encore plus sanglante. Les accusations contre la communauté babie fusèrent de toutes part et elle devenait la responsable de tous les maux de la Perse.

Pourtant, nous retrouvons dans plusieurs sources que cet acte n’était pas prémédité par la communauté babie mais qu’il se révèle être un acte isolé, dont les auteurs étaient des babis, certes, mais qui ont agi de manière solitaire ; cependant toute la communauté babie fut rendue responsable. Voici le témoignage du Comte de Gobineau:
«Il était devenu certain qu’on avait simplement affaire à un assassinat, et non pas à une insurrection. Les deux babis arrêtés, conduits presque immédiatement devant le conseil des ministres, avaient déclaré qu’ils étaient seuls, qu’ils n’avaient pas de complices» (52).

Lord Curzon tente lui aussi d’expliquer la méprise: c’est un événement «fort injustement confondu avec une conspiration anarchique et révolutionnaire [...] On a déduit par erreur, du fait que le babisme dès ses premiers jours se trouva en conflit avec les pouvoirs civils et qu’un attentat a été fait par des babis contre la vie du Shah, que ce mouvement était d’origine politique et avait un caractère nihiliste. De l’étude des écrits du Bab ou de ses successeurs, il n’apparaît rien qui puisse fonder de tels soupçons » (53). Dans l’esprit des Occidentaux qui avaient étudié un minimum ce phénomène, il paraissait évident que le gouvernement perse se méprenait.

Malgré cela, depuis cette tentative d’assassinat, le gouvernement perse avait été conforté dans sa position que le mouvement babi n’était qu’un mouvement insurrectionnel dangereux, qui en voulait à l’autorité politique et religieuse du pays et les mesures d’élimination devinrent encore plus féroces au cours de l’été 1852. Là encore, diplomates et intellectuels occidentaux dénoncèrent ces cruautés. Ainsi Mellinet, un diplomate français en service à Téhéran écrivit:
«L’attentat dirigé en 1852 contre la personne même du Roi et finalement l’exécution des assassins et de quarante de leurs prétendus complices [...]. Tous avaient subi les tortures les plus cruelles plutôt que d’abjurer leur foi.» (54)

Ou encore Renan, dans Les Apôtres caractérise le grand massacre de Tihran qui suivit l’attentat contre la vie du Shah comme «un jour sans pareil peut-être dans l’histoire du monde » (55).

Voici ce que dénonce un officier autrichien qui travaillait à la cour du roi pendant l’extermination babie. L’extrait suivant provient du journal Soldatenfreund (l’Ami du Soldat):

«L’article en question se fonde principalement sur une lettre écrite le 29 août 1852 par un officier autrichien, capitaine Von Goumoens, qui était au service du Shah mais qui fut si dégoûté et horrifié par les cruautés qu’il devait constater qu’il envoya sa démission. [...]
[Début de l’article de journal:]
«Il y a quelques jours, nous avons évoqué l’attentat contre le Shah de Perse, lors d’une partie de chasse. Les conspirateurs, comme l’on sait, appartenaient à la secte religieuse des babis. Voici le texte de cette lettre:
«Tihran le 29 août 1852,
Cher ami, ma dernière lettre du 20 courant mentionnait l’attentat contre le Roi. Je m’en vais à présent te communiquer le résultat de l’interrogatoire auquel les deux criminels ont été soumis. En dépit des terribles tortures qu’on leur a infligées, l’interrogatoire ne leur a pas arraché de confession compréhensible ; [...] Mais suis-moi mon ami, toi qui prétends posséder un coeur et l’éthique européenne, suis-moi pour voir les malheureux qui, les yeux exorbités doivent manger sur la scène de l’acte sans aucune sauce leurs propres oreilles amputées ; [ici suit une longue description de plusieurs tortures dégoûtantes] Quand je relis ce que j’ai écrit, l’idée m’envahit que ceux qui sont avec toi dans notre bien-aimée Autriche pourraient douter de l’absolue vérité de l’image et m’accuser d’exagération. Plût à Dieu que je n’eusse pas vécu pour le voir ! Mais de par les devoirs de ma profession, j’ai été malheureusement souvent, trop souvent, témoin de ces abominations. A présent je ne quitte plus jamais ma maison, afin de ne pas assister à de nouvelles scènes d’horreur. [...] Puisque mon âme toute entière se révolte contre une telle infamie, contre des abominations comme celles qui, selon l’avis de tous, ont été récemment perpétrées, je ne resterai plus en rapport avec la scène de tels crimes.» [Il ajoute qu’il a déjà été demandé à être déchargé de ses fonctions, mais qu’il n’a pas encore reçu de réponse.] » (56)

Le Capitaine Von Goumoens interpelle l’indignation occidentale plusieurs fois à travers cette lettre, ne comprenant pas que de telles atrocités puissent exister. Cette dénonciation est d’autant plus impressionnante et percutante qu’elle s’accompagne de la démission de l’officier.

Malgré les prises de position de certains Occidentaux, les répercussions furent énormes sur l’ensemble de la communauté babie: la communauté toute entière fut engagée -(«Les femmes et les enfants avaient montré autant de courage et de résignation que les hommes.» (57)) - dans une période de massacres, où les autorités s’ingéniaient à trouver des moyens de tortures le plus cruel possible: «Tous les artifices ingénieux que les bourreaux de Tihran pouvaient employer furent appliqués avec une rigueur impitoyable sur les corps de ces malheureux.» (58) L’hostilité du Shah et de son gouvernement avait été décuplée. De plus, pour l’ensemble de la population, la tentative d’assassinat constituait une preuve de l’aspect révolutionnaire de la minorité, et cela confirmait les accusations des oulémas (59) perses. La mère du Shah, dénonça violemment les babis et accusa Baha'u'llah en personne. Après s’être rendu lui-même à la Cour du roi, il fut torturé puis emprisonné. Il fut obligé:
«à pied et exposé aux rayons brûlants du soleil de plein été [...] de courir, pieds nus et tête nue, toute la distance séparant Shimiran du cachot [...]. Tout le long du parcours, il fut lapidé et vilipendé par les foules que ses ennemis avaient réussi à convaincre qu’il était l’ennemi juré de leur souverain et le destructeur de son royaume. Les mots me manquent pour décrire l’horreur du traitement réservé à Baha'u'llah au moment où on l’emmenait au Siyah-chal de Tihran. » (60)

LA NOUVELLE REVELATION

Les membres du clergé musulman réclamaient la peine de mort pour Baha'u'llah mais sa réputation personnelle, la position sociale de sa famille et les protestations des puissances occidentales lui permirent d’être épargné. Toutefois, il fut emprisonné dans la célèbre «Fosse noire» ou Siyyah-Chal en persan:
«c’était un cachot souterrain dans lequel étaient habituellement détenus des criminels de la pire espèce. L’obscurité, la saleté et le caractère des prisonniers s’ajoutaient pour faire de ce cachot pestilentiel le lieu le plus abominable auquel des êtres humains pouvaient être condamnés» (61).

Les autorités pensaient qu’il y trouverait la mort mais au contraire c’est là qu’il ressentit être le dépositaire d’une révélation divine:
«Une nuit, en rêves, ces paroles exaltantes, se firent entendre de tous côtés: «En vérité Nous te rendrons victorieux par toi-même et par ta plume. Ne t’afflige pas à cause de ce qui t’est arrivé et ne sois pas effrayé car tu es en sécurité. »
«Pendant les jours où j’étais confiné dans la prison de Tihran, quoique le poids irritant des chaînes et l’air empesté m’aient laissé peu de sommeil, il me semblait que, dans ces rares moments d’assoupissement, quelque chose s’écoulait du sommet de ma tête sur ma poitrine, ainsi qu’un torrent puissant se précipite sur la terre du sommet d’une montagne élevée. Alors tous mes membres prenaient feu, et à ces moments là, ma langue prononçait des paroles qu’aucun homme ne pourrait supporter d’entendre.»
«Tandis que je sombrais sous le poids des afflictions, j’entendis, au-dessus de ma tête, une voix merveilleuse et infiniment douce qui m’appelait.» (62)

«Mais la puissance divine se manifesta, car cette prison fut la cause de la promulgation et de la proclamation de sa parole. La grandeur de Baha'u'llah devint évidente.» (63)

Après avoir été libéré de ce cachot, il fut banni de son pays natal et commencèrent alors pour lui, sa famille et ses proches compagnons, plus de quarante années d’exils. Le clergé et l’Etat de Perse continuèrent plus que jamais leurs persécutions et massacres à l’encontre des membres de cette nouvelle religion. Baha'u'llah fut exilé vers l’Empire ottoman: en Irak à Bagdad, à Constantinople (capitale impériale) puis Andrinople et enfin dans la ville forteresse de Saint Jean d’Acre (Akka (64)), en Palestine, alors province de l’Empire ottoman. (65) D’abord envoyé à Bagdad, Baha'u'llah quitta cette ville après un an pour se retirer dans les montagnes sauvages du Kurdistan, où il vécut dans une solitude et un dénuement complet pendant deux ans. Même sa famille et les autres babis de Bagdad ne savaient pas où il se trouvait.

Notons ici que cette période rappelle quelque peu, les différentes retraites des autres fondateurs des grandes religions monothéistes: les errances de Bouddha, les quarante jours et quarante nuits du Christ dans le désert, ou encore le repli de Muhammad dans la grotte du Mont Hira.

Il revint ensuite à Bagdad où il vécut quelques années, occupé à rassembler la petite communauté babie et où sa renommée grandit auprès des habitants de la ville. Mais ses ennemis ne lui laissaient aucun répit et c’est alors qu’un nouvel ordre d’exil lui fut délivré.

