Médiathèque baha'ie

Le siècle de lumière

La Maison Universelle de Justice


AVANT - PROPOS

La fin du vingtième siècle offre aux baha'is une perspective unique. Au cours des cent dernières années, notre monde a subi des changements beaucoup plus profonds que ceux de n'importe quelle période précédente de l'histoire, des changements qui sont, pour la plupart, peu compris par la génération présente. Ces mêmes cent dernières années ont vu la cause baha'ie sortir de l'obscurité, démontrant ainsi à une échelle mondiale le pouvoir unificateur conféré par son origine divine.
La convergence de ces deux développements historiques apparut de plus en plus clairement à mesure que le siècle se rapprochait de son terme.
Le siècle de lumière, préparé sous notre direction, réexamine ces deux processus et la relation qui existe entre eux, dans le contexte des enseignements baha'is. Nous le recommandons à l'étude studieuse des amis, certains que les perspectives qu'il ouvre s'avéreront enrichissantes spirituellement et apporteront une aide concrète pour partager avec d'autres les défis apportés par la révélation de Baha'u'llah.

LA MAISON UNIVERSELLE DE JUSTICE,
Naw-Ruz, 158 E.B.



LE SIÈCLE DE LUMIÈRE

LE VINGTIÈME SIÈCLE, le plus turbulent dans l'histoire de l'humanité, est arrivé à son terme. La plupart des peuples du monde sont épouvantés par le chaos moral et social qui l'a marqué de plus en plus profondément, et désirent ardemment laisser derrière eux le souvenir des souffrances que ces décennies ont apportées. En dépit de la fragilité apparente des fondements de la confiance dans le futur et de l'immensité des dangers qui se profilent à l'horizon, l'humanité s'acharne à croire qu'il sera possible, par quelque concours de circonstances fortuit, d'infléchir les conditions de la vie humaine selon les désirs dominants des hommes.

À la lumière des enseignements de Baha'u'llah, ces espoirs sont non seulement illusoires, mais de plus ils ne tiennent aucun compte de la nature et de la signification du tournant décisif pris par notre monde au cours de ces cent années cruciales. L'humanité ne sera pas prête à répondre aux défis qui l'attendent avant de comprendre les implications des évènements de cette période. Le poids de la contribution que nous, baha'is, pouvons apporter à ce processus exige que nous-mêmes saisissions la signification de la transformation historique élaborée par le vingtième siècle. La lumière émise par le Soleil levant de la révélation de Baha'u'llah et l'influence qu'elle exerce sur les affaires humaines nous permettent d'accéder à cette compréhension. C'est de cette possibilité que parlent les pages qui suivent.


I.

COMMENÇONS PAR RECONNAÎTRE l'ampleur de la dégradation que l'espèce humaine s'est elle-même infligée au cours de la période de l'histoire que nous examinons. Le nombre de vies perdues est, à lui seul, incalculable. La désagrégation des institutions fondamentales de l'ordre social, la violation - en fait, l'abandon - des normes de la décence, la trahison de la vie de l'esprit par la soumission à des idéologies aussi sordides que vides, l'invention et le déploiement de monstrueuses armes de destruction massive, la faillite de nations entières et la réduction de multitudes d'êtres humains à une pauvreté sans espoir, la destruction insouciante de l'environnement de la planète sont seulement les éléments les plus évidents d'un catalogue d'horreurs inconnues même aux âges les plus noirs du passé. Le simple fait de les mentionner rappelle les avertissements divins exprimés dans les mots de Baha'u'llah, il y a un siècle : "Ô insouciants, les merveilles de ma miséricorde enveloppent toutes choses créées, tant visibles qu'invisibles, les révélations de ma grâce et de ma munificence pénètrent chaque atome de l'univers, et cependant, douloureuse est la verge avec laquelle je châtie les méchants et terrible la véhémence de mon courroux contre eux (1)."

De peur qu'un observateur de la Cause ne soit tenté de prendre de tels avertissements pour de simples métaphores, Shoghi Effendi, dépeignant certains des évènements historiques, écrivit en 1941 :

"Une tempête balaie en ce moment la face de la terre, elle est sans précédent dans sa violence, imprévisible dans sa trajectoire, catastrophique dans ses effets immédiats, d'une gloire inconcevable dans ses conséquences ultimes. Sa force impérieuse gagne inexorablement en étendue et en vitesse. Sa force purificatrice passe presque inaperçue, mais s'accroît de jour en jour. L'humanité, sous les griffes de ce pouvoir dévastateur, est frappée par les preuves de son implacable colère. Elle ne peut ni percevoir son origine, ni sonder sa signification, ni discerner ses conséquences. Désorientée, agonisante et désarmée, elle regarde cet immense et puissant souffle divin qui envahit les régions de la terre les plus lointaines et les plus saines, qui ébranle ses fondations, dérègle son équilibre, brise ses nations, désorganise les foyers de ses peuples, dévaste ses villes, exile ses rois, détruit ses remparts, déracine ses institutions, affaiblit sa lumière et déchire le coeur de ses habitants (2)."

*

En ce qui concerne la richesse et l'influence, le "monde" de 1900 se réduisait à l'Europe et, accessoirement, aux États-Unis. L'impérialisme occidental continuait à exercer sur les populations des autres pays de la planète ce qu'il estimait être sa "mission de civilisation". Selon un historien, la première décennie du siècle apparaît essentiellement comme une continuation du "long dix-neuvième siècle (3)", une ère dont l'arrogance sans borne est bien illustrée par la célébration en 1897 du jubilé de diamant de la reine Victoria : un défilé avait paradé pendant des heures à travers les rues de Londres, avec une pompe et un étalage impérial du pouvoir militaire qui dépassaient de loin tout ce qu'avaient osé les civilisations passées.

En ce début de siècle, peu de gens, quelle qu'ait été leur sensibilité sociale ou morale, se rendaient compte des catastrophes qui les attendaient, et bien peu, s'il en fut, auraient pu percevoir leur ampleur. Les chefs militaires de la plupart des pays européens s'attendaient à ce qu'une guerre éclate, mais ils regardaient cette perspective avec sérénité, convaincus qu'elle serait courte et qu'ils la gagneraient. Des hommes d'états, des industriels, des savants, des média et des personnalités influentes aussi étonnantes que le tsar de Russie apportaient leur soutien au mouvement de paix international, dans une mesure qui tient presque du miracle. L'accroissement immodéré de l'armement était certes de mauvais augure, mais le réseau laborieusement tissé des alliances, qui souvent empiétaient les unes sur les autres, pouvait donner l'assurance qu'un conflit général serait évité et que les litiges régionaux seraient réglés comme ils l'avaient généralement été au cours du siècle précédent. Cette illusion était renforcée par l'image que donnaient les Têtes couronnées d'Europe. La plupart d'entre elles appartenaient à une seule famille élargie, et plusieurs exerçaient un égal pouvoir de décision. Elles s'adressaient familièrement l'une à l'autre par leurs surnoms, entretenaient une correspondance intime, épousaient les soeurs et les filles les uns des autres, et chaque année, elles passaient ensemble de longues périodes de vacances dans leurs châteaux, leurs pavillons de chasse ou sur leurs yachts. Dans les sociétés occidentales, on s'occupait même de la douloureuse disparité dans la distribution des richesses, de manière énergique sinon systématique : une législation avait été élaborée pour empêcher les pires exactions collectives organisées au cours des décennies précédentes et pour répondre aux besoins essentiels des populations urbaines croissantes.

La grande majorité de la famille humaine vivait en dehors du monde occidental, elle ne retirait que peu de bienfaits et ne partageait guère l'optimisme de sa fratrie européenne et américaine. En dépit de son ancienne civilisation et de son sentiment d'être "l'Empire du milieu", la Chine était devenue l'infortunée victime du pillage effectué par les nations occidentales et par son voisin japonais en pleine modernisation. En Inde où l'économie et la vie politique étaient tombées totalement sous la domination du Pouvoir impérial, au point de faire disparaître les intrigues habituelles pour obtenir des privilèges, les multitudes échappaient à certains des pires abus infligés aux autres pays, mais elles regardaient, impuissantes, s'épuiser les ressources dont elles avaient désespérément besoin. Dans la souffrance du Mexique se profilait déjà trop clairement l'agonie future de l'Amérique latine. Il avait subi l'annexion par son voisin du nord de vastes territoires et ses ressources naturelles avaient attiré l'attention avide d'entreprises étrangères. En Russie, l'Occident regardait comme un fait particulièrement embarrassant - à cause de la proximité de capitales européennes aussi brillantes que Berlin et Vienne - l'oppression médiévale sous laquelle une centaine de millions de serfs soi-disant libérés menaient une vie de misère sombre et désespérée. Le plus tragique de tout était la condition des habitants du continent africain, divisés et montés les uns contre les autres par la création de frontières artificielles, résultat de cyniques marchandages entre les Pouvoirs européens. On estime que, pendant la première décennie du vingtième siècle, plus d'un million de personnes périrent au Congo, affamées, battues, tuées au travail pour le profit de leurs maîtres lointains, un aperçu du destin qui allait engloutir bien plus d'une centaine de millions de leurs compagnons humains, à travers l'Europe et l'Asie, avant que le siècle ne touche à sa fin (4).

Ces masses humaines, dépouillées et dédaignées - mais représentant la majeure partie des habitants de la terre - n'étaient pas considérées comme des protagonistes, mais comme de simples éléments du processus civilisateur tant vanté de ce nouveau siècle. En dépit des avantages conférés à une minorité d'entre eux, les peuples colonisés existaient surtout pour qu'on puisse les modeler - les utiliser, les discipliner, les exploiter, les christianiser, les civiliser, les mobiliser - selon ce que dictaient les plans versatiles des Puissances occidentales. Ces plans éclairés ou égoïstes, appliqués de manière brutale ou douce dans le but de convertir ou d'exploiter, étaient élaborés par des forces matérialistes qui déterminaient à la fois leurs moyens et la plupart de leurs objectifs. Des convictions religieuses et politiques de styles différents dissimulaient pratiquement tout de ces objectifs et de ces moyens au public occidental. Celui-ci pouvait ainsi retirer une satisfaction d'ordre moral des bienfaits que sa nation était supposée octroyer aux moins méritants, pendant qu'il jouissait lui-même des fruits matériels de cette générosité.

Signaler les défaillances d'une grande civilisation ne veut pas dire nier ses réalisations. Alors que
commençait le vingtième siècle, les peuples d'Occident pouvaient s'enorgueillir à juste titre des progrès technologiques, scientifiques et philosophiques engendrés par leurs sociétés. Des dizaines d'années d'expérimentation avaient placé entre leurs mains des moyens matériels que le reste de l'humanité était loin de pouvoir évaluer.
De nombreuses industries avaient vu le jour à travers l'Europe et l'Amérique, consacrées à la métallurgie, à la fabrication de produits chimiques de toutes sortes, au textile, à la construction et à la production d'instruments qui facilitaient la vie sous tous ses aspects. Une succession sans fin de découvertes, d'inventions et d'améliorations avait permis d'accéder à une puissance d'une ampleur inimaginable, en particulier grâce à l'utilisation de combustibles bon marché et de l'électricité, avec, hélas, des conséquences écologiques également inimaginables à l'époque. "L'ère du chemin de fer" était bien avancée et les bateaux à vapeur sillonnaient les voies maritimes. Grâce à la multiplication des communications télégraphiques et téléphoniques, la société occidentale voyait le moment où elle serait libérée des limites imposées à l'humanité depuis l'aube de l'histoire par les distances géographiques.

Des changements au plus profond de la pensée scientifique eurent des implications encore plus considérables. Le dix-neuvième siècle en était resté à la vision newtonienne du monde envisagé comme un vaste système mécanique, mais à la fin du siècle des percées intellectuelles étaient venues défier cette théorie. De nouvelles idées émergeaient qui devaient conduire à la formulation de la mécanique quantique ; et avant peu, l'effet révolutionnaire de la théorie de la relativité allait remettre en question les croyances sur le monde phénoménal que le bon sens avait acceptées pendant des siècles. Ces avancées furent favorisées - et leur influence considérablement amplifiée - par une activité scientifique qui n'était plus le fait de penseurs isolés, mais résultait maintenant d'une démarche méthodique entreprise par une influente communauté scientifique qui bénéficiait d'installations universitaires, de laboratoires et de congrès où échanger ses découvertes au stade expérimental.

La force des sociétés en Occident ne résidait pas seulement dans le progrès scientifique et technique. Alors que débutait le vingtième siècle, la civilisation occidentale récoltait les fruits d'une culture philosophique qui devait rapidement libérer les énergies de ses populations et dont l'influence allait bientôt provoquer un impact révolutionnaire dans le monde entier. Cette philosophie nourrissait le système de gouvernement constitutionnel, elle prônait l'autorité de la loi, le respect des droits de tous les membres de la société, et offrait à tous ceux qu'elle touchait la vision d'une ère imminente de justice sociale. Les revendications de liberté et d'égalité qui gonflaient alors la rhétorique patriotique en Occident étaient loin de nos conditions actuelles, mais les occidentaux pouvaient à juste titre se féliciter des progrès réalisés dans ce sens au dix-neuvième siècle.

D'un point de vue spirituel, la période était en proie à une dualité étrange et paradoxale. Presque tout l'horizon intellectuel était obscurci par des nuages de superstition nés de l'imitation aveugle des temps anciens. Cela allait, pour la plupart des peuples, d'une profonde ignorance du potentiel humain et de l'univers physique à un attachement naïf à des doctrines religieuses qui ne s'appuyaient que peu ou pas sur l'expérience. Dans les classes instruites des pays occidentaux, là où les vents du changement avaient dissipé les brumes, le fléau d'une laïcité agressive avait trop souvent remplacé les principes religieux reçus en héritage ; elle mettait en doute et la nature spirituelle de l'humanité, et l'autorité des valeurs morales elles-mêmes. Partout, la laïcisation des classes supérieures de la société semblait aller de pair avec un obscurantisme religieux largement répandu parmi la population. Dans tous les pays et au niveau le plus profond, parce que l'influence de la religion s'enfonce au coeur de la psyché et revendique pour elle une forme unique d'autorité, les préjugés religieux avaient entretenu, de génération en génération, les feux latents d'une forte animosité qui allait alimenter les horreurs des décennies à venir (5).


II.

