Initiation
à l'étude des religions du Livre
Par Louis Hénuzet
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Chapitre III: L'Islam
I.
Histoire de l'islam
A. L'Arabie pré-islamique
Au VIIe siècle, la Gaule est dans les mains des Mérovingiens, Héraclius gouverne
l'empire romain byzantin et la dynastie des Sassanides règne sur l'Iran. L'Arabie
est peuplée de bédouins dont beaucoup se sont sédentarisés dans des centres
commerciaux importants comme La Mecque ou dans des cités plus agricoles comme
Yathrib, At-Ta'if, Khaybar etc. Ils ont un code d'honneur très vivace, pratiquant
la vendetta lorsqu'un homme de leur clan est tué blessé, insulté. La divise
est: "soutiens ton frère, qu'il soit dans ses torts ou dans son droit". Les
guerres entre clans et tribus sont donc courantes, même s'il était possible
de recourir à l'arbitrage pour adoucir un peu ces moeurs, et il faut de nombreux
descendants mâles pour combler les vides créés par les conflits. Les filles
n'ont qu'une importance secondaire. Elles sont parfois éliminées à la naissance
si elles ont le malheur de naître avant le garçon, surtout que le père portait
le prénom de son premier enfant, ce qui, pour certains arabes, était jugé inconvenant
quand c'était une fille.
En général, ces Arabes sont idolâtres, adorant des divinités secondaires, principalement
le dieu ou la déesse titulaire de leur ville, encore qu'il y ait un monothéisme
larvé sans doute sous l'influence judéo-chrétienne. Il y a, en effet, un nombre
important de juifs qui ont fui la Palestine à la suite des guerres juives contre
les Romains. Ils sont rassemblés en tribus souvent florissantes. Il y a aussi
de nombreux chrétiens, surtout des judéo-chrétiens qui sont restés à l'écart
des grandes controverses chrétiennes des IIIe, IVe et Ve siècles et perpétuent
les formes primitives du christianisme en gardant la langue des origines, l'araméen
devenu peu à peu le syriaque.
L'Arabie est entourée de grands empires qui cherchent à étendre leur influence
sur les déserts arabiques. L'empire byzantin (empire romain d'Orient) qui est
nicéo-chalcédonien (Ils acceptent les dogmes de Nicée et de Chalcédoine sur
la Trinité et la double nature du Christ) est le grand rival de l'empire perse
sassanide où se sont aussi établis des chrétiens nestoriens (Jésus est un homme
qui a été élevé au rang divin en devenant le Christ sans pour cela être l'incarnation
de Dieu. Marie est la mère de Jésus et ne peut donc être appelée Mère de Dieu).
Les Byzantins n'hésitent pas à soutenir d'autres chrétiens venus d'Abyssinie
pour contrer l'influence perse. Pourtant ces chrétiens sont aussi très différents
puisqu'ils sont monophysites (Ils ont accepté les dogmes de Nicée et Constantinople,
mais pas ceux de Chalcédoine sur la double nature du Christ).
Muhammad, comme tous ses contemporains, vit dans cet environnement et cela explique
sans doute en partie son message. Il évoque dans les versets qu'il révèle des
histoires rapportées par la Bible. Ce n'est pas qu'il ait lu et étudié celle-ci,
mais parce que cela fait partie de l'environnement culturel qu'il connaît par
ses rencontres avec juifs et chrétiens au cours de ses pérégrinations avec les
caravanes de son oncle ou de son épouse. Souvent d'ailleurs, le récit qu'il
en donne s'écarte sensiblement de celui que l'on peut lire dans la Bible. Le
croyant y voit la part de la révélation qui rétablit le sens premier obscurci
par la tradition.
B. Vie de Muhammad
Date de Naissance: on ignore la date exacte. Elle est réputée survenue l'année
de l'éléphant (lorsque le vice-roi abyssin du Yémen marcha jusqu'à La Mecque
avec une grande armée comprenant un éléphant) située par la plupart des savants
en 570 ou 571.
Muhammad appartient à la tribu des Quraychites (Quraysh - le Requin, poisson
de la mer Rouge et du Golfe) qui conquit La Mecque au Ve siècle. Cette tribu
est divisée en une dizaine de clans, dont le clan de Hashim [64],
l'arrière grand-père de Muhammad. Le grand-père de Muhammad est 'Abd-al-Muttalib,
chef du clan et personnage très puissant.
Le père de Muhammad, 'Abdu-Allah meurt au cours d'un voyage à Yathrib (Médine)
quelques semaines avant la naissance de son fils. Sa mère, Amina, doit demander
l'appui de son beau-père car elle ne possède qu'une esclave, cinq chameaux et
quelques moutons. Muhammad ne reste pas longtemps près de sa mère dans la maison
de son grand-père, car il est confié à une nourrice, Halima du clan des Sa'd,
qui l'emmène dans les montagnes des environs de Ta'if, où il gardera les moutons
avec son frère de lait.
Légendes accompagnant la naissance de Muhammad:
- les Juifs de Yathrib sont informés par l'apparition d'une étoile dans le ciel.
- Les Mages de Perse virent s'éteindre le feu sacré qui brûlait depuis mille
ans.
- Les anges entourèrent la Kaaba et jetèrent des pierres aux Djinns qui espionnaient.
- On n'a pas besoin de couper le cordon ombilical car la Providence y a pourvu.
- Des anges lavèrent le nouveau-né et le trouvèrent propre comme du cristal.
- Son grand-père eut la surprise de découvrir que le pied de Muhammad laissait
la même empreinte sur la pierre noire de la Kaaba que celle du pied d'Abraham.
- Lorsque des femmes du clan de Sa'd vinrent à La Mecque pour recevoir des enfants
en quête de nourrice, toutes en trouvèrent sauf Halima qui avait peu de lait.
Lorsqu'on lui présenta Muhammad, elle l'accepta faute de mieux, mais lorsqu'elle
lui donna le sein, le lait en goutta abondamment comme pour la plus fertile
des nourrices.
Muhammad rentre du désert à l'âge de six ans et accompagne sa mère et une esclave
Umm Ayman à Yathrib. Dès l'arrivée à Yathrib, sa mère meurt et Umm Ayman ramène
l'enfant à La Mecque dans la maison de son grand-père qui se prend d'affection
pour lui. Mais 'Abul-Muttalib a quatre-vingts ans et meurt deux ans plus tard.
Muhammad doit donc être confié à un oncle paternel, 'Abd-Manaf, plus connu sous
le nom d'Abu-Talib (père de Talib) [65].
C'est un brave commerçant qui n'est pas très riche. Il emmène souvent son neveu
dans ses caravanes qui sillonnent le désert. Dans la ville de Bosra, un grand
centre chrétien avec une belle cathédrale, vit un moine qui ne sort pratiquement
jamais de son ermitage. Or un jour que la caravane fait halte à Bosra, le moine,
Bahira, va parler aux caravaniers et les invite à partager son repas.
Selon l'historien arabe, Ibn Hisham, du VIIIe siècle, Bahira "interrogea l'Envoyé
d'Allah sur ce qu'il ressentait étant éveillé ou dans son sommeil. L'Envoyé
d'Allah répondit. Bahira trouva tout cela conforme au signalement qu'il avait
par devers lui. Puis il examina son dos et y vit le signe de la prophétie entre
ses épaules..."
Bahira aurait vu en rêve une caravane de chameaux s'approcher, l'un des conducteurs
portait une auréole et un nuage flottait au-dessus de lui. Bahira reconnut en
Muhammad le chamelier de son rêve. Il lui aurait déclaré: "Tu es l'Envoyé de
Dieu, le Prophète qu'annonce mon livre saint, la Bible". Il aurait aussi recommandé
à Abu-Talib d'en prendre le plus grand soin en lui disant: "Retourne dans ton
pays et prends garde aux juifs car s'ils voient en lui ce que, moi, j'ai reconnu,
ils voudront lui faire du mal."
Lorsque Muhammad atteint l'âge de vingt-cinq ans, il est au service d'une riche
veuve, âgée de quarante ans, Khadidja, qui trouve Muhammad séduisant, intelligent
et vertueux et veut l'épouser. Mais Muhammad ne comprend pas les avances que
lui fait Khadidja et il faut une intermédiaire, Nafisa bint Munya, pour lui
ouvrir les yeux. Selon d'autres sources, Muhammad aurait souhaité épouser une
veuve, Duba'a bint-'Amir, dont le troisième mari avait été le père du futur
ennemi de Muhammad, Abu-Jahl. Quoi qu'il en soit Muhammad accepta en 595 d'épouser
Khadidja, malgré l'opposition du clan de celle-ci. Il est devenu un homme riche
et influent. Mais le sort s'acharne contre le couple car tous les garçons qui
naissent meurent en bas âge. Seules les filles survivent: Zaynab, Ruqayya, Fatima,
Umm Kulthum. N'avoir pas d'héritiers mâles est, en effet, un déshonneur pour
les Arabes. Malgré cela et malgré la coutume de la polygamie presque illimitée
de cette époque, Muhammad resta fidèle à Khadidja tant qu'elle vécut.
Muhammad a maintenant quarante ans. Il a pris l'habitude de se retirer des nuits
entières, dans une caverne de la colline de Hira, sur la route de Ta'if. Une
nuit de l'année 611, alors qu'il s'est endormi dans sa burda (manteau), il est
réveillé par une étrange créature, enveloppée d'un nuage de lumière, qui lui
dit: "Tu es l'Envoyé de Dieu, le Prophète d'Allah". Qui a-t-il entendu ? Satan,
il n'est pas loin d'en être persuadé ou "Djibril" (l'ange Gabriel, Gabri'el,
l'homme de Dieu, en hébreu) venu lui annoncer son destin [66]
?
Profondément perturbé - "Pas une fois ne me fut adressée une révélation sans
que j'aie cru qu'on enlevait mon âme" -, Muhammad se précipite près de son épouse
à qui il se confie. Celle-ci le soutiendra jusqu'au bout. Elle ne peut toutefois
rassurer Muhammad qui se croit la proie des "Djinns". Elle décide de consulter
son neveu, Waraqa ibnu-Nawfal, un "hanif" [67],
qui connaît bien les écritures juives et chrétiennes. Celui-ci la rassure ainsi
que Muhammad, en lui disant que son expérience est celle des prophètes comme
Moïse, mais qu'il sera persécuté car personne n'a jamais apporté la Révélation
sans susciter l'opposition des hommes.
Peu à peu Muhammad acquiert la conviction qu'il a été choisi pour transmettre
aux hommes ce que Dieu a révélé. Il a pour mission de réciter ce que dicte le
ciel. La récitation orale se traduit en arabe (Muhammad utilise la langue des
poètes du Hidjaz) par Qur'an. Le recueil composé plus tard (sous le troisième
califat) portera ce nom. (Coran, en Français). Il contient les dires de Muhammad
mais arrangés en Surah (Sourates, chapitres). Il requiert des hommes d'être
soumis à Dieu.
Le verbe arabe "aslama" (soumettre) a donné le mot "islam" (la soumission à
Dieu) et le participe actif, "muslim" (musulman), soumis à Dieu. Le sens premier
de islam est donc cette soumission que partagent les croyants de toutes les
religions. Plus tard, le mot aura un sens plus restrictif et désignera la religion
fondée par Muhammad.
Le message est simple. L'homme doit être soumis à Allah, Dieu unique et tout
puissant, capable de ressusciter les morts et d'anéantir les incroyants. Lors
du jugement dernier, les bons ressuscités seront récompensés et les incrédules
seront punis. L'injonction qui lui est faite est: Lève-toi et avertis !
Il semble que, dans un premier temps, Muhammad ait voulu se concilier les Arabes
qui étaient vaguement monothéistes, sans doute sous l'influence judéo-chrétienne,
tout en adorant des divinités secondaires. Ce serait l'origine de cette étrange
révélation que fit Muhammad à cette époque et dont les versets ont été appelés
sataniques: "Avez-vous considéré Al-Lat et Al-'Uzza et Manat, la troisième autre
(idole). Voici les cygnes exaltés. Espérez leur intercession. De sorte qu'ils
n'oublient pas" [68].
Comme les riches marchands de ces villes ne répondirent pas à cette attente,
Muhammad déclara que ces versets lui avaient été inspirés par Satan sans qu'il
ne s'en aperçoive. Sans doute pour donner une explication à cette intrusion
satanique dans la révélation, Muhammad déclara que tout messager divin est tenté
par Satan (XXII, 51). Aussi reçut-il une autre révélation qui changea la dernière
partie des versets: "Y aurait-il pour vous les mâles et pour lui (Allah) les
femelles. Ce serait là un injuste partage ! Ce ne sont là que des noms que vous
avez nommés, vous et vos pères. Allah ne vous a envoyé d'en haut aucune autorité
à leur sujet ! Vous ne suivez, en cela, que vos conjonctures et que ce que désirent
vos âmes. Et cependant, il est venu vers eux de la part de leur Seigneur une
direction" (LIII, 19-23).