C’est au moment de son départ de Bagdad, qu’il déclara publiquement auprès de ses compagnons qu’il était le «Promis». C’est donc le 21 avril 1863, dans le «jardin de Ridvan» (66)que les babis reconnurent en lui le messager universel annoncé par le Bab: la foi baha'ie était née. Les babis devinrent pour la plupart baha'is. La communauté grandissait, et de peur que ce succès ne réveillât en Perse l’enthousiasme populaire pour le mouvement, le gouvernement du Shah convainquit les autorités ottomanes de l’envoyer à nouveau en exil, encore plus éloigné, espérant ainsi mettre un terme à son influence. C’est ainsi qu’il fut à nouveau exilé à Constantinople (67), pendant quatre mois, et à Andrinople (68) comme prisonnier politique, pendant quatre ans et demi. Puis, l’agitation continuelle des opposants au régime poussa le gouvernement turc à exiler tous ses prisonniers à Saint Jean d’Acre (69) en 1868: Saint Jean d’Acre était une ville pénitentiaire où les plus grands malfaiteurs, les opposants politiques dangereux et les bandits de grands chemins étaient envoyés en solution ultime. Mais malgré la volonté des autorités perses et ottomanes d’éloigner de plus en plus Baha'u'llah pour éteindre son influence, sa renommée grandissait de plus en plus, et bon nombre de juifs, zoroastriens, musulmans furent au contraire attirés par le nouveau message qu’il prônait et se convertirent à la nouvelle foi.

LA PROCLAMATION UNIVERSELLE

Depuis ses lieux d’exils, notamment d’Andrinople et d’Akka, Baha'u'llah entreprit une proclamation universelle. Il s’adressa personnellement à de nombreux rois et dirigeants du monde de l’époque à partir de 1867. Ces exhortations et conseils ont été compilés dans un recueil, La proclamation de Baha'u'llah. (70)
Il s’est adressé à:
- l’Empereur Napoléon III de France (71)
- au Pape Pie IX
- aux prêtres des Eglises chrétiennes
- au Tsar de Russie, Nicolaevitch Alexandre II
- à la Reine Victoria d’Angleterre
- au Kaiser Guillaume Ier de Prusse
- à l’Empereur François-Joseph d’Autriche
- au Sultan Abdu’l-Aziz de l’Empire ottoman
- au Roi de Perse, Nasridin Shah
- aux dirigeants d’Amérique

Dans ces différentes lettres, Baha'u'llah proclame ouvertement sa position. Il prie instamment les dirigeants du monde de gouverner avec justice. Il lance un appel à la mobilisation en faveur du désarmement et demande aux autorités de se regrouper en une sorte de confédération. Baha'u'llah dit au Professeur Browne, de l’Université de Cambridge, qui est venu le rencontrer en 1890:

«Nous ne désirons que le bien du monde et le bonheur des nations ; pourtant on nous considère comme un élément de désordre et de sédition méritant la captivité et le bannissement. [...] Quel mal y a-t-il en cela ? [...] Nous voyons vos rois et vos dirigeants prodiguer plus facilement leurs trésors à des fins destructrices de la race humaine, qu’à les consacrer au bonheur de l’humanité.» (72)

Dans la plupart de ses tablettes, Baha'u'llah employa un ton strict, inflexible et implacable. Il mit en garde tous les grands hommes politiques, sur leur manière de gouverner, les sensibilisant sur la décadence évidente de la société dans son intégralité.

L’INTERET POUR LA FRANCE

Ainsi, il écrivit une tablette à chaque souverain, dont une à Napoléon III, en 1868, dont voici un extrait:
«Nous vous voyons accroître chaque année vos dépenses et en faire peser le fardeau sur vos sujets. Cela est, sans conteste, une totale et lourde injustice. [...] O souverains de la Terre ! Réconciliez-vous afin de n’avoir à vous armer que dans la mesure nécessaire à la défense de vos biens et de vos empires. [...] Soyez unis, ô rois de la terre, car ainsi la tempête de la discorde s’apaisera parmi vous et vos peuples trouveront le repos. » (73)

De plus, Baha'u'llah, dans nombreuses de ses lettres, prédit des bouleversements catastrophiques de l’ordre politique et social. Un an plus tard, en 1869, Napoléon III, reçoit un second message du prisonnier de Saint Jean d’Acre. L’Empereur de France ne s’intéresse pas du tout aux prédictions de Baha'u'llah:

«O roi de Paris [...] Il ne te convient pas de gérer tes affaires selon les exigences de tes désirs. [...] Ton faste t’a-t-il enorgueilli ? Par ma vie, il ne durera pas et même il sera bientôt anéanti» (74).

Cette missive demeura sans effet sur Napoléon III, mais cependant, elle provoqua un vif émoi chez le traducteur français et émissaire, César Catafago, vice consul de France à Saint Jean d’Acre. Lorsqu’il estima qu’il voyait se réaliser ce que Baha'u'llah avait annoncé, ce représentant de France à l’étranger embrassa la cause baha'ie.

UN AUTRE OCCIDENTAL SENSIBLE AU MOUVEMENT

Bien que les enseignements de Baha'u'llah ne soient pas très connus en Occident de son vivant, ils commencent toutefois à être introduits dans plusieurs pays. Plusieurs Occidentaux commencent à être familiers avec la nouvelle doctrine. Vers la fin des années 1870, Baha'u'llah est autorisé à se déplacer librement hors des remparts de la ville et ses disciples le rencontrent dans une liberté relative. Il s’installe alors dans un manoir abandonné qui est restauré. Au printemps de 1890, vers la fin de la vie de Baha'u'llah, le Professeur Edward Granville Browne, un savant orientaliste renommé de Cambridge, en Angleterre, est venu le rencontrer à Bahji, en Palestine, alors que Baha'u'llah est toujours confiné dans sa demeure. Le Professeur E. G. Browne est le seul Occidental à relater sa rencontre avec Baha'u'llah:

«Je n’oublierai jamais le visage de celui que j’avais en face de moi, bien qu’étant incapable de le décrire. Ses yeux perçants semblaient lire jusqu’au tréfonds de l’âme ; ses larges sourcils évoquaient puissance et autorité [...] Il n’était pas nécessaire de demander devant qui je me trouvais ; je m’inclinais en effet devant un homme inspirant une dévotion et un amour que les rois pourraient envier et les empereurs désirer en vain. Une voix douce empreinte de respect, me pria de m’asseoir, puis elle continua: «Loué soit Dieu qui vous a fait arriver jusqu’à moi ! Vous êtes devant un prisonnier et un exilé... Nous ne désirons que le bien du monde et le bonheur des nations ; pourtant ces objectifs semblent attirer les querelles et les rébellions et conduire à l’esclavage et à l’exil » (75).

Tout au long de son emprisonnement, Baha'u'llah développa sa doctrine humanitaire et pacificatrice. Son principal livre est Le Kitab-i-Aqdas (76) , ce qui signifie «le Livre le plus saint», révélé vers 1873. Il est considéré dans la littérature baha'ie comme l’équivalent du Nouveau Testament pour les chrétiens ou du Coran pour les musulmans. Ce n’est pas un livre de grande taille: il comporte cent quatre-vingt-dix paragraphes. Il esquisse les lois et principes essentiels que les disciples doivent observer et il pose les bases de l’administration baha'ie en tant qu’organisation future de la société. Il aborde également des thèmes très divers, l’intégration raciale, l’égalité des sexes, le désarmement, ou encore, l’existence de Dieu, la nature spirituelle de l’homme, le rôle de la révélation divine dans l’histoire, la relation entre les religions...

Baha'u'llah mourut le 29 mai 1892, alors qu’il avait environ soixante-quinze ans. «Pendant toute une semaine, un grand nombre de pleureurs, riches ou pauvres, restèrent avec la famille endeuillée, prenant part à sa désolation» (77). Des personnalités de marque, de toutes les couches de la société, parmi lesquelles on comptait des musulmans, des chrétiens, des juifs, des poètes, des ecclésiastiques, des fonctionnaires du gouvernement s’unirent pour déplorer sa perte et témoigner de ses vertus et de sa grandeur.

Et pour la pérennité de la nouvelle foi, Baha'u'llah laissa un testament qui devait ôter toute équivoque quant à sa succession: le Kitab-i-Ahd. Le nouveau chef de la foi baha'ie, le centre de l’alliance se trouvait désormais en la personne de ‘Abdu'l-Baha, le fils aîné de Baha'u'llah.

Ce personnage étant au coeur de notre étude, nous allons l’étudier en détail dans notre deuxième partie. A ce stade de nos recherches, nous allons essayer de comprendre, comment la religion baha'ie s’est implantée en Occident, quel était le contexte européen, et plus particulièrement français, qui a permis à une certaine curiosité de naître dans l’esprit de ces Occidentaux.


B) Contexte sociopolitique et culturel de la France lors de cette implantation: pourquoi les Français se sont-ils intéressés à ce mouvement oriental ? Un certain horizon d’attente

C’est en 1898 que la foi baha'ie s’est implantée en France, avec May Bolles une jeune américaine installée à Paris.

1. La dualité étrange de la fin XIXème et début XXème siècle

Deux phénomènes sont parallèles et représentent le début du vingtième siècle: la destruction, d’une part et la construction, le progrès, d’autre part.