C'EST AU DÉBUT DU VINGTIÈME SIÈCLE, dans ce paysage de confiance trompeuse et de profond désespoir, de progrès scientifique et de ténèbres spirituelles, qu'apparaît le personnage rayonnant de 'Abdu'l-Baha. Il aborda ce moment essentiel de l'histoire de l'humanité après une errance de cinquante années faites d'exil, d'emprisonnement et de privation, dont pas un mois ne recela la moindre trace de tranquillité ou de facilité. Il arriva, résolu à proclamer aux esprits ouverts comme aux insouciants, l'établissement sur la terre du règne de la paix universelle et de la justice dont la promesse avait soutenu l'espoir des hommes à travers les siècles. Il déclara que ce règne serait fondé au cours de ce "siècle de lumière" sur l'union des peuples du monde :

"En ce jour... les moyens de communication se sont multipliés et les cinq continents de la terre se sont pratiquement fondus en un seul... De la même manière, les membres de la famille humaine deviennent chaque jour plus interdépendants, qu'ils soient issus du peuple ou dirigeants, habitants des villes ou des villages.... En conséquence, l'unité de l'humanité peut être réalisée en ce jour. En vérité ceci n'est rien d'autre qu'une des merveilles de cet âge prodigieux, de ce siècle glorieux (6)."

Pendant les longues années d'emprisonnement et de bannissement qui suivirent le refus de Baha'u'llah de servir le programme politique des autorités ottomanes, 'Abdu'l-Baha se vit confier la direction des affaires de la Foi ainsi que la responsabilité de représenter son père. Les échanges avec les autorités locales et provinciales, qui recherchaient ses conseils à propos de problèmes auxquels elles étaient confrontées, constituaient un aspect important de son travail.

Des besoins semblables se présentèrent dans le pays natal du Maître (7). Dès 1875, obéissant aux instructions de Baha'u'llah, 'Abdu'l-Baha adressa aux dirigeants et au peuple de Perse un traité intitulé Le secret de la civilisation divine où il exposait les principes spirituels qui modèleraient leur société à l'âge de la maturité de l'humanité. Les premières lignes enjoignaient au peuple iranien de réfléchir sur la leçon enseignée par l'histoire quant à la clé du progrès social :

"Considérez attentivement : tous ces phénomènes si variés, ces concepts, ce savoir, ces procédés techniques et systèmes philosophiques, ces sciences, arts, industries et inventions, tous sont des émanations de l'esprit humain. Tout peuple qui s'est aventuré plus avant dans cette mer sans rivage a surpassé les autres. Le bonheur et l'orgueil d'une nation résident dans son aptitude à briller tel le soleil dans le ciel du savoir. "Ceux qui possèdent le savoir et ceux qui ne l'ont pas seront-ils traités de même ?(8)" (9)

Le secret de la civilisation divine préfigurait les conseils qui jailliraient sous la plume de 'Abdu'l-Baha au cours des décennies à venir. Après le vide terrible laissé par l'ascension de Baha'u'llah, le Maître ranima et encouragea les croyants persans en les inondant d'un flot d'épîtres. Elles leur fournissaient, non seulement la nourriture spirituelle dont ils avaient besoin, mais aussi les directives pour se frayer une voie à travers le tumulte qui ébranlait l'ordre des choses dans leur pays. Ces messages atteignaient même les plus petits villages, ils répondaient aux requêtes et aux questions des innombrables croyants, ils guidaient, encourageaient et redonnaient confiance. Par exemple, dans une missive adressée aux croyants du village de Kishih, le Maître mentionne le nom de presque cent soixante d'entre eux. Il dit de l'ère qui commençait : "Voici le siècle de lumière", expliquant qu'il fallait comprendre cette image comme l'acceptation du principe d'unité avec ses implications :

"Mon propos est que les bien-aimés du Seigneur doivent considérer tout malveillant comme bienveillant… En d'autres mots, ils doivent fréquenter un ennemi comme s'il était un ami, et traiter un oppresseur comme s'il était un compagnon amical. Ils ne devraient pas s'attarder sur les fautes et les manquements de leurs ennemis ni prêter attention à leur inimitié, leur injustice ou leur tyrannie (10)".

Ce petit groupe de croyants persécutés vivaient dans un coin reculé d'un pays où l'on ne ressentait pratiquement pas les effets de ce qui se passait ailleurs sur le plan social et intellectuel. Aussi est-il tout à fait extraordinaire de voir comment, par cette missive, 'Abdu'l-Baha les appela à élever leur regard au-dessus des préoccupations locales et à considérer les implications de l'unité à l'échelle mondiale :

Ils devraient plutôt regarder tout homme à la lumière de l'appel de la Beauté bénie : toute l'espèce humaine est au service du Seigneur de puissance et de gloire car il a placé la création tout entière sous la coupe de sa parole miséricordieuse et nous a enjoint de faire preuve, à l'égard de tous et sans discrimination, d'amour et d'affection, de sagesse et de compassion, de fidélité et d'unité (11.)

Cet appel du Maître ne concerne pas seulement un nouveau degré de compréhension, mais implique la nécessité de l'engagement et de l'action. Dans ce langage pressant et assuré, on peut sentir le pouvoir qui conduisit les croyants persans à de grandes réalisations, au cours des décennies qui suivirent, à la fois dans la promotion de la Cause à travers le monde et dans l'acquisition d'aptitudes participant au progrès de la civilisation :

"Ô vous les bien-aimés du Seigneur ! Dans la plus grande joie et le plus grand bonheur, servez le monde humain, aimez l'espèce humaine. Détournez votre regard des restrictions et libérez-vous des contraintes car … s'en libérer attire les grâces et les bénédictions divines."

"Ne vous relâchez pas un seul instant ; ne vous accordez pas une minute de répit, pas un moment de repos. Surgissez, telles les lames d'une mer puissante, et rugissez, tel le Léviathan de l'océan d'éternité."

"Tant qu'il y aura une trace de vie dans vos veines, vous devez donc vous efforcer de travailler, de chercher à poser des fondations que le passage des ans et des siècles ne peut miner, et de construire un édifice que le cours des époques et des âges ne peut détruire, un édifice qui résistera à l'épreuve du temps afin d'établir et d'assurer la souveraineté des coeurs et des âmes dans les deux mondes." (12)

Dans le futur, bénéficiant d'un libre accès à la documentation originale, des sociologues étudieront minutieusement la transformation réalisée par le Maître en ces premières années, dans un contexte bien plus libre et plus universel qu'il pourrait l'être aujourd'hui. Bien qu'exilé au loin et harcelé sans cesse par la multitude d'ennemis qui l'entouraient, 'Abdu'l-Baha fut capable, jour après jour, mois après mois, non seulement de stimuler l'expansion de la communauté baha'ie persane, mais aussi de donner forme à sa conscience et à sa vie collective. Le résultat en fut l'émergence, évidemment localisée, d'une culture différente de tout ce que l'humanité avait jamais connu. Notre siècle, avec toutes ses crises et ses prétentions grandiloquentes à créer un ordre nouveau, n'a pas d'exemple comparable à cet usage systématique des compétences d'une seule intelligence pour construire une communauté indépendante et accomplie, considérant le monde lui-même comme son ultime sphère de travail.

Une vie nouvelle s'ouvrit pour la communauté baha'ie de Perse, malgré les atrocités intermittentes qu'elle subissait de la part du clergé musulman et de ses partisans, les différents monarques Qajar étant trop indolents pour lui accorder leur protection. Le nombre des croyants se multiplia dans toutes les régions du pays, des personnes de niveau social élevé adhérèrent, y compris plusieurs membres influents du clergé. Et des institutions administratives embryonnaires émergèrent sous la forme de corps consultatifs rudimentaires. L'importance de ce dernier point, à lui seul, est inexprimable. Une communauté représentant tout un éventail de la société avait rompu avec le passé, elle assumait seule la décision de ses affaires collectives par un procédé de consultation, dans un pays habitué à un système patriarcal séculaire qui concentrait tout le pouvoir de décision entre les mains d'un monarque absolu ou de mujtahids chiites.

Dans la société et la culture développées par le Maître, des énergies spirituelles s'exprimaient dans les sujets concrets traités au quotidien. L'importance qu'il donnait à l'éducation dans ses enseignements généra dans la capitale et en province l'élan nécessaire à la création d'écoles baha'ies, dont l'école Tarbiyat pour filles (13) qui acquit un renom national. Des cliniques et autres installations médicales suivirent avec l'aide de baha'is américains et européens. Dès 1925, des communautés dans un certain nombre de villes instaurèrent des classes d'espéranto, se rendant compte que dans les enseignements baha'is, une certaine forme de langage international auxiliaire devait être adoptée. Un réseau de messagerie, traversant tout le pays, fournit à la communauté baha'ie en lutte pour son existence un service postal rudimentaire qui faisait manifestement défaut au reste du pays. Les changements en cours affectaient les actes les plus ordinaires de la vie quotidienne. Par exemple, les baha'is persans obéissant aux lois du Kitab-i-Aqdas abandonnèrent l'usage des bains publics crasseux, propices à la prolifération d'infections et de maladies, et commencèrent à se doucher avec de l'eau claire.

Tous ces progrès, sociaux, organisationnels ou pratiques devaient leur force motrice à la transformation morale qui se produisait chez les croyants, une transformation qui mettait régulièrement les baha'is au premier rang pour l'attribution de postes de confiance, même aux yeux de ceux qui étaient hostiles à la Foi. Que des changements d'une telle portée puissent séparer si rapidement une portion de la population persane de la vaste majorité hostile qui l'entourait, cela démontre de manière évidente les pouvoirs libérés par l'alliance de Baha'u'llah avec ses disciples, et par la direction assumée par 'Abdu'l-Baha selon les pouvoirs dont cette alliance l'avait seul investi.

Pendant toutes ces années, la vie politique de la Perse connut un tumulte pratiquement incessant. En 1906, Muzaffari'd-Din Shah, successeur immédiat de Nasiri'd-Din Shah, fut contraint d'approuver une constitution. Son successeur, Muhammad-'Ali Shah, eut l'imprudence de dissoudre les deux premiers Parlements, en attaquant au canon dans un cas le bâtiment où l'Assemblée était en session. Le mouvement dit "constitutionnel" qui le renversa et qui obligea Ahmad Shah, le dernier des rois Qajar, à convoquer un troisième Parlement, fut lui-même déchiré par des factions rivales et manipulé sans vergogne par le clergé chiite. Les efforts des baha'is pour jouer un rôle constructif dans ce processus de modernisation furent déjoués à maintes reprises par des factions tantôt royalistes, tantôt populaires qui, guidées toutes deux par le préjugé religieux dominant, ne voyaient dans la communauté baha'ie qu'un bouc émissaire commode. Là encore, seule une époque plus mûre politiquement que la nôtre serait capable d'apprécier l'attitude du Maître qui, montrant l'exemple à suivre lors des futurs défis que la communauté baha'ie rencontrera inévitablement, incita la communauté opprimée à faire tout ce qui était possible pour encourager une réforme politique, et à prendre ses distances lorsque ces efforts étaient cyniquement repoussés.

Pour 'Abdu'l-Baha, ses écrits n'étaient pas le seul moyen d'exercer une influence sur une communauté baha'ie qui se développait rapidement dans le berceau de la Foi. Les croyants persans, contrairement aux Occidentaux, ne se distinguaient pas des populations du Proche-Orient par leurs habits ou leur aspect, de sorte que les voyageurs venant du berceau de la Foi ne soulevaient pas la suspicion des autorités ottomanes. En conséquence, un flot régulier de pèlerins persans fournit à 'Abdu'l-Baha un autre moyen puissant pour inspirer les amis, guider leurs activités et les amener à une compréhension encore plus profonde du dessein de Baha'u'llah. Certaines des personnalités les plus importantes de l'histoire baha'ie de la Perse figuraient parmi les voyageurs qui se rendirent à Acre et retournèrent chez eux prêts à donner leur vie si nécessaire pour la réalisation de la vision du Maître. L'inoubliable Varqa et son fils Ruhu'llah furent au nombre de ces privilégiés, ainsi que Haji Mirza Haydar 'Ali, Mirza Abul'l Fadl, Mirza Muhammad-Taqi Afnan et quatre Mains de la cause éminentes, Ibn-i-Abhar, Haji Mulla 'Ali Akbar, Adibu'l-Ulama et Ibn-i-Asdaq. L'esprit qui soutient aujourd'hui les pionniers persans dans le monde entier et qui anime si bien l'organisation de la vie de la communauté baha'ie remonte à ces jours héroïques, transmis directement de génération en génération. Rétrospectivement, il est évident que le double phénomène d'expansion et de consolidation que nous connaissons aujourd'hui trouve son origine dans ces années merveilleuses.

Inspirés par les paroles du Maître et les récits rapportés de Terre sainte, les croyants persans se levèrent pour entreprendre des voyages d'enseignement en Extrême-Orient. Pendant les dernières années du ministère de Baha'u'llah, des communautés s'étaient établies en Inde et en Birmanie, et la Foi portée jusqu'en Chine ; ce travail s'en trouva renforcé. Dans la province russe du Turkestan, une vigoureuse communauté baha'ie s'était également développée. Là, fut édifiée la première Maison d'adoration du monde (14,) ce projet, inspiré par le
Maître et guidé par ses conseils dès sa conception, témoigne des nouveaux pouvoirs libérés dans la Cause.

Une gamme étendue d'activités s'étirait maintenant de la Méditerranée à la mer de Chine, menée par un noyau sûr et toujours plus important de croyants.
Ces activités servirent de support à 'Abdu'l-Baha pour réaliser les opérations prometteuses qui avaient déjà été amorcées à l'Ouest au début du siècle. Ce support se caractérisait surtout par le fait qu'il englobait l'immense diversité des origines ethniques, religieuses et nationales de l'Orient. Devant les audiences occidentales,
'Abdu'l-Baha y puisa à maintes reprises les exemples qu'il utilisait lors de ses déclarations pour illustrer les forces d'intégration libérées par l'avènement de
Baha'u'llah.

La plus grande victoire de ces premières années fut pour le Maître la construction au prix d'immenses efforts d'un mausolée pour le Bab, à l'endroit même désigné par Baha'u'llah sur le Mont Carmel. Les restes du Bab avaient été transportés en Terre sainte en dépit d'énormes risques et difficultés. Shoghi Effendi a expliqué que si par le passé, le sang des martyrs avait été la semence de la foi individuelle, il constituait, en ce jour, la semence des institutions administratives de la Cause (15.) Une telle conception donne une signification particulière à la façon dont le centre administratif de l'ordre mondial de Baha'u'llah allait prendre forme à l'ombre du tombeau du Prophète-martyr de la foi. Shoghi Effendi place la réalisation du Maître dans une perspective historique mondiale :

Car, tout comme dans le monde de l'esprit, la réalité du Bab a été saluée par l'Auteur de la révélation baha'ie comme "le Point autour duquel gravitent les réalités des prophètes et des messagers", de même, dans ce monde visible, ces restes sacrés constituent le coeur de ce qui peut être considéré comme neuf cercles concentriques (16.)
Shoghi Effendi établit ainsi un parallèle entre les deux mondes, tout en y mettant davantage l'accent sur la position centrale que le Fondateur de notre foi accorde à celui "de qui Dieu a fait procéder la connaissance de tout ce qui fut et qui sera", "le Point premier qui a généré toutes choses créées (17)".