Muhammad tenta aussi de transmettre son message aux membres de son clan, mais
il se heurta à l'indifférence, au mépris, voire à l'hostilité. Toutefois, dans
sa proche famille, il reçut l'adhésion de sa femme, Khadidja, de ses deux fils
adoptifs, 'Ali et Zayd. Un commerçant aisé, Abu-Bakr sera aussi parmi les premiers
à se convertir. Son courage, sa sagesse seront précieux pour Muhammad dont il
deviendra l'ami intime. Se rallieront des jeunes tel 'Uthman ibn 'Affan, dont
on dit qu'il se convertit surtout par amour pour Ruqayya, la fille de Muhammad,
ou encore des gens sans fortune, des affranchis, un esclave noir, Bilal.
Auprès de ses oncles, Muhammad n'eut guère de succès. Abu Talib, le chef du
clan, le protège, mais n'a pas le courage d'abandonner la religion de ses ancêtres.
Son frère, Abu Lahab, est trop riche et tire trop de profits des pèlerinages
à La Mecque (pèlerinages aux multiples dieux des clans). Les "divagations" de
son neveu sont une menace pour sa fortune. Le troisième frère, Hamza, est un
bédouin avec son code d'honneur ; il se soucie fort peu de religion. Quant au
quatrième, 'Abbas, c'est un usurier qui fait des affaires à La Mecque et à Médine.
Les Quraychites vont tout faire pour s'opposer à la nouvelle révélation. Ils
tenteront de faire passer Muhammad pour "majnun" (fou). Mais tant que Muhammad
est sous la protection du clan des Hashim, personne ne peut attenter à sa vie.
Abu-Talib, même s'il ne croit pas, refuse de l'en exclure. On essaye alors de
l'acheter pour qu'il renonce à sa prédication.
On adopte ensuite la tactique de le tourner en ridicule par des questions sur
la résurrection des corps, le jugement dernier, le tourment du feu éternel.
On l'accuse d'avoir été soudoyé par des juifs et des chrétiens.
Un jour que son oncle, Hamza le bédouin, entend dire que son neveu a été insulté
par Abu-Jahl, le chef du clan des Makhzum, il se sent lié par la solidarité
tribale et prend violemment parti pour son neveu. Abu-Jahl admet qu'il a été
trop loin et Hamza se convertit, sans doute par solidarité.
Si Muhammad est plus ou moins protégé, ses premiers disciples sont victimes
de pressions morales et de violences physiques. On leur jette des pierres lorsqu'ils
marchent dans la rue. Ceux qui ne jouissent pas de la protection d'un clan sont
susceptibles de recevoir des coups, des blessures, voire la torture. Muhammad
leur conseille donc de s'exiler. Conduit par le frère de 'Ali, Ja'far et un
petit groupe, dont 'Uthman et sa femme Ruqayya, se dirigent vers l'Éthiopie,
où ils sont accueillis par le Négus, roi chrétien.
Entre-temps, Muhammad s'est réfugié dans la maison de Al-Arqam, un membre du
clan des Makhzum - paradoxalement le clan quraychite qui ne cesse de persécuter
les musulmans - qui a ouvert sa maison à ceux-ci. Ils doivent monter la garde
devant les tentatives d'agression. Un jour un Mecquois, 'Umar ibnu'l Khattab,
décide de tuer Muhammad et court l'épée dégainée vers la maison de Al-Arqam.
On lui apprend que sa propre soeur, Fatima, et son mari, Sa'id, se sont convertis.
Il rentre chez lui où il trouve l'humble forgeron, Khallab, en train de lire
des versets à sa soeur et à son beau-frère. Furieux, 'Umar frappe sa soeur et
la blesse à la tête. La vue du sang provoque chez lui un repentir. Il demande
à lire ce qu'il a entendu et trouve le texte sublime. Il court à la maison de
Al-Arqam pour se convertir.
En 619, Khadidja a soixante-cinq ans quand elle meurt. Muhammad a perdu non
seulement sa compagne, mais son conseiller, son trésorier. Il lui faut pourtant
continuer à vivre et élever ses filles. Il épouse donc Sawda qui s'était réfugiée
chez lui lorsque son mari, parti avec le groupe des croyants en Abyssinie, s'était
converti au christianisme.
Deux jours après la mort de Khadidja, Muhammad perd son oncle et protecteur
Abu-Talib. C'est une catastrophe car Abu-Lahab, l'ennemi juré de Muhammad.,
devient chef du clan et il affirme que Muhammad vient de déclarer que 'Abd-al-Muttalib
et Abu-Talib se trouvent dans les flammes de l'enfer avec les idolâtres. C'est
là, accuser Muhammad d'un crime qui l'exclut du clan et fait de lui un proscrit
que n'importe qui peut tuer. Muhammad se résout donc à quitter La Mecque et
tente de se réfugier à Ta'if, mais sans succès.
En 620, un groupe de pèlerins venus de Yathrib (Médine) est impressionné par
la personnalité de Muhammad. Ils pensent qu'il pourrait résoudre les difficultés
de leur cité déchirée par des rivalités entre tribus. L'année suivante, cinq
de ces hommes accompagnés par sept autres rencontrent Muhammad dans un défilé
aux environs de La Mecque, al-'Aqaba. Muhammad leur demande de le protéger comme
ils protégeraient leurs femmes et leurs filles. C'est le "premier serment d'al-'Aqaba",
appelé aussi "serment des femmes".
En 622, soixante-quinze pèlerins de Yathrib jurent à Muhammad, dans cette même
gorge, qu'ils combattront pour lui. C'est le deuxième "serment d'al-'Aqaba".
Muhammad quitte donc La Mecque cette année. Cette émigration (al-hijra, hégire)
marquera le début du nouveau calendrier et de l'ère islamique.
Le matin de son départ, Muhammad aurait échappé à un assassinat. 'Ali aurait
pris la place de Muhammad sur sa couche ; c'est donc lui que les Mecquois, venus
pour assassiner Muhammad, trouve sur la couche de ce dernier. Ils laissent la
vie sauve à 'Ali et se lancent à la poursuite de Muhammad. Celui-ci accompagné
de Abu-Bakr et d'un guide se cachent dans une grotte.
Selon la légende, une araignée se met à tisser sa toile devant l'entrée de la
grotte pendant qu'une colombe couve tranquillement ses oeufs. Les Mecquois passent
leur chemin, persuadés qu'il n'y a personne dans la grotte.
Les fugitifs mettent un mois pour parvenir à Yathrib. Dans la ville de Quba,
aux portes de Médine, Muhammad demande à Abu-Bakr de lui vendre la chamelle
sur laquelle il a voyagé car il tient à pénétrer dans Yathrib sur sa propre
monture. Cette chamelle entre dans l'histoire sous le nom de "Qaswa" (celle
qui a un quart d'oreille coupée). Nous sommes le 24 septembre 622, toutefois
l'hégire ne commence pas à cette date, mais le 16 juillet précédent qui est
le début de l'année lunaire (année de 354 jours). Yathrib sera désormais connu
sous le nom de "al-madina" (Médine, la ville).
Où s'installer ? Muhammad ne veut pas dépendre de l'hospitalité de l'une ou
l'autre famille car il désire conserver sa liberté. La tradition rapporte qu'il
aurait laissé sa chamelle trouver l'endroit en déclarant aux habitants: "Laissez
aller cette monture, car elle a reçu l'ordre divin". Après avoir erré pendant
longtemps dans les ruelles, la chamelle s'accroupit dans un terrain vague que
Muhammad achète. Il y fait construire un lieu de culte qu'il appelle "masjid"
(mosquée). Ce nom vient de masgueda, qui en nabatéen et en syriaque, signifie
"lieu où l'on se prosterne". Une cour rectangulaire, semée de sable et de gravier,
entourée d'un mur de briques. Côté est, on a bâti deux cabanes pour chacune
des deux femmes de Muhammad, car entre-temps, Muhammad a épousé 'A'isha, âgée
de neuf ans, fille de son ami Abu-Bakr. Muhammad n'a pas d'habitation personnelle,
il séjourne à tour de rôle chez ses femmes. Il reçoit dans la cour les délégations
des tribus voisines, traitant les affaires et prononçant des sermons. On y fait
aussi la prière en commun. En l'an 7, Muhammad fit construire une estrade (minbar)
avec deux marches et un siège (maq'ad), d'où il parle à ses fidèles.
L'enthousiasme du début s'est vite refroidi. D'un côté il y a, dans la population
de Médine, des musulmans sincères. On leur donne le nom de "Ansar" (auxiliaires),
pour les distinguer des Mecquois appelés "muhajirun" (les émigrés). Mais il
y a tous ceux qui font semblant d'adopter la nouvelle religion, les Munafiqun
(hypocrites). Les Ansar, plus nombreux que les "Muhajirun" concluent avec Muhammad
une alliance qui fait du Prophète le chef incontesté. C'est la constitution
de Médine, que Muhammad étendra en contractant des pactes avec les tribus juives
et arabes.
Ces tribus ayant conclu un pacte avec Muhammad forment une sorte de confédération
rassemblant des groupes:
- les émigrés mecquois
- les auxiliaires médinois
- les tribus juives.
Les membres des deux premiers groupes sont des "muslimun" (musulmans), tandis
que les membres du troisième groupe ont un statut de protégés jouissant des
mêmes droits à condition de ne pas léser les membres des deux premiers groupes.
Quant à ceux qui rejettent le nouveau pouvoir, comme les Mecquois, ils sont
les "Kafirun" (infidèles).
Chaque groupe conserve son chef. Muhammad a un statut particulier. Il est non
seulement le prophète et le chef des émigrés, mais aussi le chef des croyants
des autres groupes. Pour conserver cette autorité à la fois morale et politique,
Muhammad devra se doter d'une force armée, d'autant plus que les émigrés mecquois
se trouvent dans une situation précaire. Ils ont fui La Mecque avec peu de choses
et ne peuvent pas continuer à vivre de l'hospitalité des Médinois. Ils ne possèdent
aucune terre à cultiver; la faim et la maladie les guettent. Ils vont donc renouer
avec la bonne vieille tradition du désert, "la razzia". Muhammad poursuit sans
doute un but plus large: rehausser son prestige politique et spirituel et conquérir
La Mecque où se trouvent des gens riches et prestigieux.
En général la "razzia" se contente de capturer les chameaux d'une tribu hostile
sans effusion de sang. Parfois, cependant elle dégénère en conflit ouvert avec
rapt de femmes et d'enfants.
Les émigrés ne peuvent s'en prendre aux tribus voisines dont les caravanes passent
à proximité car ce serait mécontenter les Médinois. Ils doivent se tourner vers
les caravanes mecquoises qui passent à une centaine de kilomètres de Médine.
Il faut donc organiser de véritables expéditions.
En décembre 623, les musulmans s'emparent d'un important butin au cours d'un
premier raid, le raid de Nakhla. Mais un Mecquois a été tué et cela au cours
d'un mois sacré, le mois de rajab, où il est interdit de verser le sang. C'est
donc la réprobation générale, mais une révélation divine survient pour affirmer
que les péchés des Mecquois dépassent en gravité le meurtre commis pendant un
mois sacré.
Ce n'est qu'une première occasion. En mars 624, deuxième année de l'hégire,
une autre occasion se présente lors du passage d'une importante caravane de
mille chameaux escortés par plusieurs dizaines de commerçants quraychites, sous
la conduite d'Abu-Sufyan. Muhammad s'embusque près du puits de Badr, avec quelque
trois cents hommes, dont quatre-vingt-dix émigrés, les autres étant des Médinois.
Ce fut une bataille rangée avec soixante-quatorze morts et quarante prisonniers
du côté mecquois et seulement quatorze morts dans la troupe de Muhammad. Désormais,
on ne parle plus de "razzia", mais de "jihad" (guerre sainte) contre les ennemis
d'Allah.
"Jihad" signifie un effort tendu dans un but déterminé. Pour les croyants, c'est
l'effort sur soi-même en vue d'un perfectionnement moral et religieux. Il prend
désormais le sens d'action armée en vue de la défense et de l'expansion de l'islam.
Cette action doit toutefois être tempérée par un autre principe qui accorde
le droit d'exister aux peuples du Livre (juifs et chrétiens).
En 625, les Mecquois se décident à laver l'affront de Badr. Ils lèvent une armée
forte de trois mille hommes commandés par Abu-Sufyan et marchent vers Médine.
Muhammad attend l'ennemi au pied du mont Uhud, hors de la ville. Il croit disposer
d'un millier d'hommes, mais trois cents Hypocrites l'abandonnent lorsque la
bataille s'engage. Néanmoins Muhammad est sur le point de triompher lorsque
ses troupes, négligeant ses ordres, se ruent sur le butin. Les Mecquois se ressaisissent
et chargent les Médinois qui sont écrasés. Hamza, l'oncle de Muhammad, y perd
la vie. Les Mecquois, vainqueurs, n'entrent pas à Médine, sans doute pour signifier
que l'expédition n'est pas dirigée contre la ville, mais contre Muhammad. Celui-ci
voit sa position devenir critique ; juifs, idolâtres et "Hypocrites" relèvent
la tête. Il faut toute la cohésion des fidèles pour maintenir l'autorité de
Muhammad.