En premier lieu, nous pouvons nous pencher sur le phénomène de dégradation qui a caractérisé ce début de siècle, avec la désagrégation des institutions gouvernementales, ce qui a conduit au déploiement des armes de destruction massive, la destruction de l’environnement de la planète, à l’augmentation des écarts de richesse et de pauvreté. La richesse et l’influence se réduisaient à l’Europe, le reste du monde n’ayant aucun crédit sur la scène mondiale. «L’impérialisme occidental continuait à exercer sur les populations des autres pays de la planète ce qu’il estimait être sa «mission de civilisation»» (78). Les pays européens tels que la France, l’Angleterre, l’Allemagne entretenaient des rivalités commerciales en plus des tensions impérialistes. Les concurrences s’exacerbaient entre ces pays qui voulaient offrir à leur production croissante des débouchés suffisamment large. Fin XIXème et début XXème siècles, cet impérialisme économique et financier s’accompagnait de préoccupations politiques et stratégiques. Il conduisit alors au colonialisme qui associait exploitation économique et domination politique. L’industrialisation occidentale renforçait le pouvoir des pays les plus développés au détriment de ceux dont l’économie était la moins avancée. L’impérialisme engendrait donc un ensemble de tensions complexes et durablement dangereuses pour la paix du monde.

Un deuxième mouvement, parallèle au premier, était également enclenché, celui-là constructeur, auteur de nombreuses réalisations:
«Les peuples d’Occident pouvaient s’enorgueillir à juste titre des progrès technologiques, scientifiques et philosophiques engendrés par leurs sociétés. Des dizaines d’années d’expérimentation avaient placé entre leurs mains des moyens matériels que le reste de l’humanité était loin de pouvoir évaluer.» (79)

Vers 1850, à l’heure de l’émergence du nouveau mouvement réformateur babi, toute l’Europe connaît une révolution industrielle: la société est profondément transformée par des progrès technologiques dans tous les domaines, notamment des développements liés à l’énergie, à la production et au transport: utilisation de la force motrice de l’eau et de la vapeur, inventions de nouvelles machines, production accrue du charbon et du fer, émergences d’usines, essor des villes, un gros bouleversement dans les modes de transport (le chemin de fer apparaît dans les années 1840). La première grande invention eut lieu dans le textile: ce fut la première industrie mécanisée.

Ainsi du point de vue matériel, la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle connaissaient une nouvelle et spectaculaire avancée scientifique et technique. Découvertes et inventions se succédaient à un rythme surprenant: de nombreuses industries ont été créées, permettant la production de divers produits facilitant la vie sous tous ses aspects. L’industrie française connaissait une situation contrastée. La France occupait une place de choix dans la seconde révolution industrielle et les industries nouvelles fondées sur l’électricité, l’aluminium, l’automobile, le cinéma se développaient remarquablement. Mais les industries traditionnelles, comme par exemple les mines qui employaient le plus grand nombre d’ouvriers progressaient peu. Les progrès techniques ont été tout aussi importants: pour une part, ils continuaient à procéder à des perfectionnements pratiques qui devaient peu à la théorie scientifique, mais de plus en plus, les innovations apparaissaient comme les applications concrètes de la science: l’association du laboratoire et de l’atelier fut à la base de cette deuxième révolution industrielle (1880-1900).

Au niveau de la communication, les sociétés occidentales ont fait un bond dans le progrès: l’invention du moteur à explosion donna naissance aux moyens de transport modernes, l’automobile et l’avion dès la fin du XIXème siècle. Le moteur diesel offrit également une possibilité de modernisation. Le chemin de fer était désormais bien implanté et les bateaux à vapeur sillonnaient les voies maritimes. Les communications télégraphiques et téléphoniques se multipliaient de plus en plus. L’Occident commençait à maîtriser l’immense obstacle de la distance géographique. Ceci est important à savoir pour la suite car à partir de ce moment, les individus pouvaient se déplacer d’un continent à l’autre avec beaucoup plus de facilité et c’est grâce à cette facilité relative que ‘Abdu'l-Baha put se rendre en Occident.


2. Une crise de conscience occidentale

A côté de ce renouveau scientifique, la culture intellectuelle et philosophique se voyait également profondément modifiée et rajeunie. «Cette philosophie nourrissait le système de gouvernement constitutionnel, elle prônait l’autorité de la loi, le respect des droits de tous les membres de la société, et offrait à tous ceux qu’elle touchait la vision d’une ère imminente de justice sociale.» (80) En effet, les importants progrès scientifiques de fin XIXème et début XXème siècles n’ont pas été sans influencer fortement tout le mouvement intellectuel. Dès les années 1880, se dessina avec Nietzsche et Bergson (81) une réaction contre le scientisme dominant. Ce courant spiritualiste se développa au début du XXème siècle. De nouvelles découvertes comme la théorie de la relativité d’Albert Einstein (82) (1905) remirent en question certaines «certitudes scientifiques» et la notion même de la loi absolue.

Cette crise de conscience du monde occidental de la fin du XIXème et du début du XXème siècles prit différentes formes: un renouveau du sentiment religieux (Péguy, Claudel (83)), un intérêt marqué pour l’inconscient et le rêve (Freud (84)), une remise en question de l’ancien système de valeurs par l’exaltation de la violence... Le développement des moyens de diffusion et le rôle grandissant de la presse donnèrent d’ailleurs une audience plus grande aux intellectuels qui s’estimaient parfois les «maîtres à penser» de leur génération, n’hésitant pas à s’engager dans leurs oeuvres, ou à mettre leur renommée au service d’une cause.

Au niveau spirituel, domaine qui nous intéresse particulièrement pour notre recherche, il semblerait que la période fut caractérisée par un certain paradoxe: d’une part, la plupart des sociétés était alors en proie à des superstitions profondes, venant des imitations aveugles des temps anciens, soit par ignorance, soit par attachement fanatique à certaines croyances ; et d’autre part, dans les sociétés occidentales, la laïcité s’enracinait de plus en plus dans les esprits, remettant en cause l’autorité des valeurs morales. En France notamment, le mouvement laïc s’est répandu à grande vitesse. En effet, des transformations religieuses se sont produites en Europe et plus précisément en France. Les Eglises connaissaient de gros problèmes d’adaptation au monde moderne. L’influence du scientisme dans les milieux intellectuels, les progrès du libéralisme et du laïcisme dans de nombreux Etats, le déclin de la pratique religieuse dans les masses urbaines posaient aux différentes Eglises des problèmes nouveaux pour lesquels elles n’avaient pas de réponses. La grande question qui concernait le monde religieux demeurait: les religions devaient-elles tenir compte de ces données nouvelles ou s’opposer à toute évolution ? En dépit de ces difficultés, les Eglises restaient des forces spirituelles importantes qui s’appuyaient sur des millions de fidèles. On a même assisté à la fin du XIXème siècle à un certain réveil religieux en Europe, marqué notamment par des conversions retentissantes, tandis qu’une importante activité missionnaire étend l’influence du catholicisme et du protestantisme en Asie.

Concernant le catholicisme, (religion qui nous intéresse particulièrement car elle est religion d’Etat en France – au moment de l’implantation de la religion baha'ie - puis la religion majoritaire à partir de 1905, lorsque ‘Abdu'l-Baha séjourne en France) le nouveau pape, Léon XIII (1878-1903) essaya de concilier l’Eglise avec son temps. Il tenta une triple ouverture de l’Eglise: politique, sociale et intellectuelle. Au niveau politique, il encouragea les catholiques français traditionnellement monarchistes à se rallier au régime républicain. Il condamna la lutte des classes et le socialisme mais admit une intervention de l’Etat pour atténuer les injustices. Enfin, il préconisa les recherches théologiques pour les fidèles. Ce changement d’attitude se traduisit aussitôt par un renouveau de la pensée religieuse en France.
Mais le successeur de Léon XIII, Pie X (1903-1914), adopta d’emblée une attitude intransigeante sur le plan doctrinal et politique. Face à l’évolution du monde moderne, la papauté se replia une nouvelle fois sur une attitude traditionaliste. L’Eglise catholique n’en demeura pas moins, à la veille de 1914, une des grandes forces spirituelles du monde.


3. La France, un pays moderne qui s’ouvre sur le monde

COMPOSITION DE LA SOCIETE

Quelle est la composition de la société en France en ce début de XXème siècle ?
La France connaît une démographie stagnante. Si la mortalité baisse grâce au développement de l’hygiène et à la vaccination, la natalité diminue plus encore. Il y a environ trente-cinq millions de Français au début du XXème siècle, la plupart appartenant à la population rurale. Le début du XXème siècle est la «Belle Epoque» de la bourgeoisie. Cinq à six millions de personnes appartiennent à la bourgeoisie qui représente une grande diversité: au sommet, on trouve une haute bourgeoisie de banquiers et d’industriels ; puis, une moyenne bourgeoisie d’industriels, de négociants, de propriétaires ruraux, d’avocats, de médecins, groupe aisé et influent de notables. Ce groupe bénéficie de la prospérité française des débuts du XXème siècle ; il commence à se servir de l’automobile, à voyager et se presse dans les spectacles parisiens. Le groupe le plus dynamique est celui de la petite bourgeoisie ou «classe moyenne» qui est en plein essor. Il s’agit d’une catégorie très diversifiée qui comprend une classe moyenne indépendante (petits patrons de l’industrie et du commerce, artisans, membres des professions libérales...) et une classe moyenne salariée (employés et fonctionnaires). Placé à la charnière du monde ouvrier et de la paysannerie d’une part, et de la bourgeoisie de l’autre, ce groupe est particulièrement attaché aux moyens de la promotion sociale: école, travail, épargne. Il aspire au mode de vie bourgeois qui le distingue du peuple et témoigne des débuts de sa réussite.

LA PLACE DE LA FRANCE DANS LA CONQUETE COLONIALE, LE CHOC DES IMPERIALISMES

Dans les dernières années du XIXème siècle, le «partage du monde» est quasiment achevé. Récemment unifiées, l’Allemagne et l’Italie cherchent à leur tour à se tailler des colonies face aux immenses empires français et britannique. En effet, sous Jules Ferry, la politique coloniale française s’est énormément intensifiée (Indochine, Afrique et Madagascar). La France et l’Angleterre sont en grande rivalité pour la conquête de l’Afrique. L’impérialisme des nations européennes, tant en Europe que dans les colonies, a des causes essentiellement économiques: recherche des nouveaux marchés et de matières premières pour leurs industries en pleine expansion, nous l’avons vu précédemment. Toutefois les Etats-Unis et le Japon s’affirment comme puissances concurrentes de l’Europe.