Shoghi Effendi exprime d'une manière émouvante ce que signifiait pour 'Abdu'l-Baha lui-même cette mission qu'il avait accomplie à un si grand prix :

"Lorsque tout fut fini et que la dépouille terrestre du Prophète-martyr de Chiraz fut enfin déposée en sécurité au coeur de la sainte montagne de Dieu, pour son éternel repos, 'Abdu'l-Baha, qui avait enlevé son turban, retira
ses chaussures et, rejetant son manteau, s'inclina bien bas sur le sarcophage encore ouvert. Sa chevelure argentée ondoyant autour de sa tête, le visage transfiguré et lumineux, il appuya son front sur le bord du cercueil de bois et, sanglotant avec force, il versa tant de larmes que tous ceux qui étaient présents pleurèrent avec lui. Cette nuit-là, il ne put dormir, tant l'émotion le terrassait (18)".

En 1908, la révolution dite "des jeunes-turcs" avait libéré la plupart des prisonniers politiques de l'empire ottoman, ainsi que 'Abdu'l-Baha. Brusquement, étaient levés les interdits qui l'avaient tenu confiné dans la ville prison d'Acre et ses alentours immédiats. Le Maître se trouva alors en mesure d'entreprendre une oeuvre que Shoghi Effendi devait décrire plus tard comme l'un des trois accomplissements majeurs de son ministère : la proclamation publique de la cause de Dieu dans les métropoles du monde occidental.

*

Les récits des voyages historiques du Maître ont quelquefois tendance à négliger l'importance de la première année passée en Égypte, à cause du caractère spectaculaire des événements qui se produisirent en Amérique du nord et en Europe. 'Abdu'l-Baha arriva en Égypte en septembre 1910 avec l'intention de rejoindre directement l'Europe, mais une maladie le contraignit à résider à Ramleh, un faubourg d'Alexandrie, jusqu'en août de l'année suivante. En fait, ces mois se révélèrent d'une grande richesse et leur effet sur la destinée de la Cause allait être ressenti pendant de longues années, tout particulièrement sur le continent africain. Sans doute, la voie avait-elle été préparée, dans une certaine mesure, par la vive admiration de Shaykh Muhammad 'Abduh pour le Maître qu'il avait rencontré à plusieurs reprises à Beyrouth. Il devint par la suite mufti d'Égypte et une des principales personnalités de l'université Al-Azhar.

C'est à l'occasion de ce séjour en Égypte qu'eut lieu la première proclamation publique du message de la Foi, et cela mérite une attention particulière. L'atmosphère plutôt cosmopolite et libérale qui régnait à l'époque au Caire et à Alexandrie permit des discussions franches et approfondies entre le Maître et des figures importantes du monde intellectuel de l'islam sunnite. Parmi ses interlocuteurs, il y avait des membres du clergé, des parlementaires, des administrateurs et des aristocrates. En outre, des rédacteurs et des journalistes de périodiques influents en langue arabe qui puisaient jusque-là leur information sur la Cause dans des rapports tendancieux émanant de Perse et de Constantinople, avaient maintenant la possibilité de connaître les faits par eux-mêmes. Des publications qui avaient été ouvertement hostiles changèrent de ton. Les éditeurs d'un de ces journaux commencèrent un article sur l'arrivée du Maître en faisant référence à "Son Eminence Mirza 'Abbas Effendi, docte dirigeant des baha´is d'Acre et autorité suprême pour les baha'is du monde entier" et en appréciant à sa juste valeur sa visite à Alexandrie (19). Dans cet article et dans d'autres, un hommage particulier était rendu à la fois à 'Abdu'l-Baha pour sa profonde connaissance de l'islam et aux principes d'unité et de tolérance religieuse qui reposent au coeur de ses enseignements.

L'interlude égyptien s'avéra être une grande bénédiction en dépit de la mauvaise santé du Maître qui en était la cause. Des diplomates et des hauts fonctionnaires occidentaux furent les observateurs directs du succès extraordinaire des échanges entre 'Abdu'l-Baha et les notables, dans une région du Proche-Orient à laquelle on portait un vif intérêt dans les cercles européens. En conséquence, quand le Maître embarqua pour Marseille le 11 août 1911, sa renommée l'avait précédé.


III.

UNE LETTRE ARDRESSÉE par 'Abdu'l-Baha à un croyant américain en 1905 contient une déclaration aussi claire que touchante. 'Abdu'l-Baha y fait référence à sa situation après l'ascension de Baha'u'llah, il parle d'une lettre qu'il avait reçue d'Amérique à "un moment où déferlait un océan d'épreuves et de tribulations..."

"Tel était notre état, lorsque nous parvint une lettre des amis américains. Ils s'étaient engagés - écrivaient-ils - à s'accorder en toutes choses et… à consentir des sacrifices dans le chemin de l'amour de Dieu pour atteindre ainsi la vie éternelle. Au moment précis où il lut cette lettre et le nom des signataires, 'Abdu'l-Baha éprouva une joie si intense qu'aucune plume ne saurait la décrire… (20)"

Il est vital que les baha'is d'aujourd'hui comprennent les circonstances dans lesquelles la Cause s'est étendue à l'Ouest, et ceci pour de nombreuses raisons. Cela nous permet de nous détacher d'une culture de communication banale et importune, devenue si courante dans la société d'aujourd'hui qu'elle passe presque inaperçue. Cela attire notre attention sur la finesse avec laquelle le Maître choisit de présenter à ses auditoires occidentaux les concepts révélés par Baha'u'llah concernant la nature et la société humaines, concepts révolutionnaires dans leurs implications et débordant le champ d'expérience de ses auditeurs. Cela explique la délicatesse avec laquelle il utilisait des métaphores ou se basait sur des exemples historiques, son approche souvent indirecte, l'intimité qu'il savait créer à volonté et la patience apparemment infinie avec laquelle il répondait aux questions dont beaucoup se fondaient sur une vision de la réalité dépassée depuis longtemps.

L'examen impartial du contexte historique dans lequel le Maître prenait la parole en Occident permet aussi à notre génération d'apprécier la grandeur spirituelle de ceux qui répondirent à son appel. Ces âmes entendirent ses appels en dépit et non à cause du monde dans lequel elles vivaient, un monde libéral en avance sur le plan économique, un monde que certainement elles chérissaient et appréciaient et où elles n'avaient d'autre choix que de continuer à vivre au quotidien. Leur réponse provenait d'un niveau profond de la conscience, là où naissait, quelquefois bien faiblement, le besoin désespéré de l'humanité pour un éveil spirituel. Pour rester fermes dans leur engagement, elles durent résister non seulement aux pressions familiales et sociales, mais aussi à la rationalisation facile d'une conception du monde dans laquelle elles avaient été élevées et à laquelle tout, autour d'elles, les exposait avec insistance. Les fondations de la plupart des communautés baha'ies d'aujourd'hui, en Occident comme dans beaucoup d'autres pays, furent édifiées sur le sacrifice de ces croyants de la première heure. Leur fermeté avait un goût d'héroïsme aussi émouvant à sa manière que celui de leurs coreligionnaires persans, affrontant dans le même temps persécution et mort pour la Foi qu'ils avaient embrassée.

Au premier plan des occidentaux qui répondirent à l'appel du Maître, se trouvaient les petits groupes de croyants intrépides salués par Shoghi Effendi du nom de "pèlerins ivres de Dieu". Ils eurent le privilège de rendre visite à 'Abdu'l-Baha dans la ville prison d'Acre, de constater par eux-mêmes le rayonnement de sa personne et d'entendre de ses propres lèvres des mots qui avaient le pouvoir de transformer la vie de l'homme. May Maxwell exprima ainsi l'effet produit sur ces croyants :

"De cette première rencontre... je ne me remémore ni joie ni peine, ni rien que je puisse exprimer. J'ai été transportée brusquement à une trop grande hauteur ; mon âme est entrée en contact avec l'Esprit divin et cette force si pure, si sainte, si puissante, m'a terrassée... (21 )"

Shoghi Effendi explique que leur retour chez eux fut "le signal d'un déferlement d'activités systématiques et soutenues qui... étendirent leurs ramifications sur l'Europe occidentale, les États et les provinces du continent nord américain...."22 Le Maître adressa un flot de lettres à des destinataires de chaque côté de l'Atlantique. Par ces messages qui ouvraient leur pensée aux concepts, aux principes et aux idéaux de la nouvelle révélation de Dieu, il nourrit leurs efforts ainsi que ceux des autres croyants et amena à la Cause un nombre croissant de nouveaux adeptes. On perçoit le pouvoir de cette force créatrice dans les mots qu'utilise le premier croyant américain, Thornton Chase, pour décrire ce qu'il voyait :

"Ses propres écrits (ceux du Maître), se déployant telles de blanches colombes depuis le Centre de sa présence jusqu'aux confins de la terre, sont si nombreux - des centaines se déversaient journellement - qu'un temps de réflexion n'avait pu leur être accordé ou que la démarche mentale de l'érudit n'avait pu leur être appliquée. Ces écrits jaillissaient tels les flots d'une source bouillonnante... (23)"

Ces réflexions éclairent davantage encore la détermination avec laquelle le Maître se leva pour entreprendre une aventure si ambitieuse qu'elle effraya bon nombre de ceux qui se trouvaient dans son entourage immédiat. Sans se soucier de l'inquiétude causée par son âge avancé, sa mauvaise santé et ses problèmes physiques après des dizaines d'années d'emprisonnement, il entreprit une série de voyages qui allaient durer près de trois ans et le conduire finalement jusqu'à la côte pacifique du continent nord américain. En ce début de siècle, les contraintes et les risques des voyages internationaux n'étaient que des obstacles mineurs à la réalisation des objectifs qu'il s'était fixés. Selon Shoghi Effendi :

"Celui qui, selon ses propres termes, était un jeune homme à son entrée en prison et un vieillard lorsqu'il en sortit, qui, de sa vie, n'avait jamais affronté un auditoire public, qui n'avait pas été à l'école, n'avait jamais fréquenté les milieux occidentaux et n'était pas familiarisé avec leurs coutumes et leurs langages, celui-là s'était levé, non seulement pour proclamer du haut des chaires et des tribunes, dans quelques-unes des principales capitales d'Europe et dans les grandes villes de l'Amérique du nord, les vérités particulières contenues dans la religion de son père, mais aussi pour démontrer l'origine divine des prophètes venus avant lui et pour dévoiler la nature du lien qui les rattachait à cette religion (24)"

*

Pour le premier acte de cette tragédie, on n'aurait pu rêver de scène plus brillante que Londres, capitale de l'empire le plus vaste et le plus cosmopolite que le monde ait jamais connu. Pour ces petits groupes de croyants qui avaient pris toutes leurs dispositions et attendaient avec impatience de voir son visage, le voyage fut un triomphe dépassant de loin leurs espoirs les plus fous. Notables, savants, écrivains, éditeurs, industriels, chefs de mouvements réformistes, membres de l'aristocratie britannique et membres influents du clergé de différentes confessions, tous le recherchèrent ardemment, ils l'invitèrent à leurs tribunes, dans leurs classes et leurs maisons, à parler en chaire, et montrèrent qu'ils appréciaient les idées qu'il exposait. Le dimanche 10 septembre 1911, le Maître parla pour la première fois en public du haut de la chaire du Temple de la Cité. Ses mots évoquèrent pour ses auditeurs la vision d'une ère nouvelle dans l'évolution de la civilisation :

"Ceci est un nouveau cycle du pouvoir humain. Tous les horizons du monde sont lumineux et en vérité le monde deviendra pareil à un jardin et à un paradis... Vous êtes délivrés des anciennes superstitions qui ont maintenu les hommes dans l'ignorance, détruisant les fondations de la véritable humanité."

"Le don de Dieu en cet âge illuminé est la connaissance de l'unicité de l'humanité et de l'unicité fondamentale de la religion. La guerre cessera entre les nations, et par la volonté de Dieu, la plus grande paix viendra ; le monde sera perçu comme un nouveau monde et tous les hommes vivront comme des frères." (25)

Après un séjour supplémentaire de deux mois à Paris et un hiver à Alexandrie pour retrouver ses forces, 'Abdu'l-Baha reprit la mer le 25 mars 1912 à destination de la ville de New York où il arriva le 11 avril de la même année. Ne serait-ce que sur un simple plan physique, ce programme composé de centaines de conférences publiques, discours et causeries privées dans plus de quarante villes d'Amérique du nord et dix-neuf autres en Europe - dont certaines visitées plusieurs fois - constitue une prouesse probablement sans équivalent dans l'histoire moderne. Sur les deux continents, et particulièrement en Amérique du nord, 'Abdu'l-Baha reçut un accueil très favorable de la part d'auditoires brillants, passionnés par des sujets comme la paix, les droits des femmes, l'égalité raciale, la réforme sociale et le développement de la moralité. Presque quotidiennement, ses causeries et ses interviews furent largement couvertes par des journaux à grande diffusion. Lui-même écrivit plus tard qu'il avait ... "vu toutes les portes s'ouvrir ... et le merveilleux pouvoir du Royaume de Dieu éliminer tout obstacle et entrave" (26)

La sincérité avec laquelle il fut reçu autorisa 'Abdu'l-Baha à proclamer sans ambiguïté les principes sociaux de la nouvelle révélation. Shoghi Effendi résume ainsi les vérités exposées :

"Voici les éléments essentiels du système divin qu'il fit connaître aux grands penseurs ainsi qu'au public en général, au cours de ces missions : la recherche indépendante de la vérité, délivrée des entraves de la superstition ou de la tradition, l'unité du genre humain, principe crucial et doctrine fondamentale de la foi, l'unité qui existe à la base de toutes les religions, la condamnation de toutes les formes de préjugés, qu'ils soient religieux, raciaux, sociaux ou nationaux, l'harmonie qui doit régner entre la religion et la science, l'égalité entre l'homme et la femme qui sont les deux ailes permettant à l'humanité de prendre son essor, l'instauration de l'éducation obligatoire, l'adoption d'une langue auxiliaire universelle, l'abolition de l'extrême richesse et de l'extrême pauvreté, la création d'un tribunal mondial chargé de régler les différends entre les nations, l'élévation du travail au rang d'adoration lorsqu'il est exécuté dans un esprit de service, celle de la justice en principe souverain dans la société humaine, et celle de la religion comme rempart protecteur pour tous les peuples, enfin l'établissement d'une paix permanente et universelle, but suprême de l'humanité (27)"

Au coeur de son message, le Maître annonçait qu'était arrivé le jour promis depuis longtemps, le jour de l'unification de l'humanité et de l'établissement du royaume de Dieu sur la terre. Ce royaume que dévoile 'Abdu'l-Baha dans ses lettres et causeries ne doit absolument rien aux conceptions du monde de l'au-delà courantes dans les enseignements de la religion traditionnelle. En fait, le Maître proclamait que l'humanité atteindrait bientôt sa maturité et il affirmait l'émergence d'une civilisation mondiale. Dans cette civilisation, le développement de la gamme complète des potentialités humaines serait le fruit de l'interaction entre les valeurs spirituelles universelles et des progrès matériels dont on n'avait même pas encore osé rêver.

