L'ordre mondial de Baha'u'llah

Shoghi Effendi

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Chapitre 7. Le développement de la civilisation mondiale

Aux bien-aimés de Dieu et aux servantes du Miséricordieux dans tout l'Ouest.

Amis et cohéritiers de la grâce de Baha'u'llah !

En tant que votre collaborateur dans l'édification du nouvel ordre mondial qui fut révélé à l'esprit de Baha'u'llah et dont la plume de 'Abdu'l-Baha, son parfait architecte, a décrit les caractéristiques, je m'arrête un instant pour contempler avec vous la scène qui se déroule devant nous près de quinze ans révolus après son décès.

Le contraste entre l'accumulation des preuves de la consolidation constante qui accompagne la montée de l'ordre administratif de la foi de Dieu et les forces de désintégration qui battent en brèche la structure d'une société qui peine est aussi clair qu'impressionnant. Tant au sein du monde baha'i qu'à l'extérieur, les signes et les indices qui, mystérieusement, annoncent la naissance de cet ordre mondial, dont l'établissement doit marquer l'âge d'or de la cause de Dieu, croissent et se multiplient de jour en jour. Aucun observateur impartial ne peut manquer plus longtemps de les discerner. Il ne peut être trompé par la lenteur laborieuse qui caractérise le développement d'une civilisation que les disciples de Baha'u'llah travaillent à établir. Il ne peut pas non plus être induit en erreur par les manifestations éphémères d'un retour de prospérité, qui semblent parfois capable d'enrayer l'influence destructrice des maux chroniques dont sont affligées les institutions d'un âge décadent. Les signes des temps sont trop nombreux et trop contraignants pour qu'il lui soit possible de se méprendre sur leur caractère ou de minimiser leur importance. Il peut, s'il est impartial dans son jugement, reconnaître dans l'enchaînement des événements qui, d'une part, proclament les progrès constants et irrésistibles des institutions directement associées à la révélation de Baha'u'llah, et, de l'autre, présagent l'effondrement de ces pouvoirs et de ces principautés qui l'ont ignorée ou combattue; il peut reconnaître, dans tous ces signes, des preuves de l'action de la volonté de Dieu qui pénètre tout, de la réalisation de son plan parfaitement ordonné qui englobe le monde.

Bientôt, proclament les paroles mêmes de Baha'u'llah, bientôt le présent ordre des choses sera révolu et un nouvel ordre sera déployé à sa place. En vérité, ton Seigneur dit vrai et Il est celui qui connaît les choses invisibles. Par moi-même, affirme-t-il solennellement, le jour approche où Nous aurons enroulé le monde et tout ce qu'il contient, et où un ordre nouveau sera déployé à sa place. En vérité, sa puissance s'étend sur toutes choses. L'équilibre du monde, explique-t-il, a été bouleversé par la vibrante influence de ce très grand, de ce nouvel ordre mondial. La vie ordonnée de l'humanité a été révolutionnée par l'action de ce système unique, merveilleux, un système tel que des yeux mortels n'en ont jamais vu de semblable. Il avertit les peuples de la terre : Les signes de convulsions et du chaos imminents peuvent désormais être discernés, en ce que l'ordre régnant s'avère lamentablement défectueux.

Amis chèrement aimés ! Ce nouvel ordre mondial, dont la promesse est enchâssée dans la révélation de Baha'u'llah et dont les principes fondamentaux ont été énoncés dans les écrits du Centre de son alliance, n'implique rien de moins que l'unification complète de la race humaine tout entière. Cette unification devrait se conformer à des principes qui s'harmoniseraient directement avec l'esprit qui anime et les lois qui régissent le fonctionnement des institutions qui constituent déjà la pierre angulaire de l'ordre administratif de sa foi.

Aucun mécanisme qui tomberait sous le niveau inculqué par la révélation baha'ie ou qui serait en désaccord avec le modèle sublime décrété par ses enseignements, aucun mécanisme que les efforts collectifs de l'humanité peuvent encore imaginer ne pourra jamais espérer atteindre quelque chose de mieux que cette moindre paix à laquelle l'auteur de notre foi lui-même a fait allusion dans ses Écrits. Maintenant que vous avez refusé la plus grande paix, a-t-il écrit dans son admonestation aux rois et aux dirigeants de la terre, attachez-vous fermement à cette moindre paix, afin de pouvoir peut-être, et dans une certaine mesure, améliorer votre propre condition et celle de ceux qui dépendent de vous. S'étendant sur cette moindre paix, il s'adresse ainsi dans cette même tablette aux dirigeants de la terre : Réconciliez-vous afin de n'avoir besoin d'autres armements que ceux qui sont nécessaires à la sauvegarde de vos territoires et de vos possessions... Soyez unis, ô rois de la terre, car ainsi sera apaisée la tempête de discorde qui souffle parmi vous, et vos peuples trouveront le repos, si vous êtes de ceux qui comprennent. Si l'un d'entre vous prend les armes contre un autre, levez-vous tous contre lui, car ce n'est là que justice manifeste.

La plus grande paix, ainsi qu'elle a été conçue par Baha'u'llah - une paix qui doit inévitablement suivre, comme sa conséquence pratique, la spiritualisation du monde et la fusion de toutes ses races, croyances, classes et nations -, ne peut reposer sur d'autre base ni être préservée par d'autre moyen que les ordonnances divines contenues de manière implicite dans l'ordre mondial associé à son saint nom. Dans la tablette qu'il révéla il y a près de soixante-dix ans à la reine Victoria, Baha'u'llah déclara, faisant allusion à cette plus grande paix : Ce que le Seigneur a ordonné comme le remède souverain et l'instrument le plus puissant pour la guérison du monde entier est l'union de tous ses peuples en une cause universelle, en une foi commune. Ceci ne peut être atteint que par le pouvoir d'un médecin habile, tout-puissant et inspiré. Ceci, vraiment, est la vérité, et tout le reste n'est qu'erreur... Pensez à ces jours où l'Ancienne Beauté, celui qui est le plus Grand Nom, a été envoyé ici-bas pour la régénération et l'unification de l'humanité. Voyez comment, épées tirées, ils se levèrent contre lui et commirent ce qui fit trembler l'Esprit fidèle. Et toutes les fois que nous leur disions : "Voici, le réformateur du monde est venu !" ils nous répondaient : "Ce n'est, en vérité, qu'un fauteur de troubles." Et dans une autre tablette, Baha'u'llah affirme : Il convient à tous les hommes, en ce jour, de s'appuyer fermement sur le plus Grand Nom et d'établir l'unité de l'humanité tout entière. Il n'est de lieu où s'enfuir, de refuge que quiconque puisse chercher, si ce n'est lui.


7.1. L'entrée dans l'âge adulte de l'humanité

La révélation de Baha'u'llah, dont la mission suprême n'est autre que la réalisation de cette unité organique et spirituelle de l'ensemble de toutes les nations, devrait être considérée, si nous sommes fidèles à ses implications, comme marquant par son avènement l'entrée dans l'âge adulte de la race humaine tout entière. Elle ne devrait pas être regardée simplement comme une autre renaissance spirituelle dans la fortune toujours changeante de l'humanité, ni simplement comme un stade plus avancé dans la chaîne des révélations progressives, ni même comme l'apogée de l'une de ces séries de cycles prophétiques périodiques, mais plutôt comme le signe de l'entrée dans la phase dernière et suprême de l'évolution prodigieuse de la vie collective de l'homme sur cette planète. L'émergence d'une communauté mondiale, la prise de conscience d'une citoyenneté mondiale, l'établissement d'une culture et d'une civilisation mondiales - toutes choses qui se feront en synchronisation avec les premiers stades de l'épanouissement de l'âge d'or de l'ère baha'ie - devraient être considérés, par leur nature même, en ce qui concerne cette vie terrestre, comme les plus lointaines limites qui puissent être atteintes dans l'organisation de la société humaine, bien que l'homme, en tant qu'individu, en conséquence même d'un tel achèvement, poursuivra indéfiniment sa progression et son développement.

Cette transformation mystique qui touche tout et reste indéfinissable, que nous associons au stade de maturité en tant que moment inévitable dans la vie de l'individu et au développement du fruit, doit, si nous voulons comprendre correctement les paroles de Baha'u'llah, avoir sa contrepartie dans l'évolution de l'organisation de la société humaine. Un stade semblable doit, tôt ou tard, être atteint dans la vie collective de l'humanité, engendrant un phénomène plus frappant encore dans les relations mondiales et dotant la race humaine tout entière de potentialités de bien-être telles qu'elles fourniront, à travers la succession des âges, le principal stimulant nécessaire à l'accomplissement final de ses hautes destinées. Un tel stade de maturité dans le processus du gouvernement de l'humanité doit, si nous reconnaissons fidèlement la formidable revendication formulée par Baha'u'llah, rester pour toujours identifié à la révélation dont il fut le porteur.

Dans l'un des passages les plus caractéristiques de sa propre révélation et en un langage qui exclut toute possibilité d'erreur, il témoigne de la vérité de ce principe qui est une marque distinctive de la foi baha'ie : Il a été par Nous décrété que la parole de Dieu et toutes les potentialités qu'elle contient seront manifestées aux hommes de façon strictement conforme aux conditions préordonnées par celui qui est l'Omniscient, le Très-Sage... S'il était permis à cette parole de libérer soudainement toutes les énergies latentes en elle, aucun homme ne pourrait soutenir le poids d'une si grandiose révélation. Considérez ce qui a été envoyé à Muhammad, l'Apôtre de Dieu. La mesure de la révélation dont il était le porteur avait été clairement préordonnée par celui qui est le Tout-Puissant, le Très-Haut. Pourtant, ceux qui l'entendaient ne pouvaient comprendre son dessein que dans la mesure de leur capacité et de leur rang spirituels. Lui, de même, ne dévoilait le visage de la sagesse qu'en proportion de la capacité de ses auditeurs à soutenir le poids de son message. Dès le moment où l'humanité eut atteint le stade de la maturité, la Parole révéla aux yeux des hommes les énergies latentes dont elle avait été dotée, des énergies qui se manifestèrent dans la plénitude de leur gloire quand, en l'an 60, l'Ancienne Beauté apparut en la personne d''Ali-Muhammad, le Bab.

Pour éclaircir cette vérité fondamentale, 'Abdu'l-Baha a écrit : Toutes les choses créées ont leur degré ou stade de maturité. Cette période, dans la vie d'un arbre, est le temps où il porte des fruits... L'animal atteint également un stade de pleine croissance et de perfection, et, dans le règne humain, l'homme arrive à sa maturité quand la lumière de son intelligence atteint sa puissance et son développement suprêmes... De même, il existe des périodes et des stades dans la vie collective de l'humanité. À une époque, elle était passée par le stade de l'enfance, à une autre période par celui de la jeunesse, mais elle est maintenant entrée dans la phase depuis longtemps prédite de sa maturité, dont les preuves sont partout apparentes... Ce qui, aux premiers âges de la race, répondait aux besoins humains ne peut plus ni rencontrer ni satisfaire aux exigences d'aujourd'hui, en cette période de nouveauté et d'accomplissement. L'humanité est sortie de son état antérieur de limitation et de formation préliminaire. L'homme doit maintenant s'imprégner de vertus nouvelles et de pouvoirs nouveaux, de nouvelles normes morales et de nouvelles capacités. Des grâces nouvelles, des dons parfaits l'attendent et descendent déjà sur lui. Les bienfaits et les bénédictions de la période de jeunesse, bien qu'opportuns et suffisants à l'adolescence de l'humanité, sont maintenant incapables de subvenir aux besoins de sa maturité.