DEVELOPPEMENT DE LA CURIOSITE POUR D’AUTRES CULTURES

Au XIXème siècle, les récits d’exploration, de voyages ou de conquête coloniale ont fait naître un attrait certain pour l’Orient, donnant naissance à un nouveau mouvement: l’orientalisme (étude de la culture orientale ou des langues orientales.)
Un certain intérêt pour la «culture» se développe: il y a de plus en plus en plus d’expositions conjoncturelles en dehors des musées traditionnels, comme par exemple des expositions de peinture, de sculpture, ou même d’architecture, qui se multiplient en France mais aussi à l’étranger. Une dimension nouvelle est donnée à l’art en général, que ce soit au niveau de la création artistique (surtout à Paris), technique ou même scientifique, mais surtout au niveau de la curiosité du public.

L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900 A PARIS

C’est ainsi que dès la deuxième partie du XIXème siècle, se succèdent dans les capitales européennes «les expositions universelles». La première eut lieu à Londres en 1851. En ce début de XXème siècle, l’Exposition universelle eut lieu à Paris, du 15 avril au 12 novembre 1900. A cette époque Paris est déjà un immense chantier avec le début des travaux du métropolitain et la préparation des Jeux olympiques de 1900. L’exposition se veut à l’image du XXème siècle naissant, ou en tout cas à l’idée qu’on en a: une tendance vers le gigantisme. Tout est toujours plus imposant et les visiteurs de plus en plus nombreux (environ cinquante millions (85), chiffre inouï compte tenu du niveau de vie et des moyens de transports de l’époque). Les exposants se comptent à plus de quatre-vingt trois mille. Parmi les attractions marquantes, les premières projections sur écran géant des films des frères Lumière, le trottoir roulant, et une utilisation nouvelle de l’électricité qui permet de faire les premières photographies nocturnes d’une Exposition universelle. Cet événement permettait de découvrir le nouveau siècle à venir: un chemin de fer électrique surélevé entourait le site. Marquée cette fois-ci par la splendeur et l’extravagance, l’Exposition de Paris fut encore une fois un succès. Ce fut un événement gigantesque que l’on peut voir comme un hommage tardif aux valeurs du XIXème siècle, à l’impérialisme et à l’éclectisme. Grâce à ces expositions, une certaine ouverture d’esprit s’est opérée chez les individus, leur permettant de découvrir de nouvelles cultures, leur donnant l’opportunité de s’ouvrir sur le monde, notamment sur l’Orient. En effet, l’exposition permettait de découvrir des personnes et des cultures venues d’ailleurs, les natifs de colonies avec des chameaux vivants...

LES RELATIONS FRANCO PERSES

En Perse, les étrangers et plus particulièrement les Européens détiennent un pouvoir de plus en plus important, notamment depuis la création par Napoléon III de la légation française en Perse, à Téhéran. Ce groupe accroît son pouvoir et imprègne tant l’histoire perse, que la vie politique, économique et sociale du pays. Les Qadjar sont soumis d’ailleurs à des pressions extérieures exercées par les représentants de gouvernements et commerçants étrangers en Perse. En effet, avec les débuts de l’ère industrielle commence une période d’expansion territoriale avec la colonisation de nouveaux territoires ; la Perse a une position géographique très intéressante pour les grandes puissances européennes, puisqu’elle est traversée par la «route de la soie» qui relie l’Asie à l’Europe. La Perse devient donc une sorte d’enjeu pour la Grande Bretagne, la France ou encore la Russie. La Perse signe une alliance avec la France qui devient ainsi la troisième puissance étrangère en Perse. Les Français commencent à s’installer en Perse, en tant que conseillers, protecteurs ou médecins du roi ou diplomates. Toutefois, Téhéran, est considéré par les chargés d’affaire étrangers comme un poste d’observation comportant des intérêts commerciaux limités. Parallèlement, en France, de nombreux diplomates représentent la Perse et, en 1855, un traité commercial est signé entre les deux nations. Mais parallèlement à l’éveil de l’intérêt pour l’Orient, l’effet inverse se produit...En effet, les diverses influences externes ont contribué à durcir les nationalismes culturels. Il se pose ainsi le problème des résistances et des réactions au niveau des milieux intellectuels ou de l’ensemble des populations: ainsi engouement, rejet, incompréhension, patriotisme culturel sont des conséquences diverses de cet attrait pour l’Orient. L’attrait pour l’Orient peut être considéré comme ayant été l’objet d’une mode.

UNE VOLONTE D’OUVERTURE SUR LE MONDE

En 1896, un phénomène important et représentatif de cette volonté de s’ouvrir sur le monde entier est la création des Jeux Olympiques modernes, par le baron Pierre de Coubertin, dans un objectif de rassembler la jeunesse du monde dans un idéal pacifiste et de non violence.
Malgré une certaine «européanisation» (86) du monde et la montée des nationalismes, le complexe de supériorité des cultures nationales européennes n’a pas empêché «les influences exotiques orientales de s’insinuer au coeur des cultures savantes» (87). Ainsi, au cours du XIXème et début XXème siècle, l’Europe s’ouvre plus largement aux civilisations de l’Extrême-Orient et du Moyen-Orient. Les médias ont joué un rôle déterminant dans cette curiosité pour l’Orient. La presse quotidienne et périodique, les traductions d’ouvrages littéraires philosophiques ou historiques, les expositions, les propagandes culturelles ont représenté tout un ensemble de pressions et d’incitations à s’intéresser à «l’exotisme». L’image de l’étranger est connue mais représente des stéréotypes assez classiques et caricaturaux ; en général, l’étranger est plutôt inconnu.
De plus, à la veille de 1914, différentes manifestations artistiques orientales comme les ballets russes sont introduits à Paris et conquièrent un public enthousiaste. Il y a un certain engouement pour les langues étrangères et, de ce fait, une importance est accordée très vite à l’apprentissage des langues orientales, mais aussi, de plus en plus, à une extension du tourisme culturel. Plusieurs initiatives ont ainsi été entreprises, témoins d’une certaine volonté de rapprocher les peuples.

LE RENOUVEAU DANS L’ART: PARIS CAPITALE ARTISTIQUE

Au début du XXème siècle, Paris et Vienne sont les capitales de la culture occidentale et attirent de très nombreux artistes. Paris est la capitale de la modernité avec toutes les contradictions que cela comporte. En premier lieu, nous devons reconnaître un fait indéniable: le prestige de Paris. Ce prestige s’exerce sur les artistes et les poètes, tout comme sur les intellectuels. Cette ville est le domaine étroit de la culture: une extraordinaire concentration des moyens s’est opérée et c’est également le centre de la politique et des affaires.

UNITE ET DIVERSITE CULTURELLE EUROPEENNE

Après le romantisme qui domine jusqu’au milieu du XIXème siècle, des courants divers comme le réalisme, le naturalisme, le positivisme s’entrecroisent jusqu’au réveil spiritualiste du début du XXème siècle, en passant par l’impressionnisme, le symbolisme, le fauvisme. A la fin du XIXème siècle apparaît en Europe «l’Art Nouveau», appelé «Modern Style» en France, qui se manifeste essentiellement en architecture et en décoration. Les partisans de cet art utilisent pleinement les matériaux modernes et les découvertes techniques dans les procédés de fabrication. Cet art nouveau se caractérise par un «dédain systématique de la ligne droite» et par une tendance décorative très poussée. Il se veut une réaction à l’imitation servile des formes du passé. Cet art tombe dans un total discrédit dès 1905 et est longtemps considéré comme le modèle du mauvais goût. En peinture, la première révolution du XXème siècle est celle de l’exaltation et de la couleur avec l’école du «fauvisme» (88). Le fauvisme impose l’autonomie et la violence de la couleur. Seconde étape, plus importante, de la peinture contemporaine à l’aube du XXème siècle: la révolution de la forme avec le cubisme. A partir de 1907, avec Picasso et Braque, la couleur s’efface devant la forme, mais une forme très géométrique ; contrairement à la peinture, la sculpture a du mal à se détacher d’un certain classicisme, ainsi que l’architecture qui conserve son inspiration traditionnelle, ce qui n’exclut pas certaines audaces, comme, par exemple, la construction de la Tour Eiffel pour l’exposition universelle de 1889.


4. La France en pleine crise de conflits religieux internes

L’AFFAIRE DREYFUS

C’est l’époque d’un énorme conflit politico-religieux: l’Affaire Dreyfus.
Cette fin de XIXème siècle est complètement secouée par l’Affaire Dreyfus. La France est déchirée en deux car les Français prennent parti. Ce qui n’était au départ qu’une affaire d’erreur judiciaire devient en quelques années un énorme conflit politique et religieux, révélateur d’un antisémitisme profond.

En octobre 1894, l’officier israélite d’origine alsacienne Alfred Dreyfus, est accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne. Deux mois plus tard, il est condamné à la dégradation et à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée à l’Ile du diable. Une campagne d’opinion est bientôt lancée qui dénonce l’erreur judiciaire. Cette campagne est amplifiée par le célèbre «J’accuse» de Emile Zola publié dans l’Aurore de Clémenceau en janvier 1898 deux jours après l’acquittement du commandant Estherazy (le coupable) par le conseil de guerre. Dans cet article qui eut un retentissement considérable (vendu à deux cent mille exemplaires (89), il fut affiché sur tous les murs de Paris) Zola accusait les plus hautes autorités, jusqu’au ministre de la guerre, d’avoir condamné sciemment un innocent. Désormais, l’Affaire Dreyfus, judiciaire à ses débuts, devenait politique: la révision du procès fut finalement décidée. Mais en 1899, Dreyfus fut condamné à nouveau, à dix années de travaux forcés avec des «circonstances atténuantes». Il fallut attendre 1906 (une durée de douze ans), pour que l’innocence de Dreyfus soit reconnue. Il fut réintégré dans l’armée et décoré de la Légion d’honneur.

Cette affaire, loin d’être une cause du développement de l’antisémitisme en France, se veut plutôt une conséquence de la montée de cette forme de racisme. En effet, cette affaire a été le révélateur de cet antisémitisme: ce n’était pas uniquement un homme, le capitaine Dreyfus qui était injustement accusé d’avoir trahi la France, mais toute une communauté – les juifs –, à laquelle il appartenait, qui fut vilipendée.

Avant même cette affaire, un climat hostile à cette minorité commençait à se mettre en place: existence d’une presse nationaliste et antisémite ; la presse de tendance catholique et royaliste avait également créé un climat peu favorable aux juifs.
Nous pouvons penser que c’est plutôt la France des dreyfusards (les Français contre l’accusation de Dreyfus) qui va s’intéresser à l’orientalisme et donc à la religion baha'ie.

LA SEPARATION DE L’EGLISE ET DE L’ETAT

Mais l’Affaire Dreyfus ne fut pas le seul gros événement à bouleverser les habitudes des Français: en ce début de XXème siècle, la France fut à nouveau secouée par une nouvelle conjoncture, qui allait, elle aussi, diviser les Français et démontrer une certaine tendance à remettre en cause la religion: il s’agit de la séparation des Eglises et de l’Etat, en janvier 1905.

Après les remous suscités par l’Affaire Dreyfus, l’idée se développe rapidement que «le meilleur moyen d’affaiblir l’opposition au régime est de séparer les cultes de l’Etat, le principal perdant devant être l’Eglise catholique.» (90) Contre un certain nombre de personnes qui souhaitait que l’Etat continue à disposer des moyens de surveiller l’Eglise, en 1904, les radicaux se prononcent à l’unanimité pour la séparation. Le 9 décembre 1905, la loi «garantit le libre exercice des cultes» (91) mais «ne reconnaît, ne salarie et ne subventionne» (92) aucun culte. Ceci équivaut au refus d’admettre l’utilité sociale de la religion. C’est ainsi que le Concordat de 1801 est aboli, le budget des cultes est supprimé et l’Etat décide de ne plus s’impliquer dans les affaires religieuses. Les biens de l’Eglise sont confiés à des associations catholiques. Le Pape condamne cette séparation. La loi est alors appliquée dans un climat de lutte et de tension qui dresse les fidèles contre l’administration, la gendarmerie et l’armée, dont les cadres sont déchirés.

De plus, au début du XXème siècle, la guerre scolaire fait rage. En 1902, en application de la loi du 1er juillet 1901 sur les associations, Emile Combes fait fermer trois mille écoles non autorisées et fait expulser les religieuses. En 1905, le convent (assemblée générale d’une loge d’obédience maçonnique) réclame le monopole scolaire.

En France, on assiste à une véritable confrontation entre la science et la foi: on parle de crise moderniste. Dans un contexte de reflux du sentiment religieux, les croyants se divisent. Dès la fin des années 1880, les signes précurseurs d’un retournement intellectuel sont décelables. La franc-maçonnerie a été un des puissants vecteurs des Lumières. La maçonnerie française, influencée par le positivisme attire à elle les adversaires du cléricalisme On y compte des protestants et des juifs. A partir de 1870 et durant toute la IIIème République, le rôle politique des francs-maçons est important et décisif lors de certaines crises. Avec une activité politique antireligieuse, les loges sont très engagées dans le combat pour l’enseignement primaire laïc.

Le monde occidental durant le XIXème siècle, et la France plus précisément, évoluent vers un renforcement de la puissance de l’Etat démocratique ou autoritaire qui souhaite prendre sous sa responsabilité le contrôle de l’éducation et une diffusion de la culture. Les pays européens sont caractérisés, dès la fin du XIXème siècle, par le développement de l’urbanisation, l’émergence d’une opinion publique et l’esquisse d’une culture de masse. Les différents aspects d’ouverture sur le monde et la volonté de découvrir les autres cultures peuvent être témoins de cet «horizon d’attente» qui s’est installé en France.
C’est dans ce pays que la religion baha'ie s’est implantée à l’extrême fin du XIXème siècle et qu’une petite communauté de fidèles vit le jour dans la capitale française, devenant ainsi le berceau de la foi baha'ie dans tout le continent européen.


II/ A la mort de Baha'u'llah, son fils Abbas Effendi - dit ‘Abdu'l-Baha - lui succède: expansion de la foi baha'ie en Occident

A) Qui est ‘Abdu'l-Baha ? Son rôle dans la foi baha'ie


Etant le personnage central de notre étude, nous allons analyser qui était précisément ‘Abdu'l-Baha et quel rôle central il a joué au sein de la foi baha'ie ?

Le 29 mai 1892, Baha'u'llah, toujours prisonnier, s’éteint non loin de Saint Jean d’Acre, en Terre Sainte. Dans son testament, le Kitab-i-Ahd, (le Livre de l’alliance), Baha'u'llah laisse à son fils aîné ‘Abdu'l-Baha le soin de poursuivre son oeuvre et de prendre la direction de la petite communauté baha'ie qui émerge alors, peu à peu, dans tout le Proche et Moyen-Orient et un peu plus tard en Occident. La grande expansion de la foi de Baha'u'llah (93) ne débute pas pendant sa propre vie mais pendant la période du ministère de ‘Abdu'l-Baha et grâce aux voyages qu’il a effectués. En effet, bien qu’ils ne concernent qu’une toute petite période (trois ans) du ministère de ‘Abdu'l-Baha, ses voyages en Occident en sont pourtant considérés comme l’épisode le plus prodigieux. Cet événement a permis à la foi baha'ie de se propager rapidement et ce, dans les pays «non orientaux».
Nous allons tout d’abord nous intéresser en profondeur à la personnalité de ‘Abdu'l-Baha. Nous possédons de nombreuses sources le concernant, que ce soit des sources provenant de Baha'u'llah, de ‘Abdu'l-Baha lui-même, ou plus tard de Shoghi Effendi, le Gardien de la foi baha'ie et successeur de ‘Abdu'l-Baha. De plus, de nombreuses personnes qui ont rencontré ‘Abdu'l-Baha ont écrit leurs mémoires, souvenirs ou témoignages: de nombreux Persans, mais également des Occidentaux surtout des Américains (94), et également des journalistes.

1. Son enfance et sa jeunesse

Abbas Effendi qui se donna lui même par la suite le nom de ‘Abdu'l-Baha («serviteur de Baha (95)» en arabe) est le fils aîné de Baha'u'llah. Il est né à Téhéran, le 23 mai 1844, le soir même où le Bab déclarait sa mission à Shiraz: «C’était celui dont la naissance, comme un heureux présage, avait eu lieu en cette inoubliable nuit où le Bab avait dévoilé le caractère transcendant de sa mission» (96) Il eut une enfance très difficile, qui pourrait être considérée comme une préparation à sa mission future. Alors qu’il n’était qu’un jeune enfant (97), ‘Abdu'l-Baha souffrit avec Baha'u'llah de la première série de persécutions contre les babis.

‘Abdu'l-Baha témoigne lui-même:
«Un jour à Téhéran, lorsque la nuit était tombée, nous possédions tout, et le lendemain matin, notre père fut arrêté et nous étions dépouillé de tout, au point où nous n’avions plus rien à manger. J’avais faim mais il n’y avait pas de pain. Ma mère a versé dans ma main de la farine et je l’ai mangée à la place du pain... On a tellement jeté de pierres contre notre maison que la cour intérieure en fut couverte [...] Sur le chemin du retour quelqu’un me reconnut et se mit à crier: «c’est un Babi, c’est un Babi !» et les enfants du quartier me pourchassèrent avec des pierres.» (98)

Cette citation est intéressante car elle nous montre comment du jour au lendemain, une famille noble et respectée de Téhéran fut détruite et humiliée à cause de ses convictions. Cela montre également que l’opinion publique et les foules avaient pris parti contre les babis et qu’une sorte d’acharnement haineux s’était abattu sur cette minorité. Cela montre encore comment un enfant eut à subir la haine et la malveillance de ses camarades. Nul doute que ces événements imprimèrent dans l’esprit de l’enfant des souvenirs pénibles qui furent inévitablement à la base de la construction de sa personnalité et de son caractère.

A l’âge de neuf ans, il obtint la permission de faire une visite à son père Baha'u'llah auquel il était déjà tout dévoué, qui avait été enfermé dans la prison la plus humiliante de Téhéran (la «fosse noire»). Il fut terriblement choqué par le changement de son père: «Il pouvait à peine marcher tant il était affaibli ; les cheveux et la barbe en désordre, le cou tuméfié et enflé par la pression d’un lourd collier d’acier, le corps ployé sous le poids des chaînes» (99). Lorsque, quatre mois plus tard, Baha'u'llah sortit de cette prison et fut banni de la Perse, ‘Abdu'l-Baha, ainsi que le reste de la famille l’accompagnèrent tout au long de ses exils. Du vivant de son père (100), ‘Abdu'l-Baha en était le représentant officiel. Durant, leur premier exil à Bagdad, ‘Abdu'l-Baha fit preuve de courage et de sagesse extrêmes. Baha'u'llah lui donna le titre de «Mystère de Dieu», et les compagnons d’exil finirent par l’appeler également de la sorte. Alors qu’il n’était encore qu’un adolescent, il était devenu le bras droit de son père, recevant tous les visiteurs qui venaient voir son père, fournissant des explications éclairées de certaines sourates du Coran. Après la déclaration de Baha'u'llah en tant que messager divin en 1863, la dévotion de ‘Abdu'l-Baha pour son père ne fit que croître. Durant leur deuxième exil jusqu’à Constantinople, il protégea sa famille jour et nuit, s’occupant de toutes les responsabilités domestiques pour soulager son père. Pendant le séjour à Andrinople, ‘Abdu'l-Baha, alors âgé d’une vingtaine d’années, se fit aimer de tous.