Il disait que les moyens permettant d'accomplir ce dessein existaient déjà. Ce qu'il fallait c'était la volonté pour agir et la foi pour persévérer :

"Nous savons tous que la paix internationale est bonne, qu'elle est source de vie, mais que la volonté et l'action sont nécessaires. Ce siècle étant le siècle de lumière, il garantit l'aptitude à réaliser la paix. Il est certain que
ces idées se répandront largement parmi les hommes et seront traduites en actes (28)."

Les principes de la nouvelle révélation furent exposés sans concession dans les rencontres tant privées que publiques tout en étant expliqués avec une courtoisie et une signification sans faille. Les actions du Maître étaient toujours aussi éloquentes que ses paroles. Aux États-Unis par exemple, rien n'aurait pu communiquer plus clairement la croyance des baha'is dans l'unicité de la religion que la facilité avec laquelle 'Abdu'l-Baha incluait des références au prophète Muhammad dans ses discours à des audiences chrétiennes, et l'énergie qu'il dépensait à défendre l'origine divine du christianisme et de l'islam face à la congrégation du Temple Emanu-El à San Francisco. Sa capacité à faire naître chez des femmes de tous âges l'assurance qu'elles possédaient des aptitudes spirituelles et intellectuelles absolument égales à celles des hommes, sa démonstration sans provocation du sens des paroles de Baha'u'llah sur l'unité du genre humain lorsqu'il accueillait à sa propre table et à celle de ses illustres hôtesses des invités noirs et des invités blancs, et l'accent qu'il mettait sur l'importance primordiale de l'unité dans les actions des baha'is, tous ces témoignages sur l'interaction des aspects spirituels et pratiques de la vie ouvrirent aux croyants les fenêtres de tout un nouveau monde de perspectives. Ces défis étaient énoncés avec un grand esprit d'amour inconditionnel qui parvint à vaincre les peurs et les incertitudes de ceux à qui le Maître s'adressait.

Le temps et l'énergie que consacrait le Maître à approfondir chez les croyants leur compréhension des vérités spirituelles de la révélation de Baha'u'llah étaient plus importants que l'effort déployé pour proclamer la Cause, ville après ville, du point du jour jusque tard dans la soirée ; les heures qui n'étaient pas consacrées à l'aspect public de sa mission étaient utilisées pour répondre aux questions des amis, aller à la rencontre de leurs besoins et leur insuffler un esprit de confiance dans leur contribution individuelle à la promotion de la cause qu'ils avaient embrassée. Lors de sa visite à Chicago, 'Abdu'l-Baha posa de ses propres mains la pierre angulaire de la première Maison d'adoration occidentale. Ce projet s'inspirait de celui déjà lancé à 'Ishqabad et que 'Abdu'l-Baha encourageait également depuis le moment de sa conception.

"Le Mashriqu'l-Adhkar est une institution des plus vitale dans le monde qui possède de nombreuses branches annexes. Tout en étant une Maison d'adoration, il est également associé à un hôpital, un dispensaire, un relais accueillant les voyageurs, une école pour orphelins et un centre universitaire de perfectionnement... Je souhaite que ce Mashriqu'l-Adhkar soit établi en Amérique et que soient mis en place progressivement l'hôpital, l'école, l'université, le dispensaire et le relais, et qu'ils fonctionnent avec méthode et efficacité (29)."

Seuls les historiens du futur pourront juger adéquatement de la puissance créatrice de ces voyages en Occident, de la même manière qu'ils jugeront le processus qui se déroulait simultanément en Perse. Ainsi qu'en témoignent lettres et mémoires, les rencontres, même brèves, avec le Maître allaient soutenir d'innombrables baha'is occidentaux, tout au long des années d'effort et de sacrifice qui suivirent, alors qu'ils luttaient pour développer et consolider la Foi. Sans cette intervention du Centre de l'alliance lui-même, il est difficile d'imaginer que ces petits groupes de croyants aient pu saisir si rapidement ce que la Cause attendait d'eux et entreprendre les tâches écrasantes alors en jeu. Ils manquaient en effet cruellement de cet héritage spirituel que leurs coreligionnaires persans tiraient de la longue implication de leurs parents et grands-parents dans les événements héroïques des babis et dans l'histoire baha'ie des premiers temps.

'Abdu'l-Baha demandait à ses auditeurs de devenir les agents aimants et confiants d'un important processus civilisateur dont le pivot était la reconnaissance de l'unité du genre humain. Il garantit qu'en entamant leur mission ils trouveraient, libérées à la fois en eux-mêmes et dans les autres, les capacités tout à fait nouvelles dont Dieu a doté les hommes en ce jour.

"Soyez l'âme même du monde, l'esprit de vie dans le corps des enfants des hommes. En cet âge merveilleux, en ce temps où l'ancienne Beauté, le plus grand Nom, porteur d'innombrables bénédictions, s'est élevé au-dessus de l'horizon terrestre, la parole de Dieu a infusé dans l'essence même de l'humanité un pouvoir si impressionnant qu'il a par sa puissance triomphante, rassemblé les peuples au sein d'un vaste océan d'unité, neutralisant les effets des caractéristiques naturelles des hommes (30)."

Plus que tout autre chose, l'unité qu'ils établirent entre eux témoigne remarquablement de la réponse des croyants à cet appel, une unité qui n'empêchait nullement des méthodes individuelles originales pour exprimer les vérités de la Foi. La relation entre l'individu et la communauté a toujours été une des plus grandes gageures de l'évolution de la société. La lecture, même superficielle, des récits de la vie des premiers baha'is occidentaux suffit pour se rendre compte de la forte individualité qui caractérisait beaucoup d'entre eux, surtout les plus actifs et les plus créatifs. C'était souvent après une étude approfondie de divers mouvements spirituels et sociaux de l'époque qu'ils trouvaient la Foi, et cette grande compréhension des soucis et des intérêts de leurs contemporains a certainement contribué à faire d'eux des enseignants de la Foi aussi efficaces. Il est clair cependant que leur grande variété d'expressions et de compréhensions ne les a pas empêché, ni eux ni leurs coreligionnaires, de participer à l'édification d'une unité collective qui était le principal attrait de la Cause. Comme le disent clairement les mémoires et les récits historiques de la période, le secret de cet équilibre entre l'individu et la communauté était le lien spirituel reliant tous les croyants aux paroles et à l'exemple du Maître. Dans le sens fort du terme 'Abdu'l-Baha était, pour eux tous, la cause baha'ie.

Seul un petit nombre de ceux qui avaient accepté la Foi - et un nombre infiniment plus petit encore dans les auditoires qui affluaient pour écouter ses paroles - a retiré de ces occasions inestimables, d'avantage qu'une faible compréhension des implications du message de 'Abdul'l-Baha. C'est un fait que toute étude objective de sa mission en Occident doit prendre en compte. Mesurant ces limites chez ses auditeurs, 'Abdul'l-Baha n'hésita pas, dans ses relations avec les croyants occidentaux, à engager des actions qui les appelaient à un niveau de conscience bien au-delà du simple libéralisme social ou de la tolérance. Par exemple, il encouragea, de manière spectaculaire et néanmoins modérée, le mariage de Louis Gregory et de Louise Mathews - l'un noir, l'autre blanche. Cette initiative servit de modèle à la communauté baha'ie américaine et lui donna le sens véritable de l'intégration raciale, même si ses membres se sont montrés timides et lents à répondre aux implications essentielles de ce défi.

Sans avoir une compréhension profonde des objectifs du Maître, ceux qui avaient accepté son message mirent en pratique les principes qu'il avait enseignés, quoi qu'il leur en coûtât. Les principes concernant le progrès de la civilisation avaient fait une très forte impression, en particulier l'engagement à la cause de la paix mondiale, l'abolition des extrêmes de richesse et de pauvreté qui sapaient l'unité de la société, la victoire sur les préjugés de nationalité, de race, etc., le soutien d'une éducation égale pour les garçons et les filles, et la nécessité de secouer les chaînes des dogmes anciens qui interdisaient la recherche de la vérité. Combien d'auditeurs du Maître, s'il en fut, ont saisi - auraient peut-être pu saisir - que seul un changement révolutionnaire dans la structure même de la société et la soumission délibérée de la nature humaine à la loi divine peuvent, en dernière analyse, produire les changements de comportement nécessaires.

*

Peu après son arrivée en Amérique du nord, 'Abdul'l-Baha donna la clé de cette vision de la transformation future de la vie individuelle et sociale de l'humanité lorsqu'il proclama l'alliance de Baha'u'llah et le rôle primordial que lui-même avait été appelé à y jouer. Selon les propres mots du Maître :

"L'ordonnance et la nomination du Centre de l'alliance sont la principale caractéristique de la révélation de Baha'u'llah, une spécificité qui n'existe chez aucun des prophètes du passé. Par cette nomination et cette disposition, il a protégé la religion de Dieu des divisions et des schismes, rendant impossible pour quiconque de créer une nouvelle secte ou une nouvelle école de croyance (31)."

'Abdu'l-Baha choisit la ville de New York et la désigna comme "la ville de l'Alliance", pour y dévoiler aux croyants occidentaux le nom de celui à qui le Fondateur de leur foi avait transmis l'autorité pour l'interprétation définitive de sa révélation. En vue de cette annonce historique, le Maître demanda à une croyante éminente, Lua Getsinger, de préparer le groupe de baha'is qui s'étaient rassemblés dans la maison où il résidait temporairement. Il vint au-devant d'eux et parla en termes généraux de quelques-unes des implications de l'Alliance. Juliet Thompson, qui s'était trouvée avec un des interprètes persans dans la chambre du haut au moment où cette tâche avait été confiée à son amie, a laissé un récit de ces évènements. Elle cite 'Abdu'l-Baha :

"… Je suis l'Alliance, nommé par Baha'u'llah. Et personne ne peut récuser sa parole. C'est le testament de Baha'u'llah. Vous le trouverez dans le Livre saint, l'Aqdas. Allez proclamer : "l'alliance de Dieu est parmi vous" (32)."

L'alliance conçue par Baha'u'llah pour être l'instrument qui devait, selon les mots de Shoghi Effendi, "perpétuer l'influence de la Foi, assurer son intégrité, la préserver des schismes et stimuler son expansion mondiale (33)", cette alliance avait été violée par des membres de la propre famille de Baha'u'llah, presque immédiatement après son ascension. Lorsque ces individus constatèrent que l'autorité dont était investi le Maître dans le Kitab-i-'Ahd, dans la Tablette de la Branche et divers documents connexes, frustrait leurs espoirs secrets de tourner la Cause à leur avantage, ils entreprirent une campagne obstinée pour saper sa position, d'abord en Terre sainte puis en Iran où le gros de la communauté baha'ie était concentré. Quand ces manigances échouèrent, ils tâchèrent alors d'utiliser les craintes du gouvernement ottoman et l'avarice de ses représentants en Palestine. Cet espoir s'effondra également quand "la révolution des jeunes-turcs" renversa le régime de Constantinople. Quelque trente et un de ses notables furent pendus dont certains étaient impliqués dans les plans des briseurs d'alliance.

En Occident, pendant les premières années du ministère du Maître, des représentants qu'il avait envoyés avaient déjà contrecarré avec succès les machinations d'Ibrahim Khayru'llah, qui, ironie du sort, avait amené nombre de croyants américains à la Cause. Il avait voulu s'assurer une position de pouvoir en s'associant à des briseurs d'alliance de la sainte famille. Tout cela avaient sans aucun doute préparé les croyants à la proclamation solennelle faite par le Maître de son rang et à la fermeté avec laquelle il leur enjoignit d'éviter tout contact avec de tels agents de division : " Certaines âmes faibles, capricieuses, méchantes et ignorantes… se sont efforcées de détruire l'Alliance et le Testament divins, de troubler l'eau claire afin de pouvoir y pécher (34)". Alors que les nouvelles communautés luttaient pour vaincre les différences d'opinions et résister à l'éternelle tentation humaine de l'esprit de discorde, ce n'est que progressivement que les implications de cette grande loi d'organisation de la nouvelle "dispensation" allaient émerger.

Dans ses discours publics et ses discussions privées, le Maître déployait la vision d'un monde d'unité et de paix que la révélation de Dieu pour aujourd'hui ferait naître, et mettait aussi vigoureusement en garde contre des dangers qui se profilaient déjà à l'horizon, pour la Foi et pour le monde. Selon les termes de Shoghi Effendi, 'Abdu'l-Baha prévoyait pour tous deux un "hiver d'une sévérité sans précédent".

En ce qui concerne la cause de Dieu, cet hiver-là devait entraîner de déchirantes trahisons de l'Alliance. En Amérique du nord, l'inconstance d'un petit nombre d'individus, frustrés dans leur aspiration au pouvoir, restait une source constante de difficulté pour la communauté, sapant la foi de certains et causant pour d'autres l'abandon de toute participation. En Perse également, la foi des amis était mise à l'épreuve de façon répétée par les intrigues d'individus ambitieux qui tout à coup pensaient voir des possibilités de se mettre en avant dans les succès des réalisations du Maître en Occident. Dans les deux cas, les conséquences de ces défections furent finalement d'affermir la dévotion des croyants fidèles.

C'est en termes inquiétants que 'Abdu'l-Baha annonçait la catastrophe qu'il voyait approcher pour l'humanité en général. Il ne laissa aucun doute à ses auditeurs quant à l'importance du danger, et mit l'accent sur l'urgence des efforts de réconciliation qui pourraient alléger dans une certaine mesure la souffrance des peuples du monde. Dans l'un des plus importants journaux de Montréal, qui couvrait en détail le voyage, on pouvait lire :

"Toute l'Europe est un camp armé. Ces préparations belliqueuses aboutiront nécessairement à une grande guerre. Les armements eux-mêmes sont source de guerre. Ce grand arsenal doit exploser. Il n'y a rien de prophétique en cela, dit 'Abdu'l-Baha, c'est basé sur la simple observation (35)."

Le 5 décembre 1912, celui qui avait été acclamé dans toute l'Amérique du nord comme "l'apôtre de la Paix" prit la mer à New-York pour Liverpool. Après des séjours relativement brefs à Londres et dans d'autres villes britanniques, il se rendit dans différentes cités sur le continent, consacrant de nouveau plusieurs semaines à Paris. Là, le Maître pouvait disposer des services d'Hippolyte Dreyfus dont la connaissance de l'arabe et du persan écrits répondait à ses besoins. Paris, capitale culturelle reconnue de l'Europe continentale, était le lieu de convergence pour les visiteurs en provenance de plusieurs parties du monde, y compris de l'Orient. Pendant ses deux longues visites dans la capitale, les causeries qu'il anima faisaient souvent référence aux grands sujets sociaux discutés ailleurs, et il semble qu'elles se distinguaient surtout par une spiritualité intime qui a dû toucher profondément le coeur de ceux qui eurent le privilège de le rencontrer :

"Portez vos regards au-delà de l'époque actuelle et regardez l'avenir avec les yeux de la foi. Aujourd'hui la semence est en terre, le grain tombe sur le sol ; et voyez, le jour viendra où il donnera un arbre resplendissant aux branches chargées de fruits. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, car ce jour se lève, tachez d'en apprécier la puissance car, véritablement, c'est un jour merveilleux (36)."

