Médiathèque baha'ie

Lidia Zamenhof
Trait d’union entre l’Espéranto et la foi baha’ie

Traduction de courtoisie par Frédéric Autret


Sommaire

Prologue: "Nuages du futur"
Chapitre 1: "Le docteur et le rêve"
Chapitre 2: "Celui qui espère"
Chapitre 3: "L’idée interne"
Chapitre 4: "Père et fille"
Chapitre 5: "Des étoiles vertes et des coeurs en pain d’épices"
Chapitre 6: "Quelque chose nous guide"
Chapitre 7: "Images sur toile"
Chapitre 8: "Genève"
Chapitre 9: "Mère et fille spirituelle"
Chapitre 10: "Croyante"
Chapitre 11: "Un monde entièrement nouveau"
Chapitre 12: "Semer des graines"
Chapitre 13: "La maison grise et le jardin"
Chapitre 14: "Qui peut prévoir ?"
Chapitre 15: "Green Acre"
Chapitre 16: "Rejetée"
Chapitre 17: "Fragments"
Chapitre 18: "Maintenant n’est pas leurs temps"
Chapitre 19: "Une vague de mal"
Chapitre 20: "Cela ne sera pas oublié"
Epilogue


Prologue: "Nuages du futur"

Vers deux heures de l'après-midi, les gens avaient commencé à se réunir à l'extérieur de la maison de Zamenhof, située 41 rue Krolewska, à l'angle du quartier juif de Varsovie.

On était le 16 Avril 1917. La journée était sombre et pluvieuse, mais ils venaient néanmoins, portant un noir solennel, aux funérailles du docteur Louis Lazare Zamenhof.

A trois heures de l'après-midi, la procession revint lentement en direction du cimetière juif. Le cortège suivait le cercueil, transporté dans un corbillard recouvert de dais noir.

Même les deux chevaux, tirant le corbillard étaient drapés avec solennité pour les funérailles.

Un homme au visage triste, à la barbe blanche et avec un chapeau haut-de-forme, les dirigeait.

Nombre de ceux qui marchaient ce jour-là derrière le cercueil, étaient des Juifs pauvres de Varsovie .Ils avaient connu le docteur Zamenhof en tant qu'oculiste au grand coeur, qui les avait soignés eux et leurs familles pour quelques sous, ou gratuitement lorsqu'ils n'avaient pas les moyens.

La plupart d'entre eux étaient des hommes, bien que quelques femmes étaient visibles parmi le défilé, certaines portant de gros voiles noirs si épais, que l'on ne pouvait voir leurs visages.

Il y avait des commerçants, des ouvriers, et de jeunes garçons en cape d'étudiant; des hommes d'un certain âge avec des chapeaux melons, certains même portaient des chapeaux hauts-de-forme et des cannes, des vieux hommes courbés aux longues barbes blanches et le traditionnel long caftan noir et la casquette des Juifs d'Europe de l'Est.

Alors que la procession se déplaçait à travers les rues, d'autres personnes s'y joignait. A la différence des funérailles traditionnelles des chrétiens polonais, il n'y avait aucune décoration élaborée, ni orchestre jouant la "Marche funèbre de Chopin".

Aux funérailles juives, la taille de la foule indiquait l'importance du défunt. En ce jour, la foule était immense. Parmi le cortège dans la procession se trouvait une fille de 13 ans avec de longues tresses blondes. Elle se rappellera ce jour toute sa vie. Quelques années plus tard, elle se rappela:
"...par un jour gris et pluvieux, la procession se dirigea vers le cimetière, les rues du quartier où il avait vécu si longtemps, étaient noires de monde. Ces hommes, simples et pauvres, honoraient le départ d'un homme, qui avec une grande patience et un grand dévouement, s'était occupé de leurs yeux, et qui pour beaucoup d'entre eux, leur avait évité le sort terrible de la cécité".

Le défunt, c'était son père. La plupart du cortège ne connaissait seulement Zamenhof qu'en tant que gentil médecin.

Cependant, au-delà des frontières de son pays natal, il était connu comme le créateur de l'Espéranto, la langue internationale, qui était déjà parlé par des milliers de personnes dans des pays allant du Mexique au Japon. Bien que le docteur Zamenhof ait des admirateurs, de par le monde, ils ne pouvaient être là, en ce jour de 1917, pour lui rendre les derniers hommages. Le monde était en guerre, et Varsovie était occupé par les troupes allemandes. Les frontières étaient fermées. Tous les Zamenhof n'avaient pu être là. Plusieurs membres de la famille se trouvaient en Russie, lorsque Varsovie fut envahie, et ils étaient retenus derrière les lignes de front de la bataille, incapable de revenir chez eux.

Parmi la procession solennelle de Juifs, qui marchaient péniblement et tristement au cimetière ce jour-là, un homme se manifesta - un officier militaire allemand. Le commandant Neubarth, le commandant du port, espérantiste, et un autre allemand, étaient les seuls représentants étrangers aux funérailles du docteur Zamenhof. Il faisait froid, comme souvent par un jour d'Avril à Varsovie, bien que la glace ait presque fondu dans la Vistule. Les arbres du cimetière juif étaient encore dénudés, quand la procession passa près d'eux, en portant le cercueil et d'innombrables fleurs.

Le cortège se réunit autour de la petite colline, où la tombe avait été creusée. C'était un bel emplacement, donné par la communauté juive de Varsovie, pour l'endroit de repos de l'un de ses fils les plus aimés. Après l'éloge du rabbin, plusieurs éminents espérantistes de Varsovie parlèrent avec émotion du docteur Zamenhof, qu'ils vénéraient en tant que "Majstro", ce qui signifie "maître" en espéranto. L'un de ceux-là était Léo Belmont, un poète bien connu. Louis Zamenhof - l'homme mortel- est mort, disait Belmont, "mais Louis Zamenhof, -une âme brillante, créateur d'un travail qui englobe tous les peuples de la terre, un prophète les guidant sur le chemin de la fraternité... n'est pas mort, car elle est immortelle". Le monde n'apprécie pas encore la valeur du travail de toute une vie de Zamenhof, leur disait Belmont, mais il prédisait: " Sa gloire sera extraordinaire: car je vois clairement, à travers les nuages de l'avenir, un temps lorsque dans toutes les capitales du monde, son monument sera érigé!".

Plus tard, le commandant allemand Neubarth se présenta et jura solennellement, au nom des espérantistes d'Allemagne, qu'ils ne cesseraient de suivre l'exemple du docteur Zamenhof. Ils seraient fidèles à leur travail d'espérantiste jusqu'au bout, promettait-il.

Le timbre ancien et triste des prières funéraires hébraïques, flottait dans l'air. Lentement le cercueil fut descendu dans le sol et recouvert de terre. Des couronnes de fleurs étaient amoncelées jusque en haut. Durant des années, parmi les monuments en marbre dans le cimetière juif, seule la plus simple des pierres tombales indiquerait la tombe de Louis Zamenhof. Les années passant, sa fille Lidia retournait plusieurs fois en ce lieu, à la tombe de son père. Mais maintenant qu'il était parti, qui s'occuperait de son travail? Qui s'efforcerait d'accomplir ses rêves?



Chapitre 1: "Le docteur et le rêve"

Bien que Lidia Zamenhof n'avait que 13 ans lorsque son père mourut, son travail et ses rêves influenceront profondément sa vie entière. En fait, Louis Zamenhof produisait un effet profond sur tous ceux qui le rencontrait: ses manières affables, ses idéaux élevés, lui, attirèrent des millions de personnes, qui embrassèrent la langue, qu'il avait crée. Bien que parfois, ses admirateurs trop zélés lui montrait une adoration comme si il était un leader religieux, c'était un homme très secret et modeste, et une telle vénération pour sa personne l'embarrassait et le peinait.

Parfois, des enfants de parents célèbres trouvent la responsabilité de cette parenté comme un fardeau, et souhaite faire leur propre chemin dans le monde, indépendant de la grande ombre, qui plane sur celui qu'ils ne pourront jamais espérer égaler. Les enfants de Zamenhof, au contraire, choisirent tous de dévouer leurs vies aux mêmes champs d'effort que leur renommé père.

Son fils, Adam, devint docteur et surpassa même le célèbre aîné Zamenhof en ophtalmologie. Sa fille Sofia devint également médecin, spécialisé dans la médecine interne et la pédiatrie. Mais ce fut sa plus jeune fille Lidia, qui dévouera sa vie au travail qui avait été particulièrement cher à Louis Zamenhof: le combat pour l'unité de l'humanité. Comme le fit Louis en son temps, Lidia Zamenhof trouvera sa route choisie difficile et aura à faire à de l'opposition, à de la frustration et à de la déception. Mais la lumière de l'idéal serait toujours devant elle, comme cela avait été le cas pour son père, une balise d'espoir, qui brillerait même dans l'obscurité la plus profonde. Parce que l'on ne peut pas comprendre Lidia sans connaître un peu Louis, son histoire commence convenablement avec son histoire.

Louis Zamenhof naquit en 1859 de Markus et Rosalie (Sofer) Zamenhof. Il était le premier de neuf enfants comprenant Sara (qui mourut durant l'enfance), Fania, Auguste, Félix, Henryk, Léon, Alexandre et Ida. L'arrière grand-père de Louis, Wolf Zamenhof, venait de la province du Kurland, dans la partie sud-ouest de la Lettonie, mais au moment de la naissance de Louis, la famille Zamenhof vivait à Bialystok, dans le district de Grodno, Lituanie, qui, en ce temps, faisait partie de l'empire russe. Les expériences d'enfance de Louis à Bialystok, dit-il plus tard, l'affectèrent si profondément, qu'elles lui donnèrent la direction pour tous ses futurs efforts.

L'histoire avait crée à Bialystok une sorte de carrefour, où les gens de cultures et de nationalités différentes vinrent à se réunir, non pas dans la fraternité, mais dans l'hostilité. Le jeune Louis était la plupart du temps désespéré du fait que souvent, ils ne pouvaient communiquer les uns les autres: les Russes, les Polonais, les Allemands et les Juifs de Bialystok parlaient leur propre langue, et chaque groupe se protégeait, méfiant et soupçonneux des autres. Louis apprit rapidement qu'il appartenait au groupe que, par dessus tout, était la cible de suspicion et de haine: les Juifs.

Bien que les Juifs aient vécu dans la région de Pologne depuis les temps médiévaux, lorsqu'ils arrivèrent d'Allemagne à l'invitation de rois et de nobles polonais, ils furent traités comme des étrangers - accusés d'être des exploiteurs économiques, injuriés des chaires comme tueurs du Christ.

A travers les siècles, et bien qu'il y eût des périodes durant lesquelles les Juifs de Pologne furent protégés par une charte royale, ils furent sujette fréquemment à la discrimination, à la ségrégation et à la brutalité. Par moment, ils furent contraints de vivre en dehors de la communauté chrétienne dans des ghettos. A l'occasion, ils furent entièrement expulsés.

Les chrétiens qui vivaient parmi eux ne comprirent jamais le monde intérieur de la communauté juive. Ils voyaient seulement que les juifs s'habillaient et agissaient différemment, parlaient une langue étrangère à eux, et suivaient des rites religieux de nature inconnue. Ils vinrent finalement à considérer les Juifs comme une race à part, une nation étrangère inférieure, vivant dans leur monde.

Pour les juifs, leur propre chemin était le précieux legs des générations - leur lien à travers les âges à Moïse et aux prophètes hébreux, le retour du grand Covenant, que Dieu avait fait avec Abraham. Lorsqu'ils étaient tourmentés dans les rues, battus et appelés " juif galeux" et "mangeurs d'oignons", de telles cruautés avaient seulement convaincu les juifs que leur propre chemin était le meilleur. Ils ne se défendaient jamais, mais résistaient aux souffles, croyant que Dieu leur enverrait le Messie et les mèneraient à leur ancienne patrie. "Eretz Israël", la terre d'Israël. "L'année prochaine", disaient-ils toujours à la fin du programme de la Pâque juive, "à Jérusalem".

Les Juifs voyaient leur persécution comme une part inévitable des souffrances, qu’il doivent endurer pendant leur exil. Ces Juifs, qui étaient martyrisés à cause de leur foi , pensaient-ils, mourraient pour la "purification du nom de Dieu". Lorsque, au 17ème siècle, 100000 Juifs furent massacrés durant une décennie de violence, qui avait commencé avec le soulèvement sanglant casaque en Ukraine, beaucoup de Juifs pensaient cet holocauste sans précédent un signe sur que la venue du Messie devait être proche et leurs souffrances prendraient bientôt fin.

Pendant la fin de l’année 1700, le royaume de Pologne fut aboli et ses territoires divisés parmi la Russie, l’Autriche et l’Allemagne. Les territoires de l’est devinrent une partie de l’empire russe. Après 1815, la partie centrale de la Pologne, qui comprenait Varsovie, devint un royaume à moitié autonome, assujetti à la loi russe. L’empire russe contenait à présent la plus grande population juive dans le monde, et les Juifs devinrent un bouc émissaire pratique pour détourner les masses mécontentes des problèmes économiques et politiques en une foule violente contre les hommes, les femmes et les enfants sans défense, et la destruction gratuite et le pillage de leurs maisons, de leurs magasins, et de leurs synagogues. Le mot pour ces attaques sauvages devint un mot familier et terrifiant pour les Juifs de l’Europe de l’est: un pogrom.

En tant que jeune garçon à Bialystok, Louis Zamenhof n’était pas conscient de toutes les raisons complexes des haines et des préjugés, qu’il voyait autour de lui, mais il voyait la souffrance qu’elle engendrait, et cela fit sur lui une impression durable. Sa sensibilité au triste sort de son propre peuple juif le mènera finalement à s’intéresser au triste sort de l’humanité. "N’eus-je pas été juif", dit-il plus tard, "que l’idée d’un avenir cosmopolite n’aurait pas exercé une telle fascination sur moi, et je n’aurais jamais travailler avec autant d’ardeur et autant de désintéressement à la réalisation de mon idéal".

La barrière la plus manifeste, que le jeune Louis voyait entre les personnes, était la différence des langues. Il connaissait l’histoire biblique de la Tour de Babel, qui expliquait la confusion des langues comme une punition de Dieu aux transgressions des descendants de Noé, qui avaient tenté de construire une tour, qui atteindrait le ciel. Comme le dira plus tard Zamenhof, en ce temps-là, la confusion des langues avait été le résultat du péché ; dorénavant, cela était devenue elle-même la cause de la malveillance. La diversité des langues était, ressentait-il, "la seule, ou du moins la principale cause de séparation de la famille humaine et de ses divisions en factions hostiles. J’ai été éduqué comme un idéaliste: on m’a enseigné, que tous les hommes sont des frères, et cependant, dans les rues et dans les cours, quelque chose à chaque pas m’amène à sentir que l’homme n’existe pas: il y a seulement des Russes, des Polonais, des Allemands, des Juifs, etc... Cela tourmentait toujours ma jeune âme... Je me disais que lorsque je serais grand, je ne manquerais pas de chasser ce mal".

Louis Zamenhof jura de donner au monde une langue que tous les peuples pourront utiliser pour communiquer les uns avec les autres, et ainsi, espérait-il, surmonter leurs différences.

Mais quelle sorte de langue pourrait-elle servir comme langage pour toute l’humanité ? Laquelle choisir parmi les millions de langues et de dialectes dans le monde ? Louis abandonna rapidement l’idée de choisir une langue vivante pour sa "langue humaine". Quelque que soit celle choisie, il y aurait certaines personnes qui la désapprouveraient. Et ces personnes, dont ce serait la langue natale, auraient un avantage sur tous les autres. Choisir une de ces langues, amènerait seulement à ce qu’elle soit supérieure en certains cas, et dans d’autres cas inférieure.

Zamenhof devint persuadé que la seule langue internationale possible serait une langue neutre, n’appartenant à aucune des nations existantes. Après avoir rejeté l’idée d’une langue classique tel que le grec ou le latin, il commença à rêver de créer une nouvelle langue pour toute l’humanité.

Le problème semblait parfois au-delà de lui. Comment un garçon pourrait inventer une langue ? "Une langue humaine", écrivait Zamenhof, "avec ses accumulations sans fin de formes grammaticales, et ses centaines de millions de mots... me semblait une machine si colossal et si artificiel, que plus d’une fois, je me suis dit: "assez de rêves ! Cette entreprise est au-delà des pouvoirs humains". Et pourtant, je revins toujours à mes rêves".

Louis Zamenhof n’était pas le premier de penser à créer une langue universelle. Des propositions de langues auxiliaires construites avaient circulé depuis le 17ème siècle

-Descartes mentionna l’idée dans une lettre en 1629. En 1878, avant même que Zamenhof ait achevé son projet, une proposition pour une langue appelé Volapük (langue de mots), fut publié par Jean Martin Schleyer, un prêtre catholique allemand, qui pensait son travail être divinement inspiré. Mais le Volapük était arbitraire et difficile. Finalement, il périclita, ses partisans se divisèrent avec amertume sous l’attitude autoritaire de Schleyer et la question des réformes linguistiques.

A l’âge de 15 ans, Louis Zamenhof commença à essayer de créer sa langue. Ses premiers essais furent insatisfaisants, mais avec les années, il continua à travailler sur son projet.

A présent, la famille Zamenhof avait déménagé à Varsovie, où le père de Louis, Marc, enseignait les langues. Une discipline stricte, Marc Zamenhof n’avait aucune éducation conventionnelle, mais était autodidacte. Cependant, il projetait que ses fils puissent aller à l’université.

Pour gagner l’argent nécessaire, la famille Zamenhof devint pensionnaire, et Marc reprit le poste de censeur juif. A la maison, chaque nuit, il examinait les publications juives pour toute déclaration qui pourrait offenser le gouvernement russe ou le tsar. Avec l’argent qu’il gagnait, Marc fut capable d’éduquer ses fils. Quatre devinrent docteurs et un devint pharmacien. Comme on aurait pu l’attendre en ce temps, aucune de ses filles n’allait à l’université.

En 1878, Louis était en 8ème au lycée, et sa langue était, comme il l’écrivit plus tard, "plus ou moins prête". Il existait encore une grande différence entre sa langue universelle et ce qui finalement devint l’espéranto, mais l’idée, au moins, avait pris forme .Il fit confidence de sa création à certains de ses amis et à son frère Félix. Attirés par l’idée de Louis et la simplicité de la langue, ils commencèrent à l’apprendre.

Le 5 décembre 1878, le petit groupe d’amis célébra solennellement la naissance de la langue universelle, donnant des discours dans la nouvelle langue, et chantant avec enthousiasme l’hymne que Louis avait écrit. Cela donnait:
«Haine des nations, disparaissez, disparaissez, il est grand temps !
Toute l’humanité doit devenir unie en une seule famille.»

En Juin, les jeunes hommes finissaient l’école et prenaient leur propre chemin. Mais lorsque les amis de Louis essayèrent de parler aux autres de la nouvelle langue, des hommes murs se moquèrent d’eux, qui désavouèrent la langue. Louis se retrouva lui-même seul. Il savait, qu’il était encore trop jeune pour exposer sa création publiquement, et il décida d’attendre et de continuer à améliorer la langue.

Louis reçut un autre choc, lorsque son père, qui jusqu'à maintenant, avait toléré le projet de Louis, devint brusquement opposé à lui. Quelqu’un l’avait convaincu, que la préoccupation de son fils pour la langue, devait être un signe de folie. Louis avait fait la promesse à Marc de l’abandonner jusqu'à ce qu’il ait terminé ses études universitaires. Il emporta le cahier de Louis, contenant tout son précieux travail - toute la grammaire de la langue et les traductions qu’il avait faites - et il les enferma.

Bientôt, Louis partit pour l’université de Moscou, où il allait étudier la médecine. A Moscou, il fut exposé à d’autres courants intellectuels, et son idéalisme prit une nouvelle direction, lorsqu’il devint impliqué dans les premiers soubresauts, de ce qui allait finalement devenir le mouvement sioniste.

Comme beaucoup de jeunes Juifs de cette époque, Louis Zamenhof voulait améliorer la situation intolérable du peuple juif en Europe de l’Est. Son père et son grand-père avaient été des partisans de la "Haskalah",: l’illumination juive, et les idées humanistes, rationalistes, et séculaires, que la Haskalah amena tardivement à la juiverie de l’Europe de l’est, influença profondément Louis.

Inspiré par la Haskalah, et par ce qui avait apparut être un changement vers le libéralisme de la part du gouvernement russe, certains Juifs étaient devenus convaincus, que si les Juifs abandonnaient leur isolement culturel et devenaient assimilés dans la culture du pays dans lequel ils vivaient, conservant leur propre religion dans une forme moderniste, ils seraient acceptés comme des citoyens égaux. Marc Zamenhof était cependant un admirateur de la culture russe, main non de la culture polonaise. Mais les Juifs comme les Zamenhof, qui favorisaient une culture et une religion juive moderniste, étaient une minorité en Europe de l’est. La plupart des Juifs s’accrochaient à des traditions orthodoxes et dédaignaient les assimilés.

Du temps de Louis cependant, lorsque l’antisémitisme devint plus vicieux et propagé, beaucoup d’assimilés devinrent désenchantés et doutèrent qu’ils puissent être jamais acceptés comme des citoyens égaux, qui suivait simplement une foi différente. Et lorsque, après l’assassinat du tsar Alexandre III en 1881, des pogroms éclatèrent dans 200 villes et villages, les illusions de beaucoup s’envolèrent. Ils tournèrent leurs efforts dans une nouvelle direction, convaincus à présent que les Juifs n’étaient pas juste simplement un groupe religieux, mais une nation, et que leur seul salut reposait sur l’établissement d’un état juif.

Louis Zamenhof était parmi ceux qui rejetaient l’assimilation et qui embrassaient l’idée d’émigration. De sa propre initiative, il organisa en 1881 pour certains de ses camarades étudiants, à l’université de Moscou, la première organisation politique juive en Russie. Tout d’abord, Louis était d’accord avec la faction qui voulait aller en Amérique, établir un territoire, comme l’avait fait les Mormons, pour finalement former un état. Mais dans le but d’éviter la désunion dans le mouvement, il donna bientôt son soutien à la majorité, qui soutenait que la Palestine était la seule patrie possible pour les Juifs.

Cette même année, des difficultés financières obligèrent Louis à retourner à Varsovie, où le jour de Noël, un pogrom éclata et la famille terrifiée eut à se cacher dans la cave. A Varsovie, Louis continua ses études ainsi que son travail dans le mouvement sioniste, trouvant parmi la jeunesse juive de Varsovie, une société de "l’amour de Sion", qui projetait de former des colonies agraires en Palestine. Parmi les Juifs religieux de ce temps, le sionisme était encore nouveau et suspect. La plupart n’avaient pas accepté l’idée d’un état juif, qui était supposé s’établir seulement après la venue du Messie. Zamenhof se rappela plus tard, que lorsque il parlait avec une conviction passionnée de sa croyance en la reconstruction de la patrie juive, "mes camarades juifs se moquèrent de moi sévèrement".

Louis désirait travailler sur son langage, qui il sentait, aiderait les communautés juives éparpillées de par le monde, à communiquer les unes avec les autres et les sortiraient de leur isolement culturel. Jusqu’à présent, il avait obéi à son père et s’était consacré lui-même à ses études. Mais lorsqu’il demanda à voir sa précieuse liasse de son carnet de notes, il apprit que Marc les avait brûlé. Louis aurait à recommencer à reconstruire son langage du tout au tout, de mémoire. La cassure avec son père prendra beaucoup d’années à cicatriser.

Louis continua à travailler sur la langue, alors qu’il finissait ses études médicales et commença à exercer dans un petit village en Lituanie. "La vie tranquille de l’endroit", expliqua il plus tard, "était propice à la réflexion et amena un complet changement dans mes idées". Dans les forêts paisibles de Lituanie, Louis Zamenhof en vint à la conviction que le nationalisme de toute sorte, même le nationalisme juif, "ne résoudrait jamais l’éternelle question juive" et n’amènerait son peuple à l’égalité et au respect. "Vous pourriez imaginer que ce ne fut avec aucune douleur que je décidait d’abandonner mon travail de nationaliste", se souvint-il plus tard, dès lors je m’attelait moi-même à réaliser cette idée anationale, neutre, "qui avait occupé les pensées de ma prime jeunesse - l’idée d’une langue internationale".

La langue était enfin prête, mais un problème troublait Louis. "Je savais", écrit-il, "que tout le monde me dirait: "Vôtre langue sera utile seulement lorsque le monde entier l’acceptera ; ainsi, je ne peux pas l’accepter jusqu'à ce que tout le monde le fasse". Mais parce que "tout le monde" n’est pas possible sans certains individus en premier, la langue neutre n’aura pas d’avenir jusqu'à ce que son utilité pour chaque personne soit indépendant de l’acception ou de la non -acceptation par le monde déjà de la langue". Zamenhof décida d’inventer une page "clé", qui inclurait la grammaire et le vocabulaire, traduit dans une langue nationale. Quiconque recevrait une lettre écrite dans le nouveau langage pourrait la traduire sans hésiter et composer une réponse avec l’aide de la "clé" dans sa langue natale. Ainsi, la langue auxiliaire serait utilisée immédiatement pour son emploi crucial - la communication entre les personnes.

Louis Zamenhof retourna à Varsovie, ayant décidé qu’il était inapte à une pratique générale. L’angoisse de voir des patients incurables mourir était plus qu’il ne pouvait en supporter. Il choisit l’ophtalmologie, étudiant la spécialité à l’hôpital juif à Varsovie et à Vienne, puis ouvrant son bureau rue Muranowska à Varsovie.

A un meeting au "Khibat Sion", il avait rencontré une jeune femme nommée Klara Zilbernik de Kaunas, Lituanie. Son père, le propriétaire d’une usine de savons, était impressionné par le sérieux du jeune docteur Zamenhof. Lorsque Klara et Louis se fiancèrent, Zilbernik dit à sa fille que Louis était "un génie" et que Klara avait "une tâche sacrée" devant elle. Elle le croyait aussi, et passerait le reste de sa vie à l’accomplir.

En 1887, Louis et Klara se marièrent. Klara et son père s’accordèrent pour utiliser la moitié de sa dot pour permettre à Louis de présenter sa langue publiquement, sous la forme d’un petit livre. Il apparut de bonne heure cette année là.

Le document de 40 pages comprenait des traductions dans la nouvelle langue, une lettre modèle et des poèmes originaux, aussi bien qu’une grammaire complète, un vocabulaire de 900 mots avec leur traduction en russe, et des promesses de formulaires remplis par ceux qui acceptaient d’apprendre la langue, que Zamenhof avait appelé Langue internationale.

Louis Zamenhof fit face au moment avec excitation et une certaine trépidation. "Du jour où mon livre apparut", réalisa il, "Je ne serais capable plus longtemps de faire marche arrière ; je savais quel sort attends un docteur qui relève de son public, si son public le voit comme un excentrique...". Zamenhof savait que poursuivre son idéal ouvertement pourrait mettre en danger la sécurité de sa famille et son bonheur futur. "Mais je ne pourrais pas abandonner l’idée qui m’avait possédé corps et âme", dit-il, et il ne rebroussa pas chemin.




Chapitre 2: "Celui qui espère"

Le petit livre du docteur Zamenhof amena bientôt tant de lettres demandant des questions et offrant des conseils, qu’il publia un second livre comme moyen de leur répondre toutes. Un cercle d’enthousiastes grandit, alors que les gens commençaient à apprendre la langue et à l’utiliser pour correspondre les uns avec les autres et avec Zamenhof. Louis espérait que la langue se propagerait par lui-même, afin qu’il puisse "se retirer de la scène et être oublier". Il avait signé son premier livre avec le pseudonyme "Docteur Espéranto". Espéranto signifie "Celui qui espère". Cela devint rapidement le nom populaire de la langue elle-même.

Tout d’abord, la plupart des espérantistes vivaient dans l’empire russe et comprenaient beaucoup d’intellectuels juifs et des disciples de Tolstoï. Mais en 1889, le premier annuaire, ou bottin des espérantistes, incluait des personnes d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie, d’Angleterre, de France, de Suède, des Etats-Unis, de Turquie, d’Espagne, de Chine, de Roumanie et de l’Italie ; et bientôt, il y eut des espérantistes en Amérique du Sud, en Afrique du Nord, en Afrique du Sud et en Australie.

La langue était si simple que toute la grammaire pouvait être expliqué en 16 règles. Des mots étaient formés par des préfixes et des suffixes combinés avec des mots racine tirés principalement de l’Allemand et du Latin, afin d’être familiers à la plupart des interlocuteurs des langues européennes. Les noms étaient formés en ajoutant -o. Le pluriel était fait en ajoutant -j. L’utilisation de préfixes et de suffixes avait été

un coup brillant. Cela simplifiait grandement la langue. Par exemple, le préfixe -mal indiquait le sens opposé du mot à lequel il était ajouté. Ainsi bona signifie "bon", et malbona signifie "mauvais". Non seulement cela supprimait tout les termes négatifs séparés, mais il devint alors possible de créer d’autres mots en utilisant le préfixe, tel que: dekstra, "droit", maldeksta, "gauche", antaü, "devant", malantaü, "derrière", rica, "riche", malrica, "pauvre. A u lieu d’avoir à mémoriser un mot complètement différent pour chaque idée, on avait besoin seulement d’apprendre les racines et le préfixe.

Un exemple de la manière dont des mots en espéranto étaient formés pourrait être vu dans samideano, un mot qui bientôt devint largement utilisé parmi les espérantistes. La racine -sam signifie "même", la racine -ide signifie "idée", et le suffise -ano signifie "membre", ou "adhérent. Ainsi, samideano signifie celui qui partage la même idée, ou compatriote idéaliste, en d’autres mots espérantiste. La forme féminine était créée en ajoutant le féminin -in: sameideanino.

Les pronoms personnels étaient ...

Un cas finale était utilisé: le suffixe -n servait à indiquer, parmi autres choses, l’objet du verbe - ce qui sera appelé en latin ou en russe l’accusatif. Ainsi, "j’écris la lettre", sera en espéranto: "Mi skribis la leteron".

L’espéranto avait été lancé avec succès dans le monde ; Louis et Klara étaient davantage ravis, lorsque en 1888, leur premier enfant, Adam, était né. Mais bientôt, des ennuis commençaient à obscurcir leurs vies. Louis avait des difficultés à établir son cabinet médical à Varsovie. Ses peurs avaient été justifiées - les gens le voyait comme un excentrique et était réticents à aller le voir pour un traitement médical. La moitié de la dot de Klara était passée à publier les livres d’espéranto ; le couple avait seulement encore 5000 roubles. Puis la catastrophe arriva.

Le père de Louis, Marc, avait été accusé par un ennemi personnel de laisser un article critique sur le tsar Alexandre III passer la censure. L’article traitait du vin ; le passage injurieux était: "l’absorption continuelle de vin détruit graduellement les facultés intellectuels et civilisés du cerveau d’un homme et parfois cela entraîne maladie et une perte de toute raison". Le passage était interprété comme un commentaire sur les habitudes du tsar et une insulte directe à sa personne.

Marc fut démis de son poste en tant que censeur et il risquait aussi de perdre sa situation d’enseignant, car le parrain de son ennemi était ministre de l’éducation. Les fonctionnaires devraient être corrompus, ou Marc aurait à faire face à une ruine totale. Louis lui donna le reste de la dot de Klara.

Marc garda son poste d’enseignant, mais Louis était financièrement ruiné. Dans l’espoir d’établir son cabinet dans une autre ville - où il ne serait pas soupçonné d’être un excentrique pour sa préoccupation de l’espéranto - il voyagea dans plusieurs villes de Pologne, aussi loin que Cherson en Crimée. Mais là-bas, il n’y avait pas assez de travail pour un spécialiste des yeux. Il retourna à Varsovie en 1898, désespéré et sans ressources, et convenant à regret d’accepter une aide financière du riche père de Klara.

Louis décida d’établir son cabinet parmi les juifs pauvres de Varsovie, et la famille - une fille prénommée Sofia était née en 1889 - déménagea dans un appartement de la partie la plus pauvre du quartier juif, au 9 rue Dzika, où Louis avait également son cabinet de consultation. Pendant que d’autres oculistes à Varsovie demandaient des honoraires élevés, le docteur Zamenhof demandait seulement une modeste somme, et lorsque les patients n’avaient pas les moyens de payer, il les traitait sans paiement. Beaucoup de gens pauvres, qui autrement, auraient du laisser leurs maladies sans être traitées, vinrent sous les soins du docteur Zamenhof. Sa clientèle s’accrut, mais pour gagner sa vie, il avait à voir beaucoup plus de patients que ne le faisait les autres docteurs. Avec l’assistance du père de Klara, la famille était capable d’avoir, dans une certaine mesure, une sécurité financière. Le 29 Janvier 1904, le troisième enfant de Louis et Klara, une fille, naissait. Ils la prénommèrent Lidia.

A présent, l’espéranto se propageait rapidement. La langue s’était montré elle-même d’un apprentissage facile, un moyen flexible pour une communication entre les interlocuteurs de différentes langues. Auparavant, Zamenhof avait démontré son étendue d’expression en traduisant Shakespeare et des livres de l’ancien Testament en espéranto. A la naissance de Lidia, il y avait des groupes espérantistes et des magazines dans beaucoup de pays, et des figures littéraires et scientifiques bien connus avaient rejoint le rang des espérantistes. Le comte Léo Tolstoï avait reçu une copie du premier livre espérantiste et avait appris la langue, disait-il, "après pas plus de deux heures d’études". "L’apprentissage de l’espéranto et sa propagation", remarquait-il, "est sans doute un travail chrétien, qui aide à la création du royaume de Dieu, qui est le principal et seul but de la vie humaine".

Des plans furent faits par des espérantistes français pour tenir le premier congrès international grandeur nature d’espérantistes à Boulogne sur Mer en 1905. Zamenhof, qui était un homme timide et modeste, hésitait à y aller. Bien qu’en tant qu’élève, il avait parlé à de petits groupes secrets sionistes à Moscou et à Varsovie, il n’avait jamais donné de discours devant un tel public divers. Et il était déjà souffrant d’une maladie du coeur. Le voyage serait difficile pour lui, et coûteux. Zamenhof ne souhaitait pas que les espérantistes le traite avec des honneurs spéciaux. Il souhaitait qu’ils voient en lui "non l’auteur de l’espéranto, mais seulement un simple espérantiste".

Pendant un moment, il semblait que Louis ne serait pas capable d’assister au Congrès, même si il le voulait. La Russie était en guerre avec le Japon, et en Janvier 1905, des ordres arrivèrent, demandant à Zamenhof de servir en tant que docteur dans l’armée russe en Mandchourie.

Klara était affolée par ces nouvelles et même contrariée par la réponse de son mari à cela. Bien que malade, Louis refusa de demander à être excusé de son devoir. Enfin, la famille et des amis le persuadèrent que sa santé ne pourrait supporter le dur voyage à travers la Russie et la Chine et les rigueurs du service militaire médicale. Les docteurs militaires approuvèrent. Au lieu d’envoyer le docteur Zamenhof au front, ils l’envoyèrent dans un hôpital durant une semaine.

La situation en Europe de l’Est était assez instable. Dans l’empire russe se déroulaient un soulèvement et une révolution ; de terribles pogroms s’exécutaient, l’un des pire de ceux-ci était à Bialystock.

Parmi les grèves et les soulèvements nationalistes qui avaient lieu cette année, il y avait une grève d’étudiants d’une école de grammaire polonaise de Varsovie. Louis et Klara étaient choqués lorsqu’ils apprirent que leur fils Adam s’y était joint. Louis le sorti de l’école et l’envoya demeurer avec la famille de Klara à Kaunas, où il finit ses études préparatoires.

En dépit de tout ce qui s’était passé, alors que l’année se déroulait et que le temps du congrès approchait, Zamenhof décida qu’il assisterait à la rencontre en France.

Mais beaucoup d’ennuis l’attendaient à Boulogne sur Mer. Les grands drapeaux avec l’étoile à cinq branches, symbole d’espoir et emblème de l’espéranto, volaient dans la ville balnéaire de Boulogne, mais les dirigeants du mouvement espérantiste en France se battaient entre eux. Plusieurs des dirigeants français désapprouvaient le brouillon du discours que Zamenhof leur avaient envoyé, particulièrement le poème "Prières sous la Bannière verte", qu’il avait l’intention de lire à la fin. Ils trouvaient particulièrement choquant ses dernières strophes, qui contenaient la déclaration: "Chrétiens, Juifs ou Musulmans, nous sommes tous les enfants de Dieu". Ils ne pensaient pas que le public approuverait. De plus, l’antisémitisme était fort en France, qui était encore divisé par l’affaire Dreyfus, et les dirigeants ne voulaient pas que le public sache qu’il était juif.

Le créateur de l’espéranto avait le coeur brisé de trouver que la plupart des dirigeants espérantistes français ne partageaient pas ses idéaux. Bien qu’ils l’avertissent que le public pourrait même le huer, si il lisait sa "prière", Zamenhof était déterminé à arriver à ses fins. Il était d’accord de renoncer à la dernière strophe du poème, sentant que peut-être, ils connaissaient plus du climat local de l’opinion, et il ne voulait offenser quiconque, bien que l’idéal était très haut. Autrement, il était décidé à lire le discours comme il l’avait écrit.

Le soir arriva. Le petit auditorium du théâtre de la ville était rempli d’espérantistes. La salle bourdonnait du bavardage de 688 personnes appartenant à quelques 20 nations différentes. Mais au lieu de parler leur propre langue natale, ils parlaient tous la langue internationale espéranto. Un jeune suisse, Edmond Privat, décrivit la scène: "Une ferveur se propageait sous les lampes. Un frisson d’excitation se répandait à travers la foule en attente. Soudain, là, explosa la musique de l’hymne espérantiste, l’ "Espoir":

«Dans le monde a surgi un sentiment nouveau,
à travers le monde passe un puissant appel...»

D’un commun accord, nous nous levâmes tous. Là se trouvait nôtre bien aimé dirigeant venant sur l’estrade avec les principaux officiels du congrès. Petit de taille, timide, ému, il se tenait là, avec son large front, ses lunettes rondes, et sa petite barbe grisonnante. Des mains, des chapeaux, des mouchoirs volaient dans l’air durant une demie heure d’applaudissements continus. Lorsqu’il se leva après l’accueil du maire, l’enthousiasme se déchaîna à nouveau. Mais à présent, il commença à parler. Le brouhaha cessa: nous nous assîmes tous à nouveau".

"Je vous salue, mes chers collègues", commença Zamenhof, "frères et soeurs de la grande famille humaine, venus de terres proches ou lointaines, des plus divers nations du monde, pour vous serrer la main au nom de la grande idée qui nous unit tous...

Ce jour est sacré. Nôtre réunion est modeste ; le monde extérieur connaît peu de celle-ci et les mots prononcés ici ne seront pas télégraphiés dans toutes les villes et tous les villages du monde ; ... cette salle n’est pas reluisante de vêtements luxueux et de décorations impressionnantes ; aucun coup de canon n’a retenti autour de la modeste maison dans laquelle nous sommes rassemblés ; mais dans l’air de cette salle, volent des sons mystérieux , des sons très subtils, imperceptibles à l’oreille, mais audible à chaque âme sensible. Ce sont les sons de quelque chose de grand qui est en train de naître. De mystérieux fantômes flottent dans l’air ; les yeux ne les voient pas, mais l’âme les voit ; ce sont les images d’un temps futur, d’une nouvelle ère. Les fantômes voleront dans le monde, seront rendus visibles, assumeront un pouvoir, et nos fils et nos grands enfants les verront, les sentiront et auront de la joie en eux".

Zamenhof parlait de comment la famille humaine avait été longtemps séparée par la guerre, des groupes hostiles, qui pendant des milliers d’années ne s’étaient pas compris les uns les autres.

"Prophètes et poètes ont rêvé d’un futur très lointain où les hommes se seraient de nouveau rassemblés en une seule famille. Mais ce n’était qu’un rêve, que personne ne prenait au sérieux, auquel personne ne croyait.

Et voilà que, pour la première fois, le rêve millénaire commence à se réaliser... Dans une petite ville de la France côtière, Nous, qui appartenons aux terres et aux nations les plus diverses, nous nous comprenons les uns les autres, nous nous parlons comme des frères, comme les membres d’une même nation...

Nous nous tenons tous sur une base neutre, nous avons réellement tous des droits identiques ; nous nous sentons membres d’une même nation, comme les membres d’une même famille...".

Le public écoutait dans un silence respectueux. Parmi les visages de jeunes et vieux hommes et de jeunes et de femmes âgés, il y avait des expressions rayonnantes. Sa voix affermie ; "Nous allons montrer au monde que la compréhension mutuelle entre gens de différentes nations est parfaitement réalisable.

... que les barrières entre les peuples ne sont pas quelque chose d’inévitable et d’éternel, que l’entente entre des créatures d’une même espèce n’est pas un rêve fantastique, mais un phénomène parfaitement naturel qui n’a été que trop retardé par de tristes et honteuses circonstances, mais qui devait se produire tôt ou tard, qui accomplit maintenant ...

Nôtre littérature est déjà très large, continua il, "nos journaux sont très nombreux, nous avons maintenant des groupes et des clubs d’espérantistes dans le monde entier, et nôtre nom est à présent connu de toute personne éduquée de par le monde. Lorsque je regarde nôtre brillante position actuelle, je me rappelle avec émotion des premiers pionniers, qui travaillèrent pour nôtre cause en ces temps malheureux, lorsque nous rencontrions de tout côté que des ricanements et des persécutions".

Certains du public pouvaient voir les mains de Zamenhof commencer à trembler, alors qu’il approchait de la fin de son discours.

"Bientôt, le travail de nôtre congrès dédié à la vraie fraternité de l’humanité commencera, continua il. En ce moment solennel, mon coeur est rempli de quelque chose d’indéfinissable, quelque chose de mystérieux, et je sens que je veux soulager mon coeur avec certaines prières, me tourner vers quelque Pouvoir plus grand, et invoquer son aide et ses bénédictions. En ce moment, je n’appartiens à aucune nation, je suis simplement un homme, même si je sens aussi qu’en ce moment, je n’appartiens à aucune religion nationale ou sectaire. En ce moment, devant les yeux de mon âme, il n’y a rien d’autre que cette Force morale que chaque être humain ressent dans son coeur. Et c’est à ce Pouvoir inconnu que j’adresse ma prière :

«Ô Toi, ô puissant mystère, mystère incorporel régnant sur le monde,,
Ô Toi, grande source de l’amour et de la Vérité et de la vie constante,
Vers Toi, que tous Tu représentes différemment,
Que chacun puisse concevoir dans le chemin de son esprit,
mais le même dans son coeur, dans ses sensations, trouvera,
Toi qui crées, Toi qui règnes,
Aujourd’hui, nous te prions.

Vers Toi, nous ne venons pas sans avec une croyance nationale,
Avec des dogmes de ferveur aveugle,
Toutes disputes religieuses maintenant font silence.,
Maintenant le zèle aveugle et la haine fanatique sont étouffés,
Maintenant nôtre croyance est la croyance du coeur.
Avec elle, qui est égale de tous,
Avec elle, la plus vraie sans contrainte,.
Nous voici, fils de l’humanité entière,
A Ton autel.

Tu as crée l’humanité parfaite et belle,
Mais elle s’est divisée en batailles.
Maintenant les gens se dévorent comme des bêtes sauvages,
Maintenant le frère fait la guerre à son frère,
Ô qui que Tu sois, Force mystérieuse,
Ecoute la voix de la prière sincère,
Redonne la paix à tous les enfants de la grande humanité !

Nous avons juré de travailler, de lutter,
Pour rassembler l’humanité. Ô, Soutiens nous, Force,
Ne nous laisse pas tomber, mais sois avec nous, Ô Pouvoir,
Ne laisse pas les murs de division nous séparer.
Ô mystérieux Pouvoir, accorde maintenant Ta bénédiction à nôtre labeur,
Renforce à présent nôtre ardeur, et donne nous toujours
le courage de rester fermes et braves contre les sauvages attaques.

Le drapeau vert, nous le tiendrons déployé bien haut,
comme un symbole de bonté et de bénédiction,
la Force mystérieuse dirigeant le monde nous bénira
et nous atteindrons nôtre but,
Les murs qui divisent les peuples ne nous séparerons plus,
ils craqueront, ils craqueront, et s’écrouleront, et tomberont pour toujours.

Alors, l’Amour et la Vérité, renversant tous les murs,
régneront sur la terre.

Que les frères se réunissent, qu’ils croisent les mains,
En avant avec des armes pacifiques. Chrétiens, Hébreux, Mahométans,
Nous, tous fils de Dieu, que nous nous souvenions toujours de la Bonté
de l’humanité et malgré les entraves , sans halte et debout, allons
obstinément vers le but fraternel.
En avant, ...sans nous arrêter.»

"Lorsque Zamenhof s’assit", se rappelle Privat, "des applaudissements prolongés éclatèrent ,et beaucoup étaient en larme".

Les dirigeants avaient eu tort. La sincérité de Zamenhof et son message avaient touché les coeurs de toute l’assistance.



Chapitre 3: "L’idée interne"

Avec les années, Louis Zamenhof avait réalisé qu’il existait une autre barrière qui avait divisé les hommes bien plus gravement que la langue natale: le préjugé religieux et le fanatisme. Il avait expérimenté par lui-même la laideur de l’antisémitisme et la violence des pogroms. Zamenhof croyait maintenant, que jusqu'à ce que les haines religieuses se finissent, la famille humaine ne deviendrait pas unie.

Au départ de la Révolution de 1905, la violence contre les juifs en Russie polonaise devint si mauvaise, qu’un éminent espérantiste juif français et remarquable oculiste, Emile Javal, écrivit à Zamenhof, lui suggérant de prendre sa famille à Paris ,où ils seraient en sécurité. Mais Zamenhof ne voulait pas quitter Varsovie. Bien qu’il admettait que la vie là-bas était "en fait terrible", il le remercia pour son offre, mais il refusa.

Zamenhof désirait résoudre le problème du combat religieux. Quelques années auparavant, il avait présenté aux intellectuels juifs de Varsovie un programme qu’il espérait, formerait la base d’un mouvement religieux moral parmi les juifs. Zamenhof sentait que le judaïsme avait besoin d’être réformé, de ne pas être assimilé à ses "Gentils" alentours, mais d’être coupé de son noyau: la croyance en un Dieu et la loi d’aimer son prochain. Toute autre croyance, pensait-il, n’était "pas des lois, mais des coutumes et des traditions". "L’essence du peuple hébreu", écrivait-il, était l’idée d’un "seul Dieu inconnaissable pour toute l’humanité". C ‘était pour cela que le peuple juif avait été crée, et pour lequel il avait souffert aux cours des millénaires. "L’amélioration de cette idée", croyait-il, est par conséquent la mission entièrement naturelle du peuple juif et leur raison d’être".

Zamenhof appelait son programme hillèlisme, après qu’au 1er siècle avant Jésus-Christ, un sage hébreu Hillel, connu comme un homme tolérant qui interprétait les écritures selon l’esprit de la loi. "Ce que tu haï, ne le fait pas à ton frère", avait dit Hillel. "C’est la Torah: tout le reste n’est que commentaire". Zamenhof espérait que les principes de l’hillèlisme amèneraient à briser les barrières de préjugés et aideraient les juifs à être acceptés comme des citoyens égaux, où qu’ils vivent.

Bien qu’il ne trouvait qu’un faible soutien pour son programme - aucun juif ne le supportait ouvertement - Zamenhof refusait d’abandonner l’idée. Il vint bientôt à croire qu’un tel mouvement ne devrait pas être seulement pour les juifs mais pour toute l’humanité. Il décida d’offrir son idée aux personnes de toutes races et de toutes religions, et il changea le nom en homaranisme afin de le rendre plus universel. Homarano en espéranto signifie "un membre de l’humanité".

L ‘essence de l’homaranisme était d’être l’égalité totale, la justice et le respect mutuel parmi les peuples de toutes races et de toutes religions. Chaque homaraniste serait libre de suivre sa propre religion, mais en s’occupant de membres d’autres groupes, serait supposé agir sur les bases de principes religieux humains neutres. Chaque individu serait libre de parler le langage qu’il souhaite chez lui, mais lorsqu’il rencontre des gens dont la langue maternelle était différente, il devra parler une langue neutre. Ce langage, pour le moment toutefois, allait être l’espéranto. Modestement, Zamenhof ajouta que si, dans le futur, les homaranistes souhaitaient choisir une autre langue, ils pourraient le faire.

Les principes religieux qui guideraient tous les homaranistes incluraient une reconnaissance de Dieu comme le Pouvoir le plus élevé, inconnaissable à l’homme, et la règle fondamentale "d’agir envers les autres comme vous souhaiteriez que l’on agisse envers vous, et d’écouter toujours la voix de vôtre conscience".

"L’essence de toutes les religions est la même", écrivait Zamenhof, "elles sont distinguées des uns des autres seulement par des légendes et des traditions...". Zamenhof croyait que ces coutumes et ces traditions faites par l’homme, et non les enseignements d’amour et de fraternité donnés par Dieu, étaient la source de dissension religieuse parmi les gens. Les homaranistes, croyait Zamenhof, devaient travailler pour un jour, où les diverses pratiques religieuses de tous les homaranistes laisserait place à une série de coutumes neutres pour toute l’humanité. Zamenhof envisageait des temples homaranistes, où les mots de tous les "grands enseignants de l’humanité" seraient lus, et les jeunes seraient éduqués au combat pour la vérité, la bonté, la justice et la fraternité entre les hommes, d’évaluer le travail honnête, et d’éviter ce qui était ignoble. Zamenhof précisa que les enseignements religieux promulgués dans le temple homaraniste ne doivent pas entrer en conflit avec la science.

Zamenhof ne s’attendait pas à ce que tous les espérantistes acceptent l’homaranisme, mais il espérait qu’au moins, enfin, ils comprendraient les convictions qui l’avait mené à le développer et qu’ils salueraient l’idée avec respect et tolérance. Cependant, tous ceux qui étaient attirés par l’espéranto, ne partageaient pas la tolérance ou les idéaux de Zamenhof. Il n’avait pas anticipé la férocité avec laquelle certains attaqueraient l’homaranisme - aussi bien que son auteur.

Zamenhof avait essayé de clarifier à tous que le programme de l’homaranisme était complètement séparé de l’espéranto, que l’on pouvait être un espérantiste sans accepter l’homaranisme, et tout d’abord, il publia ses idées homaranistes sous un pseudonyme. Pourtant, beaucoup devinèrent que Zamenhof était l’auteur.

Un de ceux qui attaquait Zamenhof était un prêtre catholique lituanien espérantiste. Il prétendait que l’homaranisme était une tentative de remplacer le Christ par Hillel, qui, en fait, avait été contemporain de Jésus. A cela, Zamenhof répondit que l’homaranisme n’avait pas l’intention d’être une nouvelle religion mais un "pont qui pourrait relier pacifiquement toutes les religions existantes et plus tard, petit à petit, fusionner ensemble. Aucun de nous ne doute que ce Christ rêvait de la fraternité de l’humanité ; mais les fondateurs d’autres religions rêvèrent de la même chose. Si le Christ et les autres grands enseignants de l’humanité vivaient maintenant ensemble, ils agréeraient certainement aisément parmi eux-mêmes, ils placeraient assurément les "exigences actuelles de Dieu" au-delà de formes différentes, et nous n’aurions pas plusieurs religions mais une religion pour l’humanité".

L’adversaire le plus féroce à l’homaranisme était Louis de Beaufront, un espérantiste français hautement influent. L’espéranto était seulement une langue, revendiquait de Beaufront ; le relier à l’homaranisme ferait simplement du tort à la cause. Il publia une lettre en se moquant de l’auteur de l’homaranisme et suggérait sarcastiquement que pendant qu’ils étaient en train d’attendre pour les homaranistes l’ouverture de temples, des rites seraient accomplis dans des forêts vertes, portant des robes vertes couvertes d’étoiles dorées.

Zamenhof avait projeté de présenter sa proposition pour l’homaranisme au second congrès universel d’espéranto à Genève en 1906. Mais la tempête de l’antagonisme contre l’idée était si forte que bientôt, Zamenhof envisageait de ne pas aller à Genève. Bien qu’il abandonna l’idée de présenter formellement l’homaranisme, il se résout à parler ouvertement de ses croyances au congrès. Zamenhof avait été profondément atterré par la vicieuse opposition à ce qu’il sentait était des idéaux éthiques universels, et par des revendications que l’espéranto était "simplement un langage". Pour Zamenhof, l’espéranto n’avait jamais été qu’un langage. Il l’avait crée pour l’unification de l’humanité.

Le 28 Août à 20h, la salle Victoria de Genève était remplie. Cette année, ils étaient presque deux fois plus dans l’assistance qu’il n’avait été à Boulogne. Les espérantistes attendaient avec anxiété le discours du docteur Zamenhof. Le voyage avait été difficile pour lui. Il était affaiblit par l’état de son coeur et l’angoisse mental amère des attaques contre lui.

"Mesdames et Messieurs", commença il. "A l’ouverture de nôtre congrès, vous attendez quelque discours de moi ; peut-être vous avez espéré quelque chose d’officiel, d’indifférent, pâlot et vide de tout contenu, comme le sont tous les discours officiels. Cependant, je ne peux vous donner un discours comme cela. En général, je n’ai aucun goût pour de tels discours, d’autant plus que cette année, un tel discours officiel sans relief serait un grand péché de ma part. Je viens d’un pays, où plusieurs millions d’hommes luttent péniblement pour leur liberté, pour la plus élémentaire liberté humaine, pour les droits de l’homme".Mais Zamenhof ne parlera pas de cela: nôtre congrès n’a rien à faire avec la politique. Un autre combat se déroule, disait-il, "un cruel combat entre les races... La situation est épouvantable dans le Caucase, où de nombreuses langues sont parlées ; elle est terrible dans l’Ouest de la Russie. Qu’elle soit maudite, mille fois maudite, la haine raciale !

"Lorsque j’étais encore enfant dans la ville de Bialystock, je regardais avec tristesse l’hostilité réciproque qui divisait les fils naturels de la même terre et de la même ville. Et je rêvais alors qu’après des années, tout changerait pour le meilleur. Et les années ont passés ; et au lieu de mon beau rêve, j’ai vu une réalité terrible ; dans les rues de ma malheureuse ville natale, des bêtes sauvages avec des haches et des pieux en fer se sont précipités eux-mêmes, comme les bêtes sauvages les plus féroces, contre les calmes habitants de la ville, dont le seul crime était de parler une autre langue et de pratiquer une autre religion que celles de ces brutes sauvages... Je ne veux pas vous dire les détails affreux de la boucherie à Bialystock ; à vous, en tant qu’espérantiste, je veux vous dire seulement que les murs entre les peuples, les murs contre qui nous combattons, sont encore affreusement hauts et épais".

Si seulement les différents peuples se connaissaient bien les uns les autres, l’excitation des passions à travers le mensonge et la calomnie n’auraient pas des résultats si affreux, leur dit Zamenhof. Si seulement ils pouvaient communiquer, ils viendrait à réaliser leur humanité commune, et les éthiques et les idées qu’ils partagent. "Abattez, abattez les murailles qui séparent les peuples, s’exclame Zamenhof. Donnez-leur la possibilité de se connaître librement et de communiquer sur une base neutre, et c’est alors que pourront cesser les atrocités que nous voyons commettre en tant d’endroits...

Aujourd’hui, alors que, en bien des endroits, les conflits entre races sont devenus si cruels, nous ,espérantistes, devons travailler plus dur que jamais. Mais pour que nôtre travail donne des fruits, il faut avant tout Que nous nous entendions bien sur l’idée interne de l’espérantisme

Malheureusement, ces derniers temps, on a entendu dire parmi les espérantistes: "L’espéranto n’est qu’une langue. Evitez d’établir un rapport - même à titre privé -entre lui et une idée quelle qu’elle soit. Autrement on pensera que nous partageons tous cette idée-là et nous déplairons à ceux qui ne la partagent pas. Oh, que de mots ! Ainsi, par crainte de déplaire à ceux qui ne veulent utiliser l’espéranto que dans des buts pratiques personnels, nous devrions arracher de nos coeurs la partie la plus importante de l’espérantisme, la plus sacrée, cette idée qui est l’objectif principal de l’espérantisme, qui a été l’étoile qui a toujours guidé tous les combattants de l’espéranto ! Oh non, non, jamais ! Nous rejetons cette prétention de toutes nos forces. Si on nous oblige, nous, les premiers combattants de l’espéranto, à ôter de nôtre action tout ce qui constitue l’idéal, nous déchirerons et brûlerons avec indignation tout ce que nous avons écrit au nom de l’espéranto, nous détruirons avec douleur les travaux et les sacrifices de toute nôtre vie, nous jetterons l’étoile verte épinglée à nôtre poitrine et nous crierons avec horreur: "Avec un pareil espéranto, qui doit servir exclusivement à des fins commerciales et d’utilité pratique, nous ne voulons avoir rien de commun".

Il y a aura un temps où l’espéranto, étant devenu la propriété de toute l’humanité, perdra son caractère idéologique, où il deviendra simplement une langue, une langue où l’on ne sera pas plus obligé de se battre pour elle ; une langue où l’on retirera seulement du profit d’elle. Mais aujourd’hui, lorsque tous les espérantistes n’en n’ont pas encore bénéficier mais se battent seulement, nous sommes tous parfaitement conscient que ce n ‘est pas l’idée de l’utilité pratique qui provoque à travailler pour l’espéranto, mais seulement l’idée de l’idée sacrée, grande et importante contenue dans la langue internationale elle-même. Cette idée, vous tous le sentez bien, c’est: fraternité et justice entre tous les peuples" ;

Zamenhof ne voulait pas abandonner l’idée même. Il espérait encore que les espérantistes verraient que, comme il le dit l’année suivante au congrès de Cambridge, en Angleterre, la bannière verte, symbole de la langue, était aussi le drapeau d’un pays - la terre espéranto - qui a non seulement sa propre langue, mais ses propres règles coutumes et principes:

"Aux fonds de nos coeurs", leur dit-il, "vous sentez tous la grande bannière: vous ressentez tous qu’il y a quelque chose de plus que le simple emblème d’une langue. Plus nous prenons part à nos congrès annuels, plus nous deviendrons des frères, et plus les principes de la grande bannière couleront dans nos âmes. Beaucoup de gens rejoignent l’espéranto par simple curiosité, ou par amusement, ou peut-être espère même du profit ; mais dès qu’il visite la terre espéranto, ils deviennent de plus en plus aspirés et assujettis aux lois de ce pays, et ce, en dépit de leur propre volonté. Graduellement, la terre espéranto deviendra une école pour la fraternité future de l’humanité, et dans celle-ci, recouvrirons les valeurs principales de nos congrès".

Zamenhof avait beaucoup souffert du voyage en Angleterre. Après le congrès, il alla à Bad Nauheim en Allemagne pendant 6 semaines de traitements médicaux. Il espérait sans aucun doute que dès son retour à Varsovie, il serait capable de récupérer, et de se consacrer une nouvelle fois, à son cabinet médical et son travail pour l’espéranto. Ce ne fut pas ainsi, car bientôt, une sordide controverse explosa dans la patrie de l’espéranto.

Durant les premières années de l’espéranto, diverses personnes avaient suggéré des changements qui, croyaient-ils, devaient se faire dans la langue. Zamenhof espérait que l’espéranto deviendrait une langue vivante qui grandirait naturellement en réponse aux besoins de ses utilisateurs. Mais il était toujours prudent sur des propositions de changement. Il considérait avec politesse toutes les "réformes" que les gens offraient, et il suggérait qu’un comité linguistique soit crée pour traiter de telles choses. Beaucoup des changements proposés étaient contradictoires ; une personne pouvait souhaiter changer simplement un aspect, alors que quelqu’un d’autre aimerait apporter des améliorations dans la langue. Zamenhof avait lui-même considéré et rejeté d’autres changements. Alors qu’ils résonnaient bien en théorie, il sentait qu’ils ne fonctionneraient pas dans la pratique.

Certains de ceux qui suggéraient des changements étaient des espérantistes bien intentionnés voulant aider. D’autres, peut-être séduits par la possibilité d ‘avoir quelque influence personnelle sur les règles de la langue, devinrent obsédés par l’idée de réformer«" l’espéranto. Zamenhof et d’autres s’alarmèrent à la perspective du changement continuel de l’espéranto par quiconque sentait l’urgence d’apporter une "amélioration". Zamenhof souhaitait préserver l’intégrité de cette langue, encore qu’il était conscient que ce conflit de réformes et l’inflexibilité de l’auteur avait estropié le Volapük.

Parmi ceux qui s’étaient fortement opposé se trouvait le français Louis de Beaufront. C’était une personne énigmatique qui clamait avoir renoncer à son propre projet de langue internationale pour l’espéranto. De Beaufront était déjà devenu le centre de controverse du fait de son désir de contrôler le mouvement espérantiste en France. Il était aussi l’un des adversaires les plus rigoureux de l’homaranisme.

Une délégation pour le choix d’une langue internationale s’était formée grandement par les efforts d’un espérantiste français nommé Louis Couturat, dans un essai d’influencer l’association internationale des académies d’approuver l’espéranto. On demanda à Zamenhof de choisir quelqu’un pour représenter l’espéranto devant le comité de délégation. Il choisit Louis de Beaufront. En dépit du comportement passé de Beaufront, Zamenhof souhaitait montrer sa confiance en lui, et il était certain que de Beaufront, qui s’était toujours opposé à des réformes, défendrait l’espéranto de ses détracteurs.

Mais de Beaufront et Couturat déçurent Zamenhof ; leur propre intention était d’avancer un "nouveau" langage. Couturat l’avait secrètement appelé Ido, qui signifie enfant en espéranto. Lorsque l’Ido fut présenté, cela se révéla être l’espéranto, changé pour incorporer les demandes des réformistes. Soudain, de Beaufront abandonna sa position de défenseur de l’espéranto et parla en faveur de l’Ido, menant chacun là-bas à croire que les espérantistes approuvaient l’Ido. Le comité vota pour accepter l’espéranto avec des changements en accord avec l’Ido. Lorsque les espérantistes apprirent ce qui s’était passé, ils furent indignés. Le temps venu, le vote final arriva, et la plupart des membres prestigieux du comité s’abstinrent ou se retirèrent, laissant seulement les supporters de l’Ido, qui naturellement, votèrent pour accepter leur propre projet.

Couturat commença alors une campagne d’attaques contre les espérantistes et Zamenhof lui-même. Le mathématicien et philosophe Bertrand Russell, un ami de Couturat, écrivit dans son autobiographie que le discours de Couturat donnait l’impression qu’aucune personne de l’histoire de la race humaine toute entière n’avait jamais été "si dépravée que les espérantistes".

Lorsque Couturat se plaignît que le nom de son langage Ido ne le mènerait pas à la formation d’un mot comparable à "espérantiste", Russell suggéra "idiot", mais Couturat "n’était pas tout à fait d’accord" ;

Le bien élevé Zamenhof endurait avec patience les idéistes qui abusaient, bien que cela le faisait souffrir profondément. Mais le comportement de De Beaufront était complètement embarrassant. C’était une personne triste, qui désirait être pris comme une personne importante, encore que cela n’était pas assez pour expliquer sa tricherie. Il était déjà une figure populaire et importante dans le mouvement espéranto et président d’une société espérantiste. Pourquoi faisait-il cela, lui qui avait travailler pendant 20 ans pour l’espéranto, et qui maintenant le reniait et injuriait ses fondateurs ? Il a été suggéré que la répudiation spectaculaire de De Beaufront de l’espéranto aurait découlé son hostilité envers l’homaranisme. "C’est possible", écrivait Marjorie Boulton à Zamenhof, créateur de l’espéranto, "que de Beaufront, avec sa nature extravagante et intolérante en vint à haïr Zamenhof au sujet de l’homaranisme et voulait le chasser".

En 1908, au 4ème congrès à Dresde en Allemagne, Zamenhof ne dépensait pas sa précieuse énergie à dénoncer les traîtres. A la place, il se rappela les 1300 espérantistes réunis là, et que seule l’unité pouvait les mener à leur but. Maintenant, disait-il, laissons les épisodes être oublié. "Souvenons nous que nôtre congrès est un entraînement préliminaire et une formation pour la fraternité future de l’humanité. Ce qui est important pour nous, ce ne sont pas les détails triviaux externes de nôtre langue, mais ce qui compte, ce sont ses idées, et son but... peut-être la différence entre l’espéranto d’aujourd’hui et l’espéranto évolué dans plusieurs siècles à venir sera grande ; mais souhaitons à nôtre protection attentive que la langue vivra de manière vigoureuse, en dépit de toutes les tentatives contre lui, que son esprit croîtra en force, son but sera accompli et nos grands-parents bénirons nôtre patience".



Chapitre 4: "Père et fille"

Lorsque Lidia était née en 1904, ses parents étaient déjà entre deux âges. Klara avait 40 ans, Louis 44 ans. Adam, le frère de Lidia et sa soeur Sofia avaient grandi: lorsque Lidia eût 2 ans, Adam alla en Suisse étudier la médecine à l’université de Lausanne, et Sofia suivit une année plus tard. Bien que la Suisse était loin de la maison, c’était pratiquement le seul choix qu’ils avaient si ils voulaient devenir docteurs. Seul un petit nombre de juifs étaient autorisés à assister aux universités dans l’empire russe.

En dehors de visites occasionnelles à domicile, Adam et Sofia étaient partis durant la plupart de l’enfance de Lidia. Plus tard, les trois seront souvent séparés les uns des autres, mais le lien qui les réunissait était fort et ils tinrent en dépit de longues années seuls.

En tant que seul enfant dans la maison des Zamenhof, Lidia avait l’attention de ses parents pour elle toute seule. Elle était leur chérie et leur joie, mais ils ne la gâtaient pas. Habillée dans une robe chichis, à étages, ses chaussures lacées au-dessus de ses chevilles et un noeud dans ses cheveux blonds enrubannées, alors qu’elle se tenait sur un coussin pour être pris en photo, son petit visage rond regardant la caméra avec une expression sérieuse et presque solennelle. Presque toutes ses photographies la montreront avec un tel look. Sa bouche avait tendance à tomber, ainsi son expression normale semblait celle d’une tristesse secrète.

Lilka, comme sa famille l’appelait toujours, même lorsqu’elle grandissait, était arrivé à une époque, où ses parents pouvait la divertir. Bien que la situation en Pologne russe était souvent insécurisé et parfois dangereuse, la vie était financièrement plus facile qu’elle ne l’avait été pour la famille Zamenhof des années plus tôt. Le docteur Zamenhof avait un grand cabinet, et il recevait des revenus additionnels pour ses livres en espéranto. La famille était capable d’aller en vacances au pays, et chaque année Louis et Klara voyageaient pour le congrès universel quel que soit l’endroit où il se tenait.

Mais la santé de Louis empirait: il était lui-même surmené, restant souvent plus longtemps qu’il ne le pouvait, par dévouement pour ses patients et non pour l’argent. Un jour par semaine et parfois deux, il voyait des patients pauvres sans argent. Bien qu’il y n’avait aucun pogrom à Varsovie, les conditions étaient terribles. Des centaines de juifs s’enfuyaient, cherchant refuge et une nouvelle vie en dehors de l’Europe. Beaucoup d’émigrants pauvres parfois des familles entières, passaient par le cabinet du docteur Zamenhof pour être examiné et traité pour des maladies oculaires afin qu’ils puissent entrer dans d’autres pays. En 1908, Klara confia à son ami Madame Moscheles à Londres, "la santé de mon mari serait meilleur si il pouvait se reposer un peu, mais malheureusement, il travaille toujours très dur". L’angoisse mentale qu’il avait souffert le rendait nerveux et agité. "Il ne peux cependant pas marcher", écrivait Klara, "ainsi il s’asseoit toujours chez lui à son secrétaire".

Lidia reçue sa première éducation à la maison, à l âge de 6 ans - elle n’entra pas à l’école avant l’âge de 10 ans. Klara décrit Lidia à 6 ans "très capable, brillante et travaillant dur".

Louis n’était pas aussi strict avec Lidia qu’il ne l’avait été avec Adam et Sofia. Il ne punissait jamais physiquement son enfant, bien qu’il les mettait parfois au piquet. Lidia se souvient que la discipline de son père comme ferme bien que bienveillante. "Lorsque le chat de Lidia attrapa sa première souris", retrace Marjorie Boulton, "elle courait le dire à son père avec impatience. Sans nul doute, elle était déçue par sa bienveillance "Lidia, ne penses-tu pas que la souris aurait aimer également vivre ?" mais cela faisait partie de son apprentissage".

Zamenhof enseignait toujours à ses enfants à être honnête. Quelques années plus tard, Lidia se rappela un incident qui illustrait combien son père estimait cette vertu. Parmi les objets sur le secrétaire de son père se trouvait un coupe-papier en pierre en forme de chien. Un jour, Lidia remarqua que la base avait cassé en deux endroits. "Ordinairement, lorsque je vois quelque chose de cassé, de déchiré, je ne préfère pas demander comment cela s’est passé," se souvient-elle, "car je n’étais jamais complètement sure si de ne pas être responsable de cela. Mais comme pour le coupe-papier, j’avais réellement une conscience claire, Ainsi, je demandais courageusement à mon père ; "Qui l’a cassé ?". Il répondait, "moi" ".J’étais presque sans voix. Impossible ! Papa l’a cassé ? ! Papa pourrait-il finalement - casser - quelque chose ?. Le docteur Zamenhof dit à sa fille que c’est ce qui était arrivé lorsqu’il était u jeune garçon.

"Il avait plusieurs frères et soeurs. Chacun savait que dans une maison où il y avait beaucoup d’enfants, il arrivait facilement que d’une manière inopinée, par exemple, le carreau d’une fenêtre puisse se briser avec un bruit fracassant, ou que des figures en porcelaine tombent de leurs piédestals...".

Marc Zamenhof avait été un père sévère, écrivait Lidia, "qui ne pardonnait pas beaucoup si à cause de frasques d’enfants, quelque dégât arrivait à la maison, et lorsque un jour... le coupe-papier tomba du secrétaire de mon grand-père et se brisa au sol. Une terreur étreint le petit groupe d’enfants, et sans doute leurs coeurs cognèrent lorsqu’il entendirent la sévère question: "Qui a fait cela ?". Et alors de parmi la foule tremblante, Louis se leva bravement et confessa: "Moi". La courageuse confession toucha le coeur de mon grand-père. Il pardonna et ne punit pas le coupable".

Cependant, les enfants de Louis Zamenhof apprirent qu’il y avait un sujet sur lequel leur père révélait rarement la vérité: sa propre santé. Il ne souhaitait pas charger les autres de son récit. Dans la même lettre dans laquelle Klara confia à Madame Moscheles que son mari ne pouvait marcher, Louis avait écrit à Monsieur Moscheles, "Je travaille beaucoup trop en fait et je me sens plutôt fatigué... mais je ne suis pas malade".

Quelques années plus tard, Lidia se souviendra de sa mère comme "aimante, affectueuse, maternelle. Je la vois lorsque tu te penchais sur mon berceau, à me caresser, et me dire bonne nuit, à mettre ta main sur mon front chaud avant que le thermomètre te dise que j’étais réellement malade. Je vois combien tu te penchais sur les livres de compte du domicile, ou comment rapidement ta main tournait la roue de la machine à coudre, pour me faire une nouvelle simple robe en coton. Et les morceaux de tissus -oh, quelle joie, ! - servirait à habiller ma poupée, ma préférée, qui fermait et ouvrait les yeux".

Bien qu’elle était la seule enfant à la maison, Lidia n’était pas sans camarade de son âge. Il y avait plusieurs jeunes cousins qui jouaient ensemble chaque fois que leur famille rendait visite les uns aux autres. L’enfant de la famille Zamenhof avait une relation spéciale avec oncle Félix, le frère de Louis. Pharmacien de métier, et quelque peu poète, Félix Zamenhof arrangeait souvent des divertissements en soirée pour la famille et il avait un talent pour écrire de petits jeux pour les enfants. Toutes les fois qu’un de ses enfants avait un anniversaire ou quelquefois en d’autres occasions, il écrivait et dirigeait de petites productions théâtrales que Lidia et ses jeunes cousins jouaient.

Chaque semaine, tous les Zamenhof - frères, soeurs, tantes, oncles, cousins, se rencontraient dans l’une des maisons. Ce week-end, la réunion de la famille Zamenhof était une tradition qui se prolongea bien après que les enfants aient grandi, bien que, comme se rappela le cousin de Lidia, Stéphane Zamenhof, "plus tard, les plus jeunes avaient de meilleures choses à faire et il n’y avait que les vieilles femmes qui y assistaient". Pendant que les enfants jouaient, se souvient-il, "les adultes discutaient sur ce qui s’était passé durant la semaine - particulièrement les prix de la nourriture et les domestiques qui n’étaient pas ce qu’ils devraient être, et ainsi de suite". Lorsque la famille se rencontra à la maison de Louis, tous étaient impatients des tartes framboise à la crème de Klara. Quelques années plus tard, le cousin Julien Zamenhof se rappela "une atmosphère d’enthousiasme et de respect" entourant le docteur Zamenhof. Stéphane se souvient que les enfants l’appelaient "Wujaszek Louis" - petit oncle Louis". A ces réunions hebdomadaire, Julien se souvient, que son oncle s’asseyait "une cigarette dans la main, parlant calmement sans grand geste ni emphase, ne gesticulant jamais ; et pourtant, ce qu’il disait semblait important: chacun avait à l’écouter.

Il était également lui-même un grand auditeur ; il écoutait sans hésiter un enfant, un patient, un conducteur de tramway ou un membre de la famille royale ; il parlait toujours, se conduisant bien et écoutant de la même manière, avec respect et attention".

Pendant que les jeunes cousins étaient autorisés à aller à travers la maison avec leurs jeux, une pièce leur était strictement interdite: le cabinet médical d’oncle Louis. Les enfants le sentaient, car la pièce était pleine de livres et d’objets intéressants, et il y avait de grandes possibilités d’exploration. Une fois, les 11 ans de Julien se levèrent, donnant écho à l’amertume que les enfants ressentaient parce qu’ils n’étaient pas autorisés à aller dans la merveilleuse pièce.

"... tous ces espérantistes", argumenta t’il en tant que porte-parole de la rébellion, "pourrait entrer dans son cabinet chaque fois qu’ils le veulent et pourtant nous, sa famille, serions admis seulement au cas d’un oeil douloureux... Ils sont des étrangers alors que nous sommes de la famille".

Ils ne sont pas des étrangers ; ils sont aussi ma famille ; ils partagent ma plus grande croyance dans le besoin de compréhension mutuel, et ils m’aident à propager cette idée parmi ceux qui en ont particulièrement besoin mais ne réalisent pas encore leur besoin".

Depuis son plus jeune âge, Lidia savait qu’il y avait beaucoup d’autres personnes qui étaient importantes dans la vie de son père. Elle savait qu‘elle devait attendre jusqu'à ce que tous les patients aient quitté son cabinet avant de pouvoir jouer à la balle avec lui, bien que parfois, lorsqu’elle pensait qu’il avait travailler assez longtemps, elle entrait bravement et lui demandait de jouer à la balle avec elle. Et il lui accordait de bon coeur quelques minutes.

"De mon enfance", écrivit Lidia plus tard, "je me souviens des patients attendant dans la salle d’attente, où certains venaient avec des yeux rouges enflammés, d’autres couvraient leurs yeux douloureux avec de l’ouate, parfois tâché, et d’autres encore les plus tristes de tous, ne venaient pas seuls ; des parents ou des amis les accompagnait, car ils étaient aveugles.

Après la visite de ses patients, je voyais souvent du chagrin sur le visage de mon père - c’était la profonde et la sincère compassion pour ceux dont le sort avait dérobé la vue".

Lidia apprit que bien que son père s’occupait de ses patients, il était pourtant plus dévoué à son travail pour l’espéranto. Longtemps après que le dernier patient soit parti, il continuait à travailler, répondant aux nombreuses lettres qu’il recevait d’espérantistes du monde entier, écrivant des articles, et traduisant des livres en espéranto. Pour Lidia, son compagnon le plus proche semblait être sa machine à écrire. "Elle se trouvait sur une table de chêne près de la fenêtre de nôtre salle à manger", écrivait-elle plus tard. "En soirée, elle était poussée en direction de la lumière de la lampe qui surplombait la table. La journée, elle travaillait seulement quelques heures, mais sa vie réelle commençait en soirée. Le vacarme de ses petites lettres était presque une berceuse pour moi ; quelque chose semblait manquer lorsqu’elle était silencieuse.

Je devins habituée à ses mélodies monotones, dans laquelle la frappe des lettres était interrompue par une belle sonnerie qui annonçait la fin de la ligne, et le bruit grinçant du retour de chariot ; mes poupées trouvaient toujours sa couverture en bois comme une très pratique voiture d’enfant.

"je me souviens à peine du temps où elle occupait sa place dans nôtre maison. Des années s’écoulèrent - elle travaillait toujours sans fatigue, n’étant pas seulement une machine mais presque une amie de mon père. Une amie jamais impatiente, jamais désespéré, mais toujours fidèle, toujours pleine d’espoir.

Tout d’abord, je la regardais comme une ancienne et grave amie de la famille. Je me tenais près d’elle, avec intérêt, contemplant le travail de son mécanisme. Enfin je devins assez courageuse pour m’asseoir sur le tabouret et taper les lettres, me réjouissant que les lettres étaient beaucoup plus belles que celles de mon peu maniable écriture marqué sur un cahier. Mais ma première joie réelle fut lorsque je tapais un exercice et le montrait avec fierté à mon professeur. Je suis sure que c’était la seule raison pour laquelle elle ne râla pas sur des erreurs qu’en d’autres occasions, elle aurait découverte avec sa sévère critique".

La maison Zamenhof était souvent pleine d’espérantistes. Beaucoup vinrent d’autres pays pour visiter le docteur Zamenhof, presque comme un acte de pèlerinage. Lidia ne pouvait aider, observant le profond respect que ces étrangers montraient à son père bien que cela devait lui avoir tout d’abord sembler être mystérieux. En une occasion en 1909, Lidia amusa les hôtes qui assistaient à une célébration du 50ème anniversaire de son père. Klara l’avait amené dans la pièce pour la présenter au groupe, qui comprenait plusieurs éminents espérantistes. Puis ils s’assirent pour écouter une série de discours en espéranto qui complimentaient le Maître et sa famille. Soudain, Lidia bondit, indignée, s’exclamant en polonais: "Mais qu’est-ce qu’ils baragouinent ? Je ne comprends pas un mot !" et elle sortit de la pièce.

Sur les rangées de l’excellente bibliothèque de Zamenhof se trouvaient des livres espérantistes envoyés par leurs auteurs de par le monde entier. Une fois, Lidia entendit un visiteur dirent que ces livres, plus que toute autre statue ou marbre ou granit, serait un monument éternel de la grandeur de son père. Elle n’oublia jamais ces mots.

Mais son principal intérêt en espéranto à cette époque était comme une source pour sa collection de timbres, alors qu’elle récupérait de la poubelle les nombreux timbres étrangers de la poste, de lettres envoyés à son père.

Bien que la famille de Lidia était juive, ils n’étaient pas des pratiquants religieux. Tandis que les juifs ne travaillaient pas le dimanche, même pour cuisiner, à la maisonnée Zamenhof, le dimanche était quelque peu différent du este de la semaine. En fait, le dimanche avait toujours été le jour où de grands arrivages postaux étaient pris à la poste - les livres commandés par les espérantistes de par le monde entier. Des juifs pieux suivaient les lois de régime avec attention, mais les Zamenhof ne séparaient les produits laitiers de la viande dans leur maison, et, se rappelle le cousin de Lidia, Stéphane, ils mangeaient du jambon à l’occasion.

Très tôt, Lidia apprit les valeurs que son père chérissait, en particulier: regarder chaque être humain comme un membre de la famille humaine, quel que soit sa race, sa religion, sa langue ou sa classe. Bien que cela était la manière de faire dans la maison Zamenhof, Lidia apprit bientôt que dans le monde, au-delà de leur cour rue Dzika, tout le monde ne partageait pas ces idéaux de fraternité et de tolérance.

Des juifs séculaires comme les Zamenhof, qui ne suivaient pas les styles de vie orthodoxes était un peuple à part. Bien qu’ils pouvaient vivre dans le quartier juif, ils ne participaient pas dans la traditionnelle société juive. En apparence et en parole, ils étaient davantage polonais, pourtant les polonais ne les acceptaient pas. Bien que Louis Zamenhof connaissait le yiddish et avait parlé russe à la maison, à l’époque où Lidia naquit, la langue du domicile des Zamenhof était le polonais - bien que les anciens Zamenhof utilisaient souvent l’espéranto. Lidia fut inscrite comme juive à la naissance, mais selon son propre témoignage, elle ne prit jamais part aux activités religieuses juives ou à la vie communautaire. Pour la plupart des polonais cependant, des gens comme les Zamenhof étaient très différents des autres juifs.

Dans sa biographie de 1920, "La vie de Zamenhof", le professeur suisse Edmond Privat évoquait l’angoisse que cela a causé à la jeune Lidia d’être différente - ni juive orthodoxe ni catholique polonaise:

"Elle ... très tôt se montrait elle-même être réfléchie et de caractère indépendant. Son père respectait son caractère. La petite fille remarquait chaque chose avec des yeux clairvoyants. Pour le menu du soir à la maison, il y avait du thé, avec des tranches de jambon. Dans la foi juive, cela était un péché envers Dieu. La religion interdit l’usage de viande de porc. Avec les catholiques, c’était la même chose au sujet de la viande le vendredi. Mais père était un libre penseur. Pourquoi ?

Dans les églises polonaises, là-bas sonnait la musique de l’orgue sous des peintures colorées brillantes. Des prêtres éloquents qui prêchaient là parlaient de la gloire éternelle des martyrs, crucifiés à la fois pour la patrie et le Christ. Pourquoi ne pas devenir une polonaise et une chrétienne ?

Pourtant, à l’école, les chrétiens tournaient le dos aux petites filles juives. Certains des chauvins parents le leur disaient. De simples amitiés de coeur étaient brisées. Des mots de moquerie étaient entendus. Y avait-il quelque part quelque amour et noblesse ? L’enfant avait commencé à comprendre la profonde douleur dans son coeur...".

Dans le même temps, Lidia commençait à expérimenter la cruelle réalité des haines raciales et religieuses, son père perfectionnant sa propre théorie sur la religion. Dans un nouveau livre sur l’homaranisme publié en 1913, alors que Lidia avait 9 ans, il était clair qu’il avait changé certaines de ses idées. Précédemment, il avait accepté le fait que les gens appartenaient à une religion non pas à cause de ce qu’ils croyaient mais parce qu’ils étaient né dans elle. Maintenant cependant, il affirmait que cette "religion devrait seulement être l’affaire d’une croyance sincère, et ne pas jouer la part d’un outil héréditaire de désunion racial".

Les homaranistes, écrivait-il, devraient être capable de dire, "J’appelle ma religion seulement ma religion... à laquelle je crois en réalité... Si je ne crois en aucune des religions révélées existantes, je ne dois pas rester dans l’une d’elles simplement pour des raisons raciales et ainsi en fourvoyant les gens sur mes croyances et contribuer pour sans fin à des générations de désunion raciale, mais je dois - si les lois de mon pays le permette - ouvertement et officiellement m’appeler moi-même un "libre penseur", mais non , cependant, être identifié libre penseur spécialement avec athéisme, mais réservant pour ma croyance une pleine liberté".

Pourtant, n’avoir aucune religion du tout n’était pas autrement plus satisfaisant. Zamenhof reconnaissait qu’appartenir à une communauté religieuse remplissait un besoin social ou du moins spirituel ; partager des coutumes, des traditions et des fêtes donnaient de la richesse à la vie. Une personne sans religion vivait une vie pâlote et prosaïque. Cela pouvait spécialement être vu parmi ces juifs séculaires de Pologne qui s’étaient complètement retirés de la tradition juive. Dans ‘ Au bord de la destruction: les juifs de Pologne entre les deux guerres’, la sociologue Célia S. Heller a noté que la vie de ces personnes, qui n’étaient ni juif pratiquant ni chrétiens, avaient souvent un "vide spirituel" qui "semble avoir résulté d’un désir mystique pour certains de leurs jeunes".

Zamenhof était clairement conscient du vide que le manque de religion laissait dans la vie d’un enfant. Peut-être il le vit dans sa propre petite Lidia. "Un enfant", écrivait-il plus tard, "ne peut se nourrir de théories et de lois abstraites ; il a besoin d’impressions et un environnement tangible. L’enfant qui n’appartient à aucune religion formellement déclaré ne peut jamais avoir dans son coeur cette joie, cette chaleur, qui est donné aux autres enfants par l’église, les coutumes traditionnelles, la possession de "Dieu" dans le coeur. Combien l’enfant n’ayant pas de religion doit souvent cruellement souffrir lorsqu’il voit d’autres enfants, parfois très pauvres, mais avec un coeur heureux, aller à l’église pendant que lui-même n’a pas se règles définies, aucune fête, aucune traditions !".

Zamenhof espérait toujours que l’homaranisme se propagerait et attirerait des disciples afin que des gens de toute race ou religion - particulièrement ceux n’ayant aucune religion - pourront aller ensemble et partager leur propre chaleur, camaraderie et traditions, même lorsqu’ils affirment leurs idéaux éthiques. Une fois Zamenhof aurait pu espérer qu’avec le temps, Lidia était assez âgée pour comprendre de telles choses, qu’une congrégation d’homaranistes existerait afin qu’elle puisse avoir d telles expériences. Mais dans son édition révisée de ‘La déclaration sur l’homaranisme’, Zamenhof supprima toute référence aux temples homaranistes qu’il avait rêvé autrefois. Il concluait la Déclaration, cependant, en ajoutant que ceux qui étaient des "libre penseurs", ayant cessé de croire en leur religion de naissance, devraient former leur propre communauté, que l’individu pouvait "rejoindre avec une pleine satisfaction pour ma conscience et pour les besoins de mon coeur", il doit déclarer que cette communauté est sa religion officielle et doit la transmettre à son enfant. Jusqu'à ce qu’une telle communauté soit établie, le libre penseur doit "rester officiellement enrôlé dans la religion dans laquelle il est né, mais je dois toujours ajouté à son nom le mot "libre penseur" pour montrer que je m’inclus moi-même seulement temporairement ...". "Cela a du être avec quelques douleurs que Zamenhof a écrit ces lignes, car elles ouvraient la possibilité, même l’inéluctabilité, de rompre ses derniers liens au judaïsme.



Chapitre 5: "Des étoiles vertes et des coeurs en pain d’épices"

Le 9ème congrès universel d’espéranto se tint à Berne en Suisse en Août 1913. Comme d’habitude, Louis et Klara y assistaient. Adam et Sofia étaient à Lausanne, Adam travaillant dans l’université clinique pour les yeux, Sofia finissant ses études médicales. Ils projetèrent de voyager à Berne et de rencontrer leurs parents là-bas. Lidia avait 9 ans, et était assez âgé pour les accompagner pour le voyage. Mais Klara écrivit à Sofia en lui confiant qu’elle ne savait pas que faire avec Lilka. La déterminée petite fille du "docteur espéranto" avait refusé avec entêtement d’apprendre sa langue, bien quelle comprenne la signification de ‘bonne nuit’ et ‘chocolat’.

Klara savait que Lidia s’ennuierait au congrès si elle ne pouvait comprendre ce qui s’y passait. Et ce serait embarrassant que la fille du docteur Zamenhof ne connaisse pas l’espéranto. Klara ne voulait pas prendre Lidia avec elle, mais elle ne voulait pas la laisser à la maison. Sofia et Adam se consultèrent et décidèrent d’aviser leur mère de laisser leur jeune soeur avec un parent. Mais lorsque Sofia et Adam rencontrèrent leurs parents à Berne, ils furent étonnés de voir que Lidia là-bas aussi - parlait espéranto.

Klara avait trouvé sa propre solution. Elle expliqua à Lidia que si elle n’apprenait pas l’espéranto, elle ne pourrait aller avec ses parents en Suisse. Naturellement, Lidia voulait aller faire le voyage, ainsi, avec la même forte volonté avec laquelle elle avait résisté en apprenant la langue, elle commença à essayer d’apprendre tout ce qu’elle pouvait. Après 6 semaines, elle avait appris suffisamment pour satisfaire sa mère et obtenir sa permission d’aller avec eux.

Lorsque le train les amenait vers Berne, Lidia doit avoir regarder avec émerveillement le paysage qui défilait en dehors de la fenêtre. Elle avait vécu toute sa vie dans le quartier bondé et sale du quartier juif de Varsovie, mais là, se trouvaient une terre conte de fées de chalets aux toits rouges, des vaches de couleur chocolat au lait broutant sur des pentes au-dessous de la sombre forêt, et déchiqueté par les Alpes enneigées à leur sommet. Et puis, enfin, il y avait Berne, avec ses vieilles tours, ses flèches et ses fontaines, et ses ‘zytlogge’ étranges du 16ème siècle, l’horloge de la ville dont les figures mécaniques sortaient de leurs boites pour annoncer chaque heure. Sous les arcades de ses rues se trouvaient des salons de thé et les étalages tentants de pâtisseries et de sucreries, et naturellement du chocolat de toute forme et de toute variété.

Les Zamenhof, hôtes du congrès, restèrent dans une modeste pension appelé Beau-Site, de l’autre côté du pont Kornhaus et à une bonne distance du casino, où le congrès devait avoir lieu. Un journaliste écrivait, que voir certains d’entre eux un jour, sur le chemin de leur logement: Mademoiselle Zamenhof, Sofia, Adam, et "Oh, je n’oublierais pas - sa ‘ladyship’ de 9 ans, Mademoiselle Lidia Zamenhof, une personne très charmante et (je m’excuse) une personne très amusante".

Bien que la dernière semaine d’Août 1913, les journaux de Berne étaient remplis par l’agitation des Balkans, la révolution en Chine et au Mexique et d’autres événements inquiétants dans le monde, ils imprimèrent plusieurs articles sur le congrès espérantiste. "Bienvenue"! clamait le Bund. De toutes parties du monde, par bateau et en train, des centaines de personnes voyagent à cette heure vers la capitale de la Suisse pour le 9ème congrès mondial d’espéranto.

"Ils portaient une petite étoile verte à leurs boutonnières, le signe de l’espoir, et ils parlaient le même charmant langage... L’origine ou l’extraction, la langue et la religion, ne constituent pas un obstacle pour aucun d’eux durant ces jours, alors que la langue commune et l’attitude pacifique les rends égaux et supprime toutes les difficultés qui sont communes à d’autres conventions internationales.

Tous les publics et les ennemis cachés de la langue auxiliaire internationale doivent jeter un regard à cette réunion mixte... Beaucoup d’entre eux auraient soudainement une opinion différente sur l’utopie qu’ils aiment à condamner avec un sourire supérieur".

Le casino, un bâtiment d’état en grès, donnait sur le ruban vert de la rivière Aar et offrait une vue splendide des Alpes bernoises. Le lundi, Lidia était avec les congressistes qui se pressaient dans sa grande salle. Assister au congrès annuel d’espéranto sera une part importante de sa vie d’adulte, et cette première expérience fit une forte impression sur elle, alors qu’elle observait le grand respect et l’adoration des espérantistes pour son père. Lidia regardait et écoutait lorsque les applaudissements et les acclamations volèrent lorsque Zamenhof marchait vers le podium, suivi par les dignitaires espérantistes et les délégués du congrès. Au milieu des acclamations, les notes de l’hymne espérantiste, ‘L’espoir’, résonna dans les tons profonds de l’orgue, et des milliers de voix chantèrent les paroles de Louis Zamenhof:

«Dans le monde a surgi un sentiment nouveau.
A travers le monde passe un puissant appel ;
Sur les ailes d’un vent propice,
Qu’il vole maintenant de lieu en lieu.
Non pas les épées assoiffées de sang
ne doivent entraîner la famille humaine:
A un monde éternellement en guerre
Cela promet une harmonie sacrée.
Sous le signe sacré de l’espérance
se réunissent de pacifiques combattants.
Et l’oeuvre croît rapidement
Par le travail de ceux qui espèrent.
Puissants sont les murs millénaires
Entre les peuples,
Mais les barricades têtues bondiront en dehors
Mis en pièces par l’amour sacré.
Sur la base d’une langue neutre,
Se comprenant les uns les autres,
Les peuples d’accord formeront
Un grand cercle de famille.
Nôtre orchestre rempli de camarades
ne se lassera jamais dans le travail pour la paix
jusqu'à ce que le grand rêve de l’humanité
devienne la vérité d’une éternelle bénédiction.»

Après que les discours de bienvenue furent donnés, une médaille d’or était présentée au docteur Zamenhof en gratitude de ses années de travail, et une fille en costume folklorique suisse offrit un bouquet de roses rouges et d’elelweiss blanche à Klara. Des applaudissements explosèrent comme un ouragan, remarqua un observateur, le public "n’épargnant ni ses paumes ni ses gosiers".

Plus tard, dehors, plusieurs centaines d’espérantistes se réunirent pour parader à travers Berne, des bannières vertes et des drapeaux nationaux volant au-dessus de leurs têtes. Avec une foule de bernois curieux qui regardaient les différentes collections d’étrangers marchant vers le parc en face du Palais fédéral pour chanter l’hymne national suisse - en espéranto. Puis ils revinrent au casino, où la famille Zamenhof se trouvait sur le balcon. Alors qu’ils se tenaient debout devant le docteur Zamenhof, ils clamaient et chantaient ‘L’espoir’.

Le journal ‘Der Bund’ rapporta que le banquet officiel se tint mercredi à midi "toujours, remplissait la grande salle du casino... Une statue bien rendue du père de l’espéranto, le docteur Zamenhof, encerclé d’une guirlande de lauriers, était placé sur le podium décoré avec l’étoile espérantiste sur un fond blanc dans un arrangement de belles fleurs. L’apparition du docteur Zamenhof - il arriva avec sa femme et une petite fille blonde charmante - était salué avec un cri vivant de célébration". Il y avait tant de discours de soirée, commentait le reporter en grimaçant, que "vous saviez réellement que vous étiez à une conférence linguistique".

C’était le premier congrès de Zamenhof en tant "qu’espérantiste ordinaire". Des années auparavant, il avait formellement renoncé à sa position de leader dans le mouvement espérantiste afin qu’il puisse consacré son temps à l’homaranisme.

"L’espéranto est maintenant si fermement établi", disait-il à un interviewer à Berne, "que je souhaite que les espérantistes ne me regarde plus comme "chef" et "Maître". J’ai transmis la langue aux espérantistes eux-mêmes... J’ai toujours pensé qu’il n’était pas approprié que le nom de quelque personne puisse être identifié avec nôtre mouvement. Quelqu’un pourrait ne pas aimer mes idées religieuses ou politiques, ou mon caractère personnel, et il pourrait ainsi émettre des objections à l’espéranto. Il voudrait relier tout ce que je ferais ou dirait avec la nouvelle langue ; et il est préférable pour le succès du mouvement que par conséquent, je ne me tienne pas devant les espérantistes mais parmi eux".

Néanmoins, les espérantistes ne dissimulèrent pas leur révérence - presque de l’adoration - pour le créateur de leur "langue bien aimée". Comme l’écrit Marjorie Boulton, "le soleil lui-même encourageait les héros en adoration, car durant le banquet officiel, un spectateur de la galerie vit comment un rayon de soleil à travers une fenêtre circulaire haute rendait un halo autour de la tête de Zamenhof".

Durant la semaine, il y eut plusieurs réunions, aussi bien qu’une garden party , une soirée de théâtre et un bal costumé où l’on pouvait acheter des coeurs en forme de pain d’épice avec ‘Je t’aime’ orthographié sur eux en espéranto.

Les espérantistes "chérissaient le symbole, l’étoile verte, semblait se dessiner partout, à l’amusement du cynique reporter du ‘Berner Tagblatt’. Naturellement l’étoile devait être sur le gâteau", remarqua il. "Même les lacets de soulier ne semblaient pas être une place indue (pour l’étoile), et nous ne pouvons pas enlever la possibilité que quelque part, l’étoile verte décore la douce chair dans la forme d’un tatouage".

Un jour durant la semaine, un correspondant britannique pour un magazine religieux progressiste ‘Le Commonwealth chrétien’, interviewa le docteur Zamenhof. Zamenhof dit au journaliste qu’il sentait qu’il y avait une compréhension en augmentation de la signification interne du mouvement. "Ses buts est de promouvoir la fraternité réelle de l’homme", expliquait-il, "et cette idée interne est maintenant beaucoup mieux compris. Nous ne vivrons pas pour voir ses réalisations, mais je suis certain que nos enfants et nos petits-enfants récolteront ses bénéfices".

Puis le correspondant demanda: "Considérez-vous que le commandement que Abdu’l-Baha donnait récemment à ses croyants d’apprendre l’espéranto aura plus d’effet dans la propagation de la langue dans l’est ?".

Abdu’l-Baha, fils de Baha’u’llah, le fondateur de la foi baha’ie, avait souvent encouragé les baha’is à apprendre l’espéranto. La semaine du congrès, le Commonwealth chrétien avait publié l’une de ses séries d’articles sur les expériences d’Abdu’l-Baha dans la prison d’Akka. Son père, Baha’u’llah, avait été exilé de sa perse natale et finalement emprisonné avec sa famille et ses compagnons à Akka, où Baha’u’llah mourut en 1892. Après la révolution qui renversa le sultan ottoman, Abdu’l-Baha était libre. En 1911, il commença un voyage à travers l’Europe et l’Amérique du Nord en parlant de la religion établie par son père. Abdu’l-Baha et Louis Zamenhof ne se rencontrèrent jamais, bien qu’ils vinrent près de chemins croisés: en 1913, Abdu’l-Baha était en Europe depuis Haïfa, mais en Juin, il était parti pour le Moyen-Orient. En tout cas, Louis Zamenhof était évidemment familiarisé avec certains des enseignements de la Foi baha’ie, qui comprenait le principe d’une langue auxiliaire universelle.

Dès 1863, alors que Zamenhof n’était encore qu’un enfant, Baha’u’llah, alors à Constantinople, avait exprimé le principe d’une langue universelle et cité la possibilité d’utiliser une langue créée pour ce but. Dans son dernier livre, écrit en 1891, Baha’u’llah décrivait l’incident de Constantinople. Adressé à Shaykh Muhammad Taqi, le fils d’un ecclésiastique shiite notoire, le livre est connu en anglais sous: ‘L’épître au fils du loup’. Dans celui-ci, Baha’u’llah raconte:

"Un jour, Kamal Pasha, qui était à Constantinople, rendit visite à cet opprimé. Nôtre conversation tournait autour de sujets profitables à l’homme. Il disait qu’il avait appris plusieurs langues. En réponse, Nous observions: "Vous avez perdu vôtre temps. Il est préférable que vous et les autres officiels du gouvernement, vous vous réunissiez et choisissiez l’une des différentes langues, et de la même manière, l’une des écritures existantes, ou de créer une autre langue et une nouvelle écriture qui sera enseigné aux enfants dan les écoles à travers le monde. Ils devraient, dans ce cas, acquérir seulement deux langues, l’une, leur propre langue natale, l’autre, la langue avec laquelle les peuples du monde converseront... "Lorsque, en nôtre présence, il acquiesça et même manifesta une grande joie et une satisfaction complète. Nous lui dîmes alors de mener cette affaire devant les officiels et les ministres du gouvernement, dans le but qu’il puisse être mis en pratique à travers les différents pays. Cependant, bien qu’il retourna nous voir souvent après cela, il ne fit plus allusion à ce sujet...

"... A présent, continua Baha’u’llah, en s’adressant à Shaykh Muhammad Taqi, "une nouvelle langue et une nouvelle écriture ont été inventé. Si vous le désirez, Nous vous la communiquerons...".

Dans l’intervalle entre la conversation de Baha’u’llah avec Kamal Pacha en 1863 et son épître à Shaykh Muhammad Taqi en 1891, deux langues avaient été crée et étaient utilisées: le Volapük, qui était déjà en déclin et qui mourut plus tard ; et l’espéranto. Mais ni le Shaykh ni quelqu’un d’autre ne demanda jamais à Baha’u’llah le nom des langues à laquelle il faisait référence.

Baha’u’llah écrivit l’idée d’une langue universelle en d’autres occasions et incluait explicitement la possibilité d’utiliser une langue créée pour la langue internationale.

L’importance qu’il attribuait au principe d’une langue universelle est évident dans son livre spécifique ‘Le Kitab-i-Aqdas’, Son Livre des lois. L’accomplissement de ce principe, affirme il, serait un signe de la "venue à la maturité de la race humaine".

Auparavant, certains baha’is avaient été attiré à l’espéranto et l ‘avait vu comme l’accomplissement des mots de Baha’u’llah. Parmi ceux qui apprirent l’espéranto du temps de Zamenhof, il y avait Agnès Alexander, qui venait d’une mission familiale chrétienne dans les îles Hawaïï et qui vécut au Japon ; John E. Esslemont, un écossais ; et Lutfu’llah Hakim et Mirza Muhammad Labib, persans. Martha Root, la baha’i américaine bien connue, qui jouera un rôle important dans la vie de Lidia, commença apparemment à étudier l’espéranto en 1912, bien qu’elle ne le maîtrisa que quelques années plus tard.

Alors que "l’ordre" d’apprendre l’espéranto, que le correspondant cita au docteur Zamenhof à Berne, bien que Abdu’l-Baha ait fortement et sans cesse encouragé les baha’is d’étudier l’espéranto, la plupart des baha’is ne prirent jamais cela comme une exigence obligatoire. Cependant, selon les traductions publiées d’observations faites dans 2 discours en 1913, Abdu’l-Baha s’était adressé à une réunion espérantiste à Paris, et ses mots furent reportés ainsi dans le journal ‘Star of the West’:

"Dans le monde de l’existence, une langue auxiliaire internationale est le plus grand lien pour unir les peuples. Aujourd’hui, une des principales causes de malentendus en Europe est la diversité des langues. On dit: cet homme est allemand, cet autre est italien ; puis on rencontre également un anglais et un français. Bien qu’ils appartiennent au seul genre humain, ils restent séparés à cause de la différence de langue qui dresse une véritable barrière entre eux. Si une langue universelle auxiliaire était en usage, ils se trouveraient tous unis...

Louons Dieu pour cette invention du docteur Zamenhof: l’espéranto. Cette langue possède en puissance toutes les qualités pour devenir un moyen de communication international entre les peuples. Nous devons tous être reconnaissants à Zamenhof pour son noble effort ; il a bien servi l’humanité. Il a inventé une langue qui procurera les plus grands bénéfices à tous les peuples.

Par la persévérance infatigable, le dévouement et l’abnégation des fervents de l’espéranto, cette langue pourra devenir universelle. Aussi devons nous l’apprendre et la répandre autant que possible afin que, graduellement, elle soit reconnue, acceptée par tous les Etats et gouvernements du monde et inscrite au programme de toutes les écoles publiques. J’espère que l’espéranto sera adopté comme langue officielle dans toutes les conférences et les congrès internationaux, afin que chacun n’ait besoin de connaître que deux langues: la sienne et la langue auxiliaire. Alors, l’union parfaite entre les peuples sera établie.

...Aussi, j’espère que vous ferez tout ce qui est en vôtre pouvoir pour que l’espéranto se répande largement. Envoyez des enseignants en Iran si vous le pouvez, afin qu’ils puissent l’enseigner aux jeunes personnes, et j’ai écrit en Iran pour dire à certains des persans de venir là-bas et de l’étudier".

Et dans un discours donné en Janvier à Edimbourg, Ecosse, sous les auspices de l’association espérantiste d’Edimbourg, ‘Abdu’l-Baha rapporta avoir dit:

"Nous... avons ordonné à tous les baha’is dans l’Est d’étudier cette langue très attentivement, et avant longtemps de la propager à travers l’Est entier".

Le docteur Zamenhof répondit à la question du journaliste:

"Je me sens grandement intéressé par le mouvement baha’i, car c’est l’un des grands mouvements de ce monde, qui, comme le nôtre, insiste sur la fraternité de l’humanité, et appelle l’homme à se comprendre les uns les autres et à apprendre à s’aimer les uns les autres. Les baha’is comprendront l’idée interne de l’espéranto mieux que la plupart des autres personnes. Cette idée est "sur la base d’une langue neutre qui brise les murs qui divisent les hommes et les habitue à voir leur voisin comme un homme et un frère". Par conséquent, je crois que si les baha’is apprennent l’espéranto, ses idées internes seront une grande force morale qui les obligera à la propager... J’ai toujours trouvé que les travailleurs les plus zélés pour l’espéranto sont ceux qui apprécient son idée interne, et non ceux qui voit en elle un instrument de profit matérielle... Beaucoup de personnes ont douté que l’espéranto soit accepté par les peuples de l’Est ; je n’ai jamais fait ainsi, et je suis sûr que tous les baha’is porteront la langue dans beaucoup d’endroits, où ordinairement, les propagandistes européens ne seraient jamais allés".

Cela se révéla être vrai: des baha’is tels que Mirza Muhammad Labib enseignèrent bientôt des classes d’espéranto en Iran. Martha Root utilisera largement l’espéranto dans ses voyages de par le monde et sera l’instrument en introduisant la langue en Chine, pendant qu’Agnès Alexander sera l’une des ferventes au Japon. Quelques années plus tard, un historien espérantiste commenta:

"La sympathie active des baha’is aida grandement la propagation (de l’espéranto) dans les pays d’Orient. Souvent, un espérantiste qui voyage demandait si il était un baha’i".

La relation entre les deux mouvements, baha’i et espérantiste, aura une grande signification pour Lidia dans les années à venir. Mais ce jour là à Berne, pendant que son père discutait du sujet avec le journaliste, elle était certainement plus intéressée en regardant la ‘Zytlogge’ étrange et les grands ours bruns, les mascottes de la ville, dans la fosse aux ours.

Le lundi matin, les rues de Berne étaient remplies d’une pluie claire qui était tombée durant la nuit, et le brouillard de lumière s’accrochait dans la vallée de l’Aar. Mais alors que deux transports ferroviaires spéciaux quittaient Berne pour une excursion à Interlaken, le brouillard se dissipa lentement et le soleil apparût.

Ils allèrent en train aux frontières de la mer Thuner et de là par bateau à vapeur à Interlaken. Il y avait tant d’espérantistes - environ 650 - que le déjeuner se tint en 16 hôtels différents. L’après-midi, dans un théâtre à ciel ouvert, ils regardèrent une représentation du ‘Guillaume Tell’ de Schiller’ et le soir un concert agréable et un feu d’artifice. "La couleur verte formait - coïncidence ou non", rapporta un journaliste, "une grande part du feu d’artifice, et à chaque instant que l’on pouvait voir, un cri s’arrachait des gorges de la foule". Les nuées de fusées éclairaient la douce nuit alpine comme si il faisait jour et "des feux de Bengale" remplissaient le jardin avec des couleurs changeantes. Les espérantistes retournèrent à Berne vers minuit.

A l’épreuve oratoire espérantiste cette semaine, le discours d’un espérantiste français sur la "patrie" gagna le premier prix. D’autres orateurs parlèrent de l’héroïsme, du courage, de la fraternité universelle et de la peine capitale. Les espérantistes eux, chérissant les moments de Berne et souhaitant les uns aux autres "Au 10ème" retournèrent chez eux. Mais beaucoup de choses se passeront avant que les espérantistes se réunissent de nouveau dans un congrès. La patrie, le courage, la fraternité et la mort seront bientôt plus que des sujets de discussions, et les feux de Bengale et les fusées qui éclairaient le ciel dans toute l’Europe ne seront plus simplement des feux d’artifices.



Chapitre 6: "Quelque chose nous guide"

Dès que les Zamenhof revinrent de Berne et retournèrent à la maison, Lidia entrait en première classe de la huitième année de l’école moderne pour filles, au centre de Varsovie. Elle avait eu à passer un examen dans le but d’être acceptée. Pendant les huit prochaines années, Lidia assistera à l’école là-bas 6 jours par semaine, étudiant les science, les mathématiques, l’histoire, la géographie, les langues, la littérature et le dessin. En tant que juive, elle était exempte des classes religieuses.

Un contemporain se souvient de Lidia à 10 ans en tant que brillante étudiante, obéissante et propre, et charmante "comme un ange", avec de longues tresses blondes et un grand ruban bleu de soie noué, qui "accentuait encore plus sa nature angélique". Enfant, Lidia était apparemment intéressée par l’art et la peinture, et elle semble avoir continuer à peindre et à faire un peu d’arts appliqués jusqu'à ses années de collège, où d’autres activités retinrent son intérêt.

L’année 1914 arriva, et le docteur Zamenhof finissait sa traduction en espéranto de l’Ancien Testament’. La vieille et usée machine à écrire claquait sa mélodie monotone. De ces jours, Lidia écrivit plus tard, "je grandissais, passant des poupées aux contes de fées, des contes de fées à des histoires bien plus réalistes, elle, la machine, travaille sans cesse, retraçant de sa voix monotone la même vieille histoire.

"Une nuit hivernale, lorsque après 7 ans d’effort patient, mon père finissait quelque important travail, des rires gais éclataient dans nôtre maison, des félicitations, des bavardages. La machine se tenait calmement, silencieusement, dans son petit coin. Et dans mon esprit enfantin me vint l’idée que si j’étais la machine, je me sentirais offensé par une telle négligence pendant cette nuit cérémonieuse que j’avais moi-même aider à provoquer. Mais la machine inanimée était au-dessus de la colère et de la jalousie, et le prochain, elle chantera, dans sa mélodie habituelle, un nouveau chant de travail.

"Ainsi, elle travaillait sans relâche depuis plusieurs années - mais les temps heureux passaient. Et même, elle devint silencieuse, immobile contre sa volonté et contre la volonté de l’homme dont le coeur était peiné par les événements du monde extérieur".

Le 10ème congrès universel d’espéranto allait se tenir à Paris en Août 1914. Il promettait encore d’être la plus grande réunion d’espérantistes: 3739 personnes avaient été enregistré. Mais cette année, seuls le docteur et Mademoiselle Zamenhof avaient l ‘intention d’y aller. Adam et Sofia étaient enfin rentrés à la maison de Suisse pour que Lidia puisse rester à Varsovie avec son frère et sa soeur.

Une association espérantiste juive internationale s’était formée et avait l’intention de tenir sa première réunion durant le congrès de 1914 à Paris. Les dirigeants invitèrent le docteur Zamenhof à y assister. Il répondit qu’il aurait assisté avec joie à la réunion, mais il déclina de se joindre à l’association. Ses convictions en tant qu’homaraniste l’empêchait de participer à toute organisation nationaliste. "Je suis profondément convaincu", expliquait-il, "que tous les nationalismes offrent à l’humanité seulement que les plus grandes tristesses, et que le but de tous les hommes devrait être de créer une humanité harmonieuse. "Il exprimait sa croyance que le nationalisme de races opprimées, comme réaction naturelle d’autodéfense, était plus pardonnable que le nationalisme de races opprimées, car si le nationalisme du puissant est ignoble, que le faible était imprudent ; et chaque nationalisme donne naissance et supporte les autres. Le résultat final était "un cercle vicieux de misère de laquelle l’humanité n’échappera jamais, à moins que chacun de nous ne sacrifie son égoïsme de groupe et essaye de mettre sur pied un fondement entièrement neutre".

Vers le 28 Juillet, les parents de Lidia partirent pour Paris, bien que les journaux étaient remplis par la menace de la guerre, et le sujet de la guerre était sur toutes les lèvres. L’étincelle qui avait enflammé le baril de poudre de l’Europe avait été allumée le 28 à Sarajevo, lorsque des nationalistes serbes assassinèrent l’Archiduc François Ferdinand et sa femme. Un mois s’était passé alors que les diplomates émettaient des ultimatums et mobilisaient des armes. En dépit des clairs signes que la guerre était imminente, Adam se rappela plus tard qu’à Varsovie, "généralement, on ne croyait pas beaucoup que la guerre pourrait finalement arriver, et certainement que personne ne supposait qu’elle serait si sérieuse et si longue".

Les Zamenhof voyagèrent à travers l’Allemagne et atteignirent Cologne le 1er Août lorsque l’Allemagne déclara la guerre à la Russie. Soudain, en tant que sujet de l’empire russe, les Zamenhof se trouvèrent eux-mêmes dans un pays hostile.

A Varsovie, la famille commença immédiatement à s’inquiéter lorsqu’ils n’entendirent rien de la part de Louis et Klara. Les enfants étaient en vacances dans le pays mais retournèrent à la maison des qu’ils apprirent le déclenchement de la guerre.

Sur l’avis de certains amis espérantistes allemands, les Zamenhof avaient abandonné leurs plans de continuer en direction de Paris et avaient décidé de revenir à la maison. Mais les frontières étaient fermées. Enfin, après un voyage poignant de 2 semaines, voyageant en distance de Suède en Finlande, bondés dans des trains sans suffisamment de nourriture, ils essayèrent d’atteindre Varsovie. Beaucoup d’autres personnes de l’empire russe, certains d’entre eux avaient pris une cure à Spa en Allemagne, se retrouvèrent eux-mêmes, comme les Zamenhof, soudainement parmi les ennemis. Mais tandis que la plupart de l’Europe était dans l’étreinte des haines nationalistes, des espérantistes aidèrent souvent d’autres camarades qui avaient échoué dans des pays hostiles.

A cause de la fragile santé du docteur Zamenhof, le difficile voyage était très fatigant et désagréable. Adam se rappela, mais beaucoup à cause du "puissant souffle moral qu’il recevait, comme si cela était, voyant la soudaine apparition de la haine entre les peuples à qui il avait prêché la fraternité".

"Il arriva à la maison", écrivait le frère de Lidia, "avec un coeur brisé et non pas seulement dans un sens symbolique. La sérieuse maladie de coeur en fait avait commencé durant cette période triste. Découragé, il résuma son travail quotidien à Varsovie, toujours plus triste, lorsqu’il voyait que la guerre devenait toujours plus cruelle et l’espoir de sa cessation était de plus en plus incertaine".

Sofia et Adam reçurent tous deux leur licence pour pratiquer la médecine dans l’empire russe. Au début de la guerre, Sofia alla passer quelques mois à travailler sous la direction de son oncle le docteur Silbernik à Lebedin, une ville dans la région administrative de Kharhov, en Ukraine. Adam travaillait comme assistant de son père à Varsovie.

Lidia était à sa seconde année d’école. Pour elle, la vie était comme d’habitude. Chaque jour, sa mère tressait ses cheveux, lui faisait un oeuf et l’envoyait à l’école. Lorsque Lidia revenait l’après-midi à la maison, elle pouvait s’attendre à des enquêtes aimables de Klara sur sa journée, si il y avait eu le travail de classe terrifiant pendant la leçon d’arithmétique. Mais son père, qui l’avait toujours aidé dans son travail, spécialement en arithmétique, était plus malade que jamais auparavant.

Le coeur du docteur Zamenhof était affaibli. Après une particulièrement mauvaise attaque d’angine qui effrayait la famille entière une nuit, Adam reprit la plupart du travail de son père, prenant soin des patients pauvres qui se déversaient pour quelque conseil et quelque traitement. Par dessus, Adam ne permettait pas à son père de faire ce travail journalier fatigant à son cabinet.

Maintenant Zamenhof avait ses matins de libre pour travailler sur le projet le plus cher à lui, l’homaranisme, car il voyait des malades seulement deux heures dans l’après-midi. Bien qu’il n’avait plus à s’asseoir à son bureau longtemps dans la nuit, et au désespoir de sa famille, il travaillait encore toute la journée sans repos, et souvent sans quitter la maison. Klara essaya en vain d’obtenir qu’il sorte à l’extérieur et qu’il respire quelque air frais. Mais il n’y avait aucune place convenable pour marcher dans les environs de la rue Dzika dans le quartier juif, bruyant et bondé. Pour trouver de l’air pur et de la verdure, on devait faire une longue distance par le tram ou le droskhi. La famille pensait qu’il serait bien pour Louis si il vivait près d’un jardin.

En Juillet 1915, les Zamenhof déménagèrent à l’appartement 7 au 41 rue Krolewska, dans une partie convenable de Varsovie, juste en dehors du quartier juif et en face des jardins saxons et de la Bourse de Varsovie. La rue Krolewska était plutôt un large boulevard de Varsovie, bordée d’arbres, se rappela Stéphane Zamenhof. Les jardins anglais étaient un parc de bonne taille avec des lits de fleurs, des bancs pour s’asseoir à l’ombre de marronniers d’Inde, de fontaines, d’un petit lac, d’un théâtre d’été, de cafés, d’une petite orangerie avec des plantes tropicales, et beaucoup d’espace de jeu pour les enfants. Des vendeurs de sucreries vendaient leurs marchandises dans le parc, tandis que des droshkis tirés par des chevaux couraient le long de la voie.

Le nouvel appartement de Zamenhof était tout à fait confortable, se souvient le cousin Stéphane. C’était "plutôt un appartement cher à cet époque, avec un ascenseur en verre extérieur qui ne fonctionnait pas toujours. Là se trouvaient plusieurs pièces, avec un énorme cabinet de consultation qui avait toute sorte de boxes sombres pour regarder dans les yeux".

Ici, le docteur Zamenhof pouvait travailler plus tranquillement et pouvait être capable d’oublier le fait qu’il ne pourrait plus accomplir autant qu’il l’avait fait auparavant. Adam s’assura que son père voyait simplement quelques patients.

Bien que certains amis espérantistes vinrent le voir, l’isolation forcée était difficile à supporter pour Zamenhof. Pourtant, se souviens Adam, "mon père ne cessait jamais d’être un optimiste et jusqu’aux derniers moments de sa vie, il croyait fortement que bientôt la terrible guerre ferait place à la coopération forte et fraternelle de tous les peuples".

Au début de la guerre, Zamenhof commença à travailler sur un essai qu’il espérait, aurait aider à rendre que cela se passe. Il s’appelait "Après la grande guerre - Appel aux diplomates". Il fut capable de l’envoyer à l’étranger et il fut publié en Angleterre, en Hongrie et en Suisse en 1915. Dans l’essai, Zamenhof appelait aux hommes d’état qui avaient refait la carte de l’Europe après la guerre. Zamenhof voyait clairement l’importance de la tâche devant eux et avertissait: "Cela dépendra de vous si le monde aura une paix durable ou peut-être à jamais, ou si nous aurons seulement une courte période de calme qui bientôt sera à nouveau interrompue par le déclenchement de nouveaux conflits raciaux ou même de nouvelles guerres".

Zamenhof demanda aux diplomates de s’assurer que chaque pays appartient équitablement à tous ses citoyens, et de voir que chaque race ait des droits égaux. Il ajouta qu’il serait préférable qu’il y ait des "Etats-Unis d’Europe" au lieu de grands et petits états, un Tribunal Européen permanent doit être établit pour régler les conflits.

Il concluait: "Messieurs les diplomates ! Après la terrible guerre d’extermination qui a amené l’humanité plus bas que les bêtes les plus féroces, l’Europe attend de vous la paix. Elle n’attends un intervalle bref de paix, mais une paix permanente, comme seul il convient à une race humaine civilisée. Mais souvenez-vous, rappelez-vous, souvenez-vous que les seuls moyens d’atteindre une telle paix passe par l’abolition à jamais des causes principales de la guerre, la survivance barbare de l’Antiquité: la domination de quelques peuples sur d’autres peuples".

De plus en plus fréquemment, la maladie de coeur du docteur Zamenhof interrompait son travail à la machine à écrire, et il serait contraint de rester au lit quelques jours. "Mais", écrivait Adam, "il ne pouvait pas rester même un jour sans travailler... Même malade, il notait dans un petit calendrier de poche ce qui était toujours trouvé dans la nuit. Et si parfois, nous voulions discrètement entrer dans sa pièce pour voir si il dormait ou si il avait besoin de quelque chose (il n’appelait jamais quiconque), nous le vîmes toujours avec un stylo dans la main".

Les jours où Zamenhof était trop malade pour travailler et était forcé de garder le lit, Lidia et Adam jouaient de la musique pour lui. Adam jouait du violoncelle tandis que Lidia l’accompagnait au piano. Lorsqu’il était suffisamment bien pour quitter la maison, Lidia pouvait aller faire avec lui une promenade en droshki dans le parc.

Bien que les conditions étaient difficiles à Varsovie durant les premières années de la guerre, la vie continuait. Lidia travaillait à ses études et jouait avec ses poupées, et la guerre faisant rage en Europe était un peu plus qu’un sujet de conversation pour les adultes aux réunions familiales hebdomadaires. Mais à présent, lorsqu’elle alla à la poubelle du cabinet de son père pour retrouver les timbres multicolores de divers pays, il n’y en avait aucun.

Ce fut le père de Lidia qui lui expliquait la signification de la guerre -. "J’étais un enfant de 10 ans lorsque le cataclysme se produisit", écrivait elle quelques années plus tard. "Je ne pense pas beaucoup à la guerre, bien qu’elle avait déjà secoué le monde, déracinée beaucoup de vies, détruit beaucoup de maisons. Je jouais gaiement et m’amusait moi-même, libre. Puis mon père, dont les yeux, depuis le début de ces jours noirs, étaient toujours tristes, me fit observer comment tant de sang et de larmes coulaient dans le monde, combien tant d’enfants demandaient leurs papas".

Des années plus tard, Lidia réfléchit pourquoi son père lui avait parlé de la guerre, et pourquoi il l’avait rendue consciente de la souffrance que tant d’autres enduraient, parmi les enfants comme elle. N’aurait-il pas été meilleur de lui laisser ce coin de soleil qu’elle avait trouvé dans un monde dans lequel la lumière avait disparu ? Elle réalisa que son père ne lui avait fait penser à la guerre pour voiler son bonheur, mais pour instiller en elle "une sympathie pour la souffrance d’êtres humains, pour la déchirure et l’arrachement de l’humanité". Ces sentiments, écrivit Lidia, "planté dans l’âme d’un enfant, grandit jusqu'à ce qu’enfin, ils portent un fruit dans l’âme de la personne mûre. Ce fruit est le sentiment de la solidarité humaine, de la fraternité de tous les hommes quelle que soit leur race ou leur pays, de l’unité de l’humanité".

Les réalisations pénibles qui, une fois qu’elles ont ébranlé la gaieté des jeux d’enfants, deviendront la force conductrice derrière le travail de sa vie, comme cela a été le cas pour son père. Ce travail sera, comme elle le décrivit plus tard: "de construire un pont entre les personnes, de les aider à s’unir sous la bannière de l’humanité".

En 1915, le plan de l’armée allemande était de chasser les Alliés du front ouest pendant qu’il envoyait ses forces principales à l’est , contre la Russie. Les lignes allemandes avançaient à travers la Pologne. En Août, Varsovie tomba.

Le gouvernement russe, donnant asile aux armées allemandes, avait blâmé les juifs pour ses défaites militaires et les accusaient d’être des espions allemands. Des milliers de juifs furent déportés plus loin à l’est en Russie. Lorsque très tôt dans la gu