Tous purent ressentir chez lui cette humilité, cette gentillesse et cette générosité hors du commun. Il était toujours en train d’aider les autres:
«A Akka, alors que presque toute la colonie était en proie à la fièvre typhoïde, la malaria et la dysenterie, il s’occupa des malades, les lava, les soigna, les nourrit, les veilla, ne prenant aucun repos jusqu’à ce que épuisé, il fut lui-même terrassé par la dysenterie et resta en danger de mort pendant un mois.» (101)

Il avait une influence positive sur tout ceux qu’il rencontrait et même les membres du gouvernement de la ville relâchèrent plus ou moins leur surveillance grâce au charisme de ‘Abdu'l-Baha. De son vivant, Baha'u'llah avait démontré une attention particulière pour cet enfant, et insistait pour que tout le monde le traite avec déférence: Baha’u’llah lui donna alors le surnom de «Maître»: «Lui seul s’était vu accorder le privilège d’être appelé «le Maître» honneur que son père avait strictement refusé à ses autres fils.» (102)


2. ‘Abdu'l-Baha, successeur de son père: une transition difficile

Avant de mourir, Baha'u'llah laissa des instructions explicites pour que tous se tournent vers ‘Abdu'l-Baha, avec obéissance. Il devenait le centre de l’alliance de Baha'u'llah, comme le stipulait son testament ; c’est ainsi que, dans un langage mystique et poétique, très caractéristique de la littérature persane ou arabe, Baha'u'llah révéla son Kitab-i-Ahd, (Le livre de l’alliance), ou encore son Testament:
«La volonté du Testateur divin est la suivante: il incombe [...] de tourner, tous sauf sans exception, leur visage vers la plus grande Branche. Considérez ce que nous avons révélé dans Notre Livre le plus sacré: quand l’océan de ma présence aura reflué et que le livre de ma révélation sera achevé, tournez vos visages vers celui qui est le dessein de Dieu, celui qui est la Branche issue de cette Antique Racine. L’objet de ce verset sacré n’est autre que la plus Grande Branche ‘Abdu'l-Baha.» (103)

Le testament ne fut décacheté que neuf jours après le décès de Baha'u'llah par
‘Abdu'l-Baha lui-même, qui se distinguait de ses compagnons par sa sagesse et, en tant que fils aîné de Baha'u'llah, cela lui revenait de droit. ‘Abdu'l-Baha, à l’âge de quarante-huit ans commença donc à assumer les nouvelles responsabilités qui lui furent assignées par son père: il devint ainsi le nouveau chef de la cause baha'ie et l’unique interprète autorisé des enseignements baha'is.

Il est intéressant de noter ici que les mesures prises pour la succession de Baha'u'llah sont un fait nouveau dans l’histoire des religions. En effet, la succession a toujours été une transition difficile et un moment de bouleversement de l’ordre établi, d’antagonismes et de luttes pour le pouvoir. Il est tout à fait nouveau que le prophète stipule lui-même ou par le biais d’un testament la personne qui doit lui succéder et ce, afin de permettre que le mouvement ne se divise pas en différents schismes à cause de quelque ambition personnelle, malentendus, ou interprétations erronées.

Malgré ces précautions, cela irrita inévitablement certains membres de la famille et de l’entourage, notamment le propre demi-frère de ‘Abdu'l-Baha (104), jaloux, qui pensa que ce dernier voulait s’approprier le pouvoir. Il tenta d’instaurer la discorde parmi les croyants ; «Plus de quarante personnes comprenant des membres de la famille du Bab et de Baha'u'llah ainsi que d’éminents enseignants de la foi se sont alliés pour combattre ‘Abdu'l-Baha». (105)

Les «briseurs d’alliance», comme ils sont appelés dans la littérature baha'ie ont vilipendé ‘Abdu'l-Baha en l’accusant de s’être octroyé le titre de manifestation de Dieu, afin d’être considéré comme l’égal de Baha'u'llah. C’est d’ailleurs pendant cette période que Abbas Effendi choisit de se faire appeler ‘Abdu'l-Baha ce qui signifie le «serviteur de Baha», afin de prouver à ses adversaires qu’ils se trompaient et qu’il ne cherchait pas la gloire personnelle.

Mais ils allèrent plus loin en portant d’injustes accusations sur ‘Abdu'l-Baha et les baha'is auprès du gouvernement officiel turc. Ils vivaient dans l’aisance et l’opulence et invitaient souvent à leur table les officiels et les notables de la ville de Akka afin de rallier à eux le gouvernement turc et surtout d’éveiller la suspicion et la haine envers ‘Abdu'l-Baha. Cependant tous ses ennemis, malgré leurs efforts conjugués, ne parvinrent pas à leurs fins.


3. Les traits marquants de son ministère

UNE TACHE DELICATE: LA CONSTRUCTION DU MAUSOLEE DU BAB

A cette époque, ‘Abdu'l-Baha faisait construire sur le mont Carmel à Haïfa, le mausolée qui devait abriter les restes du corps du Bab, une mission que Baha'u'llah lui avait confiée. En effet, à la suite du martyre du Bab qui avait eu lieu le 9 juillet 1850 à Shiraz, plus de cinquante ans plus tôt, la dépouille mortelle du Bab avait été cachée dans de multiples lieux, et transférée dès que la cachette devenait trop évidente, pour éviter qu’elle ne tombe aux mains des ennemis de la foi baha'ie. ‘Abdu'l-Baha attesta lui-même:
«Le transfert à bon port de ces restes, la construction d’un mausolée convenable pour les recevoir et leur inhumation finale, de [mes] propres mains dans leur lieu de repos perpétuel, constituaient l’un des objectifs principaux que depuis le début de [ma] mission, [j’] avait considéré de [mon] devoir d’atteindre. Cet acte mérite d’être classé comme un des événements les plus remarquables du premier siècle baha'i.» (106)

Il était donc visible que des travaux de construction avaient été entrepris sur un versant du mont Carmel ; alors, les briseurs d’alliance ébruitèrent que ‘Abdu'l-Baha était en train de construire une forteresse en vue d’un soulèvement contre les autorités ottomanes:
«Abbas effendi, le chef des Babis, qui semble maintenant vivre en permanence à Haifa au lieu de Akka, a commencé l’été dernier un bâtiment sur le Mont Carmel pour une raison inconnue. Vers le début d’octobre les travaux de construction furent stoppés alors que à moitié finis, et il paraît probable que c’est le gouvernement turc qui y a mit fin. Cependant, on dit que les travaux vont bientôt reprendre.» (107)

Des commissions d’enquête vinrent à plusieurs reprises pour surveiller et questionner ‘Abdu'l-Baha quant aux constructions. Les travaux furent plusieurs fois arrêtés mais étaient autorisés à reprendre car les opposants à ‘Abdu'l-Baha n’avaient aucune preuve. Mais, à la suite de ces accusations, ‘Abdu'l-Baha et sa famille qui avaient bénéficié d’une relative liberté furent de nouveau strictement enfermés à l’intérieur de la forteresse de la ville de Akka (Saint Jean d’Acre):
«Les chefs babis [...] n’ont pas encore été autorisés à sortir des murs de Akka. On dit que le gouvernement persan demande à ce qu’ils soient ainsi confinés.» (108)

Finalement, le cercueil de marbre du Bab put être enseveli le 21 mars 1909. ‘Abdu'l-Baha témoigna:
«La plus heureuse nouvelle, c’est que le corps saint et lumineux du Bab, après avoir été déplacé pendant soixante ans, d’un endroit à l’autre à cause des ennemis qui avaient le dessus et dans la crainte des gens malveillants [...] a été [...] déposé [...] à l’intérieur du tombeau élevé sur le mont Carmel.» (109)

‘Abdu'l-Baha était donc venu à bout de cette mission si importante que lui avait confiée son père. De plus, les crises internes suscitées par le demi-frère de ‘Abdu'l-Baha, furent également relativement vite résolues et la tentative de schisme de sa part et de celle de ses alliés échoua grâce à la lucidité et la persévérance de ‘Abdu'l-Baha qui sut comment faire taire ces tentatives de rébellion. Il est intéressant de noter, compte tenu du fait que les autres religions ont toutes connu des schismes, que dans la foi baha'ie cependant, aucun des groupes dissidents n’a pu se maintenir, ni créer de division.

Ce qui libéra définitivement ‘Abdu'l-Baha c’est la Révolution des Jeunes Turcs, qui eut lieu en juillet 1909: ces derniers se rebellèrent contre le sultan ottoman ‘Abdu'l-Hamid. Grâce à cette révolution, tous les prisonniers politiques et religieux de l’empire ottoman furent libérés. Ainsi, pour les douze dernières années de sa vie, ‘Abdu'l-Baha fut enfin libre. Il s’installa dès lors en Palestine à Haïfa, non loin de St Jean d’Acre, puis consacra sa liberté, alors qu’il avait atteint l’âge de soixante-sept ans à présenter et répandre le message de son père en Occident.

Malgré les difficultés liées à la période de succession, le ministère de ‘Abdu'l-Baha dura pendant vingt-neuf ans, jusqu’à la date de son décès, le 28 novembre 1921. Depuis 1892, ‘Abdu'l-Baha ne cessa de se consacrer à la cause baha'ie et à rallier bon nombre de personnes à cette jeune religion ; son charisme et l’exemple de sa propre vie étaient très souvent déterminants pour convaincre ses interlocuteurs. Pendant plusieurs années, ‘Abdu'l-Baha entretint une énorme correspondance avec des croyants mais aussi des chercheurs de toutes les parties du monde.

SES VOYAGES EN OCCIDENT

Néanmoins, ce qui caractérise le plus remarquablement ce ministère et qui en marque l’originalité ce sont les différents voyages qu’entreprit ‘Abdu'l-Baha en Europe et en Amérique du Nord et donc l’établissement de la foi baha'ie dans l’hémisphère occidental.

Lors de ses voyages, - nous allons étudier en profondeur son voyage en France et notamment à Paris dans notre troisième partie -, les communautés émergentes de baha'is furent en tous points fortifiées et agrandies. C’est ainsi que ‘Abdu'l-Baha voyagea en Egypte, aux Etats-Unis, où il se rendit dans plus de quarante villes, d’une côte à l’autre, et en Europe – en Angleterre, en Ecosse, en France, en Allemagne, en Autriche, et en Hongrie.

Nous allons retracer de manière très succincte les différentes étapes de son périple afin de bien comprendre quels pays ont été visités par ‘Abdu'l-Baha et dans quelle mesure ils ont bénéficié de son influence. A chacune de ses destinations, une petite communauté baha'ie existait et avait pu faire le nécessaire pour l’accueillir.

‘Abdu'l-Baha se rendit tout d’abord en Egypte à Port-Saïd, en septembre 1910, pendant environ un mois. Puis, il s’embarqua pour pouvoir débarquer en France, mais son état de santé était devenu tellement déficient qu’il dut changer son programme: il débarqua donc à Alexandrie et ajourna son voyage. Il s’installa à Ramleh, dans la banlieue d’Alexandrie et une dizaine de mois plus tard, au mois d’août 1911, il prit le bateau à vapeur «Corsica» (110) à destination de Marseille. Il s’arrêta en France à Thonon-les-Bains pendant une courte durée et continua directement vers l’Angleterre où il resta pendant un mois, à Londres, au Cadogan Garden. Puis, le 5 octobre 1911, il arriva à Paris pour une durée de neuf semaines. Il s’installa dans un appartement au Trocadéro: au 4 avenue de Camoëns que des croyants avait loué pour lui. Il retourna en Egypte pour passer l’hiver. Il fixa de nouveau sa résidence à Ramleh. Il partit pour son deuxième voyage en Occident et avec cette fois-ci, l’objectif de traverser l’Océan Atlantique et se rendre aux Etats-Unis. C’est ainsi qu’il embarqua sur le bateau à vapeur «Cédric» qui faisait route directement vers New York. Il arriva aux Etats-Unis le 11 avril 1912 où il effectua une longue tournée de huit mois dans plus de quarante états américains. Au retour, il quitta New York sur le bateau à vapeur «Celtic» le 5 décembre 1912 et débarqua à Liverpool où il prit le train pour Londres. La capitale anglaise ne constitua qu’une escale puisqu’il quitta Londres pour Paris le 21 janvier 1913 où il resta pendant plus de deux mois et demi. Puis il se rendit en Allemagne (Stuttgart), en Hongrie (Budapest), en Autriche (Vienne). Après être revenu en France, il s’embarqua le 13 juin 1913 sur le paquebot «Himalaya» à Marseille à destination de l’Egypte où il fit un séjour prolongé à Ramleh. Il retourna à Haïfa, terminant ainsi ses voyages historiques, le 5 décembre 1913.

Le personnage de ‘Abdu'l-Baha est donc très important pour notre étude du fait de ses voyages en Occident. Il est le premier personnage qui établit un lien entre Orient et Occident d’une manière si concrète au sein de la communauté baha'ie. Avant qu’il n’arrive en France, une petite communauté baha'ie existait déjà et nous allons voir dans quelle mesure elle s’était implantée.


B) La foi baha'ie continue à se développer et se répandre dans le monde entier, notamment en France

Comme notre étude porte sur la France plus spécifiquement, nous allons nous attacher à comprendre comment la foi baha'ie a gagné ce pays (111).

Au moment du décès de Baha'u'llah en 1892, il y avait environ cinquante mille baha'is dans le monde (112). La foi baha'ie s’était répandue dans la plupart des pays du Moyen-Orient ainsi que dans le sous-continent indien. Dans la plupart des pays d’Europe, d’Amérique ou d’Afrique, la nouvelle religion restait inconnue. Cependant, en septembre 1893 (113), aux Etats-Unis, à Chicago, au cours du «Parlement des Religions du Monde», le nom et la doctrine de Baha'u'llah furent évoqués pour la première fois devant un vaste auditoire occidental. Ce parlement avait été convoqué pour la première fois durant l’exposition colombienne de 1893, qui commémorait le quatre centième anniversaire de la découverte de l’Amérique. Ce fut la première rencontre interreligieuse organisée officiellement, qui marquait le début d’un dialogue formel (114) entre les traditions religieuses d’Orient et d’Occident. Lors de ce parlement fut signalée «la mort récente d’un célèbre et sage persan [...] saint Babi» (115).Ce parlement fut primordial dans la diffusion de la foi baha'ie en Occident et fut donc le point de départ des actions baha'ies en Occident. En Amérique et en Europe, très vite, quelques personnes se convertirent au baha'isme.
Comment le message baha'i s’établit-il en France ? Plus précisément à Paris ?


1. Tableau des premiers baha'is en France

C’est souvent la capitale d’un pays qui est le creuset des idées nouvelles. Dans cet ordre d’idée, c’est à Paris qu’est née la communauté baha'ie de France et même d’Europe: l’aventure baha'ie sur le sol français commence par la conversion d’une jeune américaine résidant à Paris, en 1898: son nom est May Ellis Bolles (1870-1940).

Comme nous l’avons vu précédemment, à cette époque vivait à Paris, une minorité anglo-américaine assez nombreuse, de haut niveau social et culturel. En effet, Paris capitale littéraire et artistique accueillait beaucoup d’Américains en ce début de siècle, des Américains riches et cultivés (et des artistes ou amateurs d’art) qui se devaient de passer par Paris, capitale de prestige. C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs que sont venus s’installer à Paris les écrivains américains célèbres: Henry James (1843 – 1916), ou plus tardivement Henry Miller (1891-1980), Ernest Hemingway (1899-1961)... Pour leur formation intellectuelle également, de nombreux étudiants étrangers se rendaient à Paris pour y faire quelques années d’études.

L'histoire du début de la religion baha'ie à Paris est liée à celle de l'Amérique du Nord: la plupart des premiers baha'is à Paris étaient des Nord Américains. Paris était un carrefour intéressant et c’est pourquoi ce fut le premier centre baha'i d’Europe: non seulement c’était un lieu de passage pour les baha'is persans qui partaient «pionniers» en Amérique, mais aussi un carrefour pour les pèlerins qui se rendaient à Akka, dans l’espoir de rencontrer ‘Abdu'l-Baha. Comme nous allons le voir, un grand nombre des premiers croyants étaient riches et intellectuels.

- Phoebe Hearst Apperson (1842-1919)

Aux Etats-Unis, Phoebe Hearst, une américaine riche et puissante, veuve du sénateur George F. Hearst s’était convertie au baha'isme (116). Elle était une philanthrope bien connue et possédait un appartement à Paris au Quai d’Orsay (117), qu’elle avait laissé à la disposition de deux de ses nièces et de la famille Bolles, américaine également, des amis intimes de Phoebe Hearst. Chez les Bolles il y avait May et son frère Randolph (venu en France pour des études d’architecture à l’Ecole des Beaux-arts) accompagnés de leur mère. Lorsqu’elle devint baha'ie, Phoebe Hearst s’empressa de le faire savoir à ses nièces et donc à la famille Bolles.

- May Bolles (1870-1940)

C’est ainsi que May Bolles entendit parler pour la première fois de la religion baha'ie et qu’elle déclara elle-même sa foi en Baha'u'llah en automne 1898 (118), à Paris. Elle fut en effet amenée à la foi baha'ie par une autre américaine Lua Getsinger: elle l’appelait sa «mère spirituelle». Lua Getsinger se trouvait en escale à Paris alors qu’elle faisait partie du premier groupe de pèlerins occidental à pouvoir aller rendre visite à ‘Abdu'l-Baha. Nous allons étudier d’un peu plus près qui est May Bolles, puisqu’elle est le point de départ de la communauté baha'ie en France et même dans toute l’Europe.
May Ellis Bolles est née dans le New Jersey en 1870 dans une famille aisée, américaine depuis plusieurs générations. Petite fille, elle était réputée pour avoir une grande sensibilité spirituelle: elle fit plusieurs rêves mystiques (119). Puis avec sa mère et son frère, la famille Bolles s’installa à Paris. May tomba gravement malade dans la capitale française, et resta alitée pendant plus de deux ans, de 1896 à 1898. Elle parle de sa maladie comme d’une «préparation» (120).