Le matin du 13 juin 1913, 'Abdu'l-Baha embarquait à Marseille sur le S.S. Himalaya qui devait arriver à Port Saïd, en Égypte, quatre jours plus tard. "Ses voyages historiques", comme les appela Shoghi Effendi, s'achevèrent avec son retour à Haïfa le 5 décembre 1913.

*

Deux ans, presque jour pour jour, après la déclaration de 'Abdu'l-Baha à l'éditeur du Montréal Daily Star, ce monde qui avait joui d'un sentiment d'assurance si enivrant et dont les fondations avaient paru inébranlables s'effondra brusquement. Selon l'opinion populaire, la catastrophe est associée au meurtre, à Sarajevo, de l'héritier du trône de l'empire austro-hongrois. Il est certain que le cortège de bévues, de menaces imprudentes et d'appels irresponsables à "l'honneur" qui menèrent directement à la première guerre mondiale fut déclenché par cet événement relativement mineur. En réalité, comme le Maître l'avait fait remarquer, certains signes avant-coureurs de cette toute première décennie du siècle aurait dû alerter les dirigeants européens de la fragilité de l'ordre existant.

Dans les années 1904-1905, les empires japonais et russe étaient entrés en guerre avec une violence telle qu'elle mena à la destruction de la presque totalité des forces navales de ce dernier et à la reddition de territoires vitaux pour ses intérêts, une humiliation qui devait avoir des répercussions internes et internationales de longue durée. À deux reprises, au cours de ces premières années du siècle, une guerre entre la France et l'Allemagne, à cause de projets impérialistes en Afrique du nord, fut évitée de justesse grâce à l'intervention intéressée d'autres Puissances. En 1911, les ambitions italiennes provoquèrent également une menace dangereuse pour la paix mondiale, avec l'annexion de la Libye actuelle qui dépendait alors de l'empire ottoman. L'engagement de l'Allemagne dans un programme intensif de constructions navales destiné à éliminer la suprématie britannique acceptée jusque-là, accentua l'instabilité du monde, ce que le Maître avait également signalé.

Les peuples soumis par les Romanov, les Habsbourg et l'Empire ottoman créaient des tensions qui exacerbaient ces conflits. Les peuples baltes, polonais, tchèques, serbes, grecs, albanais, bulgares, roumains, kurdes, arabes, arméniens, et beaucoup d'autres attendaient avec impatience le jour de leur libération, en espérant le tournant des événements qui briserait l'étreinte des systèmes vétustes qui les étouffaient. Toutes sortes de conspirations, de groupes de résistance et d'organisations séparatistes exploitaient inlassablement ce réseau de fissures dans l'ordre existant. Inspirées par des idéologies allant de l'anarchie presque incohérente d'un côté au racisme exacerbé et aux obsessions nationalistes de l'autre, ces forces clandestines partageaient une conviction naïve : si on pouvait abattre, d'une façon ou d'une autre, cette partie spécifique de l'ordre dominant qui était devenue leur cible, alors, la noblesse inhérente à l'autre partie de l'humanité qui encourageait leurs buts, ou la noblesse présumée de l'humanité en général, assurerait d'elle-même une nouvelle ère de liberté et de justice.

Seul, parmi ces prétendus agents de changements radicaux, un mouvement aux fondations solides avançait, méthodiquement et avec des desseins clairs et impitoyables, vers son objectif de révolution mondiale. Puisant dans les écrits de Karl Marx, idéologue du XIXe siècle, son élan intellectuel et sa confiance inébranlable en une victoire finale, le parti communiste avait réussi à établir des groupes de partisans dévoués dans toute l'Europe et divers autres pays. Le mouvement communiste soutenait que le génie de son maître avait incontestablement démontré la nature avant tout matérielle des forces qui avaient éveillé la conscience humaine et permit l'organisation sociale. Aussi rejeta-t-il la validité de la religion et des règles de la morale bourgeoise. À ses yeux, croire en Dieu était une faiblesse névrotique des hommes, une faiblesse qui avait simplement permis aux classes dirigeantes successives de faire de la superstition un instrument pour asservir les masses.

Pour les dirigeants du monde, qui marchaient aveuglément vers la conflagration universelle que l'orgueil et la folie avaient amorcée, les grands progrès accomplis par la science et la technologie représentaient surtout un moyen d'obtenir un avantage militaire sur leurs rivaux. Les adversaires européens de ces nations n'étaient pas néanmoins les populations coloniales misérables et en grande partie illettrées qu'ils avaient pu soumettre. La fausse confiance que les armes inspiraient menait inexorablement à une course pour équiper les armées de terre et de mer avec les armements les plus modernes, sur la plus grande échelle possible. Des mitraillettes, canons longue portée, cuirassés lourds, sous-marins, mines terrestres, gaz toxiques et la possibilité d'équiper des avions pour lancer des bombes devinrent les éléments de ce qu'un journaliste a nommé la "technologie de la mort (37) ". 'Abdu'l-Baha avait averti que tous ces instruments de destruction seraient déployés et perfectionnés au cours du conflit à venir.

La science et la technologie exerçaient aussi d'autres pressions plus subtiles sur l'ordre établi. Une production industrielle à grande échelle, alimentée par la course aux armements, avait accéléré le mouvement des populations vers les centres urbains. À la fin du siècle précédent, ce phénomène avait déjà commencé à saper le fondement des règles et des modèles hérités. Il exposait un nombre croissant de personnes à de nouvelles idées de changement social et il excitait l'appétit des masses pour des bienfaits matériels qui n'étaient autrefois accessibles qu'à l'élite de la société. Même sous des systèmes de gouvernements relativement arbitraires, la population commençait à percevoir combien l'efficacité de l'autorité civile dépendait de son habilité à gagner un large soutien populaire. Cette évolution sociale allait avoir des conséquences imprévues et d'une grande portée. Alors que la guerre allait s'éterniser et que la croyance irréfléchie dans sa candeur était mise en doute, des millions d'hommes, appelés sous les drapeaux des deux côtés, allaient commencer à s'apercevoir que leurs souffrances n'avaient en elles-mêmes aucun sens et ne généraient aucun bien-être, ni pour eux-mêmes, ni pour leurs familles.

Au-delà de la portée de ces changements technologiques et économiques, le progrès scientifique semblait encourager des affirmations simplistes à propos de la nature humaine dont le sens était à peine perçu et que Baha'u'llah appela "la noire poussière de la science acquise (38)". Ces opinions superficielles circulaient parmi un public chaque jour plus nombreux. L'autorité des doctrines religieuses reconnues ainsi que celle des règles morales les plus répandues était minée par une presse populaire à sensation, par des débats enflammés entre scientifiques et érudits d'une part, théologiens et membres influents du clergé d'autre part, et dans un même temps, par le développement rapide de l'éducation des masses.

La combinaison des forces sismiques de ce nouveau siècle rendit extrêmement instable la situation qu'affrontait le monde occidental en 1914. Aussi, lorsqu'éclata la grande conflagration, le cauchemar dépassa de loin les pires craintes des esprits réfléchis. Il ne servirait à rien de réexaminer ici le cataclysme de la première guerre mondiale, déjà longuement analysé. Les statistiques dépassent l'entendement de l'esprit humain. On estime à environ soixante millions le nombre d'hommes jetés dans l'enfer le plus horrible que l'histoire ait jamais connu, huit millions d'entre eux ayant péri au cours de la guerre et 10 millions, ou plus encore, handicapés à vie par des mutilations,
des poumons gazés, ou encore effroyablement défigurés (39). Des historiens ont avancé que la dépense totale peut avoir atteint trente milliards de dollars, et qu'une partie substantielle de la richesse totale de l'Europe a été balayée.

Même des pertes aussi massives ne suffisent pas à donner la plus petite idée de l'étendue du désastre. Entre autres considérations, la conscience qu'il avait des dommages moraux à venir empêcha longtemps le président Woodrow Wilson de proposer au Congrès des États-Unis un débat sur la déclaration de guerre, pratiquement inévitable à ce moment-là. La particularité, et non la moindre, de cet homme d'état extraordinaire, dont 'Abdu'l-Baha et Shoghi Effendi ont tous deux loué la perspicacité, était d'avoir compris que la sauvagerie humaine serait le pire héritage de la tragédie qui engloutissait alors l'Europe, un héritage irréversible (40).

Une réflexion sur l'ampleur des souffrances subies par l'humanité durant les quatre années de guerre - et le recul qui en résulta dans le long et pénible processus de l'évolution de la nature humaine - donne une force tragique aux paroles que le Maître avait adressées, deux ou trois années auparavant, à des auditeurs de villes européennes telles que Londres, Paris, Vienne, Budapest et Stuttgart, ainsi qu'en Amérique du nord. Voici ce qu'il dit un soir, au domicile de M. et Mme Maxwell Sutherland à Montréal :

"Aujourd'hui, le monde des hommes marche dans les ténèbres parce qu'il n'est plus en contact avec le monde de Dieu. C'est la raison pour laquelle on ne peut voir les signes de Dieu dans le coeur humain. Le pouvoir de l'Esprit Saint n'a aucune influence. Quand dans le monde de l'humanité se manifeste une lumière divine et spirituelle, quand apparaissent des directives et des enseignements divins, suit alors l'illumination, se réalise un esprit nouveau, descend une puissance nouvelle, et une nouvelle vie est donnée. On peut comparer cela au passage du règne animal au règne humain… Je vais prier, et vous devez prier aussi pour que ces bienfaits célestes se réalisent, pour que la rivalité et la haine soient bannies, que la guerre et les effusions de sang disparaissent, que les coeurs communient pleinement et que tous les peuples boivent à la même fontaine (41)."

Comme l'ont fait remarquer 'Abdu'l-Baha et Shoghi Effendi, le traité de paix vindicatif imposé par les Puissances alliées à leurs ennemis vaincus, réussit seulement à semer les graines d'un autre conflit plus terrible encore. Les réparations ruineuses exigées des vaincus et l'injustice commise en leur imposant de reconnaître leur culpabilité dans une guerre dont toutes les parties étaient responsables, à un degré ou un autre, figuraient parmi les facteurs qui allaient préparer certains peuples démoralisés d'Europe à accepter d'un régime totalitaire des promesses d'assistance, ce qu'ils n'auraient peut-être pas envisagé autrement.

En dépit de la sévérité des réparations demandées aux vaincus, les supposés vainqueurs prirent conscience, avec consternation et par une ironie du sort, du fait que leur triomphe et la demande de reddition sans condition qui l'avait amené, étaient d'un prix écrasant. Des dettes de guerre stupéfiantes mirent fin pour toujours à la domination économique que les nations européennes avaient acquise en trois siècles d'exploitation impérialiste du reste de la planète. On peut considérer comme une perte irremplaçable la mort de millions de jeunes hommes dont on aurait eu tellement besoin pour relever les défis des prochaines décennies. Et l'Europe elle-même - qui, seulement quatre petites années auparavant, représentait visiblement le sommet de la civilisation et de l'influence dans le monde - perdit d'un coup cette prééminence ; pendant les décades qui suivirent, elle commença l'inexorable descente vers le statut d'auxiliaire du nouveau centre de pouvoir qui naissait en Amérique du nord.

Il sembla d'abord que la vision du futur qu'avait eue Woodrow Wilson allait se réaliser. Cela fut le cas en partie, lorsque les peuples européens assujettis devinrent maîtres de leurs propres destinées et qu'une série de nouveaux États-nations émergèrent, sortis des ruines des empires qui les avaient précédés. De plus, les "quatorze points" du président dotèrent pour un temps très court ses déclarations publiques d'une grande autorité morale dans l'esprit de millions d'européens, si bien que même ses pairs les plus récalcitrants parmi les chefs d'état alliés, ne purent complètement ignorer ses désirs. En dépit de mois de querelles à propos de colonies, de frontières et de clauses dans le texte de l'accord de paix, le traité de Versailles n'était en fin de compte qu'une forme édulcorée du projet de la Société des nations. On espérait que c que cette institution pourrait régler les différends à venir entre les nations et harmoniser les affaires internationales.

Le commentaire de Shoghi Effendi sur la signification de cette initiative historique nécessite la réflexion de tout baha'i qui cherche à comprendre les évènements de ce siècle tumultueux. Il expose deux faits étroitement reliés entre eux, qui sont associés aux prémices de la paix mondiale, en mettant l'accent sur le fait qu'ils sont "destinés à culminer, quand les temps seront révolus, en un seul glorieux couronnement final (42)". Le premier est décrit par le Gardien comme étant associé à la mission de la communauté baha'ie sur le continent nord-américain ; le second, au destin des États-Unis en tant que nation. Parlant de ce dernier phénomène qui date de la déclaration de la première guerre mondiale, Shoghi Effendi écrit :

"Il reçut son élan initial de la formulation des quatorze points du président Wilson, associant pour la première fois la république au sort du vieux continent. Il essuya son premier échec lorsque cette république se retira de la toute nouvelle Société des nations que le président s'était évertué à créer… Quelque long et tortueux que soit le chemin, il doit toutefois conduire, par une série de victoires et de défaites, à l'unification politique de l'Orient et de l'Occident, à l'émergence d'un gouvernement mondial et à l'établissement de la moindre paix, annoncée par Baha'u'llah et prophétisée par Isaïe. Il doit finalement culminer dans le déploiement de la bannière de la plus grande paix, au cours de l'âge d'or de la révélation de Baha'u'llah (43)."

Le sort de cette réalisation qui avait requis tous les efforts du président américain fut véritablement tragique. Il devint bientôt évident que la Société des nations était mort-née. Elle se composait bien de corps législatif, judiciaire et exécutif, soutenus par une bureaucratie, mais on l'avait privée de l'autorité vitale pour le travail qu'ostensiblement on attendait d'elle. Elle était prisonnière de l'idée d'une souveraineté nationale sans contrainte, héritée du dix-neuvième siècle, et ne pouvait prendre de décision qu'avec le consentement unanime des États membres.

Cette clause écartait tout action efficace (44). En outre, le vide du système fut mis en évidence par le fait que certains des États les plus puissants du monde n'y étaient pas inclus. L'Allemagne avait été rejetée en tant que nation défaite tenue pour responsable de la guerre, on avait initialement refusé l'entrée à la Russie à cause de son régime bolchevique, et les États-Unis eux-mêmes renoncèrent à faire partie de la Société des nations et à ratifier le traité - résultat du sectarisme politique étroit du Congrès. Par une ironie du sort, même les efforts peu enthousiastes pour protéger les minorités ethniques dans les nouveaux États-nations s'avérèrent n'être, en fin de compte, guère plus que des armes utilisées dans les continuels combats fratricides de l'Europe.

En somme, au moment précis de l'histoire de l'humanité où une explosion d'une violence sans précédent ébranlait les remparts du comportement civilisé reçu en héritage, les dirigeants du monde occidental émasculaient l'unique système alternatif de l'ordre mondial, système né de l'expérience de cette catastrophe et qui, seul, pouvait apaiser la souffrance beaucoup plus grande qui allait venir. Selon les paroles prophétiques de 'Abdu'l-Baha : "Paix, Paix... proclament sans cesse les lèvres des potentats et des peuples alors que le feu de haine inassouvie couve encore dans leurs coeurs." Il ajouta en 1920 : "Les maux dont souffre maintenant le monde se multiplieront ; les ténèbres qui l'enveloppent s'épaissiront... Les Puissances vaincues continueront à entretenir l'agitation. Elles auront recours à toutes les mesures qui pourraient ranimer la flamme de la guerre (45)."

*

Alors que l'enfer de la guerre engloutissait la planète, 'Abdu'l-Baha se consacra à la seule grande tâche qui lui restait à accomplir dans son ministère. Il s'agissait d'assurer jusqu'aux confins du monde, la proclamation du message qui avait été négligé, voir même combattu, tant dans la société islamique que dans la société occidentale. Le Plan divin est l'instrument qu'il conçut à cette fin et qu'il exposa en quatorze tablettes importantes, quatre d'entre elles adressées aux communautés baha'ies d'Amérique du nord, les dix autres en annexe, adressées à cinq groupes particuliers de cette communauté. Avec la Tablette à Carmel de Baha'u'llah et le Testament du Maître, les Tablettes du Plan divin constituent selon Shoghi Effendi les trois "chartes" de la Cause. Révélé durant les jours les plus noirs de la guerre, en 1916 et 1917, le Plan divin appelait le petit corps de croyants américains et canadiens d'assumer un rôle directeur dans l'instauration de la cause de Dieu sur toute la planète. La mission qui leur était confiée inspirait une crainte mêlée de respect. Selon les paroles du Maître :

"Voici l'espoir que 'Abdu'l-Baha chérit pour vous : que le même succès qui a marqué vos efforts en Amérique couronne vos entreprises dans les autres parties du monde ; que vous répandiez la renommée de la cause de Dieu à travers l'Orient et l'Occident ; que la venue du Royaume du Seigneur des armées soit proclamée sur les cinq continents de la terre. Dès que les croyants américains auront propagé ce message depuis les rives de l'Amérique à travers les continents d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Australie et jusque dans les îles du Pacifique, cette communauté sera fermement établie sur le trône d'un empire éternel. Alors, tous les peuples du monde reconnaîtront que cette communauté est guidée par Dieu et qu'elle rayonne de spiritualité. Alors, la terre tout entière résonnera des louanges de sa majesté et de sa grandeur...(46)"

Shoghi Effendi nous rappelle que cette mission historique, qu'il explique comme étant "le droit d'aînesse de la communauté baha'ie nord-américaine (47)", a ses racines dans les paroles des Manifestations jumelles de Dieu pour cet âge de maturité de l'humanité. Elle apparut d'abord dans les paroles du Bab qui appela les "peuples d'Occident" à "sortir de vos cités" pour "aider Dieu avant le jour où le Seigneur de miséricorde descendra vers vous à l'ombre des nuages", et pour devenir "comme de véritables frères dans la religion de Dieu, une et indivisible, exempte de toute distinction... de façon à vous trouver reflétés en eux et eux en vous (48)". Dans ses appels aux "dirigeants d'Amérique et aux présidents de ses républiques", Baha'u'llah lui-même les investit d'un mandat sans équivalent dans les autres discours aux dirigeants du monde : "Des mains de la justice pansez les opprimés et de la verge des commandements de votre Seigneur, l'Ordonnateur, le Très-Sage écrasez l'oppresseur qui prospère (49)" . C'est également Baha'u'llah qui énonça une des plus profondes vérités sur le processus d'évolution de la civilisation : "À l'Est la lumière de sa révélation a point ; à l'Ouest les signes de son autorité suprême sont apparus. Méditez cela en vos coeurs, ô peuples… (50)"

Ainsi que le Gardien devait le dire plus tard, le Plan divin serait "ajourné" jusqu'à ce que le système nécessaire à son exécution ait été créé. Et pourtant 'Abdu'l-Baha avait sélectionné, et mandaté un groupe de croyants pour lancer ce projet, et lui avait donné tout pouvoir. La fin de sa vie approchait rapidement, mais il semble rétrospectivement que ces trois années qui lui restaient après la fin de la guerre mondiale avaient un avant-goût des victoires que la Cause connaîtrait au cours du siècle. La conjoncture avait changé en Terre sainte et le Maître était libre de poursuivre son travail sans entrave, cette nouvelle situation permettait à son intelligence et à son esprit brillants d'exercer leur influence sur des autorités gouvernementales, sur toutes sortes de dignitaires de passage et sur les différentes communautés qui constituaient la population en Terre sainte. En le nommant chevalier, l'autorité mandataire elle-même voulut exprimer son appréciation de l'effet unificateur de son exemple et du travail philanthropique qu'il avait accompli (51). Plus important encore : un flot continu de pèlerins et de lettres adressées aux communautés baha'ies orientales et occidentales stimula le développement du travail d'enseignement et l'approfondissement de la compréhension des amis quant aux implications du message de la Foi.

Les événements qui se produisirent à Haïfa immédiatement après son ascension, aux premières heures du 28 novembre 1921, illustrent de façon spectaculaire et mieux qu'aucun autre, le triomphe spirituel du Maître au Centre mondial de la Foi. Le lendemain, un vaste rassemblement de milliers de personnes, représentant les peuples et les sectes composites de la région, suivit le cortège funéraire en remontant les pentes du Mont Carmel dans un état de sincère désolation, tel que la ville n'en avait jamais vu de pareil auparavant. Il était conduit par des représentants du gouvernement britannique, des membres du corps diplomatique et les chefs de toutes les confessions de la région, dont un grand nombre prit part à la cérémonie dans le mausolée du Bab. Une telle explosion de chagrin, sans retenue et unanime, traduisait le sentiment soudain d'avoir perdu la figure exemplaire qui était le symbole de l'unité dans un pays révolté et divisé. À tous ceux qui pouvaient voir avec leurs yeux, elle se présentait comme l'apologie irrésistible de la véracité de l'unité de l'humanité que le Maître avait inlassablement proclamée.


I V.

AVEC LE DÉCES de 'Abdu'l-Baha, l'âge apostolique de la Cause toucha à sa fin. L'intervention divine avait terminé son travail, débuté soixante dix-sept ans plus tôt, la nuit où le Bab déclarait sa mission à Mulla Husayn - celle-là même où 'Abdu'l-Baha naissait. Selon les paroles de Shoghi Effendi, cela avait été "une période dont les splendeurs éclipsent toute victoire présente ou future, si brillante soit-elle… (52)". Suivront des milliers et des milliers d'années au cours desquelles se développeront progressivement les potentialités que cette force créatrice a implantées dans la conscience humaine.

L'examen de cette conjoncture majeure de l'histoire de la civilisation met la lumière sur cette personne dont la nature et le rôle n'ont pas d'équivalent en six mille ans. Baha'u'llah appelle 'Abdu'l-Baha "le Mystère de Dieu". Pour Shoghi Effendi, il est "le Centre et le Pivot" de l'alliance de Baha'u'llah, "l'Exemple parfait" des enseignements de la révélation de Dieu pour l'âge de la maturité de l'humanité et "le principal Artisan de l'unité de l'humanité". Aucune des révélations divines qui ont donné naissance aux autres grands systèmes religieux enregistrés dans l'histoire ne s'est accompagnée d'un phénomène comparable à sa venue. Elles n'ont toutes été que des étapes préparant l'humanité à sa maturité. 'Abdu'l-Baha fut la création suprême de Baha'u'llah, celle qui rendit possible tout le reste.

Sa manière de comprendre cette vérité incita un baha'i américain perspicace à écrire :

"Arrivait le moment où un message de Dieu devait être dispensé et aucun être humain n'était là pour l'entendre. Aussi Dieu donna-t-il 'Abdu'l-Baha au monde. Et c'est au nom de l'humanité que 'Abdu'l-Baha reçut le message de Baha'u'llah. Il entendit la voix de Dieu ; il fut inspiré par l'esprit ; il arriva à une connaissance parfaite de la signification du message et il engagea les hommes à répondre à la voix de Dieu... Pour moi, c'est cela l'Alliance : le fait qu'il y ait sur cette terre quelqu'un qui soit le modèle d'une race humaine non encore créée. Il n'y avait que des tribus, des familles, des croyances, des classes, etc., mais pas un seul homme sauf 'Abdu'l-Baha, et en tant qu'homme, 'Abdu'l-Baha prit le message de Baha'u'llah pour lui seul et promit à Dieu qu'il amènerait tous les hommes à l'unité et ferait naître une humanité qui pourrait véhiculer les lois de Dieu (53)."

Lorsqu'il commença sa mission, le Maître était prisonnier d'un régime brutal et inculte. Assailli sans répit par des frères sans foi qui en fin de compte ne cherchaient que sa mort, c'est tout seul qu'il fit, par la transformation de la communauté baha'ie persane, la brillante démonstration du développement social que la Cause pouvait produire. Il inspira l'expansion de la Foi en Orient, fit naître des communautés de croyants dévoués en Occident, élabora un plan pour l'épanouissement de la Cause dans le monde entier. Il gagna le respect et l'admiration des grands penseurs partout où son influence se faisait sentir. Et, aux disciples de Baha'u'llah à travers le monde, il fournit un ensemble d'écrits faisant autorité pour les guider et pour les éclairer sur les lois et enseignements de la Foi. Sur les pentes du Mont Carmel, il érigea avec énormément de peine et de difficulté le mausolée abritant les restes du Bab martyrisé, d'où émanent les processus qui détermineront progressivement la vie de notre planète. À travers tout cela, à chaque instant de sa vie remplie de soucis et d'exigences de toutes sortes - une vie sans cesse exposée aux regards de l'ennemi et de l'ami - il s'assura que la postérité posséderait le trésor dont les poètes, les philosophes et les mystiques ont rêvé tout au long des âges, manifestant ainsi une perfection humaine éclatante.

Enfin, 'Abdu'l-Baha s'assura que l'Ordre divin conçu par Baha'u'llah pour l'unification de l'humanité et l'instauration de la justice dans la vie collective de l'humanité, disposerait des moyens nécessaires au dessein de son Fondateur. Deux conditions fondamentales sont indispensables pour que l'unité existe entre les êtres humains, même au niveau le plus élémentaire. Ceux qui sont concernés doivent en premier lieu s'accorder sur la nature de la réalité, car elle affecte les relations qu'ils ont entre eux et avec le monde phénoménal. En second lieu, ils doivent s'accorder sur des moyens notoires et faisant autorité qui permettront de prendre les décisions affectant leurs rapports réciproques et définissant leur objectif commun.

L'unité ne peut se résumer à un état résultant d'un sentiment de bonne volonté mutuelle et de partage d'un objectif commun, aussi profond et sincère qu'il soit, pas plus qu'un organisme n'est une association fortuite et amorphe d'éléments variés. L'unité est un phénomène au pouvoir créatif dont l'existence devient apparente grâce aux effets que produit une action collective et dont l'absence est révélée par l'impuissance de tels efforts. Souvent handicapée par l'ignorance et la perversité, cette force a constitué l'influence première sur le chemin
du progrès de la civilisation, générant des lois, des institutions sociales et politiques, des oeuvres d'art, des réalisations technologiques infinies, des acquisitions morales, une prospérité matérielle, et de longues périodes de paix civile dont les dernières lueurs vécurent dans les mémoires des générations suivantes, tels des rêves d'"âges d'or".

La totalité des potentialités de cette force créative a enfin été libérée et les moyens nécessaires à la réalisation du dessein divin ont été créés grâce à cette révélation de Dieu pour l'âge de maturité de l'humanité. Dans son Testament, "charte" de l'Ordre administratif selon Shoghi Effendi, 'Abdu'l-Baha expose dans le détail la nature et le rôle des institutions jumelles que sont le Gardiennat et la Maison universelle de justice, ses successeurs désignés dont les fonctions complémentaires garantissent l'unité de la cause baha'ie et son couronnement pour la durée de la "dispensation". Il met tout particulièrement l'accent sur l'autorité ainsi transmise :

"Tout ce qu'ils décident vient de Dieu. Quiconque n'obéit pas au Gardien ou à la Maison universelle de justice, n'obéit pas à Dieu ; quiconque se révolte contre lui ou contre elle, se révolte contre Dieu : quiconque s'oppose à lui, s'oppose à Dieu ; quiconque les conteste, conteste Dieu… (54)"

Shoghi Effendi explique ainsi ce texte extraordinaire :

"Notons que l'Ordre administratif établi d'après ce document historique est, en vertu de son origine et de son caractère, unique dans les annales des différentes confessions du monde. On peut affirmer avec sûreté qu'aucun prophète avant Baha'u'llah… n'a établi, avec autorité et par écrit, quoi que ce soit de comparable à l'Ordre administratif que l'interprète autorisé des enseignements de Baha'u'llah a institué, ordre qui … d'une manière qui n'a pas d'équivalent dans les religions du passé, doit protéger et protégera du schisme la foi qu'il a engendrée (55)."

Avant la lecture et la diffusion de ce Testament, la grande majorité des membres de la Foi supposait que le prochain stade de l'évolution de la Cause serait l'élection de la Maison universelle de justice, institution fondée par Baha'u'llah lui-même dans le Kitab-i-Aqdas pour être l'organe directeur du monde baha'i. Il est important pour les baha'is d'aujourd'hui de comprendre que le concept de gardiennat était inconnu de la communauté baha'ie avant ce moment-là. Le monde se réjouit à la nouvelle de la distinction unique que le Maître avait conférée à Shoghi Effendi, et de ce lien ininterrompu avec les Fondateurs de la foi que sa fonction lui conférait. Jusque-là, on n'avait rien perçu de l'intention de Baha'u'llah quant à la mise en place d'une telle institution, ni de sa fonction interprétative - une fonction dont l'importance vitale est devenue évidente depuis et dont, avec le recul, il devient clair qu'elle était implicite dans certains de ses écrits.

Dans la vie de la Cause, le Testament du Maître avait engagé une transformation qui dépassait de loin l'imagination de tous ceux qui vivaient alors, qu'ils soient fidèles ou malintentionnés. "Si vous saviez ce qu'il adviendra après moi, vous prieriez certainement pour que ma fin soit avancée" avait déclaré
'Abdu'l-Baha (56)


V.

LA PLACE DU GARDIENNAT dans l'histoire baha'ie ne sera appréciée à sa juste valeur qu'après un examen objectif des circonstances dans lesquelles la mission de Shoghi Effendi dût s'accomplir. Le fait que la première moitié de son ministère se soit déroulée au milieu des guerres est d'une importance capitale, une période marquée par l'accroissement de l'incertitude et de l'anxiété quant aux affaires humaines sous tous leurs aspects. D'une part, des progrès significatifs avaient été accomplis, qui triomphaient des barrières entre les nations et les classes ; mais d'autre part, l'impuissance politique et la paralysie économique qui en découlait, freinaient grandement les efforts visant à bénéficier de ces ouvertures. On ressentait partout le besoin urgent d'une redéfinition fondamentale de la nature de la société et du rôle que ses institutions devraient jouer, en fait une redéfinition du sens même de la vie.

À la fin de la première guerre mondiale, l'humanité se trouvait à maints égards capable d'explorer des horizons inconnus jusque-là. À travers l'Europe et le Proche-Orient, les systèmes absolutistes qui avaient constitué de puissantes barrières contre l'unité se trouvaient balayés. Et dans une large mesure, les dogmes religieux fossilisés qui avaient soutenu moralement les forces de conflit et d'aliénation étaient remis en question. Des peuples autrefois assujettis se retrouvaient libres de bâtir des plans pour leur futur collectif et d'assumer la responsabilité de leurs relations les uns avec les autres grâce à leur instauration par le traité de Versailles en États-nations. Cette même ingéniosité qui avait présidé à la production d'armes de destruction était maintenant détournée vers les tâches exigeantes mais gratifiantes de l'expansion économique. Les jours les plus noirs de la guerre avaient fait naître des récits poignants, tel l'élan qui avait brièvement poussé les soldats britanniques et allemands à quitter l'abattoir des tranchées pour commémorer ensemble la naissance du Christ, donnant un faible aperçu de l'unité de l'humanité infatigablement proclamée par le Maître au cours de ses voyages sur ce même continent (57). Et par-dessus tout, un extraordinaire effort d'imagination avait permis à l'unification de l'humanité de faire un immense bond en avant. Les gouvernants du monde avaient créé - à leur corps défendant - un système consultatif mondial qui, bien qu'estropié par les intérêts privés, avait donné ses premiers contours à cet idéal d'un ordre international.

Le réveil d'après-guerre s'exprima dans le monde entier. Sous le commandement de Sun Yat-Sen, le peuple chinois s'était déjà libéré du régime impérial décadent qui avait compromis le bien-être du pays, et cherchait à faire renaître la grandeur de son pays. Dans toute l'Amérique latine, en dépit d'échecs terribles et répétés, des mouvements populaires se battaient eux aussi pour retrouver le contrôle du destin de leur pays et de l'utilisation des immenses ressources naturelles de leur continent. En Inde, Mohandas Gandhi, l'une des personnalités marquantes de ce siècle, se lança dans une entreprise qui allait non seulement révolutionner l'avenir de son pays, mais aussi prouver au monde le pouvoir de la force spirituelle. L'Afrique attendait encore le moment de sa destinée, de même que les habitants d'autres contrées colonisées, mais pour quiconque avait des yeux pour voir, un processus de changement était lancé, qui ne serait pas étouffé parce qu'il représentait les aspirations universelles de l'humanité.

Ces progrès, bien qu'encourageants, ne pouvaient cacher la tragédie historique qui s'était produite. Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, la proclamation du Jour de Dieu adressée par Baha'u'llah aux dirigeants de son époque - qui tenaient en leurs mains la destinée de l'humanité - avait été rejetée ou ignorée par ses destinataires en Orient comme en Occident. Réfléchir à une telle absence de foi permet d'envisager sobrement l'accueil que reçut ensuite la mission de 'Abdu'l-Baha en Occident. Aussi réjouissantes que puissent être les louanges partout déversées sur le Maître, les résultats immédiats de ses efforts n'en représentaient pas moins un nouvel et immense échec moral pour une portion considérable de l'humanité et de ses gouvernants. Le message qui avait été étouffé en Orient, était avant tout ignoré par le monde occidental. Celui-ci s'enfonçait dans la voie du naufrage auquel son autosatisfaction démesurée l'avait préparé de longue date, ce qui l'amena finalement à trahir l'idéal représenté par la Société des nations.

Shoghi Effendi avait à peine endossé la responsabilité de la défense de la cause de Dieu qu'une période de plus en plus sombre s'installa dans le monde occidental pour deux décennies ; elle reflétait, semble-t-il, un recul massif dans le processus d'intégration et d'éveil proclamé avec tant de confiance par le Maître. C'était comme si la vie politique, sociale et économique était tombée dans une sorte d'oubli. Des doutes importants naissaient à propos des aptitudes de la tradition libérale démocrate à faire face aux problèmes de l'époque ; en fait, dans un certain nombre de pays européens, des gouvernements inspirés par de tels principes furent remplacés par des régimes totalitaires. Bientôt, le crash économique de 1929 réduisit le bien-être matériel dans le monde entier, entraînant toutes les insécurités morales et psychologiques qui en résultaient.

Une étude de ces circonstances permet de comprendre l'ampleur du défi auquel Shoghi Effendi dut faire face au commencement de son ministère. Objectivement, rien dans la condition de l'humanité telle qu'elle était n'aurait pu laisser espérer que la vision d'un nouveau monde que lui avaient léguée les Fondateurs de la cause baha'ie aurait des chances de progresser de façon significative pendant les années qui lui seraient allouées.

Les moyens à sa disposition ne semblaient posséder ni la puissance, ni la souplesse, ni la sophistication nécessaires à sa tâche. En 1923, quand Shoghi Effendi fut enfin en mesure d'assumer la pleine direction de la Cause, le noyau des disciples de Baha'u'llah était composé de l'ensemble des croyants en Iran, dont le nombre n'avait pas encore pu être déterminé avec certitude. Très limitée matériellement, la communauté iranienne était privée de la plupart des moyens nécessaires à la promotion de la Cause et était harcelée sans répit. En Amérique du nord, de petites communautés de croyants étaient chargées de l'imposante responsabilité du Plan divin, et alors que la crise économique s'aggravait de jour en jour, ils se trouvèrent aux prises avec le simple problème de gagner leur vie et de subvenir aux besoins de leur famille. En Europe, en Australasie et en Extrême-Orient, la flamme de la Foi était entretenue par des groupes de baha'is encore moins importants, des groupes isolés, des familles et des individus éparpillés à travers le reste du monde. La littérature, y compris en anglais, n'était pas appropriée ; la traduction des Écrits dans d'autres langues importantes et le financement nécessaire à leur publication représentaient des charges presque impossibles à assumer.

La vision communiquée par le Maître était toujours aussi flamboyante, et cependant, compte tenu des conditions qui prévalaient partout, les moyens dont disposaient les baha'is ont dû leur apparaître misérablement inadéquats. Les fondations du futur temple-mère de l'Occident qui s'élevaient, noires et massives, sur les rives du lac au nord de Chicago semblaient défier les concepts éclatants qui avaient ébloui le monde de l'architecture peu d'années auparavant. À Bagdad, les opposants à la Foi s'étaient emparés de "la Maison la plus sacrée" que Baha'u'llah avait désignée comme le coeur du pèlerinage baha'i. En Terre sainte même, la maison de Baha'u'llah tombait en ruine, résultat de la négligence des briseurs d'alliance qui l'occupaient, et le mausolée contenant les précieux restes du Bab et de 'Abdu'l-Baha en était toujours à la simple structure de pierre élevée par le Maître.

Après une série de consultations préliminaires avec des baha'is notoires, le Gardien vit clairement que même une discussion officielle avec des croyants qualifiés à propos de la création d'un secrétariat international serait inutile et irait très probablement à l'encontre du but recherché. C'est donc seul que Shoghi Effendi se mit à l'oeuvre pour faire avancer la vaste entreprise qui lui était confiée. Pour les croyants actuels, il est presque impossible de comprendre à quel point il était seul, et dans la mesure où quelqu'un s'en rend compte, cette prise de conscience est très douloureuse.

Les membres de la famille élargie du Maître étaient partout très respectés par les baha'is pour leur lignage distingué ; le Gardien pensa donc initialement qu'ils se réjouiraient de pouvoir l'aider à réaliser le dessein exposé dans un langage si impérieux et si émouvant par le Testament du Maître. En conséquence, il invita ses frères, ses cousins et une de ses soeurs à lui apporter l'aide administrative que son travail de Gardien exigeait car leur éducation les qualifiait pour cela. Tragiquement, à mesure que le temps passait, ces personnes s'avérèrent l'une après l'autre insatisfaites du rôle d'assistants qui leur avait été confié et négligèrent l'exécution de leur fonction. Et, chose bien plus grave, Shoghi Effendi dut faire face à une situation où l'autorité qui lui était conférée, bien qu'exprimée en termes sans équivoque dans le Testament, était considérée par ceux qui lui étaient apparentés comme étant d'un caractère purement nominal. Ces individus avaient choisi de voir dans la conduite de la Foi une affaire essentiellement familiale dans laquelle un grand poids devait être accordé aux idées des plus âgés qui étaient supposés avoir la compétence de cette prérogative. Au début, la situation fut marquée par des manifestations de mécontentement, puis elle se dégrada régulièrement jusqu'au point où les enfants et les petits-enfants de 'Abdu'l-Baha crurent pouvoir marquer leur désaccord avec son successeur désigné et désobéir à ses instructions.

Ruhiyyih Khanum vécut les dernières étapes de ce phénomène de détérioration, elle fut témoin de ses effets sur le travail de la Cause autant que sur la personne du Gardien et en souffrit beaucoup. Elle a écrit :

"...Il s'agit de comprendre la vieille histoire d'Abel et de Caïn, le récit des jalousies familiales qui, tel un fil sombre dans le tissu de l'histoire, se reproduit d'âge en âge et se retrouve dans tous ses épisodes… La faiblesse du coeur humain qui s'attache souvent à un objet sans valeur, la faiblesse de la raison encline à la vanité et sûre de ses propres opinions, conduit l'homme à un chaos d'émotions qui aveugle son jugement et l'égare… Même si la violation de l'Alliance semble constituer un phénomène inhérent à la religion, cela ne signifie pas qu'elle ne nuit pas
à la Cause… Et cela ne signifie surtout pas qu'elle n'a aucune répercussion dévastatrice sur le Centre de l'alliance lui-même. Toute la vie de Shoghi Effendi fut assombrie par les attaques personnelles hargneuses dont il fut l'objet (58)."

Ce sombre décor met en lumière de façon encore plus brillante les réalisations de "la plus sainte Feuille", soeur de 'Abdu'l-Baha et dernière survivante de l'âge héroïque de la Foi. Bahiyyih Khanum joua un rôle vital en protégeant les intérêts de la Cause après la mort du Maître et elle devint le seul véritable soutien de Shoghi Effendi. Sa fidélité suscita de la plume de celui-ci les passages les plus profondément émouvants qu'il ait peut-être jamais écrits. L'éloge qu'il lui adressa, après son décès en 1932, parut dans une lettre aux baha'is de tout l'Occident. En voici un extrait :

"Seules des générations et des plumes futures, plus qualifiées que je ne le suis, seront capables de lui rendre un hommage digne de l'extrême noblesse de sa vie spirituelle, du rôle unique qu'elle joua tout au long des étapes tumultueuses de l'histoire baha'ie, rôle dont il ne reste aucune trace et ignoré de la grande majorité de ses admirateurs ardents en Orient et en Occident, un hommage digne des expressions de louanges dithyrambiques qui ont coulé des plumes de Baha'u'llah et de 'Abdu'l-Baha, le Centre de l'alliance, un hommage digne du rôle qu'elle a eu sur le cours de certains des événements majeurs notés dans les annales de la Foi, digne encore des souffrances qu'elle a endurées, des sacrifices qu'elle a consentis, des précieux gestes de compassion inépuisable qu'elle dispensait de manière remarquable. Ces faits et beaucoup d'autres encore sont si inextricablement imbriqués dans la trame de la Cause qu'aucun futur historien de la foi de Baha'u'llah ne peut les ignorer ni les minimiser… Lesquels de ses bienfaits vais-je rapporter parmi ceux qu'elle déversait sur moi dans sa sollicitude sans faille aux heures les plus critiques et les plus troublées de ma vie ? Pour moi qui avait un besoin insatiable de la grâce vivifiante de Dieu, elle était le symbole vivant de bien des attributs que j'avais appris à admirer chez 'Abdu'l-Baha (59)."

Durant de longues années, le Gardien sentit que pour la protection de la Cause, il devait garder le silence à propos de la détérioration de la situation dans la sainte famille. Finalement, l'opposition explosa en actes de défi manifestes, impliquant la famille dans une collaboration honteuse et jusque dans des mariages avec des membres du clan des briseurs d'alliance - dont la traîtrise avait fait l'objet d'une mise en garde véhémente dans le Testament du Maître - ainsi qu'avec une autre famille du voisinage qui était profondément hostile à la Cause. Et c'est seulement alors que le Gardien se sentit obligé d'expliquer au monde baha'i la nature des forfaits et la situation qu'il devait affronter (60)

Cette triste histoire est importante pour comprendre la Cause au vingtième siècle, non seulement en raison des "ravages" - comme le dit le Gardien - qu'elle causa au sein de la sainte famille, mais en raison de l'éclairage apporté aux défis que la communauté baha'ie devra affronter de plus en plus souvent dans les années suivantes, défis prédits en langage explicite à la fois par le Maître et par le Gardien. En dehors du manque de sincérité qui marquait beaucoup trop d'entre eux, les membres de la famille de Shoghi Effendi n'avaient pas conscience, ou seulement très peu, de la nature spirituelle du rôle qui lui était confié dans le Testament. Que la révélation de Dieu pour cette époque de la maturité de l'humanité apporte avec elle une autorité nécessaire pour la restructuration de l'ordre social - et c'était là une caractéristique essentielle de sa mission - représentait un défi spirituel qu'ils semblaient incapables de comprendre, ou peut-être ne le cherchèrent-ils jamais. Le fait qu'ils aient abandonné le Gardien est une leçon qui restera pour la postérité, tout au long des siècles de la "dispensation" baha'ie. Pour tous ceux qui lurent leur histoire, le destin de ce groupe d'individus, privilégiés mais indignes, souligne l'importance de l'alliance de Baha'u'llah dans l'unification de l'humanité et les exigences sans compromis qu'elle réclame de ceux qui recherchent sa protection.

*

Lorsqu'ils considèrent les événements du ministère de Shoghi Effendi, les baha'is doivent faire un effort d'imagination pour porter le même regard que lui sur la nature de la mission qui lui a été confiée. L'ensemble des écrits qu'il a laissés nous sert de guide. Dans un très grand nombre de textes et de causeries, 'Abdu'l-Baha proclame le principe essentiel du message de
Baha'u'llah : "Dans cette prodigieuse révélation, ce siècle glorieux, la conscience de l'unité de l'humanité est la base de la foi de Dieu et le trait caractéristique de sa loi (61)." 'Abdu'l-Baha avait montré autant d'emphase en affirmant, comme cela a déjà été noté, que l'unification de l'humanité était maintenant devenu un objectif réaliste grâce aux changements révolutionnaires intervenus dans tous les domaines humains. C'est cette vision qui fournit au travail de Shoghi Effendi sa puissance organisatrice pendant les trente-six années de son Gardiennat. Ses implications furent le thème de certains des plus importants messages qu'il écrivit. S'adressant en 1931 aux amis occidentaux, il ouvrit pour eux une perspective lumineuse :

"Le principe de l'unité de l'humanité, pivot autour duquel évoluent tous les enseignements de Baha'u'llah, ne représente ni un simple débordement d'émotivité ignorante ni une expression d'espoir vague et pieux. Son appel ne peut être simplement qualifié de réveil de l'esprit de fraternité ou de bonne volonté entre les hommes, pas plus qu'il ne vise uniquement à promouvoir une coopération harmonieuse entre les différents peuples et nations. Ses implications sont plus profondes, ses prétentions sont plus grandes que celles avancées par les prophètes du passé. Son message ne s'adresse pas seulement à l'individu, mais s'intéresse d'abord à la nature des relations essentielles qui doivent relier tous les États et nations comme les membres d'une seule famille… Ce qui implique une transformation structurelle fondamentale de la société d'aujourd'hui, telle que le monde n'en a jamais connue… Ce qui ne nécessite rien de moins qu'une reconstruction et une démilitarisation de tout le monde civilisé - un monde unifié méthodiquement dans tous les aspects fondamentaux de sa vie, de son appareil politique, de ses aspirations spirituelles, de son commerce et de sa finance, de son écriture et de sa parole, et conservant cependant une infinie diversité dans les caractéristiques de ses éléments fédérés (62)."

La métaphore fondamentale par laquelle Baha'u'llah, et après lui 'Abdu'l-Baha, avait saisi le processus millénaire qui amena l'humanité à ce point culminant de son histoire collective est un concept très fort dans les écrits du Gardien. Cette image montre l'analogie possible entre les étapes par lesquelles la société humaine s'est graduellement organisée et unifiée, et le processus par lequel chaque être humain développe lentement les facultés de sa maturité à partir des limitations de son enfance. De nombreux écrits de Shoghi Effendi sur la transformation qui a lieu à notre époque mettent cela clairement en évidence :

"L'humanité a laissé loin derrière elle les longues périodes de la petite enfance et de l'enfance qu'elle avait dû traverser. Elle aborde maintenant l'adolescence, cette époque la plus turbulente de son évolution, et connaît les secousses qui lui sont invariablement associées alors que l'impétuosité et la véhémence de la jeunesse atteignent leur paroxysme avant d'être progressivement remplacées par le calme, la sagesse et la maturité qui caractérisent l'âge adulte (63)."

Réfléchissant sur cette vaste conception Shoghi Effendi fut amené à proposer au monde baha'i une description cohérente du futur. Depuis, celle-ci a permis à trois générations de croyants d'exposer clairement partout dans le monde, aux gouvernements, aux médias et au grand public, les perspectives dans lesquelles la foi baha'ie poursuit son travail :

"L'unité de l'humanité telle qu'elle est envisagée par Baha'u'llah implique l'établissement d'un "Commonwealth" mondial où toutes les nations et les races, les croyances et les classes sont profondément et définitivement unies, où l'autonomie de ses États membres, la liberté individuelle, l'initiative des personnes sont totalement garanties pour toujours. Dans la mesure où on peut se le représenter, cette fédération devra comporter un corps législatif mondial dont les membres, en tant que mandataires de toute l'humanité, contrôleront finalement la totalité des ressources de toutes les nations participantes, ils édicteront les lois nécessaires pour réglementer la vie, satisfaire les besoins et accorder les relations de toutes les races et de tous les peuples. Un pouvoir exécutif mondial, soutenu par une armée internationale, fera appliquer les décisions prises et les lois décrétées par le corps législatif et garantira l'unité organique de toute la fédération. Un tribunal mondial arbitrera et rendra un verdict exécutoire et sans appel pour tous les conflits qui pourront surgir entre les divers éléments constituant ce système universel… Les ressources économiques du monde seront gérées méthodiquement, ses matières premières seront extraites et utilisées de manière mesurée, ses marchés seront harmonisés et développés, et ses produits seront équitablement distribués (64)."

Dans l'interprétation définitive de l'Ordre administratif que donne son ouvrage, La dispensation de Baha'u'llah, Shoghi Effendi fit notamment référence au rôle que l'institution qu'il représentait jouerait en permettant à la Cause "d'avoir un dessein large et continu couvrant les générations à venir...." Ce talent unique s'exprima avec une clarté toute particulière pour décrire la nature duelle du processus historique qu'il voyait se dérouler durant le vingtième siècle. Il dit que le paysage économique international sera progressivement refaçonné par les forces jumelles d'"intégration" et de "désintégration", échappant en fin de compte au contrôle humain. À la lumière de ce que nous avons aujourd'hui sous les yeux, sa vision du fonctionnement de ce double processus est à couper le souffle : la création d'un "mécanisme d'intercommunication mondiale... fonctionnant avec une merveilleuse rapidité et une parfaite régularité (65)", l'ébranlement de l'État-nation comme arbitre suprême de la destinée humaine, les effets dévastateurs sur la cohésion sociale de l'écroulement moral croissant dans le monde, la désillusion générale du public face à la corruption politique ; et - inimaginable à son époque - l'émergence d'institutions internationales dédiées à la promotion du bien-être, harmonisant l'activité économique, définissant les normes internationales et encourageant un sens de solidarité parmi les différents peuples et cultures. Le Gardien expliqua que ces progrès, ainsi que d'autres, changeraient fondamentalement les conditions dans lesquelles la cause baha'ie poursuivrait sa mission au cours des décennies à venir.

Ainsi que Shoghi Effendi le releva dans les Écrits qu'il fut appelé à interpréter, un de ces progrès frappants concernait le futur rôle des États-Unis en tant que nation, et, dans une moindre mesure, celui de ses nations soeurs en Occident. Sa clairvoyance est d'autant plus remarquable si l'on se souvient qu'il écrivait à un moment de l'histoire où les États-Unis étaient résolument isolationnistes, leur politique étrangère s'accordant parfaitement avec les convictions de la majorité des citoyens. Shoghi Effendi eut cependant la vision d'un pays assumant un "rôle actif et décisif... dans l'organisation et l'instauration d'un équilibre pacifique des affaires de l'humanité". Il rappela aux baha'is la prédiction de 'Abdu'l-Baha selon laquelle les États-Unis avaient développé des aptitudes qui leur permettraient d'être "la première nation à construire les fondations d'un accord international", à cause de la nature unique de leur composition sociale et de leur politique - et non par quelque "excellence intrinsèque ou mérite particulier de leur peuple". En effet, il augurait que les gouvernements et les peuples de tout l'Occident s'orienteraient de plus en plus dans cette direction (66).

Dès la naissance de la Cause, dans les appels adressés à ses disciples, le Bab annonçait déjà le rôle que la communauté baha'ie serait appelée à jouer pour faire aboutir ce processus historique :

"Ô mes amis bien-aimés ! Vous êtes en ce jour les porteurs du nom de Dieu... Vous êtes les humbles dont Dieu, dans son livre, a parlé en ces termes : "Et nous désirons accorder nos faveurs aux humbles de la terre, en faire des guides spirituels parmi les hommes, et en faire nos héritiers." Vous avez été appelés à ce rang ; vous n'y parviendrez qu'en foulant aux pieds chaque désir terrestre et en vous efforçant de devenir ces "dignes serviteurs de Dieu qui se taisent tant qu'il n'a point parlé et qui exécutent ses commandements"… Ne considérez pas votre faiblesse ni votre fragilité ! Fixez votre regard sur le pouvoir invincible du Seigneur, votre Dieu, le Tout-Puissant… Levez-vous en son nom, mettez toute votre confiance en lui et soyez assurés de l'ultime victoire (67)."

Déjà en 1923, Shoghi Effendi ressentit le besoin d'ouvrir son coeur aux amis d'Amérique du nord sur ce sujet :

"Prions Dieu ! En ces jours où les ténèbres envahissent le monde, où les forces obscures de la nature, de la haine, de la révolte, de l'anarchie et de l'opposition menacent la stabilité même de la société, où les fruits les plus précieux de la civilisation sont soumis à des épreuves sévères et sans précédent, puissions-nous tous comprendre encore plus profondément qu'en ce jour nous sommes les instruments choisis de la grâce de Dieu bien qu'une poignée seulement parmi les masses agitées du monde, que notre mission est des plus urgentes et des plus vitales pour le destin de l'humanité, et puissions-nous nous lever, forts de ces convictions, pour accomplir le dessein sacré de Dieu pour l'humanité (68)."

*

Shoghi Effendi était pleinement conscient de l'état de décadence de la société, des conséquences de la trahison des membres de sa famille dont il avait pu espérer quelque assistance, et de la faiblesse relative des ressources dont il disposait dans la communauté baha'ie elle-même. Il entreprit de forger les instruments nécessaires à la mission dont il avait hérité.

La plupart des baha'is concevaient plus ou moins que les assemblées qu'on leur avait demandé de former avaient une signification dépassant de loin la simple direction des affaires ordinaires dont elles étaient chargées. 'Abdu'l-Baha avait encouragé leur établissement et les qualifiait ainsi :

"… des lampes étincelantes et des jardins célestes d'où sont diffusés en toutes régions les parfums de sainteté, et d'où les lumières de la connaissance sont répandues sur toutes choses créées. De ces assemblées, l'esprit de vie rayonne dans toutes les directions. Ce sont, en vérité, les sources puissantes du progrès humain, à tout instant et en toutes circonstances... (69)"

C'est à Shoghi Effendi qu'il revint, en fait, d'aider la communauté à comprendre la place et le rôle de ces corps consultatifs nationaux et locaux dans la structure de l'Ordre administratif créé par Baha'u'llah et élaboré selon les dispositions du Testament du Maître. Un nombre significatif de croyants se heurtèrent à l'obstacle que constituait l'hypothèse non vérifiée, mais admise par beaucoup, selon laquelle la Cause était essentiellement une association "spirituelle" dont l'organisation ne constituait pas un trait inhérent au dessein divin - cela n'étant d'ailleurs pas nécessairement antithétique.

Soulignant que le Kitab-i-Aqdas et le Testament "ne sont pas seulement complémentaires, mais... se valident l'un l'autre, et sont parties inséparables d'une unité (70)", le Gardien invita les croyants à méditer sur une vérité essentielle de la Cause qu'ils avaient embrassée :

"Nombreux sont ceux qui admettront que l'esprit insufflé par Baha'u'llah dans le monde, qui se manifeste plus ou moins intensément grâce aux efforts conscients de ses disciples avérés et indirectement grâce à certaines organisations humanitaires, ne pourra jamais ni pénétrer ni influencer l'humanité tant qu'il ne se sera pas incarné en un ordre visible qui portera son nom, s'identifiera à ses principes et fonctionnera selon ses lois (71)."

Il pressa les disciples de la Foi de comprendre la différence essentielle entre la révélation de Baha'u'llah, dont les textes révélés contiennent des dispositions détaillées concernant l'autorité de cet Ordre, et ces révélations annonciatrices qui, dans leurs Écritures, n'ont rien dit sur la gestion des affaires et rien expliqué des desseins de leur Fondateur. Selon les paroles de
Baha'u'llah : "En vérité, le cycle prophétique est clos. La Vérité éternelle est maintenant venue. Il lève bien haut l'étendard du pouvoir... (72)" Selon Shoghi Effendi, contrairement aux "dispensations" du passé, la révélation de Dieu pour notre temps a donné naissance à "un organisme vivant" dont les lois et les institutions constituent "les fondements d'une économie divine", "un modèle pour la société future", "le seul organe pour l'unification du monde et la proclamation du règne de la droiture et de la justice sur terre (73)".

Le Gardien exhortait les amis à comprendre que les assemblées spirituelles qu'ils établissaient laborieusement à travers le monde préfiguraient les "maisons de justice" locales et nationales imaginées par Baha'u'llah. Elles étaient donc parties intégrantes de l'Ordre administratif qui, en temps utile "s'imposerait et se ferait reconnaître comme le noyau et le modèle exact du nouvel ordre mondial destiné à embrasser, le moment venu, la totalité de l'humanité (74)".

Pour quelques membres des jeunes communautés de l'Ouest, un tel éloignement des conceptions traditionnelles de la nature et du rôle de la religion s'avéra être une épreuve trop difficile, et ces communautés baha'ies eurent la douleur de voir s'éloigner de vaillants compagnons vers une recherche spirituelle plus conforme à leurs tendances naturelles. Cependant, pour la vaste majorité des croyants, d'importants messages de la plume du Gardien tels que Le but d'un nouvel ordre mondial et La dispensation de Baha'u'llah firent toute la lumière sur la question qui justement les intéressait le plus, la relation entre la vérité spirituelle et le développement social, faisant naître en eux la détermination de participer à l'édification du futur de l'humanité.

Le Gardien apporta également la vision qui allait structurer ce travail considérable. Il déclara que "l'âge héroïque" de la dispensation de Baha'u'llah s'était terminé avec le décès de 'Abdu'l-Baha. La communauté baha'ie s'engageait maintenant dans l'"âge de fer", "l'âge formatif", durant lequel l'Ordre administratif serait édifié sur toute la planète, ses institutions établies, et les pouvoirs de "construction de la société" qui lui sont inhérents seraient complètement révélés. Loin au-delà se trouve ce que Shoghi Effendi appelle l'"âge d'or" de la "dispensation", menant finalement
à l'émergence de la fédération mondiale baha'ie qui concourra à l'établissement sur terre du royaume de Dieu et à la création d'une civilisation mondiale (75). L'élan initial communiqué à la conscience humaine par la révélation du Verbe créateur lui-même et les implications sociales à caractère révolutionnaire que le Maître en a donné, étaient maintenant transposés par leur interprète désigné dans le vocabulaire d'une évolution politique et économique utilisé dans le discours public de l'époque. L'alliance que Baha'u'llah établit avec ceux qui se tournent vers lui confère une force irrésistible à ce processus, met en lumière les dimensions toujours nouvelles que prend l'expérience baha'ie et sert de moteur à l'unification de l'humanité qu'il proclame. Bien que n'ayant pas au début le nom d'assemblées spirituelles, les conseils créés en Perse à l'instigation de 'Abdu'l-Baha par les communautés locales baha'ies assumaient la responsabilité de la gestion de leurs affaires. À la lumière de ce qui a