7.2. Le processus d'intégration

Une telle crise, si importante et si unique dans la vie de l'humanité organisée, peut, de plus, être comparée au stade culminant atteint dans l'évolution politique de la grande République américaine, le stade qui marqua l'apparition d'une communauté unifiée d'États fédérés. L'éveil d'un nouveau sentiment national et la naissance d'un nouveau type de civilisation, infiniment plus riches et plus nobles que ceux que chacune des parties composant cette communauté pouvait espérer atteindre séparément, ont pour ainsi dire proclamé l'entrée dans l'âge adulte du peuple américain. À l'intérieur des limites territoriales de cette nation, cet achèvement peut être considéré comme l'apogée du processus de gouvernement humain. Les éléments divers et lâchement reliés d'une communauté divisée ont été rassemblés, unifiés et intégrés dans un système cohérent. Bien que cette entité puisse continuer à accroître sa force de cohésion, bien que l'unité déjà réalisée puisse être davantage consolidée, bien que la civilisation à laquelle cette unité pouvait seule avoir donné naissance puisse se développer et prospérer, le mécanisme nécessaire à un tel développement peut être présumé établi dans sa structure essentielle, et l'impulsion nécessaire pour le guider et le soutenir peut être considérée comme fondamentalement donnée. Aucun stade supérieur à cet achèvement de l'unité nationale ne peut être conçu dans les limites géographiques de cette nation, bien que la plus haute destinée réservée à son peuple, en tant qu'élément constitutif d'une entité encore plus vaste qui embrassera l'humanité tout entière, puisse demeurer encore inaccomplie. Mais, pris comme une unité isolée, ce processus d'intégration peut être considéré comme ayant atteint sa réalisation finale et suprême.

Tel est le stade dont s'approche collectivement une humanité en évolution. La révélation confiée à Baha'u'llah par l'Ordonnateur tout-puissant, ses fidèles le croient fermement, a été dotée de virtualités à la mesure de l'entrée en maturité de la race humaine, le stade le plus important couronnant son évolution de l'enfance à l'âge adulte.

Les fondateurs successifs de toutes les religions du passé qui, de temps immémorial, ont répandu avec une intensité toujours croissante la splendeur d'une seule révélation commune dans les différents stades qui ont marqué la progression du genre humain vers sa maturité, peuvent donc, en un sens, être considérés comme des manifestations préliminaires, qui anticipent et préparent la voie à l'avènement de ce jour des jours, quand la terre entière aura fructifié et que l'arbre de l'humanité aura produit le fruit qui lui était destiné.

Pour incontestable que soit cette vérité, son caractère revendicatif ne devrait jamais permettre d'obscurcir le dessein ou de déformer le principe qui reste à la base des paroles de Baha'u'llah, des paroles qui ont établi pour toujours l'unité absolue de tous les prophètes, lui compris, qu'ils appartiennent au passé ou à l'avenir. Bien que la mission des prophètes qui ont précédé Baha'u'llah puisse être considérée sous ce jour, bien que la mesure de la révélation divine confiée à chacun d'eux doive nécessairement différer - étant un résultat de ce processus d'évolution -, leur origine commune, leur unité essentielle et l'identité de leur dessein ne devraient à aucun moment et en aucune circonstance être mal comprises ou niées. Qu'il faille considérer que tous les messagers de Dieu demeurent dans le même tabernacle, volent dans le même ciel, sont assis sur le même trône, prononcent les mêmes paroles et proclament la même foi, cela doit, si haut que nous puissions exalter la part de révélation divine octroyée à l'humanité en ce point culminant de son évolution, rester la base inaltérable et le principe central de la croyance baha'ie. Aucune variation dans la splendeur que chacune de ces manifestations de la lumière de Dieu a répandue sur le monde ne devrait être attribuée à quelque supériorité inhérente au caractère essentiel de l'une d'elles, mais plutôt à la capacité progressive, à la réceptivité spirituelle toujours croissante que le genre humain, dans sa marche ascendante vers la maturité, n'a cessé de témoigner.


7.3. L'ultime accomplissement

Ceux-là seuls qui veulent associer la révélation proclamée par Baha'u'llah à l'achèvement d'une si prodigieuse évolution dans la vie collective de la race humaine tout entière peuvent saisir la portée des paroles que, faisant allusion aux gloires de ce jour promis et à la durée de l'ère baha'ie, il a jugé à propos de prononcer. Voici le roi des jours, s'exclame-t-il, le jour qui a vu la venue du Bien-Aimé, de celui qui, de toute éternité, a été proclamé le Désir du monde. Les Écrits des dispensations passées, affirme-t-il plus loin, célèbrent le grand jubilé qui doit nécessairement saluer ce très grand jour de Dieu. Heureux celui qui a vécu pour voir ce jour et a reconnu son rang. Il est évident, explique-t-il dans un autre passage, que chaque âge au cours duquel une manifestation de Dieu a vécu est décrété divinement et peut, en un sens, être décrit comme le jour désigné par Dieu. Ce jour-ci, cependant, est unique et doit être distingué de ceux qui l'ont précédé. La désignation de "Sceau des prophètes" révèle pleinement son rang élevé. En vérité, le cycle prophétique est terminé. La vérité éternelle est maintenant venue. Il a levé la bannière de la puissance et répand à présent sur le monde la splendeur sans nuage de sa révélation. Dans cette très grandiose révélation, déclare dans un langage catégorique Baha'u'llah, toutes les dispensations du passé ont atteint leur plus haut, leur ultime accomplissement. Ce qui a été rendu manifeste dans cette révélation prééminente et très exaltée demeure sans parallèle dans les annales du passé, et les âges futurs ne verront rien de semblable.

Il faudrait, de même, se rappeler les paroles authentiques de 'Abdu'l-Baha qui confirment avec non moins de force l'immensité sans précédent de la dispensation baha'ie : Des siècles, affirme-t-il dans une de ses tablettes, voire des âges sans nombre doivent s'écouler avant que brille de nouveau dans sa splendeur estivale le Soleil de Vérité, ou avant qu'il apparaisse une fois encore dans l'éclat radieux de sa gloire printanière... La seule contemplation de la dispensation inaugurée par la Beauté bénie eût suffi à combler les saints des âges passés, qui aspirèrent si ardemment à participer, ne fût-ce qu'un moment, à sa grande gloire. En ce qui concerne les manifestations qui, dans le futur, descendront "à l'ombre des nuages", affirme 'Abdu'l-Baha dans un langage encore plus précis, sachez, en vérité, qu'en ce qui concerne leur relation avec la Source de leur inspiration, elles sont à l'ombre de l'Ancienne Beauté. Cependant, par rapport à l'époque où elles apparaissent, chacune d'elles "fait ce qu'Il veut". Cette sainte dispensation, explique-t-il en faisant allusion à la révélation de Baha'u'llah, est illuminée de la lumière du Soleil de Vérité qui brille depuis la hauteur de son rang très exalté dans la plénitude de sa splendeur, de sa chaleur et de sa gloire.


7.4. Les douleurs de la mort et de la naissance

Amis chèrement aimés ! Bien que la révélation de Baha'u'llah ait été délivrée au monde, l'ordre mondial que, de toute nécessité, cette révélation doit engendrer n'a pas encore vu le jour. Bien que l'âge héroïque de sa foi soit terminé, les énergies créatrices que cet âge a libérées ne se sont pas encore concrétisées sous la forme de cette société mondiale qui, une fois les temps accomplis, doit refléter l'éclat de sa gloire. Bien que la charpente de son ordre administratif ait été érigée et que la période de formation de l'ère baha'ie ait débuté, cependant le royaume promis auquel le germe de ses institutions doit aboutir n'est pas encore inauguré. Bien que sa voix se soit élevée, et que les bannières de sa foi aient été hissées dans non moins de quarante pays de l'Est et de l'Ouest, cependant la race humaine entière n'a toutefois pas encore reconnu et proclamé son unité, et l'étendard de sa plus grande paix n'est pas encore hissé.

Les sommets, atteste Baha'u'llah lui-même, que par la très miséricordieuse faveur de Dieu, l'homme mortel peut atteindre en ce jour demeurent encore cachés à sa vue. Le monde de l'existence n'a jamais eu, ni ne possède encore, la faculté de recevoir une telle révélation. Le jour approche, cependant, où les potentialités d'une si grande faveur seront, en vertu de son commandement, manifestées aux hommes.

Pour que soit révélée une si grande faveur, une période de troubles intenses et de souffrance généralisée semblerait indispensable. Si resplendissant qu'ait été l'âge qui a témoigné du commencement de la mission confiée à Baha'u'llah, l'intervalle de temps qui doit s'écouler avant que cet âge porte son fruit le plus précieux doit être obscurci - et la chose apparaît avec une évidence toujours croissante - par les ténèbres morales et sociales qui, seules, peuvent préparer une humanité impénitente à recueillir la récompense dont son destin est d'hériter.

Nous entrons à présent dans une telle période d'un pas ferme et irrésistible. Parmi les ombres qui, chaque jour davantage, s'épaississent autour de nous, nous pouvons à peine discerner les faibles lueurs de la sublime souveraineté de Baha'u'llah qui, par instants, apparaissent à l'horizon de l'histoire. À nous qui sommes "la génération de la pénombre", qui vivons en un temps qu'on peut désigner comme la période d'incubation de la fédération mondiale envisagée par Baha'u'llah, à nous a été assignée une tâche dont nous ne pouvons jamais assez apprécier le haut privilège, et dont nous ne pouvons encore percevoir la difficulté que confusément. Nous pouvons bien croire, nous qui sommes appelés à éprouver l'action des forces des ténèbres destinées à libérer un torrent de souffrances atroces, que l'heure la plus sombre qui doit précéder l'aube de l'âge d'or de notre foi n'a pas encore sonné. Si profonde que soit l'obscurité qui encercle déjà le monde, les épreuves pénibles dont la terre doit être affligée ne sont encore qu'en préparation, et leur noirceur ne peut encore être imaginée. Nous nous trouvons au seuil d'un âge dont les convulsions proclament à la fois les affres de l'agonie de l'ordre ancien et les douleurs de l'enfantement du nouveau. Nous pouvons dire que ce nouvel ordre mondial a été conçu sous l'influence créatrice de la foi annoncée par Baha'u'llah. Nous pouvons, en ce moment, éprouver ses mouvements dans le sein d'un âge en travail, un âge qui attend l'heure fixée à laquelle il pourra déposer son fardeau et produire son plus beau fruit.

La terre entière, écrit Baha'u'llah, est à présent au stade de la gestation. Le jour approche où elle aura produit ses fruits les plus nobles, où auront jailli d'elle les arbres aux plus hautes cimes, les fleurs les plus enchanteresses, les plus célestes bénédictions. Immensément exaltée est la brise qui émane de la robe de ton Seigneur, le Glorifié ! Car voici qu'elle a exhalé son parfum et renouvelé toutes choses ! Heureux celui qui le comprend ! Les vents impétueux de la grâce divine, proclame-t-il dans la Suratu'l-Haykal, sont passés sur toutes choses. Chaque créature a été dotée de toutes les potentialités qu'elle peut porter. Et cependant, les peuples du monde ont refusé cette grâce ! Chaque arbre a été doté des fruits les meilleurs, chaque océan enrichi des gemmes les plus lumineuses. L'homme lui-même a été investi des dons de l'intelligence et du savoir. La création tout entière est devenue le réceptacle de la révélation du Très-Miséricordieux, et la terre le dépositaire des choses impénétrables à tous, sauf à Dieu, le Véritable, celui qui connaît les choses invisibles. Le temps approche où toute chose créée aura déposé son fardeau. Loué soit Dieu qui a accordé cette grâce embrassant toutes choses, tant visibles qu'invisibles !