En automne 1898, Phoebe Hearst organisa et finança le premier pèlerinage occidental en Palestine, où, ‘Abdu'l-Baha était toujours emprisonné par le gouvernement ottoman, dans la ville pénitentiaire de Saint-Jean d’Acre. Tous les pèlerins étaient des Américains. Le motif essentiel de ce voyage était une croisière sur le Nil et visite de l’Egypte car il ne fallait pas éveiller les soupçons des autorités officielles du gouvernement ottoman. Le groupe des Américains était estimé à environ quinze personnes: «les pèlerins étaient comptés au nombre de quinze». (121) Les pèlerins ne pouvaient donc pas se rendre directement de Paris à St Jean d’Acre. Ils allèrent donc, via la France, en Egypte où il fallait attendre les instructions de ‘Abdu'l-Baha pour pouvoir lui rendre visite par petits groupes. Une quinzaine de pèlerins firent donc ce voyage (c’était la première fois que des pèlerins occidentaux se rendaient auprès de ‘Abdu'l-Baha), dont May Bolles, toute jeune baha'ie: «le premier groupe de pèlerins venant de l’Ouest (122) pour rendre visite à ‘Abdu'l-Baha est arrivé à Akka en 1898-1899.» (123) Elle rencontra pour la première fois ‘Abdu'l-Baha le 17 février 1899:
May Bolles laissa à la postérité un témoignage de son pèlerinage et de sa transformation spirituelle: An early pilgrimage. (124)

«De cette première rencontre, je ne peux me rappeler ni joie, ni douleur, ni aucune chose que je puisse nommer. J’avais été transportée subitement à de telles hauteurs ; mon âme était entrée en contact avec l’Esprit Divin, cette force si pure, si sainte, si puissante m’avait submergée.» (125)

A son retour May Bolles devint la fondatrice et organisatrice du premier groupe de croyants baha'is à Paris. Ses compagnons de pèlerinage étaient retournés en Amérique et elle avait reçu une mission spéciale de la part de ‘Abdu'l-Baha:
«May Ellis Bolles fut la première croyante qui eut comme mission, au moment de sa visite en Terre Sainte en 1899, d’enseigner la Foi en Europe, spécifiquement aux Français. Elle avait une prédisposition particulière à cela puisqu’elle parlait le français couramment, elle aimait la France – où elle avait vécu pendant quelques années - ». (126)

Grâce à cette jeune femme, Paris devint ainsi le berceau européen de la foi nouvelle. Elle parla des enseignements à Edith MacKaye, une de ses amies, qui devint la deuxième baha'ie résidant à Paris. Le troisième baha'i à Paris fut Charles Mason Remey (127), un Américain également qui déclara sa foi le 3 décembre 1899.
Ainsi, entre 1899 et 1902, plusieurs personnes déclarèrent leur foi en Baha'u'llah sur le territoire français grâce à l’enseignement de May Bolles. Parmi les premiers croyants, il y eut de nombreux Américains (128), mais aussi une Suisse (129), un Anglais (130) et des Français. (131) Il y avait environ une trentaine de baha'is à Paris vers 1902 (132). Or, à l’époque, il n’y avait aucune traduction des textes saints, aucune documentation, ce qui rendait l’enseignement de May Bolles très difficile. Vers la fin de 1902, elle épousa William Sutherland Maxwell, un jeune architecte canadien (ce dernier devint baha'i en 1909) et ils partirent s’installer au Canada, à Montréal. Son départ de Paris provoqua une dispersion de la communauté et beaucoup d’Américains quittèrent Paris. Mais le développement de la nouvelle religion ne cessa pas.

- Thomas Breakwell (1872-1902)

Thomas Breakwell qui, bien qu’il soit anglais, est intéressant pour notre étude car il est devenu baha'i sur le sol français et ce, par l’intermédiaire de May Bolles. Paris fut véritablement le creuset des baha'is en Europe. Thomas Breakwell est né à Londres le 31 mai 1872 dans une famille chrétienne mais s’est très vite installé dans le sud des Etats-Unis. Lui aussi était issu de la société aisée. Il travaillait dans une usine de filature de coton où il avait un poste à haute responsabilité. Grâce à son aisance financière, il revenait très souvent en Europe où il se rendait en Angleterre ou en France, selon la coutume des Américains distingués.
Comment est-il devenu baha'i ? Il était très ouvert aux choses spirituelles et intéressé par différentes doctrines religieuses dont la Société théosophique très en vogue à cette époque: c’était un mouvement relativement occulte et ésotérique avec des approches plutôt orientales. Nous comprenons mieux son attrait pour le baha'isme. Il a pour la première fois entendu parler de la foi baha'ie sur le bateau qui l’amenait des Etats-Unis en France, en ayant sympathisé avec une Américaine, elle-même amie de May Bolles. Thomas Breakwell et May Bolles devaient se rencontrer quelques jours plus tard et cet Anglais hors du commun accepta la foi baha'ie dans le courant de l’année 1901 d’une façon très exaltée, décidant de couper tous les ponts avec son ancienne vie et de partir sur le champs à St Jean d’Acre où il put rencontrer ‘Abdu'l-Baha. Pendant leur entretien, Thomas lui parla de son usine de filature de coton et combien son affaire était prospère et lucrative ; mais «pris soudainement de crainte et de doutes, et convaincu de sa faute, il finit par ajouter: «ces manufactures reposent sur le travail des enfants.» ‘Abdu'l-Baha le regarda alors avec gravité et tristesse, puis, après un moment de silence, il lui dit: «télégraphie ta démission»» (133). Et c’est ce qu’il fit. Sa vie avait été profondément bouleversée en rencontrant ‘Abdu'l-Baha. En revenant à Paris, Thomas Breakwell fut un croyant actif et débordant d’énergie ; il avait trouvé un petit travail de sténographe pour subvenir à ses besoins. May Bolles écrit elle-même à propos de lui:
«Son calme et sa force, sa ferveur intense, sa capacité immédiate à saisir ce qui doit être prodigué à l’humanité en cet âge de la révélation de Baha'u'llah, libérèrent parmi nous des forces dont l’apparition marqua une nouvelle époque dans le développement de la Cause en France.» (134)

Cet extrait est important car il nous informe que Thomas Breakwell a eu un rôle non négligeable sur le développement de la foi baha'ie en France et qu’il a eu une influence très bénéfique sur la petite communauté parisienne: «Il était vraiment la personnification des paroles du Maître [...] il parlait avec une simplicité et une éloquence qui gagnaient les coeurs et revivifiaient les âmes.» (135)

Mais Thomas ne fut présent que pendant une durée très limitée. En effet, un an plus tard, le 13 juin 1902, il mourut à l’âge de 30 ans de la tuberculose, au 200 rue Faubourg Saint Denis, comme le stipule son acte de décès.

- Hippolyte Dreyfus (1873- 1928)

Le premier Français à se convertir à la religion baha'ie est Hippolyte Dreyfus (136). Il est né à Paris issu d’une ancienne famille française juive. Sa famille était connue dans les milieux aisés parisiens: elle appréciait particulièrement l’art et organisait des soirées musicales, fréquentées par de nombreux artistes et spectateurs. C’est d’ailleurs dans ce cadre là qu’il rencontra des baha'is. (137) En effet depuis sa jeunesse, Hippolyte Dreyfus «était matérialiste [...] [mais] il sentait qu’il y avait autre chose.» (138) Il devint baha'i pendant l’été 1901 dans un contexte socioreligieux très difficile avec l’affaire Dreyfus (il n’a aucun lien de parenté direct avec le capitaine qui est accusé) et la montée de l’antisémitisme en France. Hippolyte Dreyfus avait fait des études de droit, spécialité dans les droits de succession. Il fut le secrétaire de Maître Thévenet, éminent avocat à la Cour, ancien Garde des Sceaux. Il avait de grandes compétences d’orateur, de linguiste et d’homme de droit.

Dès qu’il fut baha'i, Maître Hippolyte Dreyfus voulut lui aussi se rendre en Terre sainte. Il put s’y rendre, mais individuellement, vers 1902 où il put rencontrer ‘Abdu'l-Baha pour la première fois. A son retour il prit conscience qu’il fallait qu’il apprenne très vite l’arabe et le persan. Il fut le premier baha'i européen à avoir visité l'Iran, en été 1906.

Il put ainsi traduire une partie des oeuvres de Baha'u'llah pour les rendre accessibles aux Français. La première oeuvre qu’il traduisit fut le Livre de la Certitude de Baha'u'llah. Hippolyte Dreyfus eut un rôle primordial dans la diffusion de la religion baha'ie en France. Il fit de nombreuses conférences historiques en particulier au Siège théosophique français, comme nous l’apprend cet article: «M. Dreyfus-Barney, le sympathique publiciste parisien qui nous avait déjà exposé la doctrine du Bab.» (139)

Hippolyte Dreyfus se maria avec Laura Dreyfus Barney en été 1911. A partir de son mariage il prit le nom de «Dreyfus-Barney». Un des autres aspects pour lesquels Hippolyte Dreyfus se distingua et apporta une contribution précieuse au développement de la foi baha'ie en France est qu’il organisa et prépara la venue de ‘Abdu'l-Baha à Paris avec l’aide de sa femme. Le couple s’investit énormément dans l’organisation et la logistique de sa venue dans la capitale parisienne.

Hippolyte Dreyfus était un homme de lettre reconnu dans la société parisienne et il jouissait d’une certaine renommée comme en témoigne cet article du journal Le Matin, paru le 21 décembre 1928, qui fit part au public de son décès: «On apprend avec regret la mort de M. Hippolyte Dreyfus Barney, homme de lettres, survenue le 20 décembre 1928, à Paris. Les obsèques auront lieu strictement en famille. De la part de Mme Dreyfus-Barney, M. et Mme Paul Meyer-May et leurs enfants, Mme Alice Barney, Melle Natalie Barney et de toute la famille.» (140)

- Laura Clifford Barney, épouse Dreyfus (1879-1974)

Laura Barney naquit en 1879 dans une riche famille américaine composée d’érudits et d’artistes. Comme beaucoup d’Américains à cette époque, nous l’avons vu, Laura vint dans les dernières décennies du XIXème siècle parfaire son éducation à Paris (Laura et sa soeur Nathalie furent d’ailleurs pensionnaires à Fontainebleau, aux Ruches.) Le voyage en Europe était presque une obligation pour les jeunes Américaines fortun