En mars 627, les Mecquois reviennent à l'attaque avec une armée de dix mille
hommes toujours commandés par Abu-Sufyan. Sur les conseils d'un esclave persan,
Salman al-Farisi, une tranchée est creusée en six jours et trois mille hommes
armés se retranchent derrière celle-ci. Les Mecquois ne réussiront pas à franchir
cet obstacle. Au bout de deux semaines, une violente tempête ravage le camp
des Mecquois qui abandonnent la partie. Une fois de plus la victoire est assurée
grâce, aux yeux des croyants, à une intervention divine.
Depuis la bataille de Badr, l'hostilité couve entre les juifs et les musulmans.
Des incidents mineurs donnent prétexte à des répressions sanglantes. Une bédouine,
mariée à un musulman, se rend au souk juif de Qaynuqa'. Des jeunes juifs se
moquent d'elle et la pousse à enlever son voile. Un commerçant réussit à fixer
ses jupes avec une épingle de telle sorte que lorsqu'elle se leva, elle découvrit
toute la partie inférieure de son anatomie. L'honneur des musulmans est en jeu.
Le commerçant fut battu par un musulman, lui-même battu par un juif. Muhammad
réagit en assiégeant la tribu coupable et la contraignit à abandonner tous ses
biens. Deux autres tribus juives, les Nadhir et les Qurayza, affichent ouvertement
leur hostilité.
Lors de la bataille du fossé, la tribu des Qurayza a ouvertement pris parti
pour les Mecquois. Muhammad décide d'en finir avec les juifs.
Jusqu'alors, il avait espéré que les juifs accepteraient facilement la nouvelle
religion car les deux religions avaient beaucoup de choses en commun. C'est
pourquoi, la qibla était toujours Jérusalem pour les musulmans. En 624, il change
la qibla qui ne sera plus Jérusalem, mais La Mecque. En 625, il expulse les
Nadhir qui, encouragés par les Hypocrites, décident de résister. Vaincus, ils
doivent abandonner leurs biens. En 627, après la bataille du fossé et la défection
de la tribu des Qurayza, un millier de juifs, membres de cette tribu, furent
exécutés à la requête des Médinois, musulmans de souche. Si Muhammad rend ce
jugement exécutoire, c'est que l'homme d'État l'emporte sur l'homme de Dieu.
Muhammad s'est ainsi débarrassé des tribus juives de Médine, mais la situation
reste précaire, car il est pris en tenailles entre les Infidèles de La Mecque
et les juifs de Khaybar. C'est alors, en 628, que Muhammad annonce son intention,
à la suite d'un rêve, de se rendre en pèlerinage à La Mecque, sa ville natale.
Il se présente avec un millier de compagnons, sans armes, revêtus du costume
de pèlerin. Les Mecquois ne savent que faire. D'un côté, ces gens sont leurs
pires ennemis, de l'autre ce sont des pèlerins à qui l'on ne peut interdire
l'entrée de la ville. Un accord est conclu, le pacte de Hudaybiyya, où Muhammad
a établi son campement, permettant à Muhammad de disposer de La Mecque, dès
l'année suivante, pendant trois jours.
En 628, Muhammad s'empare de Khaybar, riche palmeraie protégée par sept forteresses,
où la tribu des Nadhir avait trouvé refuge. Certains juifs sont emmenés en captivité
dont une belle jeune fille, Safiyya, que Muhammad prend pour épouse.
En 629, Muhammad fait donc le pèlerinage à La Mecque comme l'y autorise l'accord
de Hudaybiyya. À La Mecque, la situation a changé. Abu-Lahab, l'oncle irréductible,
est mort en 624. C'est un autre oncle, 'Abbas, qui est devenu le chef du clan.
Celui-ci est prêt à des concessions, comme d'ailleurs Muhammad qui, pour montrer
sa bonne volonté, contracte de nouveaux mariages, sans doute politiques: Maymina,
la soeur de 'Abbas et Umm Habiba, la fille du puissant Abu-Sufyan.
En 630 Muhammad prend prétexte du meurtre d'un musulman pour lever une armée
de dix mille hommes et marcher sur La Mecque. Abu-Sufyan s'est converti, il
persuade donc les Mecquois d'accepter les conditions du prophète. Celui-ci entre
donc en triomphateur le 11 janvier 630, se dirige vers la Kaaba, fait abattre
les idoles et déclare sacrée l'enceinte du sanctuaire.
Pour désigner les idoles, les Arabes emploient le mot "sanam" (pl. asnam) qui
désigne un objet d'un volume quelconque en pierre, en bois ou en métal. Beaucoup
étaient en pierre comme Al-Lat, d'autres étaient des arbres comme Al-'Uzza.
Il y avait aussi des statues comme Hubal. La Pierre Noire qui subsiste aujourd'hui
est une survivance de ce culte ancien.
Les Quraychites se convertissent ainsi que de nombreuses tribus bédouines. Des
chefs religieux chrétiens signent des traités où ils acceptent de payer un tribut
pour jouir de la protection des musulmans. Un véritable état prend naissance,
un état théocratique, avec Médine pour capitale et La Mecque pour sanctuaire
sacré.
De nombreux versets sont révélés pour organiser juridiquement et politiquement
le nouvel état. Muhammad se révèle un remarquable chef d'état, si bien que Médine
devient une Métropole puissante attirant les peuples des environs: Perses, Syriens,
Egyptiens, Yéménites, Irakiens.
Quant à Muhammad, il vit à Médine avec ses neuf épouses, une ou deux épousées
par amour et passion, les autres pour se conformer aux coutumes du désert où
il faut accorder aide et protection aux veuves sans défense, ou encore pour
des raisons politiques:
- Sawda, épousée avant l'hégire, quelque temps après la mort de Khadidja
- 'A'isha, la fille d'Abu-Bakr
- Hafsa, fille de 'Umar
- Umm Salama, veuve d'un de ses cousins
- Zaynab, femme de Zayd, son fils adoptif
- Safiyya, la jolie captive juive
- Juwayriya, fille du chef des Banu-l-Mustaliq
- Umm Habiba, fille d'Abu-Sufyan
- Maymuna, belle-soeur de son oncle 'Abbas sans compter quelques concubines
comme Maria, la chrétienne et Rayhana, la juive.
Muhammad établit pour lui-même et pour les musulmans, une règle de stricte justice
pour le traitement des épouses. Il rend caduques les coutumes selon lesquelles
les femmes n'ont aucun droit. Certes ce n'est pas l'égalité des droits entre
hommes et femmes, mais c'est une sérieuse avancée. Les filles auront leur part
d'héritage, même si c'est seulement la moitié des parts réservées aux garçons.
Il est vrai que les filles sont libres d'obligations tandis que les fils ont
toutes sortes d'obligations envers la famille. De plus, les filles pourront
devenir financièrement indépendantes et se marier hors du clan. De nombreuses
dispositions sont prises pour lutter contre la corruption morale et financière.
En 632, Muhammad conduit un dernier pèlerinage à La Mecque, le Pèlerinage de
l'adieu. Très rapidement, il retourne à Médine car il est fiévreux, en proie
à de violents maux de tête. Le 26 mai, il appelle Usama, l'un de ses chefs militaires,
à qui il confie une expédition vers les confins de l'empire byzantin.
Le 8 juin 632, il se lève et se sent mieux et le bruit court que le prophète
est guéri. Mais dans la journée, revenu sur son lit, il se met à délirer et
réclame de quoi écrire pour préserver ses fidèles de l'erreur. L'assistance
est perplexe et il en résulte un grand tumulte si bien que Muhammad leur fait
signe de s'éloigner. 'A'isha le voit se lever et croit l'entendre dire "le compagnon
le plus haut". Elle sait que l'ange Gabriel lui est apparu une dernière fois
et elle s'aperçoit qu'il est mort; une mort soudaine à laquelle personne ne
s'attendait.
C. La Succession
Muhammad ne laisse donc aucun écrit réglant la question de la direction de la
nouvelle religion et de la nouvelle communauté. Celle-ci doit-elle être assurée
par ses descendants directs ('Ali, son gendre et cousin), par un de ses compagnons
convertis de la première heure (Abu-Bakr), ou par un "ansar" (auxiliaire médinois)
? Finalement, c'est Abu-Bakr, un vieil homme sage connu pour sa bonté et sa
piété, beau-père de Muhammad - celui-ci a épousé sa fille, 'A'isha - qui recueille
l'adhésion de tous, encore que 'Ali est persuadé qu'il a été implicitement désigné
par son beau-père, mais il préfère accepter le choix d'Abu-Bakr pour préserver
l'unité de la communauté. Ce dernier prend le titre de "khalifa" (calife, le
successeur ou le vice-roi). Il règne pendant deux ans seulement (632 à 634).
Avec l'appui de son fidèle lieutenant, Khalid ibnu'l-Walid, il parvient à consolider
la communauté en réprimant plusieurs tentatives de rebellions. Il est aussi
le créateur du premier "diwan" (administration califale) de l'armée (répartition
des soldes) et de celui des villes (inventaire des villes pour la perception
de l'impôt).
'Umar ibnu'l-Khattab succède à Abu-Bakr qui l'aurait désigné. 'Umar est aussi
un premier disciple mecquois, également beau-père de Muhammad qui a épousé sa
fille, Hafsa. Il règne de 634 à 644 et prend le titre de "Amiru'l-mu'minin"
(commandeur des croyants). 'Umar est un conquérant infatigable. Il soumet la
Syrie (perdue par les Byzantins à la bataille de Yarmouk en 636), l'Irak (perdu
par les Perses à la bataille de Qadisiyya). Jérusalem est conquise en 638, la
Perse en 641, l'Égypte de 639 à 642, Tripoli dans le Maghreb en 643. C'est 'Umar
qui adopte l'ère musulmane à partir de la fuite à Médine. Il meurt assassiné
par un esclave persan et est enterré près de Muhammad. Il a désigné un collège
de six membres pour nommer son successeur.
Ce collège élit 'Uthman ibnu'l-Affan, qui a épousé Ruqayya, fille de Muhammad.
'Uthman règne de 644 à 655. Il fait partie de l'aristocratie mecquoise. Il favorise
sa famille sans vergogne. Il est soupçonné de disposer personnellement du trésor
public. Ses gouverneurs de province, dont son neveu Mu'awiya [69]
à Damas, commettent des abus. Le népotisme de 'Uthman soulève le mécontentement
de 'Ali et de 'A'isha, rejoints par d'autres mécontents. On lui doit la première
fixation du texte du Coran. Finalement, 'Uthman est assassiné par un groupe
de conjurés conduits par le fils d'Abu-Bakr. Mu'awiya n'hésite pas à accuser
'Ali d'être l'instigateur de ce meurtre.
Le quatrième calife (ceux que l'on appela "les bien-guidés") est 'Ali (656-661).
Mais il ne fait pas l'unanimité. 'A'isha s'oppose à lui et 'Ali doit lui livrer
bataille près de Bassora (bataille du chameau en 656). 'A'isha et ses partisans
sont vaincus. Elle est renvoyée à Médine où elle restera jusqu'à sa mort.
La puissante province de Syrie, gouvernée par Mu'awiya, s'oppose également.
Mu'awiya reçoit le soutien du gouverneur d'Égypte, 'Amr ibnu'l-'As. Quant à
'Ali, il cherche le soutien des Irakiens. La guerre est inévitable. Les deux
armées s'affrontent en 657 dans la plaine de Siffin, sur l'Euphrate et le combat
tourne à l'avantage de 'Ali quand 'Amr ibn al-'As conseille à ses troupes d'attacher
des feuilles du Coran à leurs lances. La ruse réussit, les partisans de 'Ali
cessent le combat et l'on convient de chercher une issue par l'arbitrage.
Aussitôt, une fraction de l'armée de 'Ali sort (kharaja: sortir) des rangs.
Ainsi naît la secte des Kharidjites, désormais ennemis de Mu'awiya (les sunnites)
et de 'Ali (les chiites). L'arbitrage a lieu en 658 et 'Ali est convaincu de
complicité dans le meurtre de 'Uthman. Bien que destitué du Califat, au profit
de Mu'awiya, 'Ali conserve des partisans, mais il doit lutter contre les Kharidjites
qui massacrent tous ceux qui refusent de se rallier à eux. Finalement 'Ali est
assassiné par un Kharidjite en 661 à sa sortie de la Mosquée de Kufa.
D. Les Sunnites
a. Les Omeyyades (661-750)
Le pouvoir reste donc aux mains de Mu'awiya, mais il ne s'exerce réellement
que sur la Syrie et l'Égypte. Car l'Irak et la Perse restent un foyer de rébellion
chiite et kharidjite. Les chiites ne reconnaissent pas le pouvoir des Omeyyades
et restent fidèles aux descendants directs du Prophète, les Imams, qui furent
souvent éliminés physiquement par les Califes.
Il se crée une dynastie de treize califes qui établissent leur capitale à Damas,
La Mecque et Médine restant des lieux de pèlerinage. La population de ces contrées
est encore en majorité juive et chrétienne. Mais il se produit de nombreuses
conversions, chez les juifs, voire chez les zoroastriens, mais surtout chez
les chrétiens, tout heureux de voir l'exploitation des populations par les Byzantins
prendre fin.
Sous Yazid, fils de Mu'awiya, il y eut la célèbre bataille de Karbila et le
martyre de l'Imam Hysayn. Mais Yazib doit aussi maîtriser la rébellion de 'Abdu'llah
ibn Zubayr, petit-fils de Abu-Bakr qui s'était proclamé calife à Médine, représentant
les milieux traditionalistes, l'anti-calife en quelque sorte. Une partie des
troupes de 'Abdu'llah est exterminée, mais celui-ci doit sa survie à la mort
inopinée de Yazid qui avait aussi entrepris la conquête des Berbères d'Afrique
du Nord.
Sous Marwan ibn al-Hakam (684-685), il y eut de nombreux conflits avec les Qaysites,
partisans de Ibn Zubayr qui perdit l'Égypte. La Syrie est donc réunifiée quand
arrive le règne de 'Abdu'l-Malik ibn Marwan (685-705). Il doit reprendre la
lutte contre Ibn Zubayr, toujours maître de La Mecque et contre le frère de
celui-ci qui contrôle l'Irak. Il finit par triompher des deux et par rétablir
l'unité de l'empire. Entre-temps, 'Abdu'l-Malik avait fait construire une mosquée
à Jérusalem, appelée indûment mosquée de 'Umar, afin de contrecarrer l'influence
de La Mecque comme lieu de pèlerinage.
Sous Walid Ier (705-715) la Jihad reprend de plus belle sous la forme de conquêtes
systématiques (futuhat). Celles-ci mènent les musulmans en Afrique du Nord,
en Espagne et jusqu'aux abords de La Loire. En 716, sous Sulayman ibn 'Abdu'l-Malik,
Constantinople est prise portant un coup décisif à l'empire byzantin. Ces conquêtes
mettent les Arabes en contact avec l'héritage grec qu'il trouve intact en Syrie.
La fusion des deux cultures ouvrira les portes aux grandes civilisations sous
les Abbassides au Moyen Orient et plus tard en Espagne.
À Sulayman succèdent quelques califes dont il faut surtout retenir Hishan (724-743)
sous le règne duquel l'expansion en France s'arrêtera grâce à la victoire de
Charles Martel. Mais déjà l'empire est au bord de l'explosion. Les Arabes du
Nord, les Qaysites, et les Arabes du Sud, les kalbites, se livrent une lutte
acharnée. Les Kharidjites reprennent Kufa, les Chiites se révoltent à leur tour,
si bien que le règne de Marwan II (744-750) met fin à la dynastie omeyyade.
b. Les Abbassides
Abu'l-'Abbas al-Saffah, descendant de 'Abbas, l'oncle de Muhammad, se déclare
calife en 749. Il prétend avoir reçu en 718 le califat de Abu-Hashim, petit-fils
de 'Ali, par sa femme, ancienne captive de la tribu des Banu Hanifa. L'adhésion
des chiites est de courte durée car le nouveau califat reste sunnite. En 756
Al-Saffah invite à Kufa, les princes omeyyades à un festin de réconciliation
où il les fait massacrer, à l'exception de 'Abdu'l-Rahman al-Dakhil qui fonde
le califat de Cordoue en 756.
La nouvelle dynastie, abbasside (750-1258), est fondée par le frère de Al-Saffah,
Abu-Ja'far al-Mansur (754-775) qui conquiert l'Arménie et la Cappadoce et installe
sa capitale à Bagdad.
L'âge d'or de la dynastie abbasside a lieu sous le règne de Harun ar-Rashid
(786-833) (le prince célébré dans "les Mille et une nuits") et de son successeur
al-Ma'mun, sous le règne duquel les sciences philosophiques et scientifiques
connaissent un essor prodigieux. Al-Ma'mun rêve de réconcilier sunnites et chiites.
Aussi annonce-t-il que son successeur sera l'Imam 'Ali ar-Riza (le huitième
Imam). Mais celui-ci meurt en 818 et Al-Ma'mun oublie ses promesses.
Sous le successeur de Al-Ma'mun, Al-Mutawakkil, la dynastie abbasside commence
à montrer les signes de son effondrement. Le nouveau calife impose des mesures
vexatoires aux juifs et aux chrétiens. Il impose également le rite hanbalite,
très conservateur en rejetant le mu'tazilisme (interprétation de la doctrine
par le recours à la raison) si bien que l'opposition sunnisme-chiisme devient
doctrinale aussi bien que politique. Al-Mutawakkil est assassiné en 861. Les
Turcs sont influents dans l'armée et l'administration, si bien qu'ils font et
défont les Califes.
C'est aussi l'éclatement de l'empire:
- les Aghlabides en Ifriqiya,
- les Routémides au Centre du Maghreb,
- les Idrissides à Fès,
- Les Hamdanides à Mossoul et Alep,
- les Fatimides au Caire,
- les Bouyides chiites en Irak et en Perse,
- les Turcomans.
Les Turcs ou Turcomans, infiltrés dans l'administration, prennent le pouvoir.
Leur ancêtre, Seldjouk, s'est converti à l'islam et son clan entreprend la lutte
contre les Bouyides chiites en Iran et les Fatimides en Égypte. Mais ils ne
peuvent maintenir leur unité. Des Seldjoukides s'installent en Anatolie et en
Syrie (1055-1174), tandis que d'autres Seldjoukides s'installent à Rum (1077-1307).
C'est au tour des Kurdes de prendre le pouvoir avec la dynastie des Ayyoubides
(1171-1260). Leur principal représentant, Saladin, refait l'unité de la Syrie,
de l'Égypte, voire de l'Arabie. Mais à sa mort, l'unité est à nouveau en péril.
Les princes ayyoubides recrutent de plus en plus d'esclaves (Mamluk, pl. mamalik)
qui prennent le pouvoir à partir de 1250 jusqu'en 1517.
Aux Mamelouks, succèdent les Ottomans qui assurent le Califat de 1288 à 1924
et fondent un empire s'étendant sur le Moyen et le Proche Orient depuis l'Irak
jusqu'à l'Égypte et jusqu'en Europe orientale (Hongrie, Bulgarie, Albanie, Yougoslavie
etc.).
Les Turcs avaient donc supplanté les Arabes dans le plus grand empire musulman.
Au XVIIIe siècle l'Arabie connaît une réaction, qui porte le nom de "wahhabite",
sous la conduite de Ibn Sa'ud. Son fils, 'Abdu'l-Aziz Sa'ud est le véritable
propagateur de la doctrine wahhabite, un sunnisme strict et sévère qui fait
figure d'intégrisme par rapport à la salafiyya, mouvement réformateur fondé
en Égypte par Jamalu'd-Din al-Afghani (1838-1897) et Muhammad 'Abduh (1849-1905).
c. Les Berbères
En Afrique du Nord, le pouvoir est aux mains des Berbères avec les Ahmoravides
(1056-1117) et les Almohades (1130-1269) auxquels succèdent quelques autres
dynasties importantes à Tunis, au Maroc etc.
E. Les Chiites
a. Les Imams
* 'Ali ibn Abu Talib, premier Imam :
Dès la mort du prophète de l'islam, un groupe de croyants s'est formé autour
de la descendance de 'Ali, cousin germain et gendre de Muhammad
Né aux environs de 600, 'Ali avait une dizaine d'années lors des premières révélations.
Il fut, selon les traditions chiites, l'un des premiers à accepter la mission
prophétique de Muhammad. En 622, juste avant l'hégire, Muhammad confia à 'Ali
les biens et les personnes dont il était le représentant commercial et financier.
Ce "dépôt confié" (amana) a une valeur symbolique ; il préfigure, aux yeux des
chiites, la dévolution de l'Imamat (direction de la communauté) tant spirituelle
que temporelle [70].
Le fait que 'Ali ait pris la place sur la couche de Muhammad pour lui permettre
de quitter La Mecque en toute sécurité, est aussi évoqué comme significatif
de son rôle primordial. 'Ali quitta La Mecque peu de temps après pour rejoindre,
à Médine, Muhammad dont il épousa la fille, Fatima. Ils eurent plusieurs enfants,
dont Hasan et Husayn, ainsi qu'une fille Zaynab.
Quelques semaines avant sa mort en 632, Muhammad, revenant d'un pèlerinage à
La Mecque, aurait proclamé dans l'oasis de Ghadir Khum en saisissant la main
de 'Ali: "De quiconque je suis le protecteur, 'Ali aussi est le protecteur.
Ô Dieu, sois l'ami intime de celui qui est son ami et l'ennemi de celui qui
est son ennemi."
Enfin, les chiites évoquent le verset XXXIII, 33 où il est question des "gens
du manteau" (Ahl al-kisa'), établissant une relation entre les "gens de la maison"
et les "gens du manteau". Cette référence aux "gens de la maison" est confirmée
dans Coran III, 61, verset révélé après l'échec de la tentative de conversion
pratiquée sur une délégation de chrétiens du Yémen en 631. Ce verset est une
Mubahala (ordalie d'exécration réciproque) formulée en présence de 'Ali, Fatima,
Hasan et Husayn, appelés comme témoins de la véracité de la nouvelle révélation.
Les textes chiites désignent quelque deux cents personnes dans l'entourage immédiat
de 'Ali, reconnus pour leur sagesse ou leur piété. Les spécialistes les appellent
"crypto-chiites" car les doctrines chiites ne seront élaborées que plus tard
au cours des IXe et Xe siècles. Parmi ces sages, on peut retenir le nom de Ubayy
ibn Ka'bu'l-Ansari, dont on reparlera lors de l'histoire de l'élaboration du
Coran et Salman al-Farisi, d'origine zoroastrienne et converti au christianisme.
Mais la figure de tout premier plan est Fatima, décédée en 632 quelques jours
après la mort de son père. 'Ali, comme Muhammad à l'égard de Khadidja, n'eut
qu'elle comme épouse aussi longtemps qu'elle vécut.
Fatima a un statut spirituel particulier aux yeux des chiites. Elle sera la
première à entrer dans le paradis après la Résurrection et y fera entrer tous
les siens et leurs partisans... Elle est désignée comme "la mère de son père",
ayant reçu une révélation selon laquelle elle sera à l'origine d'une lignée
de sauveurs et son descendant, le dernier Imam (le 7e pour les Ismaéliens, le
12e pour les duodécimains) s'appellera Muhammad comme le Prophète.
Lorsque 'Ali meurt en 661, les sunnites prétendent qu'il ne désigna aucun successeur
alors que les chiites affirment qu'il désigna expressément son fils aîné, Al-Hasan,
comme Imam et comme calife. On ignore où il fut enterré bien que les chiites
situent sa tombe à Najaf, lieu de pèlerinage depuis le VIIIe siècle.
* Al-Hasan ibn 'Ali (661), (al-Mujtaba, le choisi) deuxième Imam :
L'empire est divisé et les partisans de Hasan se préparent de nouveau à la guerre.
Mais au bout de six mois, Hasan abdique en faveur de Mu'awiya pour rétablir
l'unité de l'empire selon les chiites, contre une forte somme d'argent selon
les sunnites (les Omeyyades et les Abbassides évoquent ce fait pour établir
que les descendants de Muhammad n'avaient plus aucuns droits sur le Califat,
puisque ces droits avaient été vendus par Hasan). Selon les historiens chiites,
mais aussi plusieurs historiens sunnites, Hasan aurait fait inclure dans l'accord
que le califat reviendrait à la famille du prophète à la mort de Mu'awiya. Il
fut aussi convenu que l'on cesserait de maudire 'Ali en chaire et que l'on s'abstiendrait
de représailles contre ses partisans. Mu'awiya ne respecta aucune de ces clauses.
Hasan se retira à Médine, où il fut assassiné par l'une de ses femmes, Ja'da,
fille d'un chef yéménite que les chiites prétendent soudoyée par Mu'awiya. Il
est enterré au cimetière chiite du Baqi' à Médine.
* Al-Husayn ibn 'Ali (680), (Siyyid ash-Shuhada, Prince des Martyrs), troisième
Imam :
Husayn ne revendique le titre qu'en 680 au moment de l'investiture de Yazid,
fils de Mu'awiya, au mépris de la clause prévue dans l'accord consenti par Hasan.
Réfugié à La Mecque, il reçoit l'information que les gens de Kufa ont constitué
une forte coalition pour l'aider à chasser les Omeyyades. Il part à la tête
d'une centaine de personnes, dont tous ses proches, femmes et enfants, ignorant
que les Omeyyades ont déjà écrasé la rébellion de Kufa. Le 2 octobre 680, Husayn
et ses quelques partisans se trouvent coupés de Kufa dans la plaine de Karbila.
Ayant refusé de reconnaître la légitimité de Yazid, il est acculé au combat.
Le 10 octobre, l'assaut est donné. Tous, sauf quelques survivants, sont tués.
Le caractère sanglant de cet épisode est évoqué par les historiens tant chiites
que sunnites. Les 72 compagnons de Hasan sont considérés comme des martyrs.
Ils sont ensevelis sur place, lieu d'un des pèlerinages les plus importants
du chiisme. Husayn est la figure du martyr par excellence et son retour à la
fin des temps a supplanté, chez les chiites, le retour de Jésus pour les Sunnites.
* Abu Muhammad 'Ali, ( Zaynu'l-'Abidin) , quatrième Imam (680) :
Il est un des fils de Husayn. Il n'a pas participé à la bataille de Karbila
car il était malade. Il n'a d'ailleurs qu'une douzaine d'années. Sa mère aurait
été une princesse sassanide, fille de Yazdigird III, histoire qui permet aux
Iraniens de revendiquer leurs liens avec l'imamat, mais histoire aujourd'hui
très contestée. La plupart des chiites reconnaissent en lui le quatrième Imam,
successeur de Husayn. Il est fait prisonnier et déféré avec quelques femmes
vivantes devant Yazid. Il s'installera ensuite à Médine pour y rester toute
sa vie consacrée à la prière, au jeûne et à la récitation du Coran. Les sunnites
ont consigné toutes les traditions dont il aurait été le rapporteur. À son époque,
il ne fut reconnu comme Iman que par un cercle très restreint et n'a jamais
cherché à exercer le pouvoir temporel. Selon la tradition chiite, il aurait
été empoisonné sur ordre du calife omeyyade Hisham (712-713).
* Muhammad ibn al-Hanafiyya :
En 685, un groupe comprenant des chefs de grandes familles arabes de Kufa prétendirent
que le successeur de Husayn était un autre fils, Muhammad, né d'une esclave
de la tribu des Banu Hanifa. Celui-ci résidait à Médine, prisonnier en quelque
sorte de 'Abdu'llah ibn Zubayr, l'anti-calife de La Mecque. Ses partisans ne
reconnaissent donc que quatre Imams, car il est déjà le Muhammad annoncé à Fatima,
considéré comme le Mahdi (le bien-guidé).
Lorsqu'il disparaît, un groupe affirme qu'il n'est pas mort, mais occulté à
Radwa en attendant sa réapparition pour rétablir la justice dans le monde. Un
autre groupe soutient qu'il a transmis l'imamat à son fils, Abu Hashim 'Abdu'llah,
et forme la secte des Hashimiyya qui se divisera encore par la suite pour introduire
l'idée que l'esprit de l'Iman Abu Hashim s'était réincarné dans d'autres personnages
reconnus comme Imams. C'est au sein de ces divisions hétérodoxes (Kaysaniyya,
Mukhtariyya, Hashimiyya) que prennent naissance les idées d'occultation et de
retour (métempsycose, réincarnation ou réapparition), idées qui se retrouvent
plus tard dans le chiisme duodécimain.
* Muhammad al-Baqir (Celui qui ouvre le savoir), cinquième Imam (713) :
Il est le fils de 'Ali Zaynu'l-'Abidin. C'est lui que la plupart des chiites
reconnaissent comme cinquième Imam. Surnommé Abu-Ja'far, il est né à Médine
et y vécut jusqu'à sa mort en 733, empoisonné selon la tradition chiite, tout
aussi contestée par plusieurs historiens. Il est enterré avec son père au cimetière
Baqi de Médine. Il est considéré pour sa science, même par les Sunnites qui
reconnaissent comme authentiques plusieurs traditions rapportées par lui. Il
ne se mêla à aucune activité politique.
* Zayd ibn 'Ali :
Sans doute à cause de ce désintéressement de la politique chez Muhammad al-Baqir,
un groupe de chiites proclama que l'imamat avait été transféré au frère de Muhammad
al-Baqir. Celui-ci fut tué à Kufa, en 740, lors d'un soulèvement contre le calife
omeyyade, Hisham. Son fils, Yahya ibn Zayd, connut le même sort en 743 en se
révoltant contre le Calife Al-Walid. C'est l'origine du Zaydisme (Zahidiyya),
qui compta jusqu'à huit subdivisions. Leur doctrine, bien que chiite, est très
proche du sunnisme, en admettant que l'Imam devait être choisi par consultation
dans la famille de Fatima.
* Ja'far al-Sadiq (le fidèle), sixième Imam (733) :
Fils de Muhammad al-Baqir, né entre 699 et 705 à Médine. C'est un homme pieux
consacrant sa vie à l'étude des traditions et du droit. Il joue un grand rôle
dans l'élaboration du corpus du droit imamite. Il est célèbre par ses prémonitions,
par sa science tant ésotérique qu'exotérique. Il n'a pas voulu se mêler à l'activité
politique pourtant il vit à l'époque où le pouvoir bascule des Omeyyades vers
les Abbassides. Il vit sans être inquiété, bien que les chiites affirment qu'il
a été empoisonné en 765 sur ordre du calife abbasside al-Mansur. Il est enterré
aux côtés de son père et grand-père au cimetière Baqi de Médine.
* L'Ismaélisme :
Ja'far avait plusieurs fils. L'un d'eux Isma'il, apparemment choisi pour recevoir
l'imamat, mourut entre 750 et 755, donc avant la mort de son père. Un groupe
considéra que l'Imamat lui avait été conféré et qu'il vit donc, en tant que
Mahdi, en occultation. Ce groupe est appelé septimain (reconnaissant sept Imams)
ou Ismaélien (Isma'iliyya).
L'ismaélisme s'est divisé en deux groupes principaux:
- Les Qarmates qui reconnaissent comme Mahdi, Muhammad ibn Isma'il.
- Les Fatimides qui, au contraire, proclament Mahdi en 909, un certain 'Ubaydu'llah.
Après des révoltes sanglantes en Syrie, ils font la conquête de la Tripolitaine,
puis de l'Égypte et installent leur capitale au Caire en 973 sous le califat
fatimide d'al-Mu'izz, premier d'une succession de 14 califes-imams (973-1171)
se prétendant issus d'Isma'il. Les Fatimides se montrent tolérants envers les
populations non musulmanes. Ils développent l'urbanisme, l'agriculture, les
arts et les sciences et fondent l'Université Al-Azhar, au Caire. Pour un temps,
la tolérance est interrompue sous Al-Hakim, qui persécutent chrétiens, juifs,
sabéens, musiciens et astrologues. En 1010, al-Hakim fait incendier l'église
du Saint Sépulcre à Jérusalem. En 1017, il se proclame l'incarnation de la divinité,
croyance qui sera défendue par Muhammad al-Darzi, fondateur des Druzes. Ceux-ci
ne pourront toutefois pas s'imposer en Égypte et se réfugieront à partir de
1021 dans la Montagne du Liban.
De la banche ismaélienne, septimaine, émanent également:
- Les Tayyibites au Yémen et en Inde.
- Les Nizarites dont font partie les fidèles de l'Agha Khan à partir du XIXe
siècle. C'est une dissidence de cette branche qui s'établit dans la forteresse
d'Alamut, sous la conduite d'un Persan, Hasan-i-Sabbah, dont on prétend qu'il
stimulait le zèle de ses fidèles en leur distribuant du hachich avant de les
envoyer exécuter des ennemis. Ce serait de l'adjectif Hashishi que proviendrait
le mot "assassin". Pour d'autres, l'étymologie vient de "Assas" (gardien). Pour
d'autres encore, le mot signifie simplement "fou" ou "irresponsable".
* Musa Al-Kazim (le caché), septième Imam pour les duodécimains (765) :
À cause de tous les mouvements décrits ci-avant, la persécution reprit sous
les Abbassides et Musa fut emprisonné par les califes al-Mahdi et Harun ar-Rashid.
Il mourut en 799 à Bagdad et fut enterré à Kazimayn, à proximité de Bagdad.
* 'Ali Ar-Rida, huitième Imam (799) :
Il fut choisi en 816 par le calife abbasside, al-Ma'mun, pour lui succéder.
Mais devant l'opposition des provinces irakiennes, celui-ci dut renoncer à son
projet. De retour à Bagdad avec le calife, il aurait été empoisonné en 818.
Il est enterré à Mashhad.
* Muhammad al-Jawad (le magnanime) ou at-Taqi (le pieux), neuvième Imam (818).
:
Il n'a que sept ans, lorsqu'il succède à son père. Il fut également empoisonné
à l'âge de 24 ans en 835 et est enterré aux côtés de son grand-père à Kazimayn.
* 'Ali al-Hadi (le guide) ou al-Naqi (le pur), dixième Iman (835) :
Il connut la persécution du calife al-Mutawakkil. Transféré à Samarra, il y
mourut en 868 à l'âge de quarante ans, vraisemblablement empoisonné.
* Al Hasan al-'Askari ou al-Zali (l'intègre), onzième Imam (868) :
Il est né dans le camp militaire al-'Askari et meurt empoisonné en 874, encore
tout jeune après avoir vécu sous une étroite surveillance. Il est considéré
comme le dernier Imam visible par les duodécimains.
* Les Alaouites :
Les Alaouites (appelés aussi Nusayris du nom du fondateur Muhammad ibn Nusayr
al-Mamiri) affirment que le onzième Imam est une incarnation de l'Esprit Saint,
de même que Muhammad ibn Nusayr. Mais des recherches plus approfondies montrent
que le véritable fondateur du mouvement alaouite serait un certain Khasibi.
Les Alaouites sont les héritiers de ceux qui, à Kufa, ont été surnommés ghulat
(ceux qui ont exagéré le rang des Imams en les considérant comme incarnation
divine).
* Muhammad al-Mahdi, douzième Imam (974) :
Selon la doctrine duodécimaine, le onzième Imam, aurait eu un fils, né vers
869. Il aurait disparu en 874 presque au moment de la mort de son père en 874,
alors qu'il avait entre cinq et huit ans. La tradition rapporte qu'il s'enfonça
dans le sous-sol de sa maison auquel on accédait par un escalier, là où son
père avait établi son oratoire pour ses dévotions.
Pour les duodécimains, l'Imam n'est pas mort. Il vit en occultation (ghayba)
pour réapparaître à la fin des temps. Il est invoqué sous de nombreux noms:
- Hujja (garant de Dieu)
- Qa'im bi-amri'llah (Celui qui se lèvera sur l'ordre de Dieu).
- Qa'im al-Muhammad (Celui qui, de la famille de Muhammad, se lève, ressuscite).
- Al-Mahdi (le guidé, le sauveur).
- Al-Muntazar (celui qui est attendu).
- Sahibu'z-Zaman (le Seigneur du temps, de la fin des temps).
- Sahibu'l-Amr (le Seigneur de l'ordre divin)
- Qa'imu'l-Qiyama (Celui qui se lève au jour de la résurrection).
De 874 à 941, l'Imam caché reste en communication avec ses fidèles par l'intermédiaire
de personnages qui portent de nom de Bab (Porte), safir (ambassadeur) ou na'ib
(remplaçant) et par qui il communique ses instructions et ses enseignements.
C'est l'occultation mineure (ghayba sughra). La liste canonique en retient quatre:
- 'Uthman ibn-'Amri qui avait été le secrétaire des dixième et onzième Imams.
- Muhammad ibn 'Uthman
- Abul-Qasim Husayn ibn Ruh an-Nawbakhti
- Abu-l-Husayn 'Ali, ibn Muhammad al-Salmani.
Comme il n'y a plus d'intermédiaire désigné, l'occultation devient majeure (ghayba
kubra) qui doit durer jusqu'au retour de l'Imam lui-même.
b. Les dynasties favorables à l'Imamat
Le chiisme, contrairement à ce qu'on peut croire, n'est pas né en Iran. C'est
surtout en Irak et en Arabie que s'est répandu le chiisme avec ses formes antérieures
aux duodécimains.
1° Premières dysnaties:
- Zaydisme: un empire zaydite, fondé par un fils de Hasan, le deuxième Imam,
vit le jour en 864 au sud de la Mer Caspienne. Annexé en 900 à l'État sunnite
des Samanides, il fut reconstitué en 914 et se maintint jusqu'en 1126, époque
où il fut supplanté par les Ismaéliens d'Alamut, installés au Nord de l'Iran.
- Rassides: Cet état est fondé par un autre fils de Hasan, en 897 à Sa'da, au
Yémen. Il s'y maintint jusqu'en 1454, date à laquelle les Rassides sont supplantés
par les Tahirides, puis par des Zaydites au XVI siècle. Le dernier Imam zaydite
a été déposé à Sa'da en 1968, après que la république ait été proclamée en 1962.
2° Chiisme ismaéliens:
- Qarmates: Au début (IXe et Xe siècles), les Qarmates ne faisaient qu'un avec
les Fatimides. Ils s'en séparèrent lorsque leur fondateur, Hamdan Qarmat, reconnut
un certain 'Ubaydu'llah comme Mahdi. Ils se répandirent au Yémen, en Irak dans
la région de Kufa et au Bahreïn. Ils firent des incursions sanglantes à Basra,
Bagdad, Mosul et même La Mecque en 930 d'où ils emportèrent la Pierre noire,
restituée en 951. Ils continuèrent à menacer le Califat sunnite jusqu'en 1057.
- Les Fatimides: Ils tirent leur nom de Fatima, dont ils se disent les descendants
par Isma'il. Ils choisirent Salamiyya, en Syrie, pour capitale et s'étendirent
au cours du Xe siècle en Afrique du Nord où ils détruisirent les dynasties kharijites
locales. En 973, le Calife fatimide al-Mu'izz s'installe au Caire jusqu'en 1171
où le dernier calife fatimide fut chassé par l'Ayyoubide, Salahu'd-Din (Saladin).
- Nizarites: Le Nizarisme fut fondé à la suite des querelles dues à la succession
du Calife fatimide Nizar, dépossédé de ses droits par son frère cadet, al-Musta'li.
Un Persan, Hasan-i-Sabbah, prit parti pour Nizar et se rendit au Caire où il
ne put s'imposer. Après plusieurs pérégrinations, il parvint à s'emparer de
la forteresse d'Alamut d'où il menaça les pouvoirs en place à la tête de ses
Hashishi. Ses successeurs se maintinrent à Alamut jusqu'en 1251 d'où ils furent
chassés par les Mongols.
- Khojas: Une branche nizarite s'était fixée en Inde au XIe siècle. Elle fut
rattachée aux partisans de l'Agha Khan [71]
en 1866. Leur doctrine est fortement tintée d'hindouisme ; ils présentent 'Ali
comme la dixième incarnation de Vishnu, le Kalki.
Les duodécimains eurent aussi leurs défenseurs. De 980 à 1010, environ, les
chiites sont majoritaires dans l'empire car les califes abbassides n'ont conservé
leur influence que sur une petite partie de l'Irak et sur le Khurasan.
3° Chiisme duodécimain:
- Hamdanides: Originaires de la tribu arabe des Taghlib, ils fondèrent une dynastie
indépendante qui s'implanta à Mosul de 935 à 978 et à Alep de 944 à 1015.
- Bouyides: D'origine iranienne, ils se rallièrent à l'Imamisme en 958. C'est
à leur époque que le douzième Imam est censé être entré en occultation. Ils
favorisèrent les sciences et la philosophie et accueillirent de nombreux savants.
- Dynasties locales: De nombreuses dynasties locales favorables à l'Imamisme
s'implantèrent en Iran et en Irak
- Safavides: En 1501, le premier Shah safavide, Shah Isma'il (1487-1524) fit
du chiisme duodécimain la religion officielle de l'empire persan. Cette situation
se maintint en dépit de tentatives sporadiques de revenir au sunnisme ou de
créer une fusion entre ces deux branches de l'islam. Finalement le chiisme duodécimain
resta la religion officielle de l'Iran sous:
- Les Qajar (1796-1925).
- Les Pahlavi (1924-1979)
- La Révolution islamique (1979-...).
II. Le Coran
A. Histoire de sa rédaction
Que le Coran soit un texte dicté à Muhammad dans la forme où nous le connaissons
aujourd'hui est un mythe à ranger avec ceux qui font de l'Ancien ou du Nouveau
Testament "La Parole de Dieu". Dans le Coran se trouve souvent exprimée l'idée
qu'Allah possède la loi divine, qu'il a consignée intégralement sur une tablette
bien gardée et que cet archétype possède non seulement le Coran, mais toutes
les Écritures révélées par les prophètes antérieurs. Ces Écritures envoyées
aux prophètes ont d'ailleurs été falsifiées par les sectateurs des religions
antérieures à l'islam. Le Coran, quant à lui, est la reproduction fidèle de
cet archétype.
S'il faut prendre cette affirmation avec prudence, il y a néanmoins une nuance
importante. Ce qui nous a été transmis par l'Ancien et le Nouveau Testament
est le témoignage de plusieurs auteurs qui ont écrit quelques décennies après
la mort de Jésus ou plusieurs siècles après Moïse. Le Coran est, au contraire,
une collection de paroles exprimées par Muhammad lui-même, transcrites ou mémorisées
de son vivant. Il fallut toutefois un certain temps avant que ne soit fixé le
texte tel que nous le connaissons.
Il faut aussi faire un bref procès à l'idée que Muhammad était un illettré.
Certes dans la sourate VII, 156, Muhammad est appelé "an-Nabi al-ummi". "Ummi"
a le sens d'ignorant. On a donc traduit généralement prophète illettré ou prophète
ignorant. Il faut comprendre prophète des illettrés. Dans la sourate LXII, il
est déclaré que "Lui (Allah) a envoyé parmi les ummi un Apôtre issu d'eux".
At-Tabari, dans son commentaire des traditions remontant à Ibn 'Abbas écrit
que "les Ummiyun sont des gens qui ne déclarent véridique aucun Apôtre envoyé
par Allah, ni aucune écriture révélée par Lui, mais qui forgent une "écriture"
de leurs mains."
Le terme Ummi désigne donc les Arabes païens qui n'avaient accepté ni le judaïsme,
ni le christianisme et vivaient donc dans l'ignorance de la loi divine.
Il est certain qu'à l'époque de Muhammad, nombreux étaient ceux qui ne savaient
ni lire, ni écrire. Il semble bien que Muhammad n'était pas de ceux-là, comme
le confirment certaines traditions, notamment celle où Muhammad, à l'article
de la mort, réclame de quoi écrire [72].
L'accent mis sur "l'ignorance" de Muhammad a certainement un but apologétique,
pour prouver le miracle du Coran qui, dès lors, ne peut être que l'oeuvre de
Dieu ou de l'Esprit Saint.
La sourate LVII dit que Muhammad est issu des "Ummi", c'est-à-dire ceux qui
n'avaient pas connaissance des Écritures juives et chrétiennes. Il semble donc
certain que Muhammad n'avait pas lu, ni étudié ces écritures. Mais dire qu'il
n'en avait aucune connaissance est sans doute exagéré, car au cours de ses voyages
avec les caravanes de son oncle, puis de son épouse, il a rencontré des moines
chrétiens et des juifs qui ne lui donnent toutefois qu'une connaissance orale.
La révélation suppléera à cette lacune.
Une autre question se pose. Muhammad a-t-il de son vivant procédé ou fait procéder
à la rédaction de recensions des versets révélés ? Il est certain qu'il n'avait
pas noté les toute premières révélations, qu'il recevait avec frayeur et dans
une grande confusion. Il a dû, dans un premier temps du moins, les communiquer
oralement à ses proches. Dans la première période, celle de La Mecque avant
l'hégire, certains versets ont dû être mis par écrit comme en témoigne l'histoire
de la conversion de 'Umar, qui trouve un musulman lisant des versets à sa soeur
et à son beau-frère. Pendant la période de Médine, la tradition confirme que
des compagnons lui servaient de secrétaires et notaient donc ce qu'il révélait.
Par ailleurs, il est fait allusion à la nécessité de recourir à la mémoire de
ceux qui connaissaient des versets par coeur pour compléter les recensions ultérieures.
Il semble donc que tous les versets révélés n'aient pas été notés par écrit.
On doit aussi admettre que Muhammad, de son vivant, ne fit procéder à aucune
recension complète de la révélation. Si tel avait été le cas, il n'aurait pas
été nécessaire de le faire après son décès car personne n'aurait osé faire une
recension différente de celle du prophète. On peut se poser la question de savoir
pourquoi Muhammad ne l'a pas fait. Des réponses ont été avancées, comme par
exemple le fait que le Coran est d'abord une apocalypse annonçant la résurrection
prochaine ainsi que le "Jugement dernier".
Dans un tel cas, la consignation par écrit de la révélation est sans utilité.
Il faut voir là une argumentation similaire - peut-être inspirée par elle -
à celle tenue par les exégètes du christianisme pour qui la fin des temps toute
prochaine annoncée par Jésus (ou du moins, par certains des tout premiers disciples,
comme Paul) ne justifiait pas des Écrits de la main du Christ.
Une telle argumentation n'est guère convaincante, quand on pense à la période
de Médine, pendant laquelle Muhammad organisa un véritable Etat. Un tel Etat
n'aurait eu aussi aucune raison d'être si la fin des temps avait été imminente.
D'autres pensent qu'il eut été sacrilège pour Muhammad et ses fidèles de faire
une copie terrestre de l'archétype céleste et que, par conséquent, la révélation
devait être confiée à la mémoire des récitants. Ce ne sont là que des hypothèses
et il est préférable de constater que nous ne connaissons pas les raisons pour
lesquelles Muhammad n'a pas fait une recension définitive et complète de la
révélation.
À la mort de Muhammad, il y a donc deux sources disponibles:
- les versets recueillis par écrit sur toutes sortes de matériaux, os de chameau,
cuir, parche-
mins... Ceux-ci ne sont pas encore constitués en sourates, en tout cas pas d'une
façon aussi élaborée que dans la version actuelle du Coran.
- les versets conservés par la mémoire des compagnons. Muhammad avait, en effet,
instauré
une sorte de culte à Médine. Les fidèles se rassemblaient dans la Mosquée et
récitaient ensemble des versets sous la conduite de Muhammad.
B. Les premières recensions
Tout de suite après le décès du prophète, les croyants éprouvèrent la nécessité
de rassembler les versets révélés et de les ordonner d'une certaine manière,
d'autant plus que beaucoup de croyants qui connaissaient les versets par coeur
avaient trouvé la mort dans la bataille de 'Aqraba qui eut lieu au début de
l'an 633 contre les partisans d'un faux prophète, Musaïlima.
'Umar aurait attiré l'attention du calife Abu-Bakr sur le danger que représentait
la perte de la révélation. Il fut décidé de charger un Médinois d'une vingtaine
d'années, Zayd ibn Thabit de faire une telle recension. Ce choix se justifiait
par le fait que ce jeune homme avait été un scribe du vivant de Muhammad et
qu'il passait pour connaître la révélation par coeur. Zayd aurait donc à lui
seul, mais c'est la tradition qui l'affirme, rassemblé tous les textes notés
sur des pierres plates, des tessons, des omoplates de mouton ou de chameau.
Il les aurait recopiés sur des "feuilles" (suhuf), sans doute de parchemin.
À ces textes, il aurait ajouté ceux qu'il connaissait par coeur. La tradition
rapporte que ces feuilles auraient été conservées par Abu-Bakr, puis par 'Umar
pour parvenir enfin à Hafsa, la fille de 'Umar et veuve du prophète. Nous n'avons
aucune trace de ces feuilles car elles sont réputées avoir été détruites sur
l'ordre du calife abbasside Al-Malik. Selon une tradition, le tout aurait déjà
été réuni en volumes sous Abu-Bakr.
Il est toutefois douteux que tout cela ait pu être fait sous Abu-Bakr car il
semble que le mandat confié à Zayd n'aurait été donné que quinze mois avant
le décès du calife. Le travail, si la tradition est authentique, a donc dû se
continuer sous 'Umar. Il semble que les deux premiers califes avaient l'intention
d'imposer un texte unique à l'ensemble des fidèles afin de ne pas être en infériorité
par rapport à quelques Compagnons mieux pourvus.
Cela semble être confirmé, par le fait que d'autres recensions sont apparues,
dues à des initiatives individuelles. Leur nombre a pu être important et n'est
sans doute pas limité à la liste connue par des ouvrages postérieurs. Même 'Umar
est supposé avoir eu sa recension personnelle parallèle à la recension officielle.
Ce n'est peut-être qu'une légende afin qu'un personnage aussi important que
'Umar n'apparaisse pas moins bien fourni que d'autres.
Il semble certain qu'une recension a été faite par un cousin de Muhammad, 'Abdu'llah
ibn 'Abbas dont chacun reconnaît l'autorité dans la science du Coran ; elle
aurait contenu deux sourates (al-Hal, le Reniement et al-Hafd, la Course) qui
ne figurent pas dans le Coran, mais que nous trouvons dans une autre recension,
celle de 'Ubayy. 'Abdu'llah ibn 'Abbas est le premier exégète à être évoqué
de manière habituelle. Ce corpus a disparu, sans doute parce qu'il était d'inspiration
médinoise et a été éclipsé par la recension califienne. Le corpus nous est toutefois
connu par des variantes dans la Vulgate (texte qui sera défini sous le troisième
Calife).
Une autre recension est due à un autre compagnon de Muhammad, Uqba ibn 'Amir,
gouverneur d'Égypte, mort en 678-9. Un exemplaire existait encore en 925, mais
il est aujourd'hui disparu.
Celle d'Abu Musa al-Ash'ari (mort en 672), très attaché à 'Ali, fit autorité
à Bassora. Elle est aussi connue par des variantes de la Vulgate.
Même les sunnites admettent que 'Ali fit aussi sa propre recension. Les chiites
prétendent qu'elle contenait des versets attestant la désignation de 'Ali comme
successeur de Muhammad, versets qui auraient été supprimés dans la Vulgate.
En dépit de ces reproches, c'est quand même, la Vulgate qui s'imposera dans
les milieux chiites. En fait, plusieurs recensions, attribuées à 'Ali, ont circulé
dès les premières générations de croyants avec de profondes divergences entre
elles, ainsi qu'en atteste la tradition, car plus aucun manuscrit des recensions
alides ne subsiste. Certaines présentaient les sourates dans un ordre chronologique,
alors que d'autres n'avaient pas le même souci.
Un autre corpus semble avoir subsisté très longtemps, la recension qui eut pour
auteur un Médinois, 'Ubayy ibn Ka'b (mort en 643), compagnon et secrétaire de
Muhammad. Sa mémoire était réputée, on le compte parmi les rares fidèles à connaître
tout le texte coranique par coeur. Son corpus est adopté à Damas. Des exemplaires
subsistaient encore à Bassora au Xe siècle. Il n'est connu aujourd'hui que par
des données éparses ultérieures. L'ordre des sourates n'est pas le même que
dans la Vulgate, ni le titre des sourates. Il contenait 116 sourates au lieu
des 114 de la Vulgate. Les deux sourates supplémentaires étaient les mêmes que
celles contenues dans la recension de Ibn 'Abbas.
Enfin, le dernier corpus qui vaut d'être mentionné est celui d'un Mecquois,
'Abdu'llah ibn Mas'ud (mort en 650), également converti de la première heure.
Il semble toutefois que Ibn Mas'ud ne savait pas écrire et que son corpus ait
été dicté. Il se vantait néanmoins d'avoir reçu soixante-dix et quelques sourates
de la bouche même du prophète. Dans les années qui suivent la mort de Muhammad,
nous nous trouvons donc en présence de plusieurs corpus, notamment ceux d'Abu-Bakr,
de 'Ubayy, de 'Ali et d'Ibn Mas'ud, les seuls pour lesquels nous ayons des détails
dans la tradition. Ils divergeaient entre eux par l'ordre des sourates, leur
nombre et des détails de texte. Tous ces corpus avaient été rédigés grâce à
la récitation d'une part et aux textes déjà notés dans des recueils individuels
du vivant de Muhammad d'autre part. Il y en avait certainement d'autres, mais
nous ignorons leur auteur, leur nombre et la mesure dans laquelle ils divergeaient
de la Vulgate.
Selon la tradition, c'est au troisième calife, 'Uthman, que l'on doit la Vulgate.
Vers 650, l'émir Hudhayfa aurait été frappé par les divergences qui existaient
entre ses soldats lorsque ceux-ci récitaient le Coran Il en aurait fait part
au Calife, 'Uthman, qui aurait prié Hafsa, la fille de 'Umar de lui remettre
les "feuilles" rédigées par Zayd ibn Thabit. Le Calife aurait ensuite constitué
une commission composée de Zayd ibn Thabit, 'Abdu'llah ibnu'z-Zubayr, Sa'd ibnu'l-'As
et de 'Abdu'r-Rahman ibnu'l-Harith. (Il y a néanmoins des listes divergentes).
Zayd est médinois, les trois autres sont mecquois. En cas de désaccord entre
eux quant à la prononciation, c'est, selon décision du Calife, la prononciation
mecquoise qui doit prévaloir car c'est dans ce dialecte que les versets ont
été révélés.
Quand le "volume" (mushaf), contenant les "feuilles" de Hafsa, fut achevé, les
feuilles furent retournées à Hafsa et le Calife fit détruire tous les autres
matériaux. Il existe toutefois des traditions, mais qui sont contestées, selon
lesquelles le Calife aurait demandé à quiconque possède des textes écrits de
les remettre à la commission ou encore que l'on fit appel à la mémoire lorsqu'il
y avait désaccord sur un verset. L'intention du Calife de donner un canon du
Coran est sans doute louable, mais il semble cependant que l'arrière-pensée
du Calife, en choisissant la recension d'Abu-Bakr comme base et en désignant
une majorité de Mecquois dans la commission, était de donner à une faction mecquoise
le mérite d'avoir légué une Vulgate aux générations futures en écartant les
recensions de 'Ali, de 'Ubayy, de Mas'ud et des autres.
En partant de la recension d'Abu-Bakr, en ajoutant des fragments épars recueillis
par ailleurs, on aboutit à une édition augmentée, corrigée du corpus d'Abu-Bakr.
Il n'y a pas lieu de mettre en doute le sens de responsabilité des membres de
la commission, ni son bon vouloir. Mais il faut admettre les défaillances humaines
résultant du choix des matériaux, des témoignages recueillis. Dans quels cas
jouaient le hasard, l'initiative individuelle, l'ascendant de certaines personnalités
? Autant de questions insolubles aujourd'hui, qui n'enlèvent toutefois rien
à la valeur spirituelle du Coran, ni à l'inspiration divine qui est à son origine.
'Uthman fit établir quatre copies (sept selon d'autres sources) qui furent envoyées
dans les grands centres: La Mecque, Bassora, Kufa et Damas. Cette Vulgate passe
pour être acceptée rapidement, même par 'Ali [73].
Mais c'est là, une donnée traditionnelle car nous ne sommes nullement renseignés
sur l'attitude de 'Ali à cet égard.
Par contre différentes sources nous apprennent que Ibn Mas'ud refusa violemment
et la lutte entre ses partisans et les partisans de la Vulgate fut longtemps
indécise. Sans doute en fut-il de même pour les partisans de la recension de
'Ubayy, mais nous sommes mal renseignés à cet égard.
C. Les difficultés de lecture
Si la Vulgate fixait le texte de base, elle ne résolvait pas tous les problèmes.
Nous n'avons pas de manuscrits des "lectionnaires" originels, bien que des données
éparses dans des chroniques ou des compilations historiques fassent état d'une
pieuse vigilance à les conserver. Il est donc très étrange qu'ils ne soient
pas parvenus jusqu'à nous, alors que nous avons des manuscrits à peine plus
récents.
Les affirmations autour d'un manuscrit remontant à 'Uthman et conservé dans
une mosquée du Caire, et dont une copie tachée du sang du Calife assassiné existait
encore au Xe siècle, sont sans doute légendaires. Ce manuscrit aurait été un
faux.
Les quatre "lectionnaires" originels ne suffisaient pas à la diffusion du texte.
On en fit donc des copies dont les plus anciennes datent de la période du califat
de 'Abdu'l-Malik (685-705). Le fait de l'inexistence de manuscrits des "lectionnaires"
originels amena certains historiens à nier l'existence de cette Vulgate, celle-ci
aurait été inventée pour donner une autorité à la réforme qui se produisit sous
le calife susmentionné. Cette rumeur peu vraisemblable a sans doute été provoquée
par le fait que certains "lecteurs" considérés comme intègres et honorés, avaient
pris leur distance avec le texte de la Vulgate et continuaient à recourir aux
recensions de 'Ubayy, de 'Ali ou d'Ibn Ma'sud. Cette résistance à la Vulgate
était ressentie comme une atteinte au pouvoir centralisateur du Calife. Déjà
sous Marwan, le calife précédent, les feuilles toujours détenues par Hafsa avaient
été réclamées pour être détruites, mais Hafsa refusa de les livrer. On attendit
donc sa mort pour les détruire. Al-Hajjaj, le bras droit du Calife al-Malik
s'employa à faire rechercher et détruire tous les manuscrits des corpus considérés
comme hérétiques.
La tradition nous présente Al-Hajjaj comme un "lecteur" d'une autorité reconnue,
réputé pour avoir décelé onze passages peu satisfaisants pour le sens dans le
texte othmanien et pour les avoir corrigés. À l'époque, l'écriture des manuscrits
était difficilement déchiffrable. Pour pouvoir lire correctement, on devait
faire appel à des personnes qualifiées, les "lecteurs". À vrai dire, l'histoire
de la mise au point du texte est beaucoup plus complexe et il est certain que
plusieurs personnes sont intervenues dans l'amélioration du texte de la Vulgate,
et pas seulement pour corriger les erreurs matérielles dues à des copistes qui
avaient encore aggravé l'état défectueux de la version othmanienne. La correction
du texte témoigne de la volonté de faire passer la Vulgate d'une "scriptio defectiva"
à une "scriptio plena" Les langues sémitiques étaient anciennement transcrites
sans vocalisme et sans signes diacritiques pour les alphabets qui écrivaient
plusieurs consonnes avec le même "ductus" (carcasse consonantique). Dès le VIe
siècle, des rabbins de Tibériade introduisirent les voyelles longues a, i, u
dans le texte hébreu comme d'ailleurs des chrétiens nestoriens d'Edesse l'avaient
fait pour le syriaque.
Des données pas toujours claires, tirées de l'étude paléographique des manuscrits,
ainsi que des renseignements d'origine islamique nous permettent d'avancer quelques
hypothèses concernant l'histoire complexe de ce passage vers la "scriptio plena".
Les manuscrits les plus anciens sont disponibles à Istanbul, Paris, Londres
et au Caire. On a essayé de les grouper par familles et de les distribuer chronologiquement.
Aucun manuscrit n'est antérieur à l'époque du calife Al-Malik. Nous ne possédons
donc plus l'état du texte de l'époque de 'Uthman. Les manuscrits que nous possédons
sont de la fin du VIIe siècle et du début du VIIIe, presque cent ans après la
mort de Muhammad. Les plus anciens ont été groupés en famille hedjazienne (région
de La Mecque et Médine) et famille irakienne (Bassora, Kufa).
Les premiers en écriture hedjazienne (couchée vers la droite et d'allure assez
arrondie) sont démunis de signes diacritiques et de vocalisme. Il en est de
même, du moins au tout début de ceux qui sont en écriture coufique (d'allure
géométrique, anguleuse et penchée à gauche), une écriture qui finira par supplanter
l'écriture hedjazienne plus ancienne. C'est certainement sous le califat d'Al-Malik
que la réforme fut entreprise, mais pas d'une manière systématique. Certaines
formes dialectales disparaissent, d'autres sont maintenues ; on ne sait trop
pourquoi.
La première réforme consiste à introduire la vocalisation, notamment les voyelles
longues u et i, mais toujours de manière sporadique [74].
On nota d'abord les voyelles casuelles, puis ensuite des voyelles à l'intérieur
des mots. Vint ensuite l'insertion probable de la voyelle longue "a". Ibn Zayd
l'aurait fait introduire par un scribe dans plus de 2000 mots. Par la suite,
on introduisit les voyelles brèves par des points afin de préciser la prononciation,
car sans ces précisions, la prononciation variait selon les dialectes. La seconde
réforme fut l'introduction de signes diacritiques pour distinguer les consonnes
qui ont le même "ductus" Au début ceux-ci se présentent sous la forme de fines
barres obliques de gauche à droite sur ou sous la consonne. On attribue au grammairien
de Bassora, al Khalil (+ 786) la notation de la gémination (répétition de la
syllabe), de l'attaque et de la détente vocales (Hamza) [75].
Cette lente progression vers la "scriptio plena" rencontre de fortes oppositions
dans les milieux conservateurs, du moins en ce qui concerne les voyelles brèves.
L'usage de signes diacritiques semble avoir été admis plus facilement et être
acquis dès le IXe siècle. À partir de cette époque, les partisans de la "scriptio
plena" semblent l'emporter et l'on ajoute dans les manuscrits où le "ductus"
est écrit à l'encre noire, les nouveaux signes à l'encre rouge. Mais toutes
les nuances d'articulation des consonnes ne sont pas résolues et des divergences
dans la récitation subsistent jusqu'à nos jours. Une autre innovation à noter
est la division du texte en sourates et en versets (ayat, sing., ayat, plur.).
Dans les manuscrits anciens, les sourates sont séparées par des blancs ou par
un simple bandeau. Dans les manuscrits coufiques, le titre figure dans le bandeau,
mais la division en versets s'est révélée nécessaire pour aider la récitation.
Elle ne figure pas dans les manuscrits hedjaziens ; elle a été ajoutée dans
les anciens manuscrits coufiques avant d'être incorporée dans le texte lui-même.
On groupe les versets par 4, 7 ou 10 ou encore par 5 et 10 pour former des unités
faciles à retenir (hirzb).
Le classement des sourates en allant de la plus longue à la plus courte semble
remonter aux premières recensions. Mais il n'est pas rigoureux. Une sourate
légèrement plus courte est parfois classée avant une sourate un peu plus longue.
Quelques sourates semblent constituer des blocs insérés tels quels. Il faut
peut-être y voir la réminiscence de petits recueils déjà constitués du temps
de Muhammad et que l'on n'a pas voulu dissocier. Cette division en sourates
et en versets contient de sérieuses divergences entre le texte de la Vulgate
et celui des autres recensions.
Tous ces efforts des scribes pour fixer dans le détail la graphie coranique
- et l'on ne peut pas dire qu'ils y soient totalement parvenus - montrent combien
la récitation du Coran posait un problème. Aussi a-t-on eu recours à des "lecteurs"
dont la méthode relève de la "science des lectures" (qira'a: récitation, variante
ou mode de lecture).
Au début un "hafiz" (pl. huffaz) désignait celui qui savait le Coran par coeur,
plus tard il prend le sens de traditionaliste. C'est alors qu'apparaît le terme
"qari '" (pl. qurra), le récitant sensé capable de reproduire le texte à voix
haute et avec fidélité, parce qu'il le connaît de mémoire. Ils sont peu nombreux
et le terme sera ensuite utilisé pour désigner un homme honoré pour sa conduite
et son zèle à réciter le "Livre de Dieu".
L'histoire des "qurra" depuis le temps des premiers califes est faite d'intrigues
et de participation aux conflits entre musulmans. Ils sont un autre facteur
d'instabilité et un obstacle à l'unification de la Vulgate, car ils prétendent
faire remonter leur science, par une chaîne de garants, aux compagnons du Prophète,
'Ubayy, Ibn Ma'sud, 'Ali, 'Umar, Ibn 'Abbas.
Pour mettre fin à ce chaos, on procède, sous le califat d'Al-Malik, à un choix
de"lecteurs" réputés corrects et l'on définit les critères pour qu'une lecture
soit valable (assentiment du consensus doctorum et conformité à la vulgate).
On aboutit ainsi à une liste de "lecteurs" répartis dans les grands centres
(Médine, Damas, Bassora et Kufa). Parmi ceux-ci, notons la présence de trois
Imams, Muhammad al-Baqir, Zaïnu'l-'Abidin et Ja'far as-Sadiq. Il y a un accord
sur une liste de sept lecteurs dont deux seulement sont arabes, les autres étant
des affranchis, surtout d'origine iranienne.
À cette liste des sept, on ajoute des noms pour avoir une liste de dix, et enfin
une liste de quatorze. Dans la liste des sept et des dix, on ajoute au nom du
lecteur, les noms des "transmetteurs" (rawi), réputés pour leur exactitude à
diffuser la lecture du maître. La lutte entre les trois listes sera longue,
mais finalement la primauté de la liste des sept sera acceptée par la majorité
des musulmans. Au cours des siècles, la préférence pour l'une ou l'autre lecture
de la liste des sept variera de pays à pays et d'époque en époque.
Au XIe siècle, on assiste à une véritable révolution par l'abandon de l'écriture
coufique et son remplacement par une autre écriture, de forme arrondie et d'allure
cursive, déjà en vigueur dans les écrits ordinaires. Elle est munie d'un système
diacritique complet, pourvue de signes pour noter la gémination, l'attaque et
la détente vocales, ainsi que le vocalisme s'étendant jusqu'aux voyelles brèves.
Par la suite, les manuscrits sont remplacés par l'impression. Toutefois les
premiers livres imprimés en Occident (Hambourg, 1694, Padoue, 1698) n'ont guère
de retentissement en Islam. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour une première
édition musulmane, celle de Mulay Usman (St Pétersbourg 1787). La Perse suit
avec des éditions à Téhéran et à Tabriz au XIXe siècle, puis Constantinople
en 1877 et enfin Le Caire en 1923 par une édition patronnée par le Roi Fouad
Ier. Celle-ci est d'une présentation impeccable et précise. Elle sera pour le
Coran ce que les Bibles protestantes ont été pour le christianisme. La lecture
retenue pour cette édition est celle de Hafs, transmetteur de 'Asim de Kufa,
cinquième sur la liste des sept. En Afrique du Nord, on préférera une autre
lecture, celle de Nafi de Médine, mais originaire de Isfahan. Ces deux lectures
finiront par prévaloir sur les cinq autres.
D. Le Contenu
Le Coran est pour les musulmans la troisième révélation divine et la dernière.
Selon les sunnites, les deux premières (la Torah et les Evangiles) ont été falsifiées.
Dieu corrige donc ces falsifications par la troisième révélation [76].
Le fait qu'il y ait quatre évangiles ayant plusieurs sources est la preuve de
sa non-authenticité. Il en est de même pour la Torah.
Le Coran contient 114 sourates divisées en versets (ayat) de longueur très variable
(allant de quelques mots à une vingtaine de lignes). On a aussi réparti les
versets en 60 unités de lecture afin de faciliter la mémorisation et la récitation.
Le Coran débute par une très courte sourate appelée "sourate d'ouverture" ou
"liminaire", souvent répétée comme une prière: "Au nom d'Allah, le Bienfaiteur
miséricordieux, Louange à Allah, Seigneur des mondes, Bienfaiteur miséricordieux,
Souverain du Jour du jugement ! C'est Toi que nous adorons, Toi dont nous demandons
l'aide ! Conduis-nous dans la Voie droite, la Voie de ceux à qui tu as donné
Tes bienfaits, qui ne sont ni l'objet de Ton courroux, ni les égarés !"
Ensuite les sourates se succèdent sans respecter l'ordre de la révélation, allant
de la plus longue à la plus courte.
Si l'on se réfère au reclassement chronologique, on peut subdiviser le Coran
en deux parties, elles-mêmes subdivisées en plusieurs périodes:
1. Les sourates mecquoises peuvent être classées en trois périodes:
1.1. La première période correspond aux quatre premières années de l'activité
prophétique de Muhammad. Il y est surtout question du Jugement dernier, présenté
comme un jour redoutable.
1.2. La deuxième période correspond à la cinquième et sixième année de la prédication.
Les sourates s'intitulent: Noé, Les Prophètes, Marie ...
1.3. La troisième période va de la septième à la dixième année et donne lieu
à plusieurs récits concernant la vie des prophètes Abraham, Joseph, Jonas...
2. La deuxième partie concerne Médine. Elle s'adresse aux différentes forces
en présence: les juifs, les chrétiens, les musulmans. Elle jette les bases de
la loi religieuse "la shari'a ". Muhammad est devenu, en plus d'un prophète
et d'un chef religieux, un chef politique. On y trouve quatre grands thèmes:
- la foi proprement dite ('aqida)
- le culte ('ibada)
- l'éthique et la morale (akhlaq)
- les relations interpersonnelles (mu'amalat).
À la "shari'a" viennent s'ajouter les hadiths, témoignages des compagnons du
Prophète rapportant ses dires non contenus dans le Coran ainsi que des épisodes
de sa vie. On y ajoute encore des propos tenus par les compagnons eux-mêmes
(khabar, sing.,akhbar, plur.) L'ensemble de la "Shari'a" et des Hadiths constitue
la "Sunna" (Coutume, manière de vivre).
Le hadith et le khabar sont composés de deux parties:
* la chaîne des transmetteurs (isnad) garantissant l'authenticité de la parole
rapportée. Cela permet de classer les hadiths selon une quarantaine de critères,
à savoir ceux qui:
- ont une authenticité irrécusable (sahih),
- sont bons malgré un léger doute (hasan),
- sont faibles à cause des critiques formulées (za'if),
- sont rejetés parce que la transmission est fausse (mawdu).
* le propos lui-même.
a. Les recueils sunnites de hadiths
* Ahmad ibn Hanbal (+ 855) classe les hadiths selon les chaînes de transmetteurs.
* Les autres recueils classent les hadiths selon leur contenu:
- Les sahiyayn (ne contenant que des sahih et des hasan)
- Al-Bukhari (+870)
- Muslim al-Qushayn (+ 865)
- Les sunan (contenant surtout des hasan et quelque za'if)
- Ibn Majah (+ 886)
- Abu Dunud (+ 889)
- Al-Nasa'i (+ 915)
- Ahmad al-Timidhi.
b. Les recueils chiites
Ces recueils contiennent surtout des propos tenus par les Imams:
- Muhammad Kulayni (+ 941), celui qui suffit à la science de la tradition.
- Shaykh Saduq ibn Babuya (+ 991), celui qui n'a pas de juristes à sa disposition.
- Shaykh Abu Ja'far al-Tusi ( + 1067) - rectification des dogmes, le regard
perspicace sur les divergences dans les traditions.
E. Conclusion
Le Coran tel que nous le connaissons aujourd'hui est entièrement constitué de
paroles prononcées par Muhammad. Il est donc le premier livre saint à transmettre
les paroles mêmes du prophète. Il n'échappe toutefois pas totalement à l'intervention
ultérieure des croyants pour sa mise au point définitive.
En premier lieu, nous pouvons admettre que certains versets révélés n'y ont
pas trouvé place sans toutefois pouvoir expliquer pourquoi. Certains commentateurs
y verront une influence du Pouvoir en place, car il est certain que c'est la
recension présentée par le Pouvoir qui a prévalu sur les autres recensions.
Cela ne veut pas dire qu'il y ait eu falsification volontaire et ceux qui prétendent
que des versets ont été volontairement supprimés pour immédiatement écarter
'Ali de la succession, ne peuvent en apporter la preuve. On ne peut pas non
plus ignorer l'évolution qui a conduit le texte de la "scriptio defectuosa"
à la "scriptio plena", mais cela n'a pas modifié fondamentalement le sens du
texte.
Le classement des sourates n'est pas conforme à la chronologie de leur révélation.
Cela est certain. Aussi les savants musulmans et les autres tentent-ils de rétablir
la chronologie et ils y parviennent pour l'essentiel. Cet exercice n'est pas
une simple curiosité historique, il est rendu nécessaire pour expliquer certains
versets qui se contredisent entre eux. Cette contradiction a donné lieu à la
théorie de "l'Abrogeant et de l'Abrogé (An-nasih wa-l-mansul)", déclarant caduque
toute disposition contredite par une révélation ultérieure. Seule la dernière
en date doit être retenue pour déterminer l'attitude à adopter.
Le classement des sourates en sourates mecquoises et médinoises a donné lieu
à un large consensus ; il remonte au VIIIe siècle déjà, mais le consensus se
fera plus tardivement. Il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit d'identifier
des versets médinois introduits dans des sourates mecquoises, ou l'inverse et
la discussion est toujours ouverte. Les orientalistes occidentaux se basent
davantage sur l'étude exégétique du texte, ne se référant à la tradition qu'à
titre de confirmation. On est loin de l'unanimité et les travaux ne font d'ailleurs
que commencer. Pour cette étude, on recourt à différentes méthodes, mais aucune
n'a donné entière satisfaction.
Quelle était réellement la langue utilisée par Muhammad ? Pour certains, c'était
le dialecte mecquois. Y avait-il un véritable dialecte mecquois dans une ville
aussi cosmopolite que La Mecque ? Pour d'autres, c'était une "koinè" [77]
qui était déjà utilisée par des poètes et des orateurs et qui jeta les bases
de l'arabe classique. S'il y a eu des influences dialectales par la suite, elles
sont dues au choix des "lectures" postérieures.
On avance la doctrine de l'inimitabilité du Coran, preuve de l'origine divine
et du prodige perpétuel de l'oeuvre, en se référant au verset suivant: "Certes
si les Humains et les Démons s'assemblaient pour produire semblable Prédication,
ils n'en produiraient pas de semblable, fussent-ils les uns pour les autres
des auxiliaires" (XVII, 90/88). Ce verset fait-il allusion à la langue et au
style, ou au contenu ?
En tout cas, il n'y a pas un style uniforme. Les sourates courtes, révélées
pour la plupart pendant la première période mecquoise sont rythmées. Elles contiennent
des assonances coupant les versets selon les rimes. Mais ces coupures ne sont
pas placées au même endroit par tout le monde, ce qui a donné des numérotations
différentes pour les versets. Le style devient moins rythmé pour les sourates
de la période médinoise. De même, l'unité rimée s'étire et se distend pour la
dernière période mecquoise. Elle se développe en phrases multiples et variables.
La beauté de la langue n'en reste pas moins remarquable par sa sonorité, son
rythme, la qualité du verbe ainsi que l'équilibre et la symétrie des développements
[78].
Une question se pose à tous les chercheurs: De toutes les paroles attribuées
à Muhammad dans le Coran comme dans les hadiths, lesquelles sont authentiques
et lesquelles sont des ajouts postérieurs. Plusieurs hadith, par exemple, racontent
que Omar posait une question à Muhammad et en suggérait la réponse. Alors Dieu
révélait un verset à Muhammad qui confirmait l'opinion de Omar. Certains chercheurs
en concluent que ces versets pourraient être des ajouts postérieurs au décès
du Prophète [79].
De toute manière, quelqu'un a dû trancher pour décider ce qui devait faire partie
du Coran et ce qui devait rester un hadith du Prophète, voire un Hadith Qudsi
[80]. "De quelque
manière que cela se soit produit, il y a donc eu une sélection et une répartition
des données provenant de sources diverses dans les deux grands groupements de
textes que l'on désignera sous les noms distincts de "Coran" et de "Hadith".
On conçoit aisément que ces choix ne se soient pas effectués sans heurts ni
contradiction [81]".
Les scribes et le pouvoir sont les deux intervenants: les scribes, car il fallait
bien que certains écrivent ce que Muhammad n'avait pas écrit lui-même, le pouvoir
car celui-ci a fait un choix politique dans le travail des scribes, acceptant
certains, excluant d'autres.
Tout en tenant compte de ces remarques et de ces réserves, le texte doit être
reçu comme l'héritage authentique du Prophète, ce qui donne au Coran une préséance
sur les écrits religieux antérieurs.
III. La Doctrine
A. Les trois vérités fondamentales (piliers)
Doctrine commune aux diverses branches de l'islam
a. Dieu
1. Unicité de Dieu (Allah, al lah)
La ilaha illa'Ilah. "Il est Dieu et il n'est d'autre divinité que Lui" est la
profession de foi (Shahada), complétée par la seconde affirmation: wa Muhammad
rasul Allah (et Muhammad est son envoyé).
Dis: Il est Allah, unique
Allah, le seul
Il n'a pas engendré et n'a pas été engendré
N'est égal à Lui, personne [82].
Cette profession de foi est à comparer avec le Shéma Israël, elle s'oppose au
polythéisme païen, ( À La Mecque, le premier souci de Muhammad fut d'éliminer
la fameuse triade féminine al-Uzza, al-Lat et Manat - voir toutefