Initiation
à l'étude des religions du Livre
Par Louis Hénuzet
Chapitre précédent
Retour au sommaire
Chapitre suivant
Chapitre II: Le Christianisme
I.
Le dossier
A. Les sources non chrétiennes
* Tacite (54/56-120) (Annales XV, 45) :
Il raconte que Néron à qui l'on attribuait la cause de l'incendie de Rome en
juillet 64, a tenté de rejeter cette responsabilité sur ceux que "le vulgaire
appelait chrétiens. Leur nom leur venait de Christ qui, sous Tibère (14-37),
fut livré au supplice par le procurateur Ponce Pilate. Cette superstition sacrilège
fut momentanément réprimée, mais elle réapparut par la suite et se répandit
non seulement en Judée où elle avait pris naissance, mais également à Rome où
se retrouvent et sont pratiqués tous les rites religieux les plus atroces et
les plus répugnants du monde. On commença donc par s'emparer de ceux qui se
proclamaient ouvertement chrétiens puis, sur leurs déclarations, d'une énorme
quantité de gens. Ils ne furent pas condamnés pour incendie, mais pour haine
du genre humain... De leur exécution, ll fit une fête: on les vêtit de peaux
de bêtes, on les fit dévorer par des chiens, on les crucifia, on les brûla à
la tombée de la nuit afin qu'ils servent de flambeaux... Il en résulta que la
pitié s'émut pour ces gens ; bien que coupables et méritant les plus durs châtiments,
ils n'étaient pas sacrifiés au bien général, mais à la cruauté d'un seul."
* Suétone (70-141). (Vie de Claude, ch.25) :
"Il chassa de Rome les Juifs qui s'agitaient sans répit à l'instigation de Chrestus".
Ce texte prouve tout au plus que vers 50 il y avait des chrétiens à Rome.
* Pline le Jeune (32-125) :
Gouverneur de Bithynie écrivit en 112 à l'empereur Trajan, pour signaler qu'il
y avait des chrétiens autour de lui et qu'il les a fait arrêter. "Ils chantent
des hymnes au Christ comme à Dieu."
* Flavius Josèphe (37 / ?) :
"En ce temps-là vécut Jésus, homme sage, si toutefois il est permis de l'appeler
un homme, car il accomplit des oeuvres merveilleuses et enseigna les hommes
qui reçoivent avec joie la vérité. Et il entraîna bien des Juifs et bien des
Grecs. Celui-là était le Messie. Pilate l'ayant fait mettre en croix, ceux qui
l'avaient aimé d'abord n'y renoncèrent pas. Car il leur apparut après avoir
repris vie le troisième jour. Les prophètes divins ayant du reste prédit cela
de lui et bien d'autres prodiges. La race des chrétiens, qui tire de lui son
nom, existe encore aujourd'hui" (Antiquités Juives XVIII, 3).
Les mots imprimés en caractères gras ont vraisemblablement été ajoutés par un
scribe chrétien dans le texte original de Flavius Josèphe.
Nous trouvons encore une allusion à Jacques, le "frère de Jésus dit le Christ"
(Antiquités Juives XX, 9,1), dans un texte qui raconte l'exécution de Jacques.
B. Les sources chrétiennes
a. Les Évangiles
* Les Évangiles canoniques:
Quatre Évangiles ont été retenus dans le canon. Les Évangiles selon Marc, Matthieu,
Luc et Jean. D'autres évangiles ont été écrits dans le courant du IIe siècle.
Les principaux sont:
* Les évangiles de l'enfance:
- Protévangile de Jacques qui raconte la vie de Marie, de sa naissance à son
mariage, puis la naissance de Jésus et l'adoration des Mages, enfin le massacre
des innocents et le meurtre de Zacharie.
- L'évangile de Thomas l'Israélite et l'évangile arabe de l'enfance.
Ces trois textes ont pour but principal d'exalter la virginité de Marie et plus
généralement l'état de virginité, ce qui suppose un milieu judéo-chrétien très
marqué par l'encratisme [14].
* Les évangiles apocryphes:
- L'évangile selon Nicodème, dont les ch. I-XVI sont appelés les actes de Pilate.
Il a pour but de montrer que Pilate était favorable à Jésus, tandis que la seconde
partie raconte la descente de Jésus aux enfers, selon le schéma courant chez
les judéo-chrétiens.
- L'évangile selon Pierre (fragments) qui relate la passion, la mort, l'ensevelissement
et la résurrection du Christ.
* Les évangiles perdus:
Ces textes sont connus par des citations ou par des fragments:
- l'évangile selon les Hébreux,
- l'évangile selon les Egyptiens,
- l'évangile des Ebionites,
- l'évangile de Barnabé,
- l'évangile de Barthélemy,
- l'évangile de Matthias,
- l'évangile de Thomas,
- l'évangile de Philippe.
Ces trois derniers évangiles ont été retrouvés en entier dans une version copte
dans les documents de Nag Hammadi
b. Les Épîtres
* Les Épîtres de Paul:
1e lettre aux Thessaloniciens, Corinthe 50/51,
Lettre aux Philippiens, Ephèse 55/57,
Lettre aux Galates, Ephèse 55/57,
1e lettre aux Corinthiens, Ephèse (?), 55/57,
2e lettre aux Corinthiens, Macédoine 55/57,
Lettre aux Romains, Corinthe 57/58,
Billet à Philémon, Rome 61/63,
2e lettre aux Thessaloniciens (authenticité contestée),
Lettre aux Colossiens (très contestée), Rome (?),
Lettre aux Ephésiens (contestée), Rome (?),
Lettres pastorales contestées: deux lettres à Timothée et une lettre à Tite.
Selon certains exégètes, certaines lettres auraient été fabriquées avec des
fragments provenant de plusieurs lettres. Paul mentionne avoir écrit de nombreuses
lettres. Certaines seraient donc perdues.
* L'Épître aux Hébreux.
* Les Épîtres catholiques:
Épître de Jacques,
Épître de Jude,
1e et 2e Épîtres de Pierre,
1e, 2e et 3e Épîtres de Jean.
* Nombreuses épîtres apocryphes, dont l'épître de Barnabé.
c. Les Actes
* Actes des Apôtres: (seul texte retenu dans le Nouveau Testament) ;
* Actes apocryphes:
Actes de Paul qui comprennent les actes de Paul et de Thècle, la correspondance
(apocryphe) de Paul avec les Corinthiens, et le martyre de Paul.
Actes de Pierre qui rappellent les écrits pseudo-clémentins.
Actes de Jean qui racontent les voyages missionnaires de Jean en Asie.
Actes d'André, de Thadée qui rappellent les origines de la chrétienté à Edesse.
Actes de Thomas qui évoquent l'oeuvre missionnaire de Thomas en Inde.
d. Les Apocalypses
* Apocalypse de Jean (finalement admise dans le canon du Nouveau Testament)
* Apocalypses apocryphes:
- Apocalypse de Pierre qui a figuré au canon des livres saints. Elle est consacrée
aux fins dernières: le jugement général, le bonheur du ciel réservé aux élus,
les tourments de l'enfer appliqués aux damnés.
- Apocalypse de Paul qui décrit la montée de Paul au troisième ciel (II Corinthiens
XII, 2). Paul est conduit par un ange au lieu des âmes justes, où s'élève la
cité dorée du Christ, puis à la rivière de feu, où souffrent les damnés parmi
lesquels on voit des évêques, des prêtres, des diacres (ces deux textes ont
inspiré la Divine Comédie de Dante).
- Apocalypses d'Etienne, de Thomas etc.
e. Les autres écrits apocryphes
- Les Odes de Salomon
- Le Pasteur d'Hermas.
- Les ouvrages pseudo-clémentins.
- La didactyle, etc.
f. Les livres juifs christianisés
- Testaments des Douze Patriarches.
- Quatrième, Cinquième et Sixième Esdras.
- Oracles Sibyllins
- L'Ascension d'Isaïe.
g. Les écrits des Pères de l'Église
* Les Pères apostoliques, c'est-à-dire de la période qui suit immédiatement
celle des apôtres (donc début du IIe siècle): Ignace d'Antioche, Polycarpe de
Smyrne, Papias de Hiérapolis, Justin le philosophe.
* Les Pères apologétiques: Irénée de Lyon, Hippolyte de Rome, Clément d'Alexandrie,
Tertullien de Carthage, Origène.
* Les Pères conciliaires, c'est-à-dire les nombreux évêques qui ont joué un
rôle important dans les controverses christologiques des IVe et Ve siècles,
notamment lors des Conciles de Nicée (325), de Constantinople (381), d'Ephèse
(431) et de Chalcédoine (451).
C. Les Manuscrits
Avant l'invention de l'imprimerie (XIe siècle en Chine, XVe en Europe), on recopiait
un texte copie par copie, chacune étant un manuscrit. Avant le quatrième siècle,
les textes étaient écrits sur papyrus ou sur des tables d'argile (ostraca),
matériau très fragile, ce qui explique leur disparition sauf des fragments retrouvés,
fragments souvent minuscules. Ces fragments datent de la fin du IIe siècle et
du troisième. À partir du quatrième siècle, on se sert du parchemin. De plus
on n'écrit plus en rouleaux, mais sur feuilles qui, reliées, forment des codex.
On dispose de plus de 4000 manuscrits intéressant le texte du Nouveau Testament,
dont beaucoup sont en mauvais état. À cela il faut ajouter la masse considérable
de versions que toutes les langues anciennes nous ont léguées (latin, syriaque,
slavon, copte, arabe, éthiopien etc.). 167 seulement, contiennent l'ensemble
du Nouveau Testament.
Parmi ces manuscrits, deux sont du IVe siècle, deux du Ve siècle et un du VIe
siècle. Tous les autres sont postérieurs, jusqu'au Moyen Age où la plupart des
manuscrits ont été copiés.
Tous ces manuscrits se regroupent par famille et semblent remonter à quatre
révisions principales d'un texte antérieur qui est perdu, donc impossible à
reconstituer. Certaines versions en langues anciennes peuvent se trouver plus
proches de cet original que les manuscrits grecs en grands onciaux qui nous
sont parvenus. Ces quatre versions sont la neutre, l'alexandrine, la syrienne
et l'occidentale.
On peut classer les différentes causes qui ont provoqué les diverses versions
du texte comme suit:
1° Erreurs involontaires ou intentionnelles:
a. répétition involontaire d'une lettre, d'une syllabe, d'un mot ou même de
tout un morceau de phrase.
b. omission d'une ligne du fait que deux lignes se terminent par le même mot.
c. confusions dues à des voyelles ou des diphtongues qui se prononcent de la
même façon.
e. confusion entre lettre qui dans l'écriture "onciale" (majuscule) se ressemblent.
f. confusions dues au fait que les premiers manuscrits ne comportaient ni séparation
entre les mots, ni ponctuation.
2° Efforts d'amélioration du texte:
a. corrections pour améliorer la prononciation, la grammaire ou le style.
b. harmonisations de:
- passages parallèles,
- citations de textes de l'Ancien Testament,
- passages du Nouveau Testament pour correspondre à des pratiques liturgiques.
c. interpolations d'ordre exégétique ou doctrinal, suppressions ou révisions
tendancieuses.
a. Les anciens manuscrits en écriture majuscule onciale
* Codex A (Alexandrinus), propriété du British Muséum depuis 1628. Un fac simile
a été publié en 1879. Manuscrit du Ve siècle contenant toute la Bible en grec,
plus deux épîtres attribuées à Clément de Rome.
* Codex Alef (Sinaïticus) découvert par Tischendorf dans le couvent Ste Catherine
du Sinaï. Manuscrit du IVe siècle, contenant tout le Nouveau Testament, plus
quelques apocryphes dont la lettre de Barnabé et le Pasteur d'Hermas. Offert
au Tsar de Russie en 1862.
* Codex B (Vaticanus), le plus ancien et le plus précieux, publié sous la forme
d'un fac simile en 1889 et 1904. Manuscrit du IVe siècle, remarquablement exempt
des traditions postérieures, principal témoin du texte primitif.
* Codex C, palimpseste [15]
du Ve siècle. Le texte original et incomplet de la Bible a été effacé et le
manuscrit utilisé par Ephrem-le-Syrien pour écrire une exégèse des Évangiles,
en fait une Harmonie évangélique de Tatien, devenu chrétien en 150. Tischendorf
a pu reconstituer le texte original. Le manuscrit se trouve à la Bibliothèque
nationale de Paris.
* Codex D offert à l'Université de Cambridge par Théodore de Bèze. Le texte
grec se trouve sur la page de gauche et la traduction latine sur celle de droite.
Ce manuscrit du VIe siècle ne contient que les Évangiles et les Actes.
b. Les Fragments
Il y a actuellement un grand débat sur la datation des fragments dont certains
ne sont pas plus grands qu'un timbre poste et ne contiennent par conséquent
que quelques lettres. On pensait détenir le plus ancien de ces fragments, à
savoir un fragment de l'Évangile de Jean, conservé dans la bibliothèque universitaire
John Rylands de Manchester, et que l'on datait du premier quart du IIe siècle
(120-125).
D'autre part, on était aussi persuadé que les fragments de rouleaux étaient
beaucoup plus anciens que les fragments de codex, ceux-ci étant sensés être
utilisés beaucoup plus tard. Aussi lorsque le pasteur Charles Huleatt découvrit
à Louxor trois petits fragments, il les data de la fin du IIIe siècle, car ils
étaient écrits recto-verso et appartenaient donc à un codex. Ces fragments très
petits (4,1 x 1,2 cent. ; 1,6 x 1,6 ; 4,1 x 3) furent envoyés en 1901 à l'université
Magdalen à Oxford où ils furent conservés sans éveiller beaucoup d'intérêt.
Ils furent réétudiés en 1994 par un savant allemand qui estima que ces fragments
provenant du chapitre XXVI de Matthieu étaient en réalité des morceaux d'un
codex datant des années 60. Il existe à Barcelone, deux autres fragments provenant
du même codex, semble-t-il. Si tout cela est vrai, il faut revoir complètement
la théorie généralement admise sur la date de la rédaction des deux premiers
Évangiles.
De même, certains experts croient pouvoir identifier des fragments de rouleaux
trouvés dans la grotte n° 7 à Qum'ran, comme provenant l'un de l'Évangile de
Marc, l'autre de la lettre de Paul à Timothée. Or, il semble que la grotte ait
été abandonnée en 68, lors de la conquête de la région par les Romains, et n'ait
plus été occupée depuis. Si ces identifications sont correctes et si on retient
l'hypothèse que les grottes de Qum'ran n'ont plus été occupées après 68, cela
signifie que l'Évangile de Marc est plus ancien qu'on ne le pense généralement
et que les esséniens de Qum'ran étaient plus multiculturels qu'on ne l'a admis
jusqu'ici, puisqu'ils auraient possédé des écrits chrétiens.
Tout cela montre que le débat sur les origines du christianisme est loin d'être
clos et que toutes les hypothèses avancées sont bien fragiles.
D. La constitution du canon du Nouveau
Testament
Les premiers chrétiens n'avaient aucune intention d'écrire un Nouveau Testament.
Les épîtres écrites par les premières personnes ayant une certaine autorité
spirituelle sont des conseils, des exposés de doctrines, voir des éléments de
liturgie que les communautés qui les reçurent, utilisèrent pour les lire, les
étudier et les mettre en application. Il en est de même des récits qui vont
constituer les Évangiles et les Actes des apôtres. Tous ces documents font référence
à l'Écriture Sainte qui est l'Ancien Testament.
Ce n'est qu'au cours de la première moitié du IIe siècle que l'idée de constituer
un Nouveau Testament va naître chez des hérétiques pour l'opposer à l'Ancien
Testament:
* Basilide (entre 117 et 138) est le premier à citer des textes qui feront plus
tard partie du Nouveau Testament, comme étant l'Écriture.
* Marcion (140) veut former un corpus composé de textes pauliniens (10 Épîtres)
et lucaniens (l'Évangile de Luc) dans le but avoué de rejeter l'Ancien Testament
comme étant l'oeuvre du dieu mauvais qui a créé le monde.
* Heraclion (disciple de Valentin, 170) écrit un commentaire d'un écrit canonique.
Avant l'an 200, deux corpus commencent à circuler:
a. Corpus paulicum (lettres de Paul),
b. Corpus evangelicum (les Évangiles).
* Tatien (disciple de Justin, 150-160) écrit le Diatessaron, une harmonie évangélique
des quatre Évangiles canoniques. Par la suite on ajouta les Épîtres catholiques
et l'Apocalypse fera son apparition. Il faut noter que les écrits apocryphes
ne perdent pas rapidement leur influence. Clément d'Alexandrie (vers 150-211/216)
cite encore les Traditions de Matthias et l'évangile des Hébreux.
* Fragment de Muratori: Ce manuscrit du VIIIe siècle recopie la liste des livres
reçus à la fin du IIe siècle. Cette liste contient les textes du Nouveau Testament
sauf:
- Épître aux Hébreux
- Épître de Jacques
- 3e Épître de Jean
- Les deux Épîtres de Pierre
- Apocalypse de Jean
La liste contient le Pasteur d'Hermas et l'on ajoute: Nous recevons également
les apocalypses de Jean et de Pierre, que certains d'entre nous ne veulent pas
qu'on lise à l'Église. À cette époque, il y a donc déjà une fusion entre les
corpus paulicum et evangelicum.
* Origène (183/186-252/254) établit une liste d'Écrits qu'il classe en quatre
catégories:
1° Les livres incontestés:
- Les quatre Évangiles.
- Le corpus paulinien.
2° Les livres généralement reçus:
- Ière Épître de Pierre.
- Ière Épître de Jean.
- Apocalypse de Jean.
3° Les livres douteux:
- Épîtres de Jacques et Jude.
- 2e Épître de Pierre.
- 2e et 3e Épîtres de Jean.
4° Un livre inauthentique, mais digne de Paul:
- l'Épître aux Hébreux.
* Eusèbe de Césarée. (265-340, évêque à partir de 313):
1° Livres reçus:
- Les quatre Évangiles.
- Actes des apôtres.
- Épîtres pauliniennes.
- Épître aux Hébreux.
- Les Épîtres I de Jean et de Pierre.
- Éventuellement l'Apocalypse.
2° Les Livres contestés:
- Épîtres de Jacques, Jude, 2e de Pierre, 2e et 3e de Jean.
3° Les livres apocryphes:
- Actes de Paul.
- Pasteur d'Hermas.
- Apocalypse de Pierre.
- Épître de Barnabé.
- La Didaché.
- Évangile des Hébreux.
4° Livres rejetés:
- Tous les autres.
Ce n'est qu'à la fin du IVe siècle que l'accord se fait sur les livres actuels
du Nouveau Testament, par exemple par Athanase (367), le Concile de Laodicée
(360) et le Concile de Carthage. C'est toutefois lors du Concile Quinitexte
(691) que le canon actuel est définitivement adopté.
E. Conclusion
Le message tel que Jésus l'a prêché ne nous a pas été conservé dans un document
ou une série de documents écrits par lui ou par ses disciples immédiats et qui
nous seraient parvenus dans leur version originelle. Tout au contraire, sa prédication
a été verbale et s'est diffusée oralement d'abord, ensuite par des écrits qui
ont tendance à rejeter à l'arrière-plan le message primitif et à privilégier
des interprétations qui iront en s'écartant de la pensée originelle au fur et
à mesure du passage du temps ou en fonction de l'importance d'éléments empruntés
aux concepts religieux de l'époque et aux milieux dans lesquels le message est
prêché.
Ces courants sont principalement les suivants:
- les courants judéo-chrétiens ;
- le courant représenté par les Évangiles synoptiques
- le courant johannique
- le courant paulinien
- les multiples courants gnostiques.
Tous ces courants donneront naissance aux textes écrits au cours de la fin du
Ier siècle et au cours du deuxième siècle. Dès le deuxième siècle, un essai
de réconciliation aura lieu, surtout entre les courants synoptique, johannique
et paulinien pour former ce qu'on appelle le proto-catholicisme. Celui-ci jettera
les bases de ses doctrines principales, notamment en matière de christologie,
c'est-à-dire la façon de comprendre la nature du Christ Jésus, glorifié dans
sa résurrection, ce qu'on appelle la foi de Pâques.
Le courant judéo-chrétien et les courants gnostiques seront progressivement
écartés, tout en ayant exercé une influence qui persistera et réapparaîtra dans
les écrits jugés canoniques
La doctrine se précisera au cours du quatrième et du cinquième siècle grâce
à une série de conciles appelés oecuméniques, parce que toute la chrétienté
sera invitée à y participer. L'unanimité ne se fera cependant pas, et le proto-catholicisme
éclatera en de nouvelles divisions, telles que:
- le nestorianisme insistant sur la nature humaine de Jésus,
- le monophysisme ne retenant que sa nature divine,
- la doctrine de Nicée-Chalcédoine, optant pour la double nature du Christ dans
le cadre de la Trinité.
Ces subdivisions principales subsistent toujours aujourd'hui, même si les deux
premières sont devenues très minoritaires, sans doute parce qu'elles s'étaient
développées là où l'islam s'est implanté.
Quant au courant majoritaire de Nicée-Chalcédoine, il ne pourra pas non plus
conserver son unité et éclatera en de multiples Églises se rattachant:
- à l'Église catholique romaine,
- aux Églises orientales rattachées à Rome, comme les Églises melkites ou uniates.
- aux Églises orthodoxes,
- aux Églises protestantes,
- à l'Égilse anglicane.
II. Le Jésus historique
Il est presque impossible de reconstituer une vie de Jésus qui corresponde à
la réalité historique, malgré 35 textes, écrits entre 60 et 200. Les données
que nous trouvons dans les seuls écrits chrétiens sont contradictoires et fort
peu nombreuses dans les textes qui ont une certaine valeur historique (les Évangiles
canoniques). Les autres sont des textes naïfs et purement imaginatifs comme
les évangiles de l'enfance ou des textes spéculatifs comme l'évangile de Philippe.
Certains historiens ont prétexté cet état de choses pour nier l'existence de
Jésus. Pour eux, Jésus serait un personnage mythique créé par l'imagination
humaine. Cette thèse ne rencontre plus guère de partisans aujourd'hui et l'on
peut tenir pour certain que Jésus a bien existé, même s'il est très différent
du Jésus de la foi que les chrétiens des premiers siècles ont forgé.
A. Date de naissance
Seuls Matthieu et Luc nous parlent de la naissance de Jésus. Matthieu nous dit
qu'il naquit "dans les jours d'Hérode" (Matth. II, 1). Quant à Luc, il écrit
qu'Elisabeth conçut au temps d'Hérode, roi de Judée et Marie conçut six mois
après sa cousine (Lc I, 26, 36, 42). Il s'agit d'Hérode le Grand qui mourut
en l'an 4 avant l'ère chrétienne.
Luc nous dit encore que Jésus avait environ trente ans, la quinzième année du
règne de Tibère, date à laquelle Jean le Baptiste commence à prêcher. À ce moment,
Hérode Antipas est tétrarque de Galilée et Ponce Pilate est gouverneur de Judée
(Lc III, 1-2).
Il faut négliger l'information donnée par Luc concernant le recensement ordonné
par Quirinus, gouverneur de Syrie. Quirinus fut nommé gouverneur de Syrie après
la destitution d'Hérode Archélaüs en l'an 6. Il fut gouverneur jusqu'en l'an
12. Flavius Josèphe indique que le recensement dont il est question eut lieu
en 6 ou 7 de notre ère. Luc a donc utilisé une information qu'il n'a pas vérifiée
et qui était pour lui une bonne explication pour faire venir la famille de Jésus
de Nazareth à Bethléem et faire naître Jésus à Bethléem. Malheureusement, l'information
est anachronique.
Jean nous donne une autre information dont on ne peut guère tirer de conclusion
formelle. Jésus aurait dit aux pharisiens: "Votre père Abraham s'est réjoui
d'avance de voir mon jour ; il l'a vu et il s'en est réjoui..." Réponse des
pharisiens: "Tu n'as pas cinquante ans et tu as vu Abraham" (Jean VIII, 56-57).
Si Jésus est né entre 7 et 4 avant notre ère, il avait environ 35 ans lorsqu'il
commença à enseigner. C'est évidemment assez loin de cinquante ans. Mais personne
ne songe à tirer de ce texte une date de naissance qui remonterait à l'an 20
ou 15 avant notre ère.
Quant à la date du 25 décembre, elle est également fausse. En Orient, on pense
plutôt à la date du 6 janvier. En fait, on n'en sait rien. La date du 25 décembre
était celle de la fête du "sol invictus" (le soleil invaincu) dans l'empire
romain et plus particulièrement dans le culte de Mithra. Peut-être que ce verset
de l'Ancien Testament a joué en faveur du choix de cette date: "Mais sur vous,
qui craignez en mon nom, se lèvera le Soleil de Justice" (Malachie, IV, 2).
C'est au cours du VIe siècle, qu'un moine scythe du nom de Denis le Petit se
livra à des calculs d'ailleurs faux, qui fixèrent le début de l'ère chrétienne.
Pour la naissance de Jésus, on doit s'en tenir à une date probable située entre
7 et 4 avant notre ère.
B. Lieu de naissance
Matthieu et Luc nous racontent de merveilleuses histoires. Matthieu nous dit
que Jésus est né à Bethléem de Juda, sans nous dire pourquoi la famille était
à Bethléem. À cette occasion, des mages vinrent d'Orient parce qu'ils avaient
lu dans les astres qu'un roi des Juifs était né. Ils suivirent donc une étoile
pour découvrir la maison où l'enfant venait de naître. Comme Hérode craint ce
nouveau roi, il ordonne le massacre de tous les nouveau-nés. Mais Joseph et
Marie, avertis par un ange, s'enfuient en Egypte d'où ils reviendront pour s'installer
à Nazareth. L'histoire profane ne connaît pas ce massacre des Innocents qui
semble bien venir à point pour justifier la parole de l'Écriture: "J'ai appelé
mon fils d'Egypte" (Osée, XI, 1).
Quant à Luc, il ignore tout de cette histoire de mages et de massacre, car ce
sont des bergers qui apprennent la naissance par des anges. Ils allèrent donc
à Bethléem pour découvrir l'enfant couché dans la mangeoire d'une étable. Pour
justifier la venue à Bethléem, Luc invoque le recensement de Quirinus qui, comme
nous l'avons vu, n'eut pas lieu à cette date.
Pour ceux qui avaient accepté Jésus comme étant le Messie attendu, il fallait
qu'il naisse à Bethléem. "Il sera de Bethléem de Juda" (Michée, V, 1) car Bethléem
était la cité de David et le Messie, son descendant, devait venir de là. Les
Pharisiens connaissent bien cette tradition, aussi ne peuvent-ils accepter que
Jésus soit le Messie puisqu'il vient de Galilée. "Est-ce que le Christ peut
venir de Galilée ? Est-ce que l'Écriture ne dit pas que le Christ sortira de
la race de David et du village de Bethléem d'où était David" (Jean VII, 40-42)
?
Ces récits ne nous permettent pas d'affirmer que Jésus est né à Bethléem comme
le veulent les deux Évangiles et la tradition. Nous devons nous contenter de
dire qu'il est né quelque part en Galilée, peut-être à Nazareth. Il ne faut
cependant pas déduire que Jésus est né à Nazareth parce qu'il est appelé Nazaréen.
C. Jésus, le Nazaréen
Cette appellation apparaît sous trois formes dans les Évangiles ; Nadzôraios,
Nadzarenos et Nadzôrenos. Selon certains philologues, Nazareth (ou Nazara) aurait
dû donner comme dérivés Nazarethenos ou Nazarethanos ou encore Nazarethaios.
Nazareth et Nazara s'écrivaient en hébreu avec un tsadé qui est rendu en français
par un Z, mais en grec par un sigma et non par un zéta.
On a donc cherché d'autres hypothèses pour l'origine du mot Nazaréen, par exemple:
- Netzer qui signifie le rameau, le rejeton
- Nosri qui signifie l'observant, le gardien, le veilleur
- Nazir qui signifie le saint, le consacré, le séparé ou le couronné.
Les deux premiers mots s'écrivent aussi en hébreu avec un tsadé. Seul Nazir
s'écrit avec la lettre zain qui est rendu en grec avec un zéta. On est en droit
de se poser la question du pourquoi de cette qualification et de son importance
dans les textes. La référence à l'obscure bourgade de Nazareth paraît ne pas
justifier un tel titre, surtout lorsque nous comparons deux versets de l'Évangile
de Marc: Viens-tu nous perdre ? Je sais qui tu es le Saint de Dieu (Marc I,
21) et "Qu'y a-t-il de commun entre moi et toi, Jésus, Fils de Dieu le Trés-Haut"
(Marc V, 7). Apparemment ces trois expressions sont identiques: Nazaréen, Saint
de Dieu, Fils de Dieu le Trés-Haut. Dans l'Ancien Testament, le juste, le saint
est appelé Fils de Dieu (Sagesse II, 18).
Bien sûr plus tard, en milieu grec, l'étymologie hébraïque du mot Nazaréen s'est
perdue. Nazaréen désigne chez Luc celui qui est natif ou qui habite Nazareth
(Lc I, 26). C'est à Nazareth où ses parents habitaient comme le confirme Jean:
"Jésus est fils de Joseph de Nazareth" (Jan. I, 45-46).
D. Jésus, descendant de David
C'est encore à Matthieu et à Luc que nous devons une généalogie de Jésus qui
le fait descendre de David. Cette tradition est sans doute très ancienne, car
elle était déjà connue de Paul qui dit en passant "de la race de David selon
la chair" (Rom, I, 3). Les généalogies données par Matthieu et Luc ne concordent
pas. Celle de Matthieu est bâtie sur la symbolique de l'équilibre des parties,
symbole de perfection pour les Orientaux. Quatorze générations d'Abraham à David,
quatorze de David à l'exil et quatorze de l'exil à Jésus. Pour cela l'auteur
n'hésite pas à supprimer des noms dans la généalogie que nous pouvons retracer
par la Bible (voir la liste des rois de Juda), sans compter des erreurs comme
situer la naissance de Jéchonias, fils de Josias, au temps de l'exil alors que
ce dernier était mort depuis plus de vingt ans et n'était pas le père de Jéchonias,
mais son grand-père.
Luc fait remonter la généalogie de Jésus jusqu'à Adam, ce qui fait soixante
dix-sept noms si l'on compte Dieu au début et Jésus à la fin, nombre également
symbolique. D'Abraham à Jésus, Luc donne cinquante-six degrés alors que Matthieu
n'en donne que quarante-deux. À partir de David, la généalogie passe par Nathan,
second fils de David, alors que Matthieu la fait passer par Salomon.
La réponse traditionnelle à ces discordances est qu'une généalogie donne les
pères réels, tandis que l'autre donne les pères putatifs. Cela ne résout rien
car entre David et Jésus Luc donne 42 noms et Matthieu 26. Cette différence
de 16 générations fait environ quatre siècles.
Les deux généalogies aboutissent finalement à Joseph qui doit être le père de
Jésus afin que celui-ci soit réellement de la race de David. Les deux évangélistes
n'ont donc pas relevé la contradiction entre la tradition de la généalogie davidienne
et celle de la naissance virginale. Cette contradiction n'a pas manqué de frapper
l'un ou l'autre copiste. Deux manuscrits (Syrus sinaïticus et un manuscrit découvert
par Conybeare au Vatican) portent le texte: "Et Jacob engendra Joseph ; et Joseph
auquel fut mariée la Vierge Marie, engendra Jésus". Cette version ancienne a
sans doute été remaniée progressivement, comme par exemple dans le "Dialogue
de Timothée et Aquila": Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie "de laquelle
fut engendré Jésus, dit le Christ", et Joseph engendra Jésus, dit le Christ.
Les mots entre guillemets ont manifestement été ajoutés de façon très malhabile.
Dans le texte de Matthieu, cela devient: "Et Jacob engendra Joseph, l'époux
de Marie de laquelle fut engendré Jésus". (Matth. I, 16).
E. La naissance virginale
Parmi les auteurs du Nouveau Testament, il y en a trois qui manifestement ne
retiennent pas cette tradition.
Paul dit expressément que Jésus est né d'une femme (ek gynaikos, Gal. IV, 4)
et non d'une vierge (ek parthenou).
Marc présente Jésus comme le fils de Marie sans aucune allusion à Joseph sans
doute parce que celui-ci n'a joué aucun rôle significatif aux yeux de Marc.
Quant à Jean, il appelle Jésus, le fils de Joseph. "C'est Jésus, le fils de
Joseph de Nazareth (Jn. I, 45) ou encore: N'est-ce pas Jésus, le fils de Joseph
? Ne connaissons-nous pas son père et sa mère" (Jn. VI, 42).
Seuls les deux évangélistes, Matthieu et Luc, ajoutent une introduction à leur
Évangile sur l'enfance de Jésus.
Matthieu nous raconte que Marie était fiancée à Joseph et qu'elle se trouva
enceinte avant qu'ils n'aient cohabité. Joseph voulut répudier Marie, mais un
ange lui apparut pour lui demander de n'en rien faire car "ce qui a été engendré
en elle vient de l'Esprit Saint et elle enfantera un fils auquel tu donneras
le nom de Jésus" (Matth.I, 18-21). Matthieu voit en cela la réalisation de la
prophétie: Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera
le nom d'Emmanuel (Isaie VII, 14). Le texte grec de la Septante porte en effet
le mot vierge (parthenos), mais le texte hébreu porte le mot "halamah" dont
la traduction grecque aurait dû être "neanis" (jeune femme) et non le mot "béthoulah"
qui signifie vierge. Partout ailleurs dans l'Ancien Testament, "halamah" est
traduit par "neanis".
Luc reprend la même tradition dans son premier chapitre, encore que l'on s'est
demandé si le texte de Luc n'a pas été interpolé. Luc raconte la vision de Marie
à qui l'ange annonce qu'elle sera enceinte et qu'elle enfantera un fils, qu'elle
l'appellera Jésus et qu'il montera sur le trône de David, son père. Luc reprend
donc ici la tradition de la descendance de Jésus vers David par Joseph. Le verset
36 met la grossesse de Marie en parallèle avec celle d'Élisabeth. C'est une
suite normale du verset 33. Entre les deux s'intercalent les versets 34-35 où
Marie fait part de son étonnement en affirmant qu'elle est vierge. L'ange lui
répond qu'elle sera couverte par l'Esprit saint, que son fils sera saint et
appelé fils de Dieu.
Une telle tradition était impensable en milieu juif, car les anciennes traditions
sémitiques connaissant une déesse-mère, vierge, n'avaient plus d'écho en Israël
au début de notre ère.
Trois interprétations se sont développées par la suite concernant la naissance
virginale:
1° Helvidienne, soutenue par Delvidius. Jésus est l'aîné des enfants de Joseph
et de Marie.
2° Epiphanienne, soutenue par Saint Epiphane: les frères et les soeurs de Jésus
sont issus d'un premier mariage de Joseph.
3° Hiéronymienne, soutenue par Saint Jérôme. Les frères et les soeurs de Jésus
sont ses cousins et cousines, enfants de Clopas, frère de Joseph, et de sa femme
qui s'appelait aussi Marie.
C'est finalement la troisième interprétation qui a prévalu dans l'Église, ce
qui provoqua plusieurs controverses au sujet de la Vierge Marie. Une des plus
importantes fut l'opposition au Ve siècle entre l'évêque d'Alexandrie, Cyrille
et l'évêque de Constantinople, Nestorius. Celui-ci ne voulut pas reconnaître
à Marie le titre de mère de Dieu (theotokos), car selon lui, elle n'était que
la mère de Jésus. À la limite, il admettait qu'elle était la mère du Christ
(chistotokos). Cyrille chercha l'appui de l'évêque de Rome qui, sans trop se
préoccuper du fond du conflit, s'empressa de soutenir l'évêque d'Alexandrie,
car Constantinople était la grande rivale de Rome comme nouvelle capitale de
l'empire.
Un concile fut convoqué à Ephèse où les évêques, partisans de Cyrille, arrivèrent
les premiers. Malgré l'absence des légats romains envoyés pour arbitrer le conflit
et l'absence des évêques orientaux qui n'étaient pas encore arrivés, Cyrille
voulut en finir rapidement et convoqua le concile en dépit de la protestation
de nombreux évêques. Une partie seulement des évêques accepta de se réunir et
Cyrille fit condamner les thèses de Nestorius.
Lorsque les évêques orientaux, partisans de Nestorius, arrivèrent, ils répliquèrent
de la même manière. Toujours à la hâte et sans examiner le fond du problème,
ils condamnèrent Cyrille et l'évêque d'Ephèse pour les procédés pour le moins
illégaux dont ils avaient usé. Ils condamnèrent également les thèses de Cyrille.
Lorsque les légats romains arrivèrent, il était trop tard. Le concile était
scindé en deux et chacun siégeait sans se préoccuper de l'autre. Cette lamentable
histoire est connue dans l'histoire de l'Église sous l'appellation: "Brigandage
d'Ephèse". Les partisans de Nestorius se réfugièrent en Mésopotamie et en Perse
où l'Église nestorienne fut florissante jusqu'à la conquête de l'islam. Les
chrétiens qui vivent encore en Iran sont en majorité des nestoriens.
Le culte de Marie se développa au cours des siècles suivants. Au VIe siècle,
Grégoire de Tour laisse déjà supposer la notion de l'assomption qui ne fut érigée
en dogme qu'en 1950 par Pie XII: "Marie a été préservée.... de la corruption
du tombeau... et a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste."
Dès le onzième siècle, Anselme de Bec est à l'origine de la notion d'immaculée
conception. Cette notion est reprise par Pierre Abélard au XIIe siècle malgré
les réticences de Bernard de Clairvaux. Finalement le dogme de l'immaculée conception
fut proclamé par Pie IX en 1850: Marie "appartient pleinement au peuple des
rachetés... Comme nous tous, elle a été libérée du péché et sauvée par le Christ.
Mais le salut lui vint déjà, dès le premier instant de sa conception, par anticipation
de la mort et de la résurrection de son fils."
Il ne faut pas confondre le dogme de l'immaculée conception avec la conception
virginale du Christ. Le dogme de l'immaculée conception concerne le fait que
Marie est conçue en étant affranchie du péché originel, contrairement aux autres
hommes qui sont conçus avec la marque du péché originel dont ils ne peuvent
être lavés que par le baptême. La conception virginale est le fait que Marie
a enfanté Jésus en restant vierge, avant, pendant et après la naissance de Jésus.
F. La famille de Jésus
Il est en effet question dans les Évangiles des frères et des soeurs de Jésus.
Sa mère s'appelait Mariam, selon la tradition ancienne. Elle semble être rattachée
à la Maison d'Aaron. Quant à Joseph, il est totalement ignoré de Marc. "N'est-ce
pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude
et de Siméon et ses soeurs ne sont-elles pas ici chez nous" (Marc VI, 3). Matthieu
reprend le même texte, sauf qu'il dit que Jésus est le fils du charpentier (Matth.
XIII, 55), ainsi que Luc (Lc IV, 22). On ne peut donc guère contester que Jésus
ait eu des frères et des soeurs, car le terme grec (adelphos) ne permet pas
d'autre interprétation.
G. La Résurrection
L'analyse des informations contenues dans le Nouveau Testament doit examiner
trois questions:
- la mise au tombeau
- la découverte du tombeau vide
- les témoignages concernant le ressuscité.
a. La mise au tombeau
Les textes pris dans un ordre chronologique peuvent se résumer comme suit:
1° Paul (1 Cor XV, 3-4): Jésus a été enseveli. Paul ne donne pas d'autre détail.
2° Actes XIII, 29: Les Juifs descendent Jésus de la Croix et mettent le cadavre
dans un tombeau.
3° Urmarcus (reconstitution hypothétique): Jésus est mis au tombeau par un Juif,
homme de bien et puissant.
4° Marc (XV, 42-47) donne des détails supplémentaires qui s'ajoutent à l'Urmarcus:
- le Juif est Joseph d'Arimathie, membre du Sanhédrin, qui attendait la venue
du Royaume de
Dieu.
- Pilate s'étonne que Jésus soit déjà mort.
- Présence de Marie de Magdala et de Marie de José.
5° Matthieu (XXVII, 57-61) simplifie le récit de Marc et utilise l'Urmarcus.
- Le Juif, Joseph, est seulement un homme riche car dans la communauté de Matthieu,
on aurait pu s'étonner que ce soit un membre du Sanhédrin qui ensevelisse Jésus.
Pour Matthieu, Joseph est un disciple de Jésus. Matthieu précise que le tombeau
appartenait à Joseph et qu'il était neuf.
6° Luc (XXIII, 50-56) supprime l'étonnement de Pilate et précise qu'Arimathie
est une ville des Juifs car les lecteurs de Luc ignorent tout de la géographie
de la Palestine. Les aromates sont préparés par les femmes.
7° Jean (XIX, 32-42) ajoute des informations:
- Joseph est disciple de Jésus, mais en secret.
- Joseph a un collaborateur, Nicodème, que Jean a déjà présenté comme chef des
Juifs (III, 1).
- C'est Nicodème qui prépare les aromates.
- L'ensevelissement est provisoire car l'heure est tardive.
Conclusion: La tradition primitive ne connaît qu'une mise au tombeau par des
Juifs. Aussi le lieu reste-t-il inconnu de l'antiquité chrétienne (du moins
aucun texte n'en parle) et il faut attendre 326, sous Constantin, pour que le
tombeau soit redécouvert par inspiration du Sauveur et à la suite d'avertissements
et de suggestions de Dieu (Eusèbe: Vita Const., III, 26). Pourquoi donc les
détails qui s'ajoutent dans les synoptiques et chez Jean, sinon pour préparer
la découverte du tombeau vide, préparation pratiquement avouée par Matthieu
(XXVII, 62-66) qui est le seul à raconter que les Grands Prêtres et les Pharisiens
vont demander à Pilate de mettre une garde devant le tombeau pour empêcher les
disciples d'enlever le corps et prétendre que Jésus est ressuscité comme il
l'a annoncé.
b. Découverte du tombeau vide
* Récit de Marc (XVI, 1-8). Le dimanche matin les saintes femmes (Marie de Magdala,
Marie, mère de Jacques et Salomé) vont au tombeau. Elles trouvent la pierre
ôtée et constatent que Jésus a disparu. À sa place, elles voient un jeune homme
vêtu d'une robe blanche qui leur annonce la résurrection, leur enjoint d'aller
prévenir les apôtres de se rassembler en Galilée où Jésus les attend.
Il y a tout lieu de croire que ce début du chapitre XVI est ajouté à l'Urmarcus
qui finissait avec le chapitre XV et la mise au tombeau de Jésus par un Juif.
Quant à la suite du chapitre XVI, elle est un ajout supplémentaire et ultérieur
comme le démontrent les plus anciens manuscrits.
La résurrection elle-même n'est racontée dans aucun des Évangiles canoniques.
Plus tard, les chrétiens éprouveront la nécessité de combler cette lacune, d'où
les récits dans les évangiles apocryphes.
* Pour Matthieu (XXVIII, 1-10), les deux Maries vont au tombeau qui est toujours
fermé. Alors se produit un grand tremblement de terre et, dans un grand fracas,
un ange descend du ciel. Celui-ci roule la pierre et effraie les gardes qui
en sont pétrifiés (Matthieu est, en effet, le seul à avoir placé des gardes
devant le tombeau). L'ange leur tient un discours que nous retrouvons dans l'ajout
de Marc au chapitre XVI. Quant aux femmes, elles s'empressent d'aller vers les
disciples et Jésus leur apparaît sur le chemin.
* Chez Luc (XXIV, 1-11), le tremblement de terre et les gardes disparaissent.
D'ailleurs, les femmes trouvent le tombeau ouvert et vide. Deux anges leur apparaissent
et leur disent d'aller rappeler aux disciples que Jésus leur avait annoncé sa
résurrection. Aucune allusion à la Galilée. Les disciples ont totalement oublié
ces prédictions puisqu'ils se montrent incrédules.
* Pour Jean (XX, 1-18), il n'y a que Marie de Magdala à se rendre au tombeau
qu'elle trouve vide. Elle court en informer Pierre qui, avec le disciple bien-aimé,
s'empresse de venir constater la disparition de Jésus. Après leur départ, Marie
de Magdala reste seule à pleurer le disparu lorsque deux anges lui demandent
pourquoi elle pleure. Elle se retourne et voit Jésus derrière elle, qui lui
demande d'aller dire aux disciples qu'il remonte vers son père.
* Tous ces détails qui ne s'accordent pas entre eux, vont encore s'amplifier
pour aboutir au merveilleux récit de "l'évangile apocryphe de Pierre". Les scribes,
les pharisiens, les prêtres, après avoir vu mourir Jésus, sont persuadés qu'ils
ont crucifié un juste. Ils craignent que leur erreur ne soit connue. Aussi demande-t-il
à Pilate de placer une garde nombreuse devant le tombeau et de renforcer la
fermeture de celui-ci par une lourde pierre et d'apposer des scellés. Le samedi
matin, une grande foule monte de Jérusalem pour aller constater la présence
de la pierre et des scellés. Mais cela ne sert à rien car le dimanche, la résurrection
se produit de manière triomphante.
"Or, dans la nuit où se lève le dimanche, tandis que les soldats montaient la
garde deux par deux à tour de rôle, il se fit un grand bruit dans le ciel. Et
ils virent les cieux ouverts et deux hommes en descendre, resplendissants de
lumière, et s'approcher du tombeau. Or la pierre qu'on avait renversée devant
la porte, roulant d'elle-même, se retira sur le côté. Le sépulcre s'ouvrit et
les deux jeunes gens y entrèrent. À cette vue, les soldats réveillèrent le centurion
et les anciens, qui étaient là aussi, faisant la garde. Comme ils racontaient
ce qu'ils avaient vu, ils virent de nouveau trois hommes sortir du tombeau:
les deux (jeunes gens) soutenaient l'autre et une croix les suivait. La tête
des deux premiers atteignait le ciel, mais celle de celui qu'ils conduisaient
dépassait les cieux..." (Extrait de l'évangile de Pierre).
* Paul ignore tout cela. Rappelons qu'il est le premier à écrire, bien avant
les évangélistes. Sa foi ne se fonde pas sur la découverte du tombeau vide,
événement qu'il ignore, mais sur la notion de la résurrection elle-même, qu'il
conçoit comme la concevaient les pharisiens pour la résurrection des justes.
Pour Paul, Jésus bénéficie de cette résurrection en premier lieu et avant tous
les autres, mais bientôt il reviendra pour que s'accomplisse la résurrection
de tous les croyants, les vivants comme les morts. Les Actes, dans les deux
prédications, celle de Pierre (2, 14-36) et celle de Paul (13, 16-41) confirment
cette perspective, trace de la conception judéo-chrétienne.
c. Les apparitions
Le document le plus ancien qui fait état d'apparitions est une lettre de Paul
(1 Cor. XV, 3 et ss.). Paul connaît cela par la tradition. On lui a dit que
Jésus est apparu (Paul dit "ophthè", il a été vu) à Képhas (Pierre), puis aux
douze, ensuite à cinq cents apôtres. Plus tard, il est apparu à Jacques, ensuite
à tous les apôtres. Enfin, il est apparu à Paul lui-même (ophthè kamoi, il a
été vu par moi aussi). Il est dommage que Paul ne nous donne aucun détail sur
ce genre d'apparition dont il a été l'objet. Sans doute faut-il la comprendre
à la lumière de l'expérience mystique de sa conversion qu'il nous raconte (2
Cor. XXII, 2). Il a été ravi, soit dans son corps, soit en dehors de son corps,
il ne le sait pas, et il a été enlevé au troisième ciel qui, pour les gens de
l'époque, était le paradis. Est-ce ainsi qu'il a vu le ressuscité, non pas comme
un homme vivant sur la terre, mais comme un être glorieux vivant au ciel ? Il
faut rapprocher cela de l'idée que Paul se fait de la résurrection: "il y a
des corps célestes et des corps terrestres... le corps terrestre est semé corruptible,
il ressuscite incorruptible... semé corps animal, il ressuscite corps spirituel
(1 Cor. IX, 1)."
La première résurrection est celle du Christ, les prémices ; ensuite ce sera
le tour de ceux qui appartiennent au Christ, lors de sa venue ; enfin la résurrection
sera généralisée lorsque la fin viendra par la remise de la royauté à Dieu le
Père, après avoir détruit toute domination, toute autorité, toute puissance
(1 Cor. XII, 23).
* Les Actes, qui ne sont plus le témoignage direct de Paul, mais le récit qu'en
fait Luc et surtout celui qui a remanié le récit de Luc, nous donne trois versions
de la conversion de Paul, ce qui témoigne du caractère composite du texte. Ce
que Paul voit, c'est une lumière, ce qu'il entend c'est une voix. Dans les lettres
de Paul, comme dans les Actes, il n'est nulle part question d'une rencontre
de Paul avec un Jésus ressuscité physiquement.
* Marc ne nous apprend rien, car son récit est ajouté par un copiste (XVI, à
partir de 9). Cette finale ne se trouve pas dans les manuscrits les plus anciens
(les meilleurs selon l'édition oecuménique du Nouveau Testament dans le Livre
de Poche 1977). Peut-être y avait-il une autre finale parlant des apparitions
en Galilée dans la foulée de XIV, 28 où Jésus annonce qu'après sa résurrection,
il précédera ses disciples en Galilée. Si cette finale a existé, elle a été
remplacée par celle que nous trouvons dans le texte actuel et qui est un résumé
de ce qui se trouve dans les autres Évangiles lorsque l'accent est mis sur la
résurrection à Jérusalem et non en Galilée.
* Matthieu s'inscrit encore dans la tradition galiléenne. Jésus n'apparaît que
furtivement aux femmes qui sont affolées. Jésus les salue et les apaise, leur
demandant d'aller dire aux disciples de se rendre en Galilée. Ayant quitté le
tombeau, elles courent porter aux disciples la nouvelle de la disparition de
Jésus et leur dire ce que l'ange leur a demandé: aller en Galilée. Matthieu
insère donc dans le récit de Marc une apparition de Jésus aux femmes, sans se
rendre compte du double emploi avec l'intervention de l'ange. Les disciples
se rendent donc en Galilée et lorsqu'ils arrivent sur la montagne du Seigneur,
ils le voient et reçoivent son commandement d'aller enseigner les nations et
sa promesse d'être toujours à leurs côtés jusqu'à la fin des temps.
* Marc (notre Marc actuel, sans doute pas l'Urmarcus) et Matthieu amplifient
le donné venu de la tradition ancienne. Les apôtres, déçus, désemparés, par
la mort infamante de Jésus, quittent Jérusalem pour retourner dans leur pays,
la Galilée. Là, ils se retrouvent pour évoquer les moments passés avec Jésus.
De plus en plus, l'idée que la mission de Jésus n'a pas été vaine s'impose à
eux. Ils sont persuadés que Jésus vit toujours parmi eux, sinon physiquement,
du moins en esprit et qu'ils peuvent le revoir en pensée. La nécessité de vivre
son enseignement devient évidente pour eux et surtout la foi en son retour imminent.
Ils doivent donc retourner à Jérusalem car c'est là qu'il doit revenir. À ceux
qui ont gardé le souvenir de Jésus et ensuite à d'autres, ils communiquent leur
foi. Ainsi naît la tradition de la résurrection physique qu'il faut prouver
par des témoignages, car la seule foi en la présence spirituelle et mystique
s'avère insuffisante.
* Luc ignore totalement la tradition galiléenne, primitive. Il a déjà supprimé
de son Évangile la prédiction de Jésus, lors de la dernière cène, concernant
sa réapparition en Galilée après sa résurrection. Jésus apparaît, en effet,
à deux disciples sur le chemin d'Emmaüs, qui d'ailleurs ne reconnaissent Jésus
qu'à la façon dont il rompt le pain lorsque plus tard, il mange avec eux. Ils
se rendent immédiatement auprès des Onze qui étaient rassemblés et qui savent
déjà que Jésus est ressuscité car il est apparu à Simon (Pierre). Jésus leur
apparaît alors, en chair et en os. Avec Luc, la tradition franchit un pas de
plus dans l'optique de la résurrection de la chair.
* Jean ignore l'épisode des disciples d'Emmaüs, mais comme Luc, il raconte l'apparition
aux disciples rassemblés, sauf Thomas. Quand Thomas apprend cette apparition,
il refuse d'y croire. Alors Jésus apparaît à nouveau et invite Thomas à mettre
sa main dans la plaie de son côté (manière d'attester la réalité physique de
l'apparition). L'évangéliste conclut son livre sur cet épisode (XX, 30-31).
Par la suite une main étrangère ajoutera un chapitre (Ch. XXI) afin de réintroduire
la tradition galiléenne des apparitions. Ce sera le récit de la pêche miraculeuse
sur les bords du Lac de Tibériade. Ce récit existe aussi chez Luc, mais avant
la résurrection.
* Les Actes viennent ajouter encore au merveilleux, en attendant que les apocryphes
en fassent autant. Ils nous apprennent qu'après sa résurrection, Jésus resta
quarante jours (nombre symbolique) avec ses disciples afin de leur parler du
Royaume de Dieu. Il leur demande de ne pas quitter Jérusalem avant de recevoir
le baptême de l'Esprit saint qui doit remplacer le baptême d'eau qu'ils ont
déjà reçu (I, 3-5), ce qui prépare le récit de la Pentecôte du chapitre II.
Ensuite Jésus s'élève vers le ciel et les disciples le voient disparaître. Alors
deux hommes vêtus de blanc, sans doute des anges, leur confirment qu'il reviendra
de la même façon qu'il vient de disparaître.
* Conclusion. Il ne faut pas nier l'importance de la foi en la résurrection.
Certes, il ne s'agit pas d'un événement physique, mais il y eut un événement
important, c'est la foi des disciples en la présence spirituelle de Jésus. Prêts
à tout abandonner par désespoir, les disciples voient leur foi ressusciter et
ils se lèvent pour répondre à l'appel de Jésus. Il n'est pas impossible qu'ils
aient vécu des phénomènes mystiques, comme des visions, des rêves, semblables
à ce que Paul nous décrit.
Cette tradition ancienne, purement judéo-chrétienne, n'aura sans doute pas un
impact suffisant dans les milieux hellénisés vers lesquels le christianisme
va se tourner. En terre grecque, on connaît bien les mythes des dieux qui meurent
et qui ressuscitent. Jésus ne peut leur être inférieur en puissance. La résurrection
spirituelle devient rapidement une résurrection corporelle. Ce n'est pas encore
le cas chez Paul, car, ainsi que nous l'avons vu, Paul croit en l'existence
de corps spirituels d'une autre nature que nos corps physiques et c'est dans
un tel corps que Jésus a accédé à sa gloire. Lorsque les Évangiles seront rédigés,
surtout dans leur version définitive, la croyance en une résurrection corporelle
est déjà solidement implantée dans les Églises naissantes. Les témoignages sur
la résurrection en sont l'expression.
III. Le Judéo-christianisme
La période qui suit immédiatement la mort de Jésus est très difficile, sinon
impossible, à reconstituer. Nous n'avons aucun document de cette époque. Nous
devons lire les documents rédigés ultérieurement pour essayer de comprendre
cette période.
Deux textes évoquent pour nous les remous occasionnés par la rivalité entre
l'apôtre Paul d'une part et ceux qui prétendent imposer l'observance des lois
juives aux chrétiens. Il s'agit de l'Épître aux Galates de Paul et du chapitre
XV des Actes.
Dans l'Épître aux Galates, Paul s'oppose à des adversaires qui sont des judéo-chrétiens.
Nous retrouvons le récit de ces événements dans un deuxième texte à savoir les
Actes, notamment au chapitre XV. Les Actes, dans la version que nous possédons,
sont écrits bien longtemps après la mort des protagonistes, à une époque où
il s'agit de démontrer l'unité de l'Église primitive. Le récit est donc d'un
autre ton et si Paul va bien à Jérusalem pour exposer ses thèses, il n'y a plus
de conflit, mais un accord général. Pierre lui-même tient un discours qui donne
raison à Paul et Jacques l'approuve. En conclusion, les apôtres et les anciens
avec l'Église entière décident d'envoyer des émissaires à Antioche avec une
lettre qui blâme les fauteurs de troubles, certaines gens venus de chez nous
sans mandat. Les païens convertis ne seront pas tenus d'observer les lois juives,
comme la circoncision, mais seulement l'abstention des idolothytes, du sang,
des viandes étouffées et de la fornication (Actes XV, 19-21).
Le débat sur l'existence du judéo-christianisme a été lancé au siècle passé,
notamment par l'école de Tübingen en Allemagne avec Baur (mort en 1860) qui
lance la fameuse thèse: l'Église ancienne est née de la synthèse d'une thèse:
le judéo-christianisme prêché par Pierre et d'une antithèse: le pagano-christianisme
prêché par Paul. Cela provoqua un choc qui divisa en deux camps les théologiens
et les exégètes aussi bien chez les catholiques que chez les protestants. Il
est généralement admis aujourd'hui que la forme première qu'a rencontrée le
christianisme est le judéo-christianisme. Mais celui-ci n'est pas un courant
uniforme. Tout au contraire, il se présente sous plusieurs aspects.
C'est ainsi que Daniélou distingue le judéo-christianisme orthodoxe du judéo-christianisme
hérétique. Le premier est représenté par ces juifs convertis de l'Église de
Jérusalem, regroupés autour des premiers apôtres, surtout Pierre et Jacques.
Certes, ils n'ont pas abandonné la loi et les pratiques juives, mais ils croient
en la messianité de Jésus, c'est-à-dire, selon Daniélou, en sa divinité. Cette
dernière affirmation est d'ailleurs contestable car elle n'est étayée par aucun
texte. Au contraire, certains passages des Actes semblent dire le contraire.
"Jésus le Nazaréen, homme accrédité par Dieu par des miracles (II,22), Vous
avez chargé le Saint et le Juste" (III,14), "Ils ont tué ceux qui prédisaient
la venue du Juste" (VII,52).
Quant au judéo-christianisme hérétique dont parle Daniélou, il le voit dans
les écrits apocryphes appelés "les écrits pseudo-clémentins" dans lesquels il
est fait mention des ébionites. On peut contester cette distinction que fait
Daniélou, car à cette époque, il n'y a pas d'autorité dans l'Église pour se
prononcer sur une soi-disant orthodoxie et sur une hérésie. Pour Daniélou, ces
judéo-chrétiens sont hérétiques parce qu'ils ne croient pas en la divinité de
Jésus, ce qui apparaît très clairement dans les écrits dont il est question.
Ces textes sont censés avoir été écrits par Clément de Rome, le troisième successeur
de Pierre à Rome selon Irénée de Lyon. Il s'agit peut-être du consul Titus Flavius
Clemens, cousin de Domitien, exécuté par Domitien en 95 ou 96, pour "athéisme
et moeurs juives" [16].
Clément fut l'auteur de lettres authentiques, notamment l'Épître aux Corinthiens,
écrite vers 95, mais les autres écrits dont il est question ici, sont postérieurs
et par conséquent faussement attribués à Clément. Dans ces écrits, Clément est
présenté comme un compagnon de Pierre qui l'a converti.
Pour l'essentiel, nous y trouvons:
- la doctrine de l'unité absolue de Dieu, conforme au monothéisme juif ;
- la doctrine du véritable prophète qui s'incarne dans les grands personnages
de l'histoire religieuse de l'humanité: Adam, Moïse, Jésus ;
- la doctrine des couples, selon laquelle tout va par groupe de deux, un bon
et un mauvais (influence gnostique).
Tout se passe dans une ambiance missionnaire qui s'adresse aux païens et aux
juifs. Dans les éditions définitives (corrigées), Paul est absent du récit,
et l'adversaire de Pierre est Simon de Samarie, mais tout le monde s'accorde
pour reconnaître Paul en Simon.
Contrairement à ce que pense Daniélou, Schoeps et Cullmann, il n'y a guère de
différence entre ces judéo-chrétiens de Rome et ceux de Jérusalem. En réalité,
ceux-ci ont essaimé et fondé des communautés par leur activité missionnaire.
La doctrine d'origine strictement juive, sauf la croyance en Jésus comme Messie,
n'avait aucune chance de survie. Dans cette optique le judéo-christianisme n'aurait
été qu'une secte juive. Elle a été perçue comme telle dans l'Antiquité, puis
déclarée hérétique par l'Église postérieure. Elle n'en a pas moins subsisté
jusqu'au cours du IIe siècle et influencé le christianisme. Elle a laissé des
traces dans les écrits canoniques, non seulement dans les Actes, comme nous
l'avons vu, mais aussi dans les Évangiles canoniques.
Deux thèmes essentiels du christianisme sont d'origine juive: la sagesse et
le messianisme. Les premiers chrétiens de Jérusalem nous sont présentés comme
vivant en communauté spirituelle et matérielle (Actes II, 42-47 ; IV, 32-37
; V, 12-16). Pensons aux esséniens. Ils s'efforcent de vivre d'une manière qui
ressemble au message des Évangiles et spécialement à celui des Béatitudes (Matthieu
V, 1-12) qui renverse l'ordre habituel des valeurs: "Bienheureux les pauvres,
les doux, les affligés", etc.
Nous possédons un livre syro-palestinien qui s'appelle la Didaché qui est un
témoignage sur la vie de ces groupes. Il y a une double sagesse: une sagesse
apocalyptique, qui consiste à connaître ce qui concerne la fin du monde, et
la sagesse de vie, qui consiste à mener dés à présent une vie conforme à celle
de l'au-delà. Cette sagesse n'est pas réservée à quelques privilégiés, mais
elle concerne tous les chrétiens.
Quant au messianisme, c'est l'attente du Messie, le Masiah en hébreu, Christos
en grec. Le mot signifie "celui qui est oint" et il s'applique tout d'abord:
- aux prophètes (I Rois XIX, 16),
- aux rois (I Samuel X,1, Saül, XXIV, 7),
- aux prêtres (Lévitique XXI, 10-21),
- à Cyrus, roi des Perses (Isaïe, XLV, 1).
À partir du IIe siècle av. J-C, le terme s'individualise et désigne le personnage
qui va prendre le pouvoir au nom de Dieu (Daniel IX, 25-26) et qui sera aussi
appelé "Fils de l'homme". "Voici venant sur les nuées comme un fils d'homme"
(Daniel VII, 13). Dans les deux derniers siècles avant le début de l'ère chrétienne,
une littérature abondante, les apocryphes de l'Ancien Testament (les textes
intertestamentaires), nous présente ce messianisme sous de multiples formes
qui se ramènent généralement au schéma suivant:
* monde présent
-- 1ère fin du monde
* monde intermédiaire
-- 2eme fin du monde
* monde futur
Le Messie est d'abord le prophète annoncé par Moïse "Yahvé te suscitera un prophète
tel que moi""(Deutéronome XVIII, 15). Voir l'Assomption de Moïse.
Le Messie est le nouveau grand prêtre:
- Testament des Patriarches,
- Qum'ran, (la Règle IX, 11).
La forme la plus répandue est celle du Messie royal, celui qui sera le roi légitime
et définitif:
- Hénoch éthiopien, les Oracles Sibyllins, les Psaumes de Salomon, le Baruch
syriaque, le Quatrième Esdras.
Apparaît enfin un Messie céleste s'inspirant de Daniel (VII, 13), l'Élu de Dieu,
le Fils de l'Homme, comme dans les Paraboles d'Hénoch. C'est un sauveur transcendant,
d'origine céleste, caché auprès de Dieu et révélé pour le jugement eschatologique.
Il est proche de Dieu et connaît tous les secrets divins.
Toutes ces notions d'origine juive font partie des croyances judéo-chrétiennes
et se retrouvent dans les textes canoniques, car lorsque ceux-ci seront écrits,
la tradition en aura conservé l'essentiel et les auteurs des Évangiles ne pourront
y échapper. Cette tradition se retrouvera à l'arrière plan de la tradition synoptique,
et même de la tradition johannique.
Si le judéo-christianisme n'a pas survécu en tant qu'Église organisée, sa pensée
a marqué les autres courants chrétiens.
Le judéo-christianisme est né en Galilée, patrie de Jésus, mais nous n'avons
pas de texte qui nous permette de le décrire exactement. Selon certains exégètes,
une première version de l'Évangile de Marc, "l'Urmarcus" aurait été rédigée
dans cette ambiance galiléenne, avant d'être remanié plus tard à Rome pour donner
notre Évangile actuel. Celui-ci n'en conserve pas moins des traces importantes
de ce christianisme galiléen, antérieur sans doute au christianisme judéen.
Le message essentiel de Jésus est d'annoncer l'imminence du "Royaume de Dieu"
en qualité de prophète (Marc VI, 15, 8, 28), mais aussi en qualité de "Seigneur"
(VII, 28, XI,3), titre qui conserve ici son sens d'origine, à savoir "Maître".
Jésus recevra également trois titres messianiques:
- Fils de David (X, 47-48).
- Fils de Dieu, à maintes reprises, au sens sémitique des Livres de Sagesse,
à savoir une relation d'intimité entre le Juste et le Père créateur.
- Fils de l'homme, au sens de Messie transcendant selon Daniel (VII, 13).
Deux personnages sont à mettre en exergue pour comprendre la pensée judéo-chrétienne,
il s'agit de Jacques et de Pierre.
A) Jacques
Il y a trois Jacques dans le Nouveau Testament:
- Jacques le majeur, frère de Jean, apôtre, mis à mort en 44 sur ordre d'Hérode-Agrippa
Ier. (Actes XII, 1).
- Jacques, fils d'Alphée et de Marie, frère de Joseph, également cité comme
apôtre par Matthieu (XXVII, 56).
- Jacques le mineur, frère de Jésus (Gal. I, 19), cité dans Marc (VI, 3) et
dans Matthieu (XIII, 55) et dont il est ici question car il apparaît comme le
chef des Douze à Jérusalem. C'est lui, au côté de Pierre, qui défendra le point
de vue des Hébreux contre Paul. Nous le connaissons également par Eusèbe (Histoire
ecclésiastique, II, 23) qui l'appelle Jacques, "le Juste" et "le rempart du
peuple". C'est Eusèbe qui nous apprend qu'il fut jeté du haut du Temple par
les Pharisiens, vers 61-62, détail confirmé par Flavius Josèphe dans "Antiquités
Juives" (XX, 2, 1).
Le Nouveau Testament fait peu de place à Jacques, afin de mettre en valeur les
positions de Paul et de Pierre. Par contre Clément d'Alexandrie (vers 190) affirme
dans les Hypotyposes que Jacques reçut avant Pierre et Jean, la doctrine secrète
du Christ ressuscité. Jacques est aussi le personnage le plus important de l'Église
de Jérusalem, selon les Écrits pseudo-clémentins.
Dans l'évangile de Thomas, nous trouvons cette parole de Jésus (logion 12):
"Vers qui irons-nous, quand tu ne seras plus là ?", demandent les disciples.
"Allez vers Jacques le Juste, à cause de qui le ciel et la terre ont été faits"
répond Jésus.
Eusèbe nous dit que Jacques est au centre d'un parti, les Hébreux, qui selon
Daniélou a tendance à accaparer l'Église.
Le Nouveau Testament contient une Épître de Jacques qui ne peut être attribuée
qu'à un groupe de Judéo-Chrétiens sinon à Jacques lui-même. Les données vraiment
chrétiennes y sont rares (seulement deux mentions de Jésus, I, 1 et II, 1).
C'est une synthèse de la doctrine des livres de Sagesse pour un groupe de pauvres
qui répudient la richesse et doivent vivre selon le modèle de Job. C'est par
les oeuvres qu'il faut réaliser son salut, ce qui s'oppose aux doctrines pauliniennes
où c'est la foi qui sauve avant tout. Cette lettre pourrait dater de 45-50,
c'est-à-dire après le "concile" de Jérusalem ou de 55-60, comme une réponse
aux lettres aux Galates et aux Romains. C'est en tout cas, un témoignage à l'influence
judéo-chrétienne, qui a fini par trouver sa place dans le Nouveau Testament,
sans doute parce qu'au IIIe et au IVe siécles, le judéo-christianisme est encore
influent en Égypte et en Syrie ainsi que l'attestent des textes apocryphes.
C'est à la suite de la proclamation du christianisme comme religion d'état par
Théodose en 380 que la tendance judéo-chrétienne sera rejetée.
B) Pierre
Pierre représente, sans doute, un judéo-christianisme moins radical que celui
de Jacques. Il a porté la parole en dehors de Jérusalem, du moins selon les
Actes X, (Conversion du centurion Corneille). Lors de sa visite à Antioche avant
que n'arrivent les gens de Jérusalem, il mange avec les païens. Les Actes veulent
le montrer sous un jour favorable. Selon cet ouvrage, Pierre est le fondateur
de l'Église de Jérusalem. C'est lui qui prend le commandement et organise l'élection
d'un douzième apôtre pour remplacer Judas et c'est lui qui tient les discours
devant les juifs. Plus loin, on découvre qu'il n'est pas le seul et que la primauté
revient plutôt à Jacques.
Dans le canon du Nouveau Testament, nous avons deux Épîtres dites de Pierre.
Elles sont pseudépigraphes. L'une est "paulinienne", l'autre est modérément
antipaulinienne. Elles sont tardives et il y eut beaucoup de réticences à les
admettre dans le canon du Nouveau Testament.
Ce sont des écrits apocryphes qui nous parleront surtout de Pierre, comme l'apocalypse
de Pierre ou les écrits pseudo-clémentins qui nous racontent les luttes que
Pierre doit soutenir contre Simon de Samarie, qui n'est qu'un prête-nom pour
Paul. Dans ces écrits, Jésus n'apparaît pas comme Fils de Dieu mais comme le
Prophète dernier et définitif.
Ces écrits ont eu une grande influence sur l'iconographie et l'hagiographie
et ont laissé bien des souvenirs, comme le voyage de Pierre à Rome, le "Domine,
quo vadis", la crucifixion la tête en bas, alors que les textes canoniques des
Actes, en ce qui concerne Pierre, s'arrêtent en l'an 50 à l'occasion de la rencontre
avec Paul à Jérusalem (le Concile de Jérusalem).
Les trois discours de Pierre dans les Actes sont de toute manière un témoignage
intéressant et reflètent sans doute, une tendance archaïque car ils vont à l'encontre
de la tendance déjà admise en matière de christologie au moment où les Actes
sont rédigés. Le premier discours a lieu immédiatement après la Pentecôte (Actes
II, 14-36), le second se déroule dans le Temple (Actes III, 12-26) et le troisième
devant les chefs du peuple d'Israël (Actes IV, 8-12). Ces discours reflètent
la même christologie que celle contenue dans les écrits pseudo-clémentins: "Jésus
le Nazoréen, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage devant vous par les miracles,
les prodiges et les signes qu'il a opérés par lui" (II, 22)... "Le Dieu de nos
pères a glorifié son Serviteur Jésus... Vous avez refusé le Saint, le Juste"
(III, 13-14).
Le judéo-christianisme n'est pas resté limité à la Palestine. Paul, son grand
adversaire, le rencontre partout sur son passage. Le judéo-christianisme se
manifesta à Rome où il eut une grande influence, comme nous l'avons déjà vu
dans les écrits pseudo-clémentins. Un autre ouvrage en témoigne, le "Pasteur
d'Hermas". Cet ouvrage sans doute commencé vers 95 sous le Pape Clément et terminé
vers 140 ou 150, sous le Pape Pie Ier, selon le canon de Muratori, a fait partie
des écrits inspirés. Il se trouve encore repris comme tel dans le Codex Sinaïticus.
Il reflète un christianisme primitif, très sévère. Le nouveau converti, purifié
de ses péchés, ne doit plus y retomber sous peine d'exclusion. Ceux toutefois
qui sont "tombés" durant la persécution pourront bénéficier d'une "pénitence"
unique et exceptionnelle qui leur permettra de rentrer en grâce.
L'ouvrage comprend:
- cinq visions durant lesquelles Hermas reçoit le message d'une matrone vénérable,
qui se transforme en merveilleuse mariée, qui se révèle être l'Église ;
- douze commandements qui résument les exigences de la vie chrétienne ;
- dix paraboles où l'on trouve la christologie du Fils de Dieu appliquée au
plus grand des Archanges ou à l'Esprit saint.
C) Conclusion
Le judéo-christianisme est représenté par une série de tendances qui tente d'expliquer
la vie et la mission de Jésus. Les plus juives d'entre ces tendances disparaîtront
assez rapidement car elles n'avaient aucun avenir. Les autres se chargeront
de plusieurs nuances à cause de leur contact avec le monde hellénisé. Toutes
ces "aïrésis" (au sens étymologique d'école et non au sens moderne d'hérésie)
feront l'objet d'écrits rejetés plus tard comme apocryphes, mais influenceront
aussi les textes canoniques. Ils seront le point de départ des Évangiles synoptiques,
notamment chez Marc, témoin du judéo-christianisme galiléen, chez Matthieu,
témoin du christianisme judéen, avant d'être marqué par des traits pauliniens
dans l'Évangile de Luc et dans les Actes. Se propageant en terre grecque, ce
judéo-christianisme devra s'adapter pour donner le courant johannique avec sa
théologie plus philosophique. Enfin, il se manifestera de multiples façons dans
les courants gnostiques en se chargeant d'éléments étrangers au christianisme.
IV. Les Évangiles synoptiques
Papias, Evêque d'Hiérapolis en 140, déclare, selon le témoignage d'Eusèbe (Histoire
Ecclésiastique): "Marc a rassemblé des faits, mais ne les a pas classés dans
l'ordre chronologique véritable. Mathieu aurait rassemblé en araméen les paroles
du Seigneur, puis, avec l'aide des traditions verbales dont il disposait, les
aurait interprétées aussi bien qu'il pouvait". Quant à Papias lui-même, il cherche
encore à connaître les faits et le discours de Jésus en interrogeant les anciens
de sa génération: "Mais, lorsque quelque homme de la suite des Aînés venait,
j'avais coutume de m'enquérir des paroles des Aînés. Qu'avait dit André, ou
Pierre, ou Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu, ou quelque autre disciple
du Seigneur ? Après, je demandais ce que disaient Aristion ou le Presbyteros
Johannes, disciples du Seigneur".
De ces déclarations de Papias, on retiendra qu'il cite Marc comme étant l'auteur
de récits concernant Jésus. La tradition voit dans ce Marc, Jean-Marc, le compagnon
de Barnabé et de Paul dans le premier voyage missionnaire qu'ils firent ensemble.
Dans son second voyage, Paul prit encore Marc avec lui, mais il s'en sépara
rapidement car les deux hommes furent rapidement en désaccord quant à la doctrine
à enseigner. Marc passe pour avoir défendu les idées de Pierre. Ce lien entre
Pierre et Marc est attesté par Irénée, évêque de Lyon et par Clément d'Alexandrie
qui ajoute cependant que Pierre n'a ni cautionné, ni désapprouvé, le travail
de Marc. "Après leur mort (celle de Pierre et de Paul), Marc, disciple et interprète
de Pierre, nous a transmis par écrit ce qui avait été prêché par Pierre" (Irénée,
Adv. Haer. III, 1, 1).
Papias cite également Matthieu en qui la tradition voit un disciple de Jésus.
À l'origine, il s'appelait Levi et était le collecteur d'impôts qui suivit Jésus.
Ce Matthieu, selon Papias, s'est surtout occupé de rassembler les paroles de
Jésus dans la langue de celui-ci, l'araméen, et d'en faire une interprétation,
c'est-à-dire une traduction en grec.
Quant à Jean, Papias mentionne deux personnages distincts: Jean l'apôtre et
Jean le presbytre. Lequel est l'auteur du quatrième Évangile et lequel est l'auteur
de l'Apocalypse ? En sont-ils d'ailleurs les auteurs ? Les questions restent
posées.
Selon la tradition, c'est Matthieu qui aurait écrit le premier Évangile. Cette
thèse, attestée chez Irénée de Lyon vers 180, n'a plus guère de partisans aujourd'hui,
depuis les travaux de l'école de la "Formgeschichte" née en Allemagne. Karl
Ludwig Schmidt écrit que les Évangiles ne sont pas de véritables biographies
de Jésus, car le cadre des Évangiles est artificiel et secondaire. Pour Martin
Dibélius, il s'agit de retracer "l'histoire des formes" littéraires qu'ont prises
les petites unités de la tradition évangélique. C'est surtout Rudolf Bultmann
qui en est le principal théoricien.
Les petites unités dont il est question sont:
- les récits de miracles,
- les dires (logia),
- les prophéties,
- les lois et les règles de la communauté,
- les paraboles (histoires racontées à des fins pédagogiques).
Entre les années 30 et 50, ces éléments sont transmis oralement, encore que
certains aient déjà pu être mis par écrit. Entre 50 et 70 apparaissent les premiers
textes, mais qui ne nous apprennent rien sur la vie de Jésus, comme les Épîtres
de Paul. Par la suite, des auteurs rassemblent les sources existantes pour en
faire des récits qui s'appelleront Évangiles.
Selon la plupart des historiens et des exégètes actuels, il existait deux types
de sources:
- D'une part, une série de petits récits que Marc aurait rassemblés, selon Papias,
pour écrire une histoire de la prédication de Jésus, mais qui ne respecterait
pas l'ordre chronologique. Certains situent cet événement aux environs de l'an
66. Il pourrait être l'oeuvre d'un Galiléen écrivant pour des Galiléens. Cette
première version serait ce qui est appelé l'Urmarcus. On n'a malheureusement
aucun manuscrit avec ce texte. C'est donc une hypothèse. Dans ce cas, notre
Évangile actuel en serait une version remaniée, peut-être simplifiée, rédigée
en grec à Alexandrie selon certains, en Syrie selon l'hypothèse la plus admise
actuellement, ou à Rome selon la tradition. L'Urmarcus ou le texte actuel a
été utilisé par Matthieu et par Luc comme base de leur Évangile.
- D'autre part, une série de paroles du Seigneur (les logia) qui auraient existé
en araméen, ensuite traduites en grec. Peut-être existait-il plusieurs traductions
quelque peu différentes.
C'est ce que l'on appelle la source Q utilisée par Matthieu et par Luc, de façon
indépendante. Matthieu et Luc ont inséré dans le texte de Marc, mais de manière
différente, des éléments venant de cette source. Cela explique les passages
semblables chez Matthieu et chez Luc qui ne se trouvent pas dans Marc. De plus,
les deux évangélistes ont ajouté au récit de Marc une introduction et une fin.
L'introduction concerne la naissance de Jésus, et son enfance chez Luc et la
fin concerne les récits de la résurrection. De cette source Q, nous n'avons
pas non plus de témoignages écrits. C'est cependant une hypothèse généralement
admise aujourd'hui.
En plus de ces deux sources principales, Matthieu et Luc connaissent des traditions
qui leur sont propres à chacun. Il existe, en effet, des éléments insérés de-ci
de-là par Matthieu et par Luc dans leur Évangile et qu'ils sont les seuls à
connaître.
La tradition synoptique montre également une évolution dans l'idée que l'auteur
se fait de la personne de Jésus, au fur et à mesure que l'on change de milieu
pour lequel l'Évangile est rédigé. Nous sommes, en effet, en présence de deux
communautés qui existent l'une à côté de l'autre. La première communauté est
celle des judéo-chrétiens qui sont persuadés que la fin du monde est proche.
Il faut donc convertir à l'entour de soi en enseignant comment Jésus est venu,
comment il est mort selon les Écritures. Pour être digne du Royaume qui va arriver,
il faut vivre selon la loi et les obligations juives. L'autre communauté est
constituée de pagano-chrétiens qui pensent que l'Ancien Testament doit être
compris allégoriquement et qu'il n'y a pas lieu de suivre les obligations et
les interdits de la loi juive. Ce sera un point de discorde entre Paul et les
douze. Les Évangiles seront écrits en fonction du groupe prépondérant dans la
communauté que l'auteur côtoyait.
A. L'Évangile selon Marc
Dans l'Évangile selon Marc, Jésus est présenté de manière à être compris à la
fois par les judéo-chrétiens qui voient en lui, surtout un prophète et un Messie
et par les pagano-chrétiens qui voient en lui un homme divin, c'est-à-dire un
homme adopté par Dieu. Il semble que l'auteur écrit dans une communauté qui
n'est pas encore sûre de son destin, car il insiste beaucoup sur le secret messianique.
Tout ce que Jésus fait ne doit pas être raconté, mais doit être tenu secret.
L'influence du judéo-christianisme est encore très présente dans cet Évangile,
ce qui ne doit pas étonner puisque Marc passe pour avoir été le compagnon de
Pierre, personnage important, sinon principal, dans les documents judéo-chrétiens.
Mais le rédacteur du texte que nous connaissons vit dans la diaspora juive,
à Alexandrie ou plus probablement en Syrie ou même à Rome. Il est donc déjà
marqué par le fait que le christianisme primitif a pénétré en terre grecque
et se trouve influencé par des éléments venant du milieu grec dans lequel il
se développe. Néanmoins la figure de Jésus reste assez fidèle à la conception
juive:
1°. Il est un "homme divin", adopté par Dieu au moment de son baptême: La voix
qui descend des cieux dit: Tu es mon fils bien-aimé, il m'a plu de te choisir
(Mc, 1,11). Sa mission est simple. Elle se passe en Galilée et se résume en
ces mots: Le temps est accompli et le règne de Dieu s'est approché: convertissez-vous
et croyez à l'Évangile (la bonne nouvelle) (Mc 1,15). L'attente de la parousie
y est particulièrement développée. Le thème du Royaume apparaît une quinzaine
de fois, soit de manière directe pour les disciples ou en paraboles pour les
autres. (Parabole du semeur, IV, 33-34 ; du grain de blé, IV, 26 ou du grain
de sénevé, IV, 30-32).
2°. Il est "Prophète" (VI,15 ; VIII, 28) et "Seigneur" (VII, 28 ; XI, 3) traduction
grecque du mot araméen "maître".
Il reçoit en outre trois titres messianiques:
- il est Fils de David, encore que ce titre ne lui est donné qu'une seule fois
(X, 47-48) ;
- il est le Fils de Dieu. (I, 11 ; III, 11 ; V, 7 ; IX, 7 ; XV, 39). Sans doute
Marc conçoit-il ce titre dans le sens sémitique originel, à savoir le saint
et le juste, qui fait de l'homme un fils de Dieu ;
- il est aussi le Fils de l'homme (II, 10 et XXVIII, 14-62) et surtout dans
le chapitre XIII, appelé l'apocalypse des synoptiques, véritable résumé du message
galiléen de Jésus. Ceci montre que Marc est influencé par les courants eschatologiques
d'un certain judaïsme, car le fils de l'homme est plus qu'un homme divin, c'est
un personnage céleste, une sorte d'archange existant au côté de Dieu pour venir
à la fin des temps servir de modèle à l'humanité.
Pour Marc, les disciples de Jésus n'ont guère compris ce que Jésus a voulu leur
dire. Cette ignorance est attestée en plusieurs occasions. Marc a voulu, sans
doute, souligner que ce qui n'avait pas été compris au temps de Jésus est maintenant
compris par lui et par la communauté dans laquelle il vit.
C'est un christianisme simple, peu culturel, mais radical et exigeant, surtout
par l'abandon des biens matériels (X, 17-31) et le renoncement à toutes choses
(X, 34-38). C'est donc un christianisme populaire, qui n'a pas eu beaucoup de
défenseurs ni d'écrivains. Il s'est répandu dans les régions voisines de la
Galilée, Transjordanie, Phénicie, et s'est noyé dans les autres formes de christianisme,
tout en conservant à celles-ci l'eschatologie et le radicalisme de ses origines.
La présentation de Marc est très importante car elle est le pivot des trois
Évangiles synoptiques et l'on peut diviser l'Évangile en quatre grandes sections:
- 1. L'Évangile du Royaume (I, 1 - IV, 34).
A. Proclamation de l'Évangile (I,1 - 45).
B. Acceptation de l'Évangile (II,1 - III, 35).
C. Enseignement sur cette acceptation (IV, 1 - V, 34).
- 2. L'inauguration du Royaume (IV, 35 - VIII, 26).
A. Le royaume déjà présent (IV, 35 - V, 43).
B. Le Royaume rejeté (IV, 1 - 29).
C. Le Royaume anticipé (IV, 30 ; VII, 37 ; VIII, 1 - 26).
- 3. Jésus reconnu comme étant le Christ (VIII, 27 - IX,13).
- 4. Sa victoire à travers la mort (IX, 14 - XIV, 8).
a. Le chemin de croix (IX, 12 - X, 52).
b. Le Christ à Jérusalem (XI, 13).
c. La Passion (XIV, XV).
d. La Résurrection ( XVI, 1 - 8).
Ainsi structuré, l'Évangile de Marc suit donc une logique qui est autre que
l'enchaînement chronologique des faits (cf. Papias).
Le canevas de l'Évangile de Marc sera repris par Matthieu et par Luc pour constituer
la base de leur Évangile [17].
B. Évangile selon Matthieu
Le texte que nous connaissons actuellement est sans doute un remaniement d'une
version antérieure déjà connue par Ignace vers 110. C'est sans doute à ce texte
que Papias fait allusion lorsqu'il écrit: "Matthieu a réuni les oracles dans
un dialecte hébreu, et chacun les a interprétés (traduits ?) comme il pouvait"
(Eusèbe, III H. E., XXXIX, 17). Le texte connu par Ignace serait peut-être une
des traductions en grec de ce document araméen.
Le texte actuel contient beaucoup de répétitions (une douzaine de logia cités
deux fois, ainsi que quatre passages narratifs). Comme on les retrouve aussi
chez Marc, l'hypothèse la plus vraisemblable est que l'auteur de Matthieu les
a repris une fois de Marc et une deuxième fois d'une autre source (peut-être
le texte dont parle Papias ou la source Q).
Notre Évangile présente le christianisme comme un judaïsme réformé, perfectionné.
Matthieu écrit pour les Juifs d'abord, mais ensuite pour les Grecs, car les
Juifs n'ont pas répondu à l'appel de Jésus. C'est pourquoi, ceux qui étaient
les "fils du Royaume" seront jetés dans les ténèbres du dehors (VIII, 12) ;
le Royaume sera enlevé aux Juifs et donné à une nation qui rendra les fruits
(XXI, 43). Le Jésus de Matthieu est agressif, il condamne les pharisiens de
maniérer assez virulente. Pourquoi uniquement les pharisiens et pas les autres
tendances juives comme les esséniens, les baptistes ? À l'époque où l'auteur
rédige son Évangile et dans le milieu où il vit, ces sectes juives ne sont plus
connues, seuls les pharisiens ont survécu dans les massorètes (les rabbins qui
compileront la Bible juive).
Le Royaume est pour l'Église. Matthieu est le seul des Évangélistes à utiliser
le mot "Église" (Ecclésia). Matthieu connaît donc une communauté organisée et
le secret messianique n'est plus nécessaire. De plus, le message de Jésus doit
être porté à toutes les nations. Ce souci universaliste est reflété par les
grandes paraboles apocalyptiques qu'il est le seul à transmettre. Matthieu aime
le merveilleux, les récits légendaires, les miracles. Il reprend donc les miracles
de Marc et les amplifie. Il en ajoute d'autres. Il est surtout quantitatif plutôt
que qualitatif. Matthieu ajoute aussi, dans les récits, des traits légendaires
ou des précisions d'ordre géographique, tous détails qui ne viennent pas de
sources authentiques. Souvent, il ajoute une conclusion au récit. Il écrit donc
pour des gens qui ne sont pas en contact immédiat avec le milieu d'origine du
christianisme et à qui il faut expliquer davantage.
Le Jésus de Matthieu est différent de celui de Marc. D'abord, Matthieu s'abstient
de reproduire neuf passages où Marc fait allusion à des sentiments humains de
Jésus. Il donne aussi une place particulière à Pierre qui est capable de marcher
sur les eaux comme Jésus (XIV, 28-31). Matthieu place Jésus dans une double
généalogie. Il est de la lignée de David, ce qui est indispensable pour qu'il
soit le Messie, mais il est aussi l'enfant-dieu. Nous ne sommes donc plus dans
un schéma d'adoption comme chez Marc, mais dans un schéma de filiation, ce qui
correspond à la mentalité grecque. Un tel schéma, chez les Grecs, symbolise
le lien qui existe entre l'invisible et le visible. Le souffle (pneuma) au sens
cosmique a une fonction d'encensement, ce qui est encore davantage exprimé dans
l'Évangile de Luc: "L'Esprit saint viendra sur toi (Marie) et la puissance du
Trés-Haut te couvrira de son ombre" (Lc I, 35). Ces textes sont crédibles pour
les anciens qui en comprennent le symbole. À partir du IVe siècle, on les lira
autrement, de manière plus littérale. Le même symbolisme de relation entre l'invisible
et le visible se retrouve dans les récits d'apparition où interviennent des
anges qui sont les intermédiaires entre le Royaume de Dieu et le Royaume terrestre.
Tous ces éléments iront en s'amplifiant en pénétrant dans le monde grec avec
les Évangiles de Luc et de Jean, les apocryphes et les textes gnostiques. Il
y a donc une sorte de syncrétisme qui s'opère entre les traditions primitives
d'origine juive, où tous ces concepts sont impensables, et les croyances qui
ont court parmi les peuples hellénisés et qu'il faut convaincre. La personne
de Jésus acquiert une autre dimension par la résurrection. Jésus devient le
pantocrator, investi du pouvoir divin. "Tout pouvoir m'a été donné au ciel et
sur la terre" (Mt, XXVIII, 18).
On ignore où le texte a été rédigé, bien que l'on ait pensé à Antioche ou à
Damas. On discute aussi sur la date de rédaction, sans doute dans les vingt
dernières années du premier siècle, les éléments repris de diverses sources
(comme la source Q) étant évidemment bien antérieurs. Matthieu reprend le canevas
général de Marc, mais en y insérant de grands blocs (comme le montre une synopse
des trois Évangiles) venant soit de la source Q, quand on les retrouve aussi
chez Luc (ex.: les Béatitudes) ou de traditions connues uniquement par lui (ex.:
les paraboles de l'ivraie dans les emblavures, du trésor caché ou du filet au
ch. XIII).
L'auteur, en tout cas, semble être un lettré capable d'écrire un grec élégant
et limpide, contrairement à Marc qui a un style maladroit et peu raffiné. Ceci
est utilisé comme argument pour réfuter l'hypothèse que le texte grec serait
une traduction d'un évangile de Matthieu en araméen, évoqué par Papias.
C. Évangile selon Luc
Avec ce troisième Évangile, nous quittons le monde juif de plus en plus, pour
pénétrer dans le monde greco-romain, tout en conservant de nombreuses traces
des origines juives du christianisme, par des sémitismes et des réminiscences
de la "Septante". Nous sommes dans une période où la nouvelle religion est rejetée
à la fois par le judaïsme, les religions à mystères et l'autorité civile.
L'auteur commence son récit par une préface, ce qui atteste un niveau de culture
que l'on ne trouve pas dans les autres textes du Nouveau Testament. "Plusieurs
ayant entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi
nous ... il m'a semblé bon ... de te les exposer par écrit d'une manière suivie"
Selon la tradition, Luc était un médecin, compagnon de Paul. Cette tradition
s'appuie, une nouvelle fois, sur Irénée qui cite un passage de l'Épître de Paul
aux Colossiens. Ce Luc ne serait pas seulement l'auteur du troisième Évangile,
mais aussi celui des Actes où les passages à la première personne du pluriel
(Wirstücke) seraient la preuve du vécu par Paul et Luc des récits rapportés
par ces passages (voir 2e partie des Actes). Cette opinion est déjà contestée
au IIIe siècle par Origène et au IVe par Ephrem le Syrien. Une fois de plus,
nous ne pouvons rien affirmer de définitif. Sans doute y a-t-il eu un texte
primitif dont Luc aurait pu être l'auteur. Ensuite, ce texte aurait été remanié
en deux morceaux, l'un devenant notre troisième Évangile, l'autre devenant le
texte connu sous le nom de "Actes des Apôtres". Le remaniement est presque certain
en ce qui concerne les Actes. On constate d'importantes différences dans le
texte qui nous est donné par le Codex de Bèze et par d'autres manuscrits. Le
Codex de Bèze supprime de nombreux passages. Il semble donc qu'il y ait eu une
version longue et une version courte. Si c'est le cas, rien ne nous permet de
dire laquelle est l'originale. La seule conclusion qui est certaine, c'est qu'il
y a eu d'importants remaniements du texte.
Cet Évangile se veut historique malgré son manque de sources à ce sujet. Luc
est donc forcé d'inventer. Il ajoute beaucoup au canevas de Marc et à la source
Q. Presque la moitié de son Évangile provient d'une mosaïque de sources écrites
et orales. Il augmente le merveilleux par l'intervention des anges, des démons
et des miracles. Il fait un parallèle entre l'histoire de Jean-Baptiste, qui
est présenté par Luc comme le cousin de Jésus, et celle de Jésus lui-même.
Les événements sont datés: Jean-Baptiste commence à prêcher la 15e année du
règne de Tibère (soit en 28/29), quand Ponce Pilate est gouverneur de Judée
(26-36), Hérode, tétrarque de Galilée (-4 à 39) etc. Mais Luc ne vérifie pas
toujours ses références. C'est ainsi qu'il place la naissance de Jésus à la
fois sous Hérode le Grand (mort en l'an 4 av.) et lors du recensement ordonné
par Quirinus (qui ne fut gouverneur de Syrie qu'à partir de l'an 6 ap. J.C.).
Luc nous présente un récit en trois parties. La première concerne le Jésus en
vie (protos logos). Luc ajoute des épisodes "historiques" pour justifier la
mission de Jésus, comme la lecture du texte d'Isaïe dans la synagogue de Nazareth.
Le message de Jésus est davantage social. Il condamne et même maudit les riches
et ceux qui ne manquent de rien (VI, 24). Il n'hésite pas à modifier le texte
des béatitudes que nous connaissons par Matthieu. C'est ainsi que "les pauvres
selon l'esprit" (Matt.V, 3) deviennent "les pauvres" (VI, 21) ; "ceux qui ont
faim et soif de justice" (Matt. V, 6) deviennent "les affamés" (VI, 21). La
mission de Jésus ne s'adresse pas qu'aux seuls Juifs (Mc VII, 24-30), mais aussi
aux Samaritains. Luc reprend la tradition selon laquelle les disciples n'ont
pas compris Jésus, mais ce n'est pas pour les mêmes raisons que pour les autres
évangélistes. Pour Luc, les disciples avaient de fausses conceptions eschatologiques.
C'est à tort qu'ils croyaient que le Royaume était proche (XIX, 11). Luc appartient
à une nouvelle génération, la troisième, pour qui la perspective du retour immédiat
du "Fils de l'homme" et de l'instauration du Royaume de Dieu sur la terre commence
à s'estomper. Certes, la fin viendra, mais c'est pour plus tard car l'Esprit
doit d'abord être donné à l'Église qui rendra témoignage à Jésus "jusqu'aux
extrémités de la terre" (Actes I, 8).
La deuxième partie du récit concerne le Jésus ressuscité (deuteros logos). Luc
nous présente un récit différent de celui de Matthieu. La résurrection ne se
fait pas en Galilée, mais à Jérusalem, d'où l'épisode des disciples sur le chemin
d'Emmaüs, inconnu des autres Évangiles. Ces disciples rejoignent les onze (les
douze moins Juda qui a trahi) qui connaissent déjà la résurrection car Jésus
était apparu à Simon. Jésus leur apparaît alors qu'ils étaient rassemblés, donc
en présence de Thomas. Il leur fait constater la réalité matérielle de sa résurrection
en leur disant: "touchez-moi ; et rendez-vous compte qu'un esprit n'a pas de
chair ni d'os comme vous constatez que j'en ai" (Lc XXIV, 39). Jean reprendra
cette tradition, mais en l'absence de Thomas en faisant apparaître Jésus une
deuxième fois pour convaincre Thomas. Quant à Luc, il termine son Évangile sur
le discours que Jésus ressuscité tient à ses disciples selon lequel il ouvre
l'intelligence de ses disciples pour leur permettre de comprendre les Écritures
(l'Ancien Testament) qui annoncent ce qui vient de s'accomplir. Alors Jésus
les emmène en Béthanie où il disparaît à leurs yeux, en s'élevant dans le ciel.
La troisième partie du récit sera l'histoire de la naissance de l'Église dans
ce qui est maintenant un texte distinct: les Actes des Apôtres.
Ce troisième Évangile est plein de contradictions, sans doute à cause de la
multiplicité des sources:
- L'Évangile de Marc que Luc redistribue autrement pour composer son récit.
- La source Q, sans doute une version grecque différente de celle de Matthieu,
également distribuée différemment.
- Les nombreuses traditions écrites et orales, propres à Luc, et qui sont parfois
une répétition de ce qui provient des deux autres sources, mais avec des différences.
C'est en raison de cela qu'on a avancé l'hypothèse très controversée chez les
historiens, d'un proto-Luc qui aurait été plus structuré et plus concis et que
l'auteur du texte que nous connaissons aurait profondément et maladroitement
remanié, donnant ainsi notre troisième Évangile et le récit des Actes. En tout
état de cause, l'auteur est un pagano-chrétien qui a une bonne connaissance
du judaïsme, surtout de la "Septante" qui, rappelons-le, est le texte sacré
pour le christianisme naissant et hellénisé. On ignore où il a écrit et à quelle
date, bien que l'on avance 80 pour l'Évangile et 90 pour les Actes. On trouve
très peu de traces des doctrines pauliniennes, ce qui milite en faveur de ceux
qui ne font pas de l'auteur de nos textes, le compagnon de Paul. Il est possible
qu'il connaisse les lettres pauliniennes. Mais lesquelles ? À cette époque,
il y avait beaucoup plus de lettres de Paul avec des doctrines très diverses
selon le milieu que Paul côtoyait.
Luc nous présente donc une théologie nouvelle. Ce qui compte ce n'est pas l'épisode
galiléen de la vie de Jésus. C'est à Jérusalem que l'important se passe. Ce
que Jésus est venu annoncer, ce n'est pas tellement l'arrivée du Royaume de
Dieu, quoique l'idée en soit maintenue. Mais elle ne doit pas se produire immédiatement.
Jésus n'est donc pas seulement le prophète annonçant le Royaume, il est un être
divin, mais aussi un être-charnière entre le temps des prophètes et celui de
la parousie. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la fonction messianique
de Jésus. Il est le Fils de Dieu par filiation et non par adoption, comme on
l'a déjà vu chez Matthieu, mais de manière moins catégorique. Il est aussi l'homme
divin, mais pas comme chez Marc. Il est l'homme divin parce qu'il est en contact
avec les puissances célestes. Il est le Seigneur, mais pas au sens commun du
terme. On ne se contente pas de l'interpeller par le vocatif (Kyrie), comme
dans les deux autres Évangiles. Il est "le Seigneur" (Ho Kyrios), comme dans
la "Septante" où Yaveh est Adonaï.
Luc veut sans doute rédiger une histoire évangélique de Jésus et de l'Église
pour remplacer l'Évangile de Marc qui ne satisfait plus l'Église qui commence
à sortir de l'ombre et à affirmer son indépendance vis-à-vis du judaïsme. Luc
est certainement un des acteurs principaux de la mytholisation de Jésus, ainsi
que le soulignait Bultmann.
D. Conclusion
Les trois Évangiles synoptiques ont longtemps été considérés comme convergents
et complémentaires. Tous les détails concernant la vie, la prédication, la mort
et la résurrection de Jésus devaient s'additionner pour constituer un tout,
chaque évangéliste n'ayant retenu qu'une partie des informations selon ses goûts
et son objectif. Très tôt, on a fait des parallèles entre eux, on les a mis
en tableau comparatif (synopse). Aujourd'hui cette comparaison fait davantage
ressortir leur différence. Aussi sont-ils davantage étudiés de manière indépendante
avec l'idée que chacun répond à une communauté précise et qui évolue dans le
temps. La communauté judéo-chrétienne de la Palestine, avec ses extensions vers
les régions immédiates et vers Rome, marque surtout l'Évangile de Marc. Les
développements du Christianisme en Égypte, à Chypre, en Syrie annoncent la rupture
avec le judaïsme, ce qui marque l'Évangile de Matthieu. Enfin, le christianisme
triomphe surtout en Grèce où l'homme Jésus ne peut s'imposer que s'il est supérieur
à l'homme ordinaire, comme tous les dieux du Panthéon gréco-romain, et même
s'il est supérieur à ceux-ci. L'homme Jésus doit être remplacé par le mythe
Jésus, et l'Évangile de Luc est une étape importante dans cette direction.
V. Le Johannisme
Pour examiner cette tendance, nous devrions nous intéresser à trois types de
textes repris dans le Nouveau Testament:
- L'Évangile selon Jean.
- Les Épîtres de Jean
- L'Apocalypse.
A. L'Évangile selon Jean
L'Évangile selon Jean est sans doute le plus intéressant du point de vue de
la pensée chrétienne et de son influence sur la formation du dogme essentiel
du christianisme: le dogme de la Trinité. Il est aussi celui qui a soulevé le
plus d'interrogations quant à son auteur et à la date où il fut rédigé.
Papias parle de deux personnages appelés Jean: "Jean l'Apôtre et Jean le Presbytre".
Dans les Actes de Jean (apocryphe datant de 150 à 180), il n'y a plus qu'un
seul Jean, de même que chez Irénée de Lyon (180-200), ainsi que chez Polycrate
d'Ephèse dans une lettre adressée au Pape Victor en 190. Denys, évêque d'Alexandrie
vers l'an 250, reprend l'hypothèse de deux auteurs distincts pour l'Évangile
et l'Apocalypse. Dès le IIIe siècle, plus aucun auteur chrétien ne met en doute
que l'Évangile a été écrit par un Apôtre et finalement la thèse de l'auteur
unique pour l'Évangile, les Épîtres et l'Apocalypse a été adoptée par la tradition.
Ce n'est que récemment que le débat est rouvert.
Le texte de l'Évangile est déjà évoqué, sinon dans son état actuel, du moins
dans ses idées, par Ignace, évêque d'Antioche vers l'an 115. On peut supposer
que l'origine du milieu dans lequel un tel Évangile a pu se développer est Jérusalem
même où, selon les Actes, un groupe distinct des Apôtres apparaît dès les premiers
temps. Il s'agit du groupe des hellénistes, conduit par Etienne qui fut lapidé
(vers 36/37) parce qu'il se plaçait radicalement en marge du judaïsme officiel.
Accusé devant le Sanhédrin, Etienne prononce un discours qui est une véritable
provocation.
Toute l'histoire d'Israël doit être refaite ; elle n'est pas liée à la terre
d'Israël, et si Moïse est le législateur, les juifs ne lui ont pas obéi alors
qu'il était la préfiguration du Christ. Le Temple n'est pas le lieu du Seigneur
qui n'a jamais demandé sa construction. Le sanctuaire de Dieu est le monde entier.
Pour Etienne, Jésus est un personnage céleste. Après le martyre d'Etienne, les
hellénistes sont chassés de Jérusalem et deviennent les premiers missionnaires
chrétiens, ils portent l'enseignement du Christ dans la diaspora juive, à Antioche,
à Damas, à Chypre et en terre grecque. Paul les suivra avec son propre évangile
et les judéo-chrétiens représentant les Douze feront de même, mettant ainsi
en présence trois courants rivaux qui entreront parfois en confrontation.
Oscar Cullman (Le milieu Johannique, Paris 1976) voit un lien étroit entre l'Évangile
de Jean et ces hellénistes. Cette perspective ferait remonter le quatrième Évangile
beaucoup plus tôt dans le temps que ce que l'on croyait au XIXe siècle, où l'on
fixait sa date de rédaction aux environs de l'an 90. Selon cette tradition,
l'Évangile aurait été écrit par Jean dans sa vieillesse à Ephèse où il se serait
réfugié en compagnie de Marie, la mère de Jésus. L'Évangile était déjà répandu
dans sa forme définitive au début du IIe siècle. Des fragments importants de
papyrus ont été retrouvés comme le papyrus Rylands qui date de 125 environ ou
le papyrus Bodner II qui se situe entre 175 et 225, avec tous les chapitres
I à XIV et d'importants fragments des chapitres XV à XXI, nous restituant le
texte ancien.
Le quatrième Évangile oppose fréquemment Pierre, le chef des Douze, au "disciple
que Jésus aimait". C'est sans doute moins une opposition entre deux hommes,
qu'une opposition entre deux milieux du christianisme primitif. Le "disciple
que Jésus aimait" apparaît à plusieurs reprises dans l'Évangile. Pour Irénée,
il s'agissait de Jean, l'Apôtre, fils de Zébédée et auteur de l'Évangile. Toutefois,
dans le chapitre XXI de l'Évangile, le disciple en question apparaît nettement
comme un personnage différent des Fils de Zébédée. On peut tenir pour certain
que le chapitre XXI a été rédigé dans l'entourage de ce personnage car contrairement
à ce que disent Bultmann, Goguel et Loisy, il n'est pas la simple personnification
du milieu johannique. Il n'en reste pas moins vrai que le chapitre XXI est un
ajout tardif à l'Évangile et qui attribue sa rédaction au "disciple que Jésus
aimait".
Quant à l'auteur du texte ancien, il vaut mieux reconnaître notre ignorance
et accepter seulement qu'il faisait partie des hellénistes [18]
C'est, en tout cas, un juif judéen, voire un judéo-chrétien, même s'il professe
un autre type de judéo-christianisme que celui de Pierre et des Douze. Il s'agit
de concepts se rapprochant de ceux des esséniens de Qum'ran, de ceux du christianisme
alexandrin proche de Philon d'Alexandrie ou encore de ceux des écrits juifs
intertestamentaires (Ben Sira, Baruch, Sagesse de Salomon, Testaments des Douze
Patriarches). Ces similitudes ne permettent pas pour autant de conclure que
l'auteur, sans doute un judéo-chrétien palestinien très cultivé, ait été un
essénien converti comme on l'a prétendu.
Si le texte primitif est originaire de Judée, il a ensuite été transporté en
Asie pour y recevoir sa forme définitive. Il se peut aussi qu'il ait été écrit
par un judéen déjà établi dans la diaspora (peut-être à Antioche), avant d'être
édité à Éphèse. Outre l'auteur du texte primitif, on pense à un "éditeur" ou
même à "un groupe d'éditeurs" qui aurait remanié le texte et terminé par cette
finale qui n'est certainement pas de la main de l'auteur: "C'est ce disciple
qui rend témoignage de ces choses, et qui les a écrites. Et nous savons que
son témoignage est vrai. Jésus a fait encore beaucoup d'autres choses ; si on
les écrivait en détail, je ne pense pas que le même monde pût contenir les livres
qu'on écrirait" (XXI, 24-25).
Bultmann a aussi démontré que l'Évangile n'est pas dans son ordre authentique
et que certains chapitres ou versets ont été déplacés, rendant le récit totalement
incohérent à certains endroits.
Le style et le vocabulaire sont très différents du style et du vocabulaire des
Évangiles synoptiques. On a pris argument de certaines obscurités ou du grec
médiocre pour avancer l'hypothèse que le texte grec serait une traduction d'un
texte araméen. La critique moderne montre cependant que la langue de l'Évangile
est celle de nombreux ouvrages grecs de l'époque, "la koiné [19]".
Ce qui caractérise aussi le vocabulaire, c'est sa variété. L'auteur utilise
souvent plusieurs mots différents pour une même chose, ou lorsqu'il cite un
logion (dire) de Jésus deux fois, il le cite avec de légères variantes. Il aime
innover, éviter la monotonie [20].
Le quatrième Évangile est en tout cas très différent des trois synoptiques,
non seulement par sa théologie, mais aussi par sa structure et par de nombreux
détails sur la vie de Jésus que les trois autres Évangiles ne connaissent pas.
Il y a néanmoins des similitudes. Il faudrait donc choisir entre trois hypothèses:
1. Jean ne connaissait pas les traditions synoptiques, ni les Évangiles synoptiques
eux-mêmes, mais utilisait des traditions indépendantes.
2. Jean a connu certaines traditions synoptiques et les a utilisées.
3. Jean connaissait tout ou partie des Synoptiques, mais a consciemment réécrit
ses sources afin soit (a) de les interpréter, soit (b) de les compléter, soit
(c) de les remplacer. Rien ne permet de choisir entre ces réponses diverses
[21].
En ce qui concerne la structure, nous constatons que le ministère public de
Jésus consiste en plusieurs voyages entre la Galilée et Jérusalem, alors que
dans les synoptiques, tout se passe en Galilée, Jésus ne venant à Jérusalem
que pour y être crucifié. Ce seul voyage de Jésus à Jérusalem à l'occasion de
la Pâque, suppose que le ministère de Jésus dura moins d'un an. Pour Jean, Jésus
vient célébrer la Pâque au moins trois fois, donc son ministère se serait étendu
sur quelque trois ans.
Des événements importants de la vie de Jésus, mentionnés par les synoptiques,
se retrouvent aussi chez Jean, mais pas nécessairement au même moment. Par exemple,
dans les synoptiques, Jésus purifie le Temple juste avant le récit de la passion.
Jean place cet événement au début du ministère de Jésus.
Mais là n'est pas l'important en ce qui concerne ce quatrième Évangile. Il faut
signaler sa théologie particulièrement, celle du prologue et celle de l'Évangile
lui-même.
a. Le Prologue
L'Évangile est introduit par un prologue (I, 1-18). La différence de style entre
le prologue (en vers, sauf les ajouts dont question ci-après) et l'Évangile
lui-même (en prose), de même que la notion de Verbe (Logos) qui se trouve dans
le prologue et qui ne se retrouve plus dans le reste de l'Évangile, ont amené
certains exégètes à penser que le prologue est un texte qui existait indépendamment
de l'Évangile, un poème antérieur que l'évangéliste aurait utilisé.
Ce prologue nous introduit dans une théologie nouvelle, celle de la préexistence
du Verbe, un Verbe qui est le véritable Fils unique de Dieu (monogénès, l'unique
engendré). Les deux mots grecs, "monogénès" (l'unique engendré) et "uios" (fils),
traduits en français par Fils unique et Fils, provoquent une confusion dans
les textes traduits, confusion qui n'existait pas dans les originaux grecs.
Avec le Dieu (ho Theos), de toute éternité, existe le Verbe qui n'est pas le
Dieu, mais seulement dieu (theos), Ce Verbe est donc au-dessus de la nature
humaine, il est de nature divine (Jn. I,1-2).
De plus, (le) Dieu n'a engendré que le Verbe, car toutes les autres créatures,
Il les a créées (faites) en se servant du Verbe (I, 3).
Le Verbe est la vie et la lumière des hommes, lumière qui brille dans les ténèbres
qui ne veulent pas la comprendre (I, 4-5). On peut voir ici une pensée semblable
à celle des gnostiques sur la dualité de la lumière et des ténèbres. S'intercalent
ensuite les versets 6 à 8 qui concernent Jean-Baptiste.
Le Verbe est la vraie lumière du monde qui a été créé par lui, mais qui ne le
reconnaît pas (I, 9-10).
Le Verbe-lumière doit venir dans le monde parmi les siens qui, cependant, ne
l'accueillent pas (I, 11), (sauf ceux qui ont cru en lui et qui deviennent les
enfants de Dieu, versets 12 et 13, versets sans doute ajoutés).
Il faut donc que le Verbe se fasse chair et demeure parmi nous pour que nous
puissions voir sa gloire, "cette gloire que, comme Fils unique, il tient du
Père" (I, 14).
Le qualificatif, "plein de grâce et de vérité" que l'on trouve dans les traductions
à la suite de ces versets, est à l'accusatif dans le texte grec et ne peut donc
pas se rapporter à Fils unique ou à Père qui sont des génitifs. Il faut chercher
un substantif accusatif qui pourrait être Dieu du verset 18, car les versets
15 à 17 seraient des interpolations (le verset 15 est d'ailleurs la répétition
du verset 30: "après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi,
il était").
Personne n'a vu Dieu. C'est le (dieu,) Fils unique, qui nous (le) dévoile (I,18).
Les traducteurs ajoutent ici le pronom personnel "le" car le verbe "dévoile"
n'a pas de complément direct dans le texte grec. Ils supposent donc que ce complément
direct est le mot Dieu qui est déjà le complément direct du verbe "vu" dans
la phrase qui précède. De plus, le mot "dieu" (theos) ne se trouve que dans
le manuscrit Bodner II (le plus ancien de nos manuscrits du IVe Évangile). Dans
les autres manuscrits, il est remplacé par Fils (uios). "Dieu" est-il la version
primitive, incomprise par les scribes ultérieurs qui l'ont remplacé par "fils"
? C'est peut-être aussi une interpolation, car partout ailleurs "le Fils unique"
(ho monogénès) est toujours employé seul.
Dans tous ces versets, Fils unique traduit le mot grec monogénès. Il se rapporte
au Verbe et non à Jésus comme on le comprend habituellement. Certes, pour l'auteur
du quatrième Évangile, c'est Jésus qui incarne le Verbe. C'est par Jésus que
la grâce et la vérité ont été apportées (I, 16-17). Ces derniers versets pourraient
aussi être un ajout inséré par l'auteur ou l'éditeur du quatrième Évangile dans
le prologue si celui-ci est un texte antérieur. D'aucuns pensent que le prologue
n'avait rien de chrétien, car si nous excluons tous ces versets qui sont en
prose, il n'est nulle part fait mention de Jésus. Il s'écarte toutefois de l'idée
que Philon se faisait du Verbe, car chez Philon, le Verbe demeure une notion
impersonnelle ; il n'y est pas question d'incarnation, notion chrétienne, à
moins que celle-ci ne vienne de l'hellénisme dans lequel baignait le judaïsme
de la diaspora.
Nous laisserons le soin aux exégètes de continuer à débattre de cette question,
pour nous intéresser à la doctrine développée dans le corps de l'Évangile lui-même.
b. L'Évangile
L'Évangile aurait réellement débuté par les versets 6 à 8: "Il y eut un homme,
envoyé de Dieu, son nom était Jean" qui n'est cependant pas la lumière, mais
vient seulement rendre témoignage à la lumière. Il se continue par le verset
19 qui explique le témoignage de Jean.
(I, 19-51). Jean-Baptiste rend témoignage à Jésus comme étant "l'agneau de Dieu"
attendu, ce qui convainc André, un disciple de Jean-Baptiste. André va chercher
son frère Simon (Pierre) qui suit Jésus à son tour. Jésus rassemble ensuite
d'autres disciples (Philippe, Nathanaël) et commence sa vie publique.
Cette introduction semble indiquer que l'auteur vise un groupe de personnes
qui croient que Jean-Baptiste est le Christ, des chrétiens qui n'ont reçu que
le baptême de Jean (le baptême de l'eau) et n'ont pas reçu le baptême de Jésus
(le baptême de l'Esprit). Aussi insiste-t-il sur le fait que c'est bien Jésus
qui est le Christ et la lumière du monde et non pas Jean-Baptiste. Nous savons
que de tels groupes ont existé, notamment par les Reconnaissances clémentines
ou par les textes mandéens qui, bien que tardifs, mais sans doute basés sur
des traditions anciennes, mettent en scène des gens qui vénèrent Jean-Baptiste
comme étant le Christ.
La vie publique de Jésus est émaillée de miracles dont certains sont inconnus
des synoptiques (Noces de Cana, le paralytique de Bethzatha, Résurrection de
Lazare p.e.). Jésus traverse la Samarie et parle à la Samaritaine lui annonçant
que "l'heure vient ... où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et
en vérité" (IV, 23).
Ces nombreux épisodes de la vie publique de Jésus sont entrecoupés de discours
théologiques. "Le Fils ne peut rien faire de lui-même, mais seulement ce qu'il
voit faire au Père ; car ce que le Père fait, le Fils le fait pareillement"
(V, 19). Comme le Père opère des résurrections, le Fils le fait également (V,
21). Cependant, c'est le Fils seul qui est instauré juge afin d'être honoré
et de donner ainsi la vie éternelle. C'est le Père qui possède la vie, mais
il l'a donné au Fils car celui-ci est le Fils de l'Homme (Le Messie) et le Fils
peut donc la donner à ceux qui croient en lui. "Car le pain de Dieu, c'est celui
qui descend du ciel et qui donne la vie au monde" (VI, 33).
Toutes ces notions (résurrection, vie éternelle, pain de vie) nous introduisent
dans un climat de gnose, non pas une glose intellectuelle, mais une gnose mystique,
ce qui est une caractéristique du quatrième Évangile. C'est la connaissance
que le Messie apporte aux hommes, qui est source de salut bien plus que le sacrifice
de la vie de Jésus.
La connaissance, c'est la chair qui doit être mangée et le sang qui doit être
bu. Cela provoque l'ironie des juifs qui ne comprennent pas que manger la chair
du Christ et boire son sang est une allégorie qui signifie croire à ce qu'il
enseigne. Ce pain nouveau est bien différent de celui que "vos pères ont mangé
; ils sont morts, eux, mais celui qui mangera du pain que voici vivra pour l'éternité"
(VI, 58). C'est une perspective toute différente de celle qui est enseignée
par Paul. Ce qui diffère aussi de Paul, c'est l'absence de démonstration. L'auteur
du quatrième Évangile n'est donc pas un philosophe qui manie la dialectique
comme Paul savait le faire. À toute contradiction des juifs, il répond par des
affirmations de foi. Le milieu dans lequel l'Évangile est écrit est encore un
milieu juif, mais un milieu hostile. On est au bord de la rupture entre judaïsme
et christianisme. Les juifs sont des frères, mais des frères ennemis qui n'ont
pas compris que Moïse préfigurait le Christ.
Jésus se présente comme l'envoyé du Père auquel il est entièrement subordonné:
"Lorsque vous aurez élevé le Fils de l'homme, vous connaîtrez qui Je suis et
que je ne fais rien de moi-même. Celui qui m'a envoyé est avec moi (VII, 28).Qui
croit en moi, ce n'est pas en moi qu'il croit, mais en celui qui m'a envoyé
et celui qui me voit, voit aussi celui qui m'a envoyé" (XII, 44).
C'est à la lumière de ces versets et de nombreux autres versets semblables dans
l'Évangile qu'il faut comprendre les passages qui affirment que Moi et le Père,
nous sommes un (X, 30), Il n'y a cependant pas de contradiction, les versets
qui affirment l'identité entre le Père et le Fils sont souvent précédés d'une
évocation de la subordination du Fils par rapport au Père: "Mon Père qui me
les a données est plus grand que tout" (X, 29). (NB. Ce verset tel qu'il se
trouve dans certains manuscrits - ceux qui ont servi à la traduction oecuménique
du Nouveau Testament - a semblé incongru à des scribes. Nous trouvons donc une
variante dans d'autres manuscrits "Ce que mon père m'a donné est plus grand
que tout").
"Le Père est en moi, comme je suis dans le Père" (X, 38)", est précédé du commentaire
suivant: "Je vous ai fait voir tant d'oeuvres belles qui venaient du Père" (X,
32)... "Mais si je les fais, quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez
en ces oeuvres, afin que vous connaissiez et que vous sachiez que le Père est
en moi, comme je suis dans le Père" (X, 38). Le Fils est donc ce qui manifeste
le Père dans le monde et c'est par lui que le Père peut être connu. Le Fils
est subordonné au Père quant à sa nature (il ne lui est pas consubstantiel comme
l'affirmera le dogme de Nicée en 325), mais il est l'image parfaite du Père
dans le monde. Sa puissance et sa gloire lui viennent du Père.
Dans les discours des adieux, lorsque Jésus annonce sa mort prochaine, l'action
de l'Esprit est particulièrement soulignée. Cet Esprit est l'intermédiaire entre
Dieu et les hommes, le Paracletos (Paraclet). Le terme est ambigu. S'agit-il
simplement du pouvoir que Jésus possède de son vivant et par-delà la mort pour
continuer à vivifier et instruire ceux qui croient en lui ? S'agit-il d'une
autre personne qui doit venir dans le monde comme Jésus est venu et qui sera
porteuse de ce pouvoir ? Les deux interprétations sont possibles.
D'une part, la promesse de la Rédemption par l'accession à la vie éternelle
est déjà réalisée "En vérité, en vérité, je vous le dis, l'heure vient - et
maintenant elle est là - où les morts entendront la voix du Fils de Dieu et
ceux qui l'auront entendue, vivront" (V, 25).
D'autre part, la promesse se réalisera aussi dans le futur: "L'heure vient où
tous ceux qui gisent dans les tombeaux entendront sa voix et ceux qui auront
fait le bien en sortiront pour la résurrection qui mène à la vie ; ceux qui
auront pratiqué le mal, pour la résurrection qui mène au jugement" (V, 28-29).
Il y une juxtaposition des deux conceptions. D'une part, il est dit: "En vérité,
en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit en celui qui
m'a envoyé, a la vie éternelle ; il ne vient pas en jugement, mais il est passé
de la mort à la vie (V, 24). D'autre part il est dit aussi: Or la volonté de
celui qui m'a envoyé, c'est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés,
mais que je les ressuscite au dernier jour. Telle est en effet la volonté de
mon Père ; que quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle
; et moi, je le ressusciterai au dernier jour" (VI, 39-40).
La conception primitive que le jugement dernier est à venir (à l'occasion du
retour du Fils de l'homme, selon les synoptiques) n'a pu être entièrement oubliée
- la tradition était encore trop forte à l'époque - au profit de l'idée que
la résurrection est déjà opérée pour le croyant.
B. Les Épîtres
a. Première Épître de Jean
Pour certains exégètes, dont Bultmann, il ne s'agit pas d'une épître, mais d'une
homélie commentant un texte antérieur écrit en vers et disséminé dans le texte
de l'Épître. On ajoute même que ce texte antérieur ne serait que la continuation
du prologue du quatrième Évangile. Nous avons vu, en effet, que dans le prologue,
le verbe "dévoile" n'a pas de complément direct. Comme il est difficile d'admettre
que celui-ci est un mot de la phrase précédente, on a cherché une autre solution
et proposé que ce complément direct soit le début de la première Épître qui
peut-être un accusatif aussi bien qu'un nominatif. Si cette hypothèse est exacte,
il faut encore pouvoir reconstituer