L'appel de Dieu, en s'élevant, écrivit 'Abdu'l-Baha, a insufflé une vie nouvelle dans le corps de l'humanité et infusé un nouvel esprit dans toute la création. C'est pour cette raison que le monde a été remué en profondeur et que les coeurs et les consciences des hommes ont été vivifiés. Avant longtemps, les preuves de cette régénération seront révélées, et ceux qui dorment profondément seront éveillés.


7.5. L'effervescence universelle

En regardant le monde autour de nous, nous sommes forcés de remarquer les multiples preuves de cette effervescence universelle qui, sur chaque continent du globe et dans chaque domaine de la vie humaine, qu'il soit religieux, social, économique ou politique, purifie et réforme l'humanité en vue du jour où la totalité de la race humaine sera prise en considération et son unité établie. Deux processus peuvent cependant être distingués, chacun tendant, à sa manière et à un rythme accéléré, à porter à leur comble les forces qui sont en train de transformer la face de notre planète. Le premier est essentiellement un processus d'intégration, tandis que le second est fondamentalement destructeur. Le premier, qui se développe progressivement, déploie un système qui peut servir de modèle à la communauté politique mondiale vers laquelle s'achemine sans trêve un monde étrangement désordonné; alors que le dernier, à mesure que s'accroît son influence désintégratrice, tend à renverser avec une violence toujours croissante les barrières vétustes qui cherchent à entraver le progrès de l'humanité vers le but qui lui est assigné. Le processus constructeur, associé à la foi naissante de Baha'u'llah, est le signe avant-coureur du nouvel ordre mondial que cette foi doit établir sous peu. Les forces destructrices qui caractérisent l'autre mouvement devraient être identifiées avec une civilisation qui a refusé de répondre à l'attente d'un âge nouveau et qui, par conséquent, décline et s'enfonce dans le chaos.

Une bataille titanesque, une bataille spirituelle d'une ampleur sans pareille, et pourtant ineffablement glorieuse dans ses ultimes conséquences, est en train de se jouer du fait de ces tendances opposées en cette période de transition par laquelle passent à présent la communauté organisée des fidèles de Baha'u'llah et l'humanité tout entière.

L'esprit qui s'est incarné dans les institutions d'une foi en plein essor a, au cours de sa marche en avant vers la rédemption du monde, rencontré des forces avec lesquelles il est actuellement aux prises, des forces qui sont, dans la plupart des cas, la négation même de cet esprit, et dont l'existence, perpétuée, doit inévitablement l'empêcher d'accomplir son dessein. Les institutions creuses et épuisées, les doctrines et les croyances surannées, les traditions usées et discréditées que représentent ces forces ont été en certaines circonstances, il faut bien le noter, minées par leur sénilité, la perte de leur pouvoir de cohésion et leur propre corruption. Quelques-unes ont été balayées par les violentes forces que la foi baha'ie a si mystérieusement libérées à l'heure de sa naissance. D'autres, en conséquence immédiate d'une résistance faible et vaine à sa croissance durant les tous premiers stades de son développement, se sont éteintes et ont été totalement discréditées. D'autres encore, par crainte de l'influence pénétrante des institutions au sein desquelles, en une période plus tardive, s'était incarné cet esprit, avaient mobilisé leurs forces et lancé leurs attaques destinées à essuyer à leur tour, après un succès bref et illusoire, une défaite ignominieuse.


7.6. Cet âge de transition

Je n'ai point dessein de rappeler les batailles spirituelles qui en ont résulté, moins encore d'en tenter une analyse détaillée, et mon objet n'est pas non plus d'enregistrer les victoires qui ont rejailli sur la gloire de la foi de Baha'u'llah depuis le jour de sa fondation. Plutôt que les événements qui ont marqué le premier âge, l'âge apostolique de la dispensation baha'ie, mon souci principal se rapporte plutôt aux événements marquants qui ont eu lieu et aux tendances qui caractérisent la période de formation de son développement, cet âge de transition dont les tribulations sont les signes avant-coureurs de cette ère de félicité bénie qui doit concrétiser l'ultime dessein de Dieu pour toute l'humanité.

Dans une communication précédente, j'ai fait une brève allusion à la chute catastrophique des empires et des royaumes puissants survenue à la veille du départ de 'Abdu'l-Baha, dont on peut dire que la mort a inauguré la phase de l'âge de transition dans lequel nous vivons actuellement. La dissolution de l'Empire allemand, la défaite humiliante infligée à son chef, le successeur et descendant en droite ligne du roi et empereur prussien à qui Baha'u'llah avait adressé son avertissement solennel et historique, ainsi que l'extinction de la monarchie austro-hongroise, dernier vestige du Saint-Empire romain jadis si illustre, ces événements furent tous deux précipités par une guerre dont la déclaration marqua l'ouverture de l'âge de frustration appelé à précéder l'établissement de l'ordre mondial de Baha'u'llah. Ces deux événements d'une grande importance peuvent être regardés comme les premiers faits de cet âge tumultueux dont nous commençons aujourd'hui à pénétrer les limites qui bordent sa phase la plus noire.

Au conquérant qui vainquit Napoléon III, l'auteur de notre foi avait adressé, au lendemain de sa victoire, dans son très saint Livre, cet avertissement clair et prophétique : Ô Roi de Berlin... Prends garde, de crainte que l'orgueil ne t'empêche de reconnaître l'aube de la révélation divine ! Prends garde que les désirs terrestres ne te cachent, comme un voile, le Seigneur du trône céleste et du monde d'ici-bas ! Voici ce que te conseille la Plume du Très-Haut. Il est, en vérité, le Très-Clément, le Tout-Miséricordieux. Rappelle-toi celui dont la puissance transcendait ta puissance (Napoléon III), et dont le rang surpassait ton rang. Où est-il ? Que sont devenues ses possessions ? Prends garde, et ne sois pas de ceux qui s'abandonnent au sommeil. C'est lui qui, lorsque nous lui fîmes connaître ce que les armées de la tyrannie nous avaient fait endurer, rejeta la tablette de Dieu. Pour cette raison, la disgrâce de toutes parts l'assaillit et lui fit mordre la poussière en une grande défaite. Médite, ô Roi, sur son exemple et sur celui de tous ceux qui comme toi ont conquis des cités et régné sur les hommes. Le Très-Miséricordieux les tira de leurs palais pour les mettre au tombeau. Tiens-toi pour averti, sois de ceux qui réfléchissent.

Ô rives du Rhin, prophétise Baha'u'llah dans un autre passage du même livre, nous vous avons vues couvertes de sang, alors que les épées du châtiment étaient tirées contre vous; et ainsi vous connaîtrez une autre infortune. Et nous entendons les lamentations de Berlin, bien qu'elle soit aujourd'hui dans une gloire manifeste.


7.7. Effondrement de l'islam

L'effondrement du pouvoir de la hiérarchie shiite, dans un pays qui avait été depuis des siècles l'une des forteresses imprenables du fanatisme musulman, fut l'inévitable conséquence de cette vague de sécularisation qui devait plus tard envahir, tant en Europe qu'en Amérique, quelques-unes des institutions ecclésiastiques les plus puissantes et les plus conservatrices. Sans être une conséquence directe de la dernière guerre, cet ébranlement soudain qui avait saisi ce pilier jusque-là immuable de l'orthodoxie islamique accentua les problèmes et rendit plus profonde l'agitation dont un monde harassé par la guerre avait été affligé. L'islam shiite, sur la terre natale de Baha'u'llah et en conséquence directe de son hostilité implacable envers sa foi, avait perdu une fois pour toutes sa puissance combative ainsi que ses droits et ses privilèges, il avait été avili et démoralisé, et il était condamné à une obscurité sans espoir et à l'extinction finale. Cependant, pas moins de vingt mille martyrs avaient dû sacrifier leur vie avant que la cause pour laquelle ils s'étaient levés et étaient morts pût enregistrer cette première victoire sur ceux qui étaient les premiers à répudier ses revendications et à faucher ses vaillants soldats. L'opprobre et la misère s'abattirent sur eux, et ils encoururent la colère de Dieu.

Voyez, écrit Baha'u'llah, commentant le déclin d'un peuple déchu, comment les actes et les dires de l'islam shiite ont abattu la ferveur et la joie de ses premiers jours et terni l'éclat immaculé de sa lumière. En ses premiers jours, alors qu'ils adhéraient encore aux principes qui sont associés au nom de leur prophète, le Seigneur de l'humanité, leur parcours fut marqué par une chaîne ininterrompue de victoires et de triomphes. Mais, à mesure qu'ils se détournaient de la voie tracée par leur maître et guide idéal, à mesure qu'ils fuyaient la lumière de Dieu et corrompaient le principe de sa divine unicité, et à mesure qu'ils concentraient toujours davantage leur attention sur ceux qui n'étaient que les révélateurs de la puissance de sa parole, leur pouvoir se changea en faiblesse, leur gloire en honte et leur courage en peur. Vois à présent où ils en sont arrivés.

La chute de la dynastie Qajar, le défenseur déclaré et l'instrument complaisant d'un clergé décadent, fut à peu près synchronisée avec l'humiliation qu'avaient subie les chefs ecclésiastiques shiites. Depuis le shah Muhammad jusqu'au dernier et faible monarque de cette dynastie, la foi de Baha'u'llah s'était vu refuser la considération impartiale, le traitement équitable et désintéressé que sa cause avait exigés à juste titre. Elle avait, au contraire, été atrocement tourmentée, constamment trahie et poursuivie. Le martyre du Bab, l'exil de Baha'u'llah, la confiscation de ses biens terrestres, son incarcération à Mazindaran; le règne de la terreur qui le confina dans le plus pestilentiel des cachots; les intrigues, les protestations et les calomnies qui, à trois reprises, le firent exiler à nouveau et conduisirent à son emprisonnement final dans la plus désolée des villes; les mesures honteuses qui, avec la connivence des autorités judiciaires et ecclésiastiques, furent prises contre la personne, les biens et l'honneur de ses innocents fidèles; tous ces faits se distinguent comme étant les actes les plus noirs dont la postérité tiendra à jamais responsable cette dynastie couverte de sang. Un autre des obstacles qui avait cherché à obstruer la marche en avant de la foi était désormais écarté.

Bien que Baha'u'llah eût été banni de sa terre natale, la vague de calamités qui avait déferlé si furieusement sur lui et sur les fidèles du Bab était loin de se retirer. Sous la juridiction du sultan de Turquie, l'ennemi juré de sa cause, un nouveau chapitre de l'histoire de ses incessantes épreuves s'était ouvert. Le renversement du sultanat et celui du califat, les piliers jumeaux de l'islam sunnite, ne peuvent être regardés que comme les conséquences inévitables de la persécution cruelle, délibérée et acharnée que lui firent subir les monarques de la maison vacillante d''Uthman, les successeurs reconnus du prophète Muhammad. De la ville de Constantinople, siège traditionnel tant du sultanat que du califat, les gouvernants de la Turquie s'étaient efforcés, avec un zèle infatigable et durant presque trois quarts de siècle, d'endiguer la marée montante d'une foi qu'ils craignaient et abhorraient. Du jour où Baha'u'llah mit le pied sur le sol turc - et devint dès lors virtuellement prisonnier du plus puissant potentat de l'islam - jusqu'à l'année où la Terre sainte se trouva libérée du joug turc, les califes qui se succédèrent, et en particulier les sultans 'Abdu'l-'Aziz et 'Abdu'l-Hamid, agissant dans le plein exercice de l'autorité spirituelle et temporelle que leur avait conférée leur haute charge, avaient infligé au fondateur de notre foi et au Centre de son alliance des souffrances et des tribulations telles qu'aucun esprit ne peut les concevoir, ni aucune plume et aucune langue les décrire. Eux seuls pouvaient les avoir mesurées ou supportées.

À diverses reprises, Baha'u'llah a témoigné de ces épreuves affligeantes : Par la justice du Tout-Puissant ! Si je devais te rapporter tout ce dont j'ai été victime, les âmes et les esprits des hommes ne pourraient en soutenir le poids. Dieu Lui-même m'en est témoin. Vingt années se sont écoulées durant lesquelles nous avons goûté chaque jour à l'angoisse d'une tribulation nouvelle, a-t-il écrit, s'adressant aux rois de la chrétienté. Aucun de ceux qui nous ont précédé n'a enduré ce que nous avons enduré. Puissiez-vous en prendre conscience ! Ceux qui se sont levés contre nous nous ont mis à mort, ils ont répandu notre sang, pillé nos biens, violé notre honneur. Rappelez-vous mes peines, a-t-il révélé d'autre part, mes soucis et mes angoisses, mes malheurs et mes épreuves, les conditions de ma captivité, les pleurs que j'ai versés, l'amertume de mon angoisse et, actuellement, mon emprisonnement dans ce pays lointain... Si on vous disait ce dont fut affligée l'Ancienne Beauté, vous fuiriez dans le désert, secoués de sanglots... Chaque matin à mon lever, je trouvais, massée derrière ma porte, une foule d'afflictions innombrables; et chaque soir, en me couchant, mon coeur était déchiré de l'angoisse dont l'avait fait souffrir l'infernale cruauté de ses ennemis.

Les ordres que donnèrent ces ennemis, les bannissements qu'ils décrétèrent, les outrages qu'ils infligèrent, les plans qu'ils conçurent, les enquêtes qu'ils menèrent, les menaces qu'ils proférèrent, les atrocités qu'ils étaient prêts à commettre, les intrigues et les bassesses auxquelles eux, leurs ministres, leurs gouverneurs et leurs chefs militaires s'étaient livrés forment un tableau auquel on peut difficilement trouver un équivalent dans l'histoire des religions révélées. Le simple récit des faits les plus saillants de cette sinistre histoire suffirait à remplir un volume. Ils savaient fort bien que le centre spirituel et administratif de la cause qu'ils s'étaient efforcés d'éradiquer était tombé en leur pouvoir, que ses chefs étaient des citoyens turcs et que, quelles que fussent leurs ressources, ils étaient à leur merci. Que durant une période de près de soixante-dix années - alors qu'il était encore dans la plénitude d'une autorité incontestée, alors qu'il était renforcé par les machinations sans fin des autorités civiles et ecclésiastiques d'une nation voisine, alors même qu'il était assuré de l'appui des proches de Baha'u'llah qui s'étaient rebellés contre sa cause et s'en étaient séparés -, ce despotisme ait finalement échoué à extirper une poignée de sujets condamnés, cela doit rester, pour tout observateur incroyant, l'un des épisodes les plus intrigants et les plus mystérieux de l'histoire contemporaine.

En dépit des calculs d'un ennemi à la vue courte, la cause dont Baha'u'llah demeurait le chef visible avait indéniablement triomphé. Aucun esprit impartial, scrutant au-delà des apparences les conditions entourant le prisonnier d''Akka, ne pouvait plus longtemps s'y tromper ou le nier. Bien que la tension, qui avait baissé, se fût accentuée pour un temps après l'ascension de Baha'u'llah et que les périls d'une situation encore instable eussent réapparu, il était devenu de plus en plus évident que les forces insidieuses de décadence qui, depuis de longues années, rongeaient les organes vitaux d'une nation malade, étaient en voie d'atteindre leur paroxysme. Une série de crises internes avaient déjà été déchaînées, dont chacune s'avérait plus dévastatrice que la précédente, et qui devaient finalement amener dans leur sillage un des événements les plus catastrophiques des temps modernes. Le meurtre, en 1876, de cet arrogant despote; le conflit russo-turc qui suivit peu après; les guerres de libération qui lui succédèrent; la montée du mouvement des Jeunes-Turcs; la révolution turque de 1909 qui précipita la chute de 'Abdu'l-Hamid; les guerres balkaniques avec leurs désastreuses conséquences; la libération de la Palestine qui enchâsse en son sein les villes d''Akka et de Haïfa, le centre mondial d'une foi émancipée; le démembrement supplémentaire que décréta le traité de Versailles; l'abolition du sultanat et la chute de la maison d''Uthman; l'extinction du califat, la séparation de la religion officielle et de l'État; l'annulation de la loi de la Shari'at, et la promulgation d'un code civil universel; la suppression de divers ordres, croyances, traditions et cérémonies tenus pour indissolublement liés à la structure de la foi musulmane; tous ces événements se succédèrent avec une facilité et une rapidité qu'aucun homme n'avait osé envisager. Dans tous ces coups dévastateurs, assenés par des amis autant que par des ennemis, par des nations chrétiennes et des croyants musulmans, chaque fidèle de la foi persécutée de Baha'u'llah reconnut les preuves de la main du fondateur défunt de sa religion qui, depuis le royaume invisible, déchaînait sur une nation et une religion rebelles un flot de calamités bien méritées.

Comparez les preuves des punitions infligées par Dieu, et qui sont advenues aux persécuteurs de Jésus-Christ, à ces châtiments historiques qui, dans la dernière partie du premier siècle de l'ère baha'ie, firent mordre la poussière au principal ennemi de la religion de Baha'u'llah. L'empereur romain n'avait-il pas, dans la seconde moitié du premier siècle de l'ère chrétienne, après un angoissant siège de Jérusalem, dévasté la cité sainte, détruit le temple, profané et dépouillé de ses trésors le saint des saints, transporté ceux-ci à Rome, créé sur le mont Sion une colonie païenne, massacré les juifs, exilé et dispersé les survivants ?

Comparez, en outre, ces paroles dont témoigne l'Évangile, et que le Christ persécuté adresse à Jérusalem, à l'apostrophe à Constantinople révélée de sa prison lointaine par Baha'u'llah, et rapportée dans son très saint Livre : Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ! Et encore, se lamentant sur la ville : Si tu avais su voir à ton heure ce dont dépend ta paix ! Mais cela, maintenant, est caché à tes yeux... Car un temps viendra où tes ennemis creuseront une tranchée autour de toi et te cerneront de toutes parts, et te jetteront bas et tes enfants avec toi, et ils ne te laisseront pas pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le jour de la visite de ton Seigneur.

Ô lieu situé sur les rives des deux mers ! s'écrie Baha'u'llah dans son apostrophe à la ville de Constantinople, Le trône de la tyrannie, en vérité, a été établi sur toi, et la flamme de la haine a été allumée dans ton sein, de telle manière que l'assemblée céleste et ceux qui se tiennent autour du trône exalté ont fait retentir le ciel de leurs lamentations et de leurs gémissements. Nous voyons en toi les insensés régner sur les sages, et les ténèbres fanfaronner devant la lumière. Tu es en vérité remplie d'un orgueil manifeste. Ta splendeur extérieure t'a-t-elle rendue si vaine ? Par celui qui est le Seigneur de l'humanité ! Cette splendeur périra bientôt, et tes filles et tes veuves et toute ta parentèle qui demeurent en toi se lamenteront. Voici ce dont t'informe l'Omniscient, le Très-Sage.

Au sultan 'Abdu'l-'Aziz, le monarque qui décréta chacun des trois exils de Baha'u'llah, le fondateur de notre foi adressa ces paroles alors qu'il était prisonnier dans sa capitale : Écoute, ô Roi, les propos de celui par qui parle la vérité, celui qui ne te demande pas de le récompenser avec les choses que Dieu a choisi de t'accorder, celui qui, infailliblement, suit le droit sentier... Place devant tes yeux l'infaillible balance de Dieu, et, comme si tu te tenais en sa présence, chaque jour et à tout moment de ta vie, pèse tes actions sur cette balance. Fais ton examen de conscience avant d'y être contraint, le jour où nul homme n'aura la force de se tenir debout à cause de sa crainte de Dieu, le jour où les coeurs des insouciants trembleront.

Aux ministres de l'État turc, dans cette même tablette, il révéla ce qui suit : Il vous appartient, ô ministres d'État, de garder les préceptes de Dieu et d'abandonner vos propres lois et règlements, et d'être de ceux qui sont guidés dans le droit chemin. Avant longtemps, vous découvrirez les conséquences de vos actes en cette vaine existence et vous en recueillerez le fruit... Qu'ils sont nombreux ceux qui, dans les temps anciens, ont commis les choses que vous avez commises et qui, bien que d'un rang supérieur au vôtre, sont finalement retournés en poussière et ont été livrés à leur inéluctable perte !... Vous suivrez leurs traces, vous pénétrerez dans une habitation où nul d'entre vous ne trouvera ni amitié ni aide... Les jours de votre vie passeront et toutes les choses dont vous êtes occupés et dont vous tirez tant de vanité périront et, par une cohorte de ses anges, vous serez très certainement cités à comparaître en ce lieu où tremblera de tous ses membres la création tout entière et où frémira la chair de chaque oppresseur. Ceci est le jour qui, inévitablement, fondra sur vous, l'heure que nul ne peut retarder.

Aux habitants de Constantinople, alors qu'il vivait exilé parmi eux, Baha'u'llah, dans cette même tablette, adressa ces paroles : Craignez Dieu, habitants de la cité, et gardez-vous de semer parmi les hommes les germes de la dissension... Vos jours passeront comme ont passé les jours de ceux qui vous ont précédés. Vous retournerez à la poussière comme vos pères y sont jadis retournés... À notre arrivée dans la cité, remarque-t-il en outre, nous avons trouvé ses gouverneurs et ses anciens assemblés çà et là comme des enfants s'amusant avec de la terre glaise... Notre oeil spirituel a pleuré sur eux et sur leurs offenses, et sur leur total désintéressement de ce pour quoi ils furent créés... Le jour approche où Dieu aura suscité un peuple qui commémorera notre vie, qui fera le récit de nos épreuves, qui exigera de ceux qui, sans une ombre de preuve, nous traitèrent avec une injustice manifeste, la restitution de nos droits. Dieu assurément domine la vie de ceux qui nous firent du tort, et Il connaît bien leurs agissements. Sans nul doute, à cause de leurs péchés, sa main s'appesantira sur eux. Il est, en vérité, le plus violent de tous les vengeurs. Puis, les exhortant avec compassion : Écoutez donc ma parole, retournez à Dieu et repentez-vous afin que, par sa grâce, Il puisse vous prendre en miséricorde, vous laver de vos péchés et vous pardonner vos offenses. La grandeur de sa miséricorde dépasse la fureur de son courroux, et sa grâce embrasse tous ceux qu'Il a appelés à l'existence et revêtus de la robe de vie, et cela dans le passé comme dans le futur.

Et enfin, dans le Lawh-i-Ra'is, nous trouvons ces paroles prophétiques : Entends, ô chef... la voix de Dieu, le Souverain, l'Aide dans le péril, celui qui subsiste par Lui- même... Tu as commis, ô chef, une action qui a fait gémir, dans le très exalté paradis, Muhammad, l'Apôtre de Dieu. Le monde t'a rendu si vain que tu t'es détourné de la face de celui dont l'éclat a illuminé l'assemblée céleste. Bientôt tu te trouveras dans un désarroi manifeste... Le jour approche où la Terre du Mystère (Andrinople) et ce qui est près d'elle sera transformé et échappera aux mains du roi, et des troubles violents apparaîtront, et des lamentations s'élèveront, et les preuves de la méchanceté seront révélées de toutes parts, et la confusion s'étendra à cause de ce qui est arrivé à ces prisonniers aux mains des multitudes de l'oppression. Le cours des choses sera altéré et les conditions deviendront si impitoyables que le sable même des collines désolées en gémira, que les arbres sur les montagnes pleureront, et que le sang s'écoulera de toutes choses. Alors tu verras le peuple dans une cruelle détresse.

Treize cents ans avaient dû s'écouler depuis la mort du prophète Muhammad avant que l'illégitimité de l'institution du califat, dont les fondateurs avaient usurpé l'autorité des successeurs légitimes de l'Apôtre de Dieu, ne soit pleinement et publiquement démontrée. Une institution qui avait ainsi, dès ses débuts, piétiné un droit aussi sacré et déchaîné les forces d'un schisme aussi désolant, une institution qui, aux derniers jours, avait porté un coup aussi rude à une foi dont le précurseur était lui-même un descendant de ces mêmes imams dont elle avait refusé l'autorité, une telle institution méritait vraiment le châtiment qui avait scellé son destin.

Le texte de certaines traditions mahométanes, dont l'authenticité est reconnue par les musulmans eux-mêmes et que d'éminents savants et auteurs orientaux baha'is ont abondamment cités, servira à éclairer et à confirmer la thèse que j'ai tenté d'exposer : Aux derniers jours, une terrible calamité s'abattra sur mon peuple aux mains de son prince, une calamité telle qu'on n'entendit jamais parler de plus grande. Elle sera si cruelle que nul ne pourra s'en protéger. Dieu enverra alors un de mes descendants, un être issu de ma souche, qui remplira la terre d'autant d'équité et de justice qu'elle était jusque-là remplie d'iniquité et de tyrannie. Et encore : Un jour viendra pour mon peuple où il ne restera de l'islam qu'un nom, et du Qur'an qu'une simple apparence. Les docteurs de cet âge seront les pires que le monde ait jamais vus. Le mal a procédé d'eux, et sur eux il retombera. Et encore : À cette heure sa malédiction descendra sur vous, et votre blasphème vous accablera, et votre religion restera un mot vide sur vos langues. Et lorsque ces signes apparaîtront parmi vous, prévoyez le jour où une tempête de feu s'abattra sur vous, ou le jour où vous serez défigurés, ou celui où les pierres pleuvront sur vous.

Ô peuple du Qur'an, affirme Baha'u'llah de façon significative, en s'adressant aux forces jointes de l'islam sunnite et shiite, en vérité, Muhammad, le prophète de Dieu, a versé des larmes au spectacle de votre cruauté. Vous avez assurément suivi vos désirs mauvais et corrompus, et vous avez détourné votre face de la lumière qui guide. Bientôt, vous verrez le résultat de vos actions; car le Seigneur, mon Dieu, vous guette et surveille votre conduite... Ô assemblée de théologiens musulmans ! Par vos actes, le rang exalté du peuple a été abaissé, l'étendard de l'islam a été renversé, et son trône puissant est tombé.


7.8. Détérioration des institutions chrétiennes

Voilà pour l'islam et les coups paralysants qu'ont reçus ses dirigeants et ses institutions - sans compter ceux qu'ils peuvent encore recevoir - en ce premier siècle de l'ère baha'ie. Si je me suis trop longuement étendu sur ce sujet, si j'ai, dans une mesure disproportionnée, cité à l'appui de ma thèse les Écrits sacrés, c'est uniquement parce que j'ai la ferme conviction que les justes calamités qui se sont abattues sur le principal oppresseur de la foi de Baha'u'llah ne devraient pas seulement être comptées au nombre des circonstances émouvantes de cet âge de transition, mais également parmi les événements les plus frappants et les plus significatifs de l'histoire contemporaine.

Par les convulsions qui l'avaient saisi, l'islam, à la fois sunnite et shiite, avait contribué à l'accélération de ce processus destructeur auquel j'ai fait référence précédemment, un processus qui, par son caractère même, doit frayer la voie à cette réorganisation complète et à cette unification que le monde, dans tous les aspects de sa vie, doit accomplir. Qu'en est-il de la chrétienté et des communions avec lesquelles elle s'identifie ? Peut-on dire que ce processus de détérioration qui a attaqué l'édifice de la religion de Muhammad n'a pas réussi à exercer son influence pernicieuse sur les institutions associées à la foi de Jésus-Christ ? Ces institutions ont-elles déjà éprouvé l'impact de ces forces menaçantes ? Leurs fondations sont-elles si solides et leur vitalité si grande qu'elles soient en état de résister à cet assaut ? Deviendront-elles à leur tour, à mesure que s'étend et que s'aggrave la confusion d'un monde chaotique, la proie de leur violence ? Les plus attachées, parmi elles, à l'orthodoxie se sont-elles déjà levées et, si non, se lèveront-elles pour repousser l'assaut d'une cause qui, après avoir renversé les barrières de l'orthodoxie musulmane, s'avance maintenant, tant sur le continent européen que sur le continent américain, jusqu'au coeur même de la chrétienté ? Une telle résistance ne sèmerait-elle pas les germes de dissensions et de désordres nouveaux et, par conséquent, ne servirait-elle pas indirectement à hâter l'avènement du jour promis ?

À ces questions, nous ne pouvons répondre que partiellement. Seul le temps pourra révéler la nature du rôle que les institutions directement associées à la foi chrétienne sont destinées à jouer au cours de cette période de formation de l'ère baha'ie, en cette sombre époque de transition par laquelle passe à présent l'humanité tout entière. Toutefois, les événements qui se sont déjà produits sont de nature à indiquer la direction que prennent aujourd'hui ces institutions. Nous pouvons, dans une certaine mesure, estimer l'effet probable que produiront sur elles les forces qui opèrent tant au sein de la foi baha'ie qu'en dehors de celle-ci.

Que les forces de l'irréligion, d'une philosophie purement matérialiste et d'un paganisme non dissimulé aient été libérées, qu'elles soient à présent en train de s'étendre et que, en se renforçant, elles commencent à envahir quelques-unes des institutions chrétiennes les plus puissantes du monde occidental, aucun observateur impartial ne peut manquer de l'admettre. Que ces institutions deviennent de plus en plus inquiètes, que parmi elles quelques-unes soient déjà vaguement conscientes de l'influence omnipénétrante de la cause de Baha'u'llah, que, à mesure que leur propre force s'effrite et que leur discipline se relâche, elles regarderont avec une consternation croissante l'avènement de son nouvel ordre mondial et se résoudront peu à peu à l'assaillir, et qu'enfin une telle opposition accélérera, à son tour, leur déclin, bien peu, s'il y en a parmi ceux qui suivent avec attention le progrès de la foi de Baha'u'llah, seraient enclins à se poser la question.

La vitalité de la foi des hommes en Dieu, a témoigné Baha'u'llah, se meurt dans chaque pays. Seul son divin et salutaire remède peut la rétablir. La corrosion de l'athéisme ronge les organes vitaux de la société humaine. Quoi d'autre peut la nettoyer et la ranimer si ce n'est l'élixir de sa puissante révélation ? Le monde est en travail, a-t-il écrit ailleurs, et son agitation croît de jour en jour. Sa face est tournée vers l'incroyance et l'obstination. Sa condition sera telle qu'il ne serait ni convenable ni décent de la dévoiler à présent.

Cette menace de sécularisation qui a attaqué l'islam et est en train de saper ses dernières institutions, qui a envahi la Perse, pénétré en Inde et relevé triomphalement la tête en Turquie, s'est déjà fait sentir en Europe et en Amérique et est, sous des formes et des appellations variées et à des degrés divers, en train de défier les bases de toute religion établie, et en particulier les institutions et les communautés identifiées à la foi de Jésus-Christ. Il ne serait pas exagéré de dire que nous nous acheminons vers une période que l'historien de l'avenir considérera comme l'une des plus critiques de l'histoire de la chrétienté.

Déjà, quelques-uns des protagonistes de la religion chrétienne admettent la gravité de la situation à laquelle ils doivent faire face. Selon le témoignage consigné dans les rapports officiels de ses missionnaires, une vague de matérialisme envahit le monde. Le dynamisme et la pression de l'industrialisation moderne, qui pénètrent jusqu'aux forêts de l'Afrique centrale et aux plaines de l'Asie centrale, rendent partout les hommes dépendants et préoccupés des choses matérielles. L'Église métropolitaine, tant en chaire qu'à la tribune, a peut-être parlé un peu trop aisément de la menace de sécularisation; pourtant, même en Angleterre, nous pouvons plus qu'entrevoir sa signification. Mais pour l'Église d'outre-mer, ce mouvement est une sombre réalité, un ennemi avec lequel elle est déjà aux prises... L'Église a un nouveau danger à affronter, dans chaque pays l'un après l'autre : une attaque résolue et hostile à parer. Parti de la Russie soviétique, un communisme nettement antireligieux s'étend, vers l'ouest, en Europe et en Amérique, et, vers l'est, en Perse, en Inde, en Chine et au Japon. Il s'agit d'une théorie économique fermement assujettie à l'athéisme. C'est une irréligion religieuse... Elle a un sentiment passionné de sa mission, elle mène sa campagne anti-Dieu contre l'Église métropolitaine et lance en même temps son offensive contre ses têtes de pont en terres non chrétiennes. Une telle attaque, consciente, avérée et organisée contre la religion en général et le christianisme en particulier, est un fait tout à fait nouveau dans l'histoire. Dans certains pays, une autre forme de foi sociale et politique - le nationalisme - est, dans son hostilité résolue au christianisme, tout aussi délibérée. Mais, à la différence de ce qui a lieu pour le communisme, l'attaque nationaliste contre la chrétienté est souvent liée à quelque forme de religion nationale : à l'islam en Perse et en Égypte, au bouddhisme à Ceylan, tandis que la lutte pour les droits des communautés en Inde s'associe à un renouveau tant de l'hindouisme que de l'islam.

Je n'ai pas besoin dans cet ordre d'idée d'exposer ici l'origine et le caractère de ces théories économiques et de ces philosophies politiques de la période de l'après-guerre qui, directement et indirectement, ont exercé et exercent encore leur influence pernicieuse sur les institutions et les croyances liées à l'un des systèmes religieux les plus répandus et les mieux organisés du monde. C'est à leur influence plutôt qu'à leur origine que je m'intéresse principalement. Le développement excessif de l'industrialisation et les maux qu'il entraîne - comme en témoigne la citation faite plus haut -; l'instauration d'une politique agressive et les efforts persistants exercés par les inspirateurs et les organisateurs du mouvement communiste; l'intensification d'un nationalisme militant qui, dans certains pays, s'allie à une campagne de diffamation systématique de toutes les formes d'influence ecclésiastique; tout cela a, sans aucun doute, contribué à la déchristianisation des masses et a été responsable du déclin notable de l'autorité, du prestige et de la puissance de l'Église. La conception même de Dieu, ont proclamé avec insistance les persécuteurs de la religion chrétienne, est une conception dérivée des anciens despotismes orientaux; elle est tout à fait indigne d'hommes libres. La religion, a affirmé un de leurs meneurs, est l'opium du peuple. La religion, déclare le texte de leurs publications officielles, est un moyen d'abrutir le peuple. L'éducation doit tendre à effacer des esprits cette humiliation et cette idiotie.

La philosophie hégélienne qui, dans d'autres pays, sous la forme d'un nationalisme intolérant et militant, a déifié l'État de manière insistante, a inculqué l'esprit de guerre et incité à l'animosité raciale, a, de même, conduit à un affaiblissement marqué de l'Église et à une grave diminution de son influence spirituelle. À la différence de l'offensive hardie qu'un mouvement d'un athéisme déclaré avait choisi de lancer contre elle tant en Union Soviétique qu'au dehors de ses frontières, cette philosophie nationaliste qu'ont soutenue les dirigeants et les gouvernements chrétiens est une attaque dirigée contre l'Église par ceux-là mêmes qui, jusque-là, étaient ses partisans déclarés; c'est une trahison de sa cause par les siens. Elle a été poignardée, de l'extérieur, par les coups d'un athéisme étranger et militant et, de l'intérieur, par ceux des prêcheurs d'une doctrine hérétique. Ces deux forces, chacune opérant dans sa propre sphère et utilisant ses propres armes et ses propres méthodes, ont de plus été grandement encouragées et secondées par l'esprit de modernisme à la mode, profondément imbu d'une philosophie purement matérialiste qui, à mesure qu'elle se répand, tend de plus en plus à séparer la religion et la vie quotidienne de l'homme.

L'effet combiné de ces doctrines étranges et corrompues, de ces philosophies insidieuses et dangereuses, a, naturellement, été durement ressenti par ceux dont les principes inculquaient un esprit et des principes opposés et tout à fait inconciliables. Les conséquences du conflit qui s'ensuivit fatalement entre ces intérêts si divergents ont été, en certains cas, désastreuses, et le dommage qui en a résulté est irréparable. La séparation d'avec l'État et le démembrement de l'Église grecque orthodoxe en Russie, qui a suivi le coup subi par l'Église romaine du fait de l'effondrement de la monarchie austro-hongroise; les troubles qui, plus tard, ont secoué l'Église catholique, et dont sa séparation d'avec l'État en Espagne marqua le point culminant; les persécutions qu'elle subit au Mexique; les perquisitions, les arrestations, les intimidations et le régime de terreur auxquels sont soumis, au coeur de l'Europe, tant les luthériens que les catholiques; la confusion dans laquelle a été jetée une autre branche de l'Église à la suite de la campagne militaire en Afrique; le déclin qui s'amorçait dans la fortune des Missions chrétiennes, tant anglicanes que presbytériennes, en Perse, en Turquie et en Extrême-Orient; les signes de mauvais augure qui laissent présager de sérieuses complications dans les relations précaires et équivoques qui existent actuellement entre le Saint-Siège et certaines nations du continent européen; tels sont les traits les plus frappants des revers qu'ont essuyés, dans presque toutes les régions du monde, les membres et les dirigeants des institutions ecclésiastiques chrétiennes.

Que la solidarité entre certaines de ces institutions ait été irréparablement brisée, le fait est trop évident pour qu'aucun observateur intelligent puisse s'y méprendre ou le nier. L'abîme s'élargit continuellement au sein de leurs adhérents entre les intégristes et les progressistes. Leurs doctrines et leurs dogmes ont été dilués et, dans certains cas, ignorés et abandonnés. Leur emprise sur la conduite des hommes ne cesse de se relâcher, et le personnel de leurs ministères décroît en nombre et en influence. La timidité et le manque de sincérité de leurs prédicateurs sont, dans plusieurs cas, mis en évidence. Leurs dotations ont été supprimées dans quelques pays, et la force de leur formation religieuse a décliné. Leurs temples ont été en partie désertés et détruits, et l'oubli de Dieu, de ses enseignements et de son dessein les a affaiblies, tout en accumulant sur elles les humiliations.

Cette tendance à la désintégration dont l'islam sunnite et shiite a si manifestement souffert ne pourrait-elle pas, quand elle atteindra son point culminant, déchaîner encore d'autres calamités sur les diverses communions de l'Église chrétienne ? De quelle manière et à quelle vitesse ce processus déjà amorcé se développera, l'avenir seul pourra le divulguer. Il n'est pas davantage possible d'estimer aujourd'hui jusqu'à quel point les attaques qu'un clergé, resté puissant, peut encore lancer contre les bastions de la foi de Baha'u'llah en Occident accentueront ce déclin et élargiront la portée de désastres inévitables.

Si la chrétienté désire et compte se mettre au service du monde dans la crise actuelle, écrit un ministre de l'Église presbytérienne américaine, il lui faut retourner au christianisme du Christ, remonter, à travers la religion séculaire de Jésus, à la religion originale de Jésus. Sinon, ajoute-t-il éloquemment, l'esprit du Christ vivra dans des institutions autres que les nôtres.

Un déclin si marqué dans la force et la cohésion des éléments constitutifs de la société chrétienne a donné naissance à son tour, ainsi que nous pouvions le prévoir, à l'émergence d'un nombre toujours croissant de sectes obscures, de nouvelles et étranges idolâtries, de vaines philosophies, dont les doctrines sophistiquées ont accru la confusion d'un âge troublé. D'après leurs principes et leurs activités, on peut dire qu'elles reflètent et qu'elles attestent le mécontentement, la révolte et les aspirations confuses des masses désillusionnées qui ont déserté la cause des Églises chrétiennes et se sont retranchées de leur sein.

Un parallèle pourrait presque être établi entre ces systèmes de pensée confus et générateurs de désordre, qui sont le résultat direct de la déconfiture et de l'impuissance qui affligent la foi chrétienne, et l'abondante variété des sectes populaires, des philosophies évasives nées de la mode qui proliféraient aux premiers siècles de l'ère chrétienne, et qui tentèrent de pervertir et d'absorber la religion d'État de ce peuple romain. Les idolâtres qui formaient alors la masse de la population de l'Empire romain occidental se trouvèrent entourés et, dans certains cas, menacés par la secte des néo-platoniciens qui prévalait, par les adhérents aux religions naturistes, par les philosophies gnostiques, par le philonisme, le mithraïsme, les fidèles du culte d'Alexandrie, et par une multitude de sectes et de croyances semblables, tout comme les défenseurs de la foi chrétienne - qui règne actuellement dans le monde occidental -, prennent conscience, en ce premier siècle de l'ère baha'ie, de ce que leur influence est profondément minée par un flot de croyances, de pratiques et de tendances contradictoires que leur propre faillite a suscitées. Ce fut pourtant cette même religion chrétienne, à présent réduite à un tel état d'impuissance qui, finalement, s'était montrée capable de balayer les institutions du paganisme, de submerger et de supprimer les cultes qui prospéraient à cette époque.

Ces institutions qui se sont écartées loin de l'esprit et des enseignements de Jésus-Christ devront inévitablement, au fur et à mesure que l'embryon de l'ordre mondial de Baha'u'llah prend forme et se développe, passer à l'arrière-plan et laisser la voie libre pour le progrès des institutions divinement ordonnées qui sont inextricablement liées à ses enseignements. L'Esprit de Dieu qui, dans l'âge apostolique de l'Église, animait ses membres, la pureté primitive de ses enseignements, l'éclat premier de sa lumière, sans aucun doute, renaîtront et revivront comme la conséquence inévitable de cette nouvelle définition de ses vérités fondamentales et comme la clarification de sa finalité originale.

Car la foi de Baha'u'llah - si nous la jugeons loyalement - ne peut, en aucun cas et dans aucun aspect de ses enseignements, se trouver en désaccord - et moins encore en conflit - avec l'intention qui anime la foi de Jésus-Christ ou l'autorité dont elle est investie. Cet hommage éclatant rendu par Baha'u'llah lui-même à l'auteur de la foi chrétienne constitue un témoignage suffisant de la vérité de ce principe central de la croyance baha'ie : Sachez que lorsque le Fils de l'Homme rendit son âme à Dieu, la création tout entière fut secouée de grands sanglots. Cependant, par son sacrifice, il avait infusé dans toutes choses créées une capacité nouvelle. Ses preuves, témoignées parmi tous les peuples de la terre, sont à présent manifestes à vos yeux. La plus profonde sagesse exprimée par les philosophes, le plus profond savoir qu'esprit développa jamais, l'art qu'ont pu produire les mains les plus habiles, l'influence exercée par le plus puissant des souverains ne sont que des manifestations de la puissance vivifiante libérée par son esprit transcendant et resplendissant qui pénètre tout. Nous attestons que, lorsqu'il naquit, il répandit sur toutes choses créées la splendeur de sa gloire. Par lui, le lépreux fut débarrassé de la lèpre de l'ignorance et de la perversité. Par lui, les dévergondés et les obstinés furent guéris. Par son pouvoir qu'il tenait de Dieu, les yeux de l'aveugle furent ouverts et l'âme du pécheur sanctifiée... C'est lui qui purifia le monde. Béni est l'homme qui, le visage inondé de lumière, s'est tourné vers lui.


7.9. Signes d'effondrement de la morale

Je ne crois pas qu'il soit utile d'en dire davantage sur le déclin des institutions religieuses dont la désagrégation constitue un aspect si important de la période de formation de l'ère baha'ie. L'islam était, suite à la vague montante de sécularisation, et en conséquence directe de son hostilité déclarée et persistante à la foi de Baha'u'llah, tombé à un degré d'avilissement rarement atteint au cours de son histoire. Le christianisme à son tour, pour des causes qui ne sont pas entièrement différentes de celles qui ont joué dans le cas de sa foi soeur, s'était affaibli de jour en jour et contribuait d'une manière croissante au processus de désagrégation générale, un processus qui doit nécessairement précéder la reconstruction fondamentale de la société humaine.

Les signes d'effondrement de la morale, distincts des signes de décadence des institutions religieuses, n'apparaissent pas moins notables et significatifs. Le déclin qui s'est établi dans l'état des institutions islamiques et chrétiennes a, peut-on dire, sa contre-partie dans la vie et la conduite des individus qui les composent. Dans quelque direction que nous tournions nos regards, et si superficielle que soit notre observation des dires et des faits de la génération présente, nous ne pouvons manquer d'être frappés par les signes de décadence morale dont les hommes et les femmes, tant dans leur vie individuelle qu'à titre collectif, font preuve autour de nous.

Il n'est pas douteux que le déclin de la religion en tant que force sociale, dont la détérioration des institutions religieuses n'est qu'un phénomène extérieur, soit le principal responsable d'un mal si grave et si évident. La religion, écrit Baha'u'llah, est le moyen le plus considérable pour l'établissement de l'ordre dans le monde et pour le contentement paisible de tous ceux qui l'habitent. L'affaiblissement des piliers de la religion a affermi les mains des ignorants et les a rendus hardis et arrogants. En vérité, je vous le dis, tout ce qui a abaissé le rang élevé de la religion a renforcé l'obstination des méchants, et le résultat ne peut être que l'anarchie. La religion, dit-il dans une autre tablette, est une lumière radieuse et une forteresse imprenable pour la protection et le bien-être des peuples du monde, car la crainte de Dieu oblige l'homme à s'en tenir fermement à ce qui est bien et à fuir tout mal. Si la lampe de la religion est voilée, la confusion et le chaos s'ensuivront, et les lumières de l'équité, de la justice, de la tranquillité et de la paix cesseront de briller. Sachez, a-t-il écrit à un autre propos, que ceux qui sont vraiment sages ont comparé le monde au temple humain. De même que le corps de l'homme a besoin d'un vêtement pour l'habiller, de même il faut que le corps de l'humanité soit revêtu du manteau de la justice et de la sagesse. Sa robe est la révélation qui lui est accordée par Dieu.

Il n'est donc pas étonnant que, lorsque par suite de la perversité humaine la lumière de la religion est éteinte dans le coeur des hommes, et que la robe divinement assignée, qui est destinée à l'ornement du temple humain, est délibérément rejetée, un déclin déplorable s'établit immédiatement dans le sort de l'humanité, et amène dans son sillage tous les maux qu'une âme rebelle est capable de révéler. La perversion de la nature humaine, la dégradation de la conduite humaine, la corruption et la dissolution des institutions humaines se révèlent, à la faveur de telles circonstances, sous leurs pires et leurs plus révoltants aspects. Le caractère humain est avili, la confiance est ébranlée, les règles de la discipline sont relâchées, la voix de la conscience humaine est étouffée, le sens de la pudeur et de la décence est obscurci, les concepts de devoir, de solidarité, de réciprocité et de loyauté sont faussés, et le sentiment même de la paix, de la joie et de l'espoir s'éteint peu à peu.

Telle est, il faut bien l'admettre, la situation que frôlent les individus et les institutions. Il n'est pas, a écrit Baha'u'llah se lamentant sur la condition fâcheuse d'une humanité fourvoyée, il n'est pas deux hommes qui puissent se dire extérieurement et intérieurement unis. Les preuves de la discorde et de la malveillance apparaissent de tous côtés, alors que nous étions tous faits pour l'harmonie et l'union. Pendant combien de temps, s'écrie-t-il dans la même tablette, l'humanité persistera-t-elle dans son obstination ? Pendant combien de temps l'injustice se perpétuera-t-elle ? Pendant combien de temps encore la confusion et le chaos régneront-ils parmi les hommes ? Pendant combien de temps encore la discorde agitera-t-elle la face de la société ? Les vents du désespoir, hélas, soufflent de tous côtés, et les différends qui divisent et affligent la race humaine s'aggravent de jour en jour.

La recrudescence de l'intolérance religieuse, de l'animosité raciale et de l'arrogance patriotique; les manifestations croissantes de l'égoïsme, de la suspicion, de la peur et de la tromperie; l'expansion du terrorisme, de l'illégalité, de l'ivrognerie et du crime; la soif insatiable et la poursuite fiévreuse de la richesse, des plaisirs et des vanités terrestres; l'affaiblissement de la solidarité familiale, le laxisme de la surveillance parentale; la chute complaisante dans la luxure; l'attitude irresponsable vis-à-vis du mariage et la vague montante des divorces qui en résulte; la décadence de la musique et des arts, la contagion de la littérature et la corruption de la presse; l'activité et l'influence croissantes de ces "prophètes de la décadence" qui plaident pour l'union libre, qui prêchent la philosophie du nudisme, qui taxent la modestie de fiction intellectuelle, qui se refusent à considérer la procréation comme l'objet principal et sacré du mariage, qui dénoncent la religion comme étant un opium pour le peuple et qui, si on les laissait faire, ramèneraient la race humaine à la barbarie, au chaos et à l'extinction finale; tels apparaissent les traits caractéristiques d'une société en décadence, une société qui doit ou renaître, ou périr.


7.10. Ecroulement de la structure politique et économique

Dans le domaine politique, un déclin semblable, des signes non moins notables de désagrégation et de confusion peuvent être constatés en cet âge qui est le nôtre et dont les historiens futurs pourraient bien reconnaître qu'il fut le préambule du grand âge, dont les jours dorés ne peuvent être encore que vaguement imaginés.

Les événements violents et empreints de passion qui, au cours des dernières années, ont éprouvé au point de la détruire complètement la structure politique et économique de la société, sont trop nombreux et complexes pour, dans les limites de cet aperçu général, tenter d'en estimer adéquatement le caractère. D'ailleurs, ces tribulations, pour cruelles qu'elles aient été, semblent ne pas avoir atteint leur paroxysme et épuisé toute la force de leur puissance destructrice. Le monde entier, de quelque endroit et sous quelque angle que nous l'observions, nous offre le triste et pitoyable spectacle d'un vaste organisme affaibli et moribond, que déchirent politiquement et qu'étranglent économiquement des forces qu'il a cessé de contrôler ou de comprendre. La grande dépression, conséquence des plus dures épreuves que l'humanité ait jamais subies, la désintégration du système de Versailles, la recrudescence du militarisme sous ses aspects les plus menaçants, la faillite de vastes expériences et d'institutions récentes destinées à assurer la paix et la tranquillité des peuples, des classes et des nations ont cruellement désillusionné l'humanité et ont mis son moral au plus bas. Ses espérances se sont, pour la plupart, brisées, sa vitalité a faibli, sa vie s'est étrangement désorganisée, et son unité est gravement compromise.

Sur le continent européen, des haines invétérées et des rivalités croissantes s'agencent, une fois de plus, en des combinaisons destinées à précipiter les tribulations les plus terribles et les plus implacables dont l'humanité ait jamais souffert au cours du long calvaire des nations et des peuples voués au malheur. Sur le continent nord-américain, la détresse économique, la désorganisation industrielle, le mécontentement général suscité par les expériences avortées conçues pour remettre en état l'équilibre économique du pays, l'inquiétude et la crainte que font naître la possibilité de complications politiques en Europe et en Asie; tout cela semble bien présager l'approche de ce qui pourrait se révéler être une des phases les plus critiques de l'histoire de la République américaine. L'Asie, encore dans une large mesure aux prises avec l'une des plus rudes épreuves qu'elle ait connues au cours de sa récente histoire, se voit menacée sur ses frontières orientales par un assaut de forces qui risquent d'intensifier les luttes que l'industrialisation et le nationalisme croissants de ses races émancipées doivent finalement engendrer. Au coeur de l'Afrique flambe l'incendie d'une guerre atroce et sanglante, une guerre qui, quelle qu'en puisse être l'issue, est destinée à exercer, par ses répercussions mondiales, une influence très perturbatrice sur les races et les nations de couleur de l'humanité.

Avec, sous les armes, rien de moins que dix millions d'hommes entraînés et formés au maniement des plus abominables engins destructeurs que la science ait inventés; avec trois fois ce nombre d'individus qui s'agitent et s'irritent sous le joug de races et de gouvernements étrangers; avec une armée tout aussi vaste de citoyens aigris, impuissants à se procurer les marchandises et l'indispensable que d'autres détruisent délibérément; avec une masse plus grande encore d'êtres humains gémissant sous le fardeau d'armements toujours croissants, et appauvris par l'effondrement virtuel du commerce international, avec de tels maux, l'humanité semblerait en définitive être arrivée au début de la phase la plus douloureuse de son existence.

Est-il étonnant que l'un des ministres les plus éminents d'Europe ait délibérément donné cet avertissement au cours d'une récente déclaration : Si la guerre éclate de nouveau sur une grande échelle en Europe, elle doit amener dans son sillage l'effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons. Selon le mot de feu Lord Bryce : "Si vous ne tuez pas la guerre, c'est elle qui vous tuera." La pauvre Europe souffre de neurasthénie, atteste une des figures les plus marquantes parmi les dictateurs actuels. Elle a perdu son pouvoir de récupération, la force vitale de cohésion et de synthèse. Une autre guerre nous détruirait. Il est probable, écrit l'un des dignitaires les plus éminents et les plus érudits de l'Église chrétienne, qu'un autre grand conflit européen sera nécessaire pour établir fermement, une fois pour toutes, une autorité internationale. Ce conflit sera la plus horrible des horreurs, et cette génération devra peut-être être appelée à sacrifier des vies par centaines de milliers.

L'échec désastreux des conférences sur l'Économie et le Désarmement; les obstacles auxquels sont confrontées les négociations engagées pour la limitation des armements navals; le retrait des activités et de l'adhésion à la Société des Nations de deux des nations les plus puissantes et les plus fortement armées du monde; l'ineptie du système parlementaire de gouvernement qu'attestent, tant en Europe qu'en Amérique, les événements récents; l'incapacité des leaders et des interprètes du mouvement communiste à justifier le principe tant vanté de la dictature du prolétariat; les périls et les privations auxquels les dirigeants des États totalitaires ont dans les années récentes exposé leurs sujets; tout cela démontre sans l'ombre d'un doute l'impuissance des institutions actuelles à détourner de la société humaine les calamités dont la menace se précise chaque jour davantage. Que reste-t-il, peut se demander une génération désorientée, qui puisse réparer la crevasse qui s'élargit constamment devant elle et qui menace à tout instant de l'engloutir ?

Assaillis de tous côtés par l'accumulation des signes de désintégration, de troubles et de faillites, des hommes et des femmes d'esprit réfléchi, issus d'à peu près toutes les conditions sociales, commencent à douter que la société telle qu'elle est actuellement organisée puisse, livrée à ses seuls efforts, se dégager de la fondrière où elle s'enfonce toujours plus. Tous les systèmes, hormis l'unification de la race humaine, ont été essayés, essayés à de nombreuses reprises, et tous se sont trouvés en défaut. Les guerres se sont succédées, et des conférences sans nombre ont été tenues et ont délibéré. Des traités, des conventions et des pactes ont été péniblement négociés, conclus et révisés. Des systèmes de gouvernement ont été patiemment testés, et continuellement remaniés et remplacés. Des plans économiques de reconstruction ont été soigneusement conçus et méticuleusement exécutés. Et pourtant, les crises ont succédé aux crises, et la rapidité du déclin d'un monde dangereusement instable s'est également accélérée. Un gouffre béant menace d'engloutir, dans une même catastrophe, à la fois les nations satisfaites et les nations insatisfaites, les démocraties et les dictatures, les capitalistes et les salariés, les Européens et les Asiatiques, les juifs et les gentils, les hommes blancs et ceux de couleur. Une providence en colère, pourrait observer un cynique, a abandonné à son sort une planète infortunée et a irrévocablement décidé sa ruine. Cruellement éprouvée et désillusionnée, l'humanité a sans aucun doute perdu son orientation, et elle semble avoir perdu aussi son espoir et sa foi. Elle erre, aveugle et sans guide, au bord du désastre. Un sentiment de fatalité semble l'envahir. L'obscurité qui recouvre sa destinée va s'épaississant à mesure qu'elle s'éloigne de plus en plus de la périphérie de la zone la plus sombre de sa vie agitée pour pénétrer en son coeur même.

Et cependant, tandis que les ombres se font toujours plus profondes, ne pouvons-nous prétendre que des lueurs d'espoir, brillant par intermittence à l'horizon international, apparaissent parfois pour rendre moins lourdes les ténèbres qui encerclent l'humanité ? Ne pourrait-on sincèrement soutenir que, dans un monde de foi incertaine et de pensée troublée, un monde où les armements ne cessent de s'accroître, un monde de haines et de rivalités insatiables, le progrès, si irrégulier soit-il, des forces qui travaillent en harmonie avec l'esprit de cet âge peut déjà être discerné ? Bien que la grande clameur du nationalisme d'après-guerre se fasse tous les jours plus forte et plus insistante, et bien que la Société des Nations soit encore à l'état embryonnaire et que les nuages d'orage qui s'accumulent puissent, pour un temps, éclipser tout à fait ses pouvoirs et oblitérer son fonctionnement, la direction, pourtant, dans laquelle opère l'institution elle-même, est des plus significatives. Les voix qui se sont élevées depuis sa fondation, les efforts qui ont été déployés, le travail qui a déjà été accompli laissent présager les triomphes que cette institution actuellement constituée - ou toute autre qui pourrait prendre sa place - est destinée à remporter.


7.11. Le principe de la sécurité collective de Baha'u'llah

Un pacte général de sécurité a, depuis sa naissance, été l'objectif central vers lequel les efforts de la Société des Nations ont tendu à converger. Le traité de garantie que ses membres, aux tout premiers stades de son développement, avaient envisagé et discuté; le débat sur le protocole de Genève, dont la discussion suscita plus tard parmi les nations, tant au sein de la Société qu'en dehors d'elle, une si vive controverse; les propositions ultérieures de création des États-Unis d'Europe et d'unification économique de ce continent; et la dernière, mais non la moindre, la politique de sanctions inaugurée par ses membres peuvent être considérés comme les jalons les plus significatifs de son histoire mouvementée. Que non moins de cinquante nations du monde, adhérant toutes à la Société des Nations, aient, après mûre délibération, reconnu et aient été amenées à prononcer leur verdict contre un acte d'agression qu'elles jugeaient avoir été délibérément commis par l'une d'elles, qui compte parmi les premières puissances d'Europe; qu'elles se soient, pour la plupart, mises d'accord pour imposer collectivement des sanctions à l'agresseur condamné et que, dans une large mesure, elles aient réussi à rendre leur décision effective, c'est là, sans aucun doute, un événement sans pareil dans l'histoire humaine. Pour la première fois dans les annales de l'humanité, le système de sécurité collective annoncé par Baha'u'llah et expliqué par 'Abdu'l-Baha a été sérieusement envisagé, discuté et mis à l'épreuve. Pour la première fois dans l'histoire, il a été officiellement reconnu et publiquement déclaré que, pour que ce système de sécurité collective soit effectivement établi, puissance et souplesse sont indispensables - une puissance qui mette en jeu l'usage d'une force suffisante pour assurer l'efficacité du système proposé, et une souplesse propre à rendre une telle organisation capable de répondre aux besoins et aux aspirations légitimes de ses membres lésés. Pour la première fois dans l'histoire humaine, les nations du monde ont tenté un effort pour assumer une responsabilité collective et appuyer d'une réelle préparation à l'action collective leurs engagements verbaux. Et, enfin, pour la première fois dans l'histoire, un mouvement d'opinion publique s'est manifesté pour soutenir le verdict prononcé par les dirigeants et les représentants des nations, et pour assurer une action collective en application d'une telle décision.

Combien claires, combien prophétiques doivent paraître, à la lumière des récents événements internationaux, les paroles prononcées par Baha'u'llah : Soyez unie, ô assemblée des souverains de la terre, car ainsi s'apaisera la tempête de la discorde qui souffle parmi vous, et vos peuples trouveront le repos. Si l'un d'entre vous prenait les armes contre un autre, levez-vous tous contre lui, car ce n'est là que justice manifeste. Et, prédisant les efforts qui sont aujourd'hui tentés, il a écrit : Le temps doit venir où la nécessité impérieuse d'une vaste assemblée qui embrasse tous les hommes sera universellement reconnue. Les rois et les dirigeants de la terre devront impérativement y assister et, prenant part à ses délibérations, ils devront considérer les voies et les moyens de poser les fondements de la grande paix du monde parmi les hommes... Et si un roi prend les armes contre un autre, tous conjointement devraient se lever et l'en empêcher.

Les souverains du monde, écrit 'Abdu'l-Baha, développant ce même thème, doivent conclure un traité irrévocable et établir une convention dont les clauses seront solides, inviolables et précises. Ils doivent la proclamer au monde entier et obtenir pour elle la sanction de toute la race humaine... Toutes les forces de l'humanité doivent être mobilisées en vue d'assurer la stabilité et la permanence de cette plus grande convention... Le principe fondamental sur lequel reposera ce pacte solennel devrait être fixé de telle sorte que, si un gouvernement quelconque s'avisait, plus tard, de violer une de ses clauses, tous les gouvernements de la terre devraient se lever pour le réduire à une soumission complète; bien plus, la race humaine tout entière, avec toutes les ressources dont elle dispose, devrait décider d'intervenir pour détruire ce gouvernement.

Il ne peut y avoir de doute que tout ce qui a déjà été accompli, pour significatif et sans précédent que ce soit dans l'histoire de l'humanité, est encore incommensurablement loin de satisfaire aux exigences essentielles du système anticipé par ces paroles. La Société des Nations, observeront ses adversaires, ne possède pas encore l'universalité qui est la condition prérequise d'une réussite durable dans le règlement efficace des conflits internationaux. Les États-Unis d'Amérique, qui l'ont engendrée, l'ont répudiée et s'en tiennent toujours à l'écart, cependant que l'Allemagne et le Japon, qui figuraient parmi ses plus puissants défenseurs, ont abandonné sa cause et se sont retranchés de son sein. D'autres soutiendront que les décisions auxquelles on est parvenu et l'action engagée jusqu'ici ne devraient être considérées que comme un geste magnifique, plutôt que comme une preuve concluante de l'existence d'une solidarité internationale. D'autres encore peuvent prétendre que, bien qu'un verdict ait été rendu et que des engagements aient été pris, l'action collective doit finalement échouer dans son but ultime, et que la Société elle-même périra, submergée par le flot des tribulations destinées à s'abattre sur la race humaine tout entière. Mais, quoi qu'il advienne, la signification des étapes déjà entreprises ne peut être ignorée. Quel que soit le statut actuel de la Société ou le résultat de son verdict historique, quelques revers et quelques épreuves auxquels elle sera encore appelée à faire face et à subir dans un avenir immédiat, le fait doit être reconnu qu'une décision aussi importante constitue l'un des jalons les plus distinctifs sur la route longue et ardue qui doit la conduire à son but, à ce stade où l'unité du corps entier des nations deviendra le principe directeur de la vie internationale.

Cette étape historique n'est toutefois qu'une faible lueur dans les ténèbres qui enveloppent une humanité désemparée. Elle peut bien s'avérer n'être qu'un bref éclair, une lueur fugitive au milieu d'une confusion qui ne cesse de croître. Le processus de désintégration doit se poursuivre inexorablement, et son influence corrosive doit pénétrer de plus en plus profondément dans le coeur même d'un âge qui s'écroule. Beaucoup de souffrances seront encore nécessaires avant que les nations, les croyances, les classes et les races de l'humanité en lutte se soient fondues dans le creuset de l'affliction universelle, et soient forgées par les feux d'une cruelle épreuve en une communauté organique, un système vaste, unifié et fonctionnant harmonieusement. Des adversités effroyables et impensables, des crises et des bouleversements inimaginables, guerres, famines et pestes, pourraient bien s'allier pour graver dans l'âme d'une génération insouciante ces vérités et ces principes qu'elle a dédaigné de reconnaître et de suivre. Une paralysie plus douloureuse qu'aucune de celles qu'elle a jamais subies doit gagner la structure d'une société disloquée, et l'affliger plus encore avant qu'elle puisse être reconstruite et régénérée.

La civilisation, écrit Baha'u'llah, si souvent vantée par des porte-parole érudits des arts et des sciences, si on la laisse franchir les bornes de la modération, apportera aux hommes de grands maux... À se développer avec excès, la civilisation se révélera une source prolifique de mal, tout comme elle a été une source de bien alors qu'on la maintenait dans les limites de la modération... Le jour approche où sa flamme dévorera les cités et où la Langue de grandeur proclamera : "Le royaume est à Dieu, le Tout-Puissant, le Très-Loué." Depuis le moment où la Suriy-i-Ra'is (la Tablette au Ra'is) fut révélée, explique-t-il encore, jusqu'au jour présent, le monde n'a jamais connu la paix, et les coeurs de ses peuples n'ont jamais connu le repos. Sa maladie approche du stade du désespoir total, car le vrai médecin est empêché d'administrer le remède, tandis que les praticiens inexpérimentés sont regardés avec faveur et se voient accorder toute liberté d'agir. La poussière de la sédition a assombri le coeur des hommes et aveuglé leurs yeux. Avant longtemps ils se rendront compte des conséquences de ce que leurs mains ont préparé au jour de Dieu. C'est le jour, a-t-il écrit encore, où la terre délivrera son message. Les fauteurs d'iniquité sont pour elle un fardeau... Le Grand Crieur a crié, et les hommes ont été mis en pièces, si grande était la fureur de son courroux ! Les peuples de la main gauche soupirent et gémissent, les peuples de la droite habitent de nobles demeures : ils boivent des mains du Très-Miséricordieux le vin qui est véritablement la vie et ils sont, en vérité, les bienheureux.


7.12. La communauté du plus Grand Nom

Qui peuvent être les bienheureux, hormis les membres de la communauté du plus Grand Nom, dont les activités universelles, qui sans cesse se renforcent, constituent le seul processus d'intégration en un monde dont les institutions, tant séculières que religieuses, sont pour la plupart en train de se désintégrer ? Ceux-là sont vraiment les peuples de sa droite, et leur noble demeure est établie sur les fondations de l'ordre mondial de Baha'u'llah, l'arche du salut éternel en ce jour très douloureux. Parmi toutes les tribus de la terre, eux seuls peuvent reconnaître, dans le tumulte d'un âge agité, la main du rédempteur divin qui trace sa voie et contrôle sa destinée. Eux seuls ont conscience de la croissance silencieuse de cette communauté politique mondiale ordonnée dont ils sont en train de tisser la toile.

Conscients de leur haute vocation, confiants dans le pouvoir de reconstruction de la société que possède leur foi, ils vont résolument de l'avant, sans peur et sans découragement, et s'efforcent de façonner et de perfectionner les instruments nécessaires grâce auxquels l'ordre mondial encore embryonnaire de Baha'u'llah pourra mûrir et se développer. C'est ce processus constructeur, lent et discret, auquel la vie de la communauté universelle baha'ie est entièrement consacrée, qui constitue l'unique espoir d'une société éprouvée. Car ce processus est animé par l'influence génératrice de l'immuable dessein de Dieu, et il se déroule dans le cadre de l'ordre administratif de sa foi.

Dans un monde dont la structure des institutions politiques et sociales est ébranlée, dont la vision est embrumée, dont la conscience est désorientée, dont les systèmes religieux sont devenus anémiques et ont perdu leur vertu, cet agent curateur, cette puissance transformatrice, cette force cohésive, intensément vivante et envahissant tout, a pris forme, se concrétise sous forme d'institutions, mobilise ses forces et se prépare à la conquête spirituelle et à la rédemption totale de l'humanité. Bien que la société en laquelle s'incarne ses idéaux soit réduite et que ses gains tangibles et directs soient encore peu considérables, les virtualités dont elle a été dotée, et par lesquelles elle est destinée à régénérer l'individu et à reconstruire un monde disloqué, sont incalculables.

Durant près d'un siècle, dans le fracas et le tumulte d'un âge égaré et en dépit des persécutions que n'ont cessé de subir ses dirigeants, ses institutions et ses fidèles, cette foi a réussi à préserver son identité, à renforcer sa puissance et sa stabilité, à maintenir son unité organique, à garantir l'intégrité de ses lois et de ses principes, à ériger ses défenses, et à étendre et affermir ses institutions. Nombreuses et puissantes ont été les forces qui, tant en son sein que de l'extérieur et dans tous les pays proches et lointains, ont intrigué dans le but d'éteindre sa lumière et d'abolir son saint nom. D'aucuns ont renoncé à ses principes et ont ignominieusement trahi sa cause. D'autres ont lancé contre elle les plus violents anathèmes que les dirigeants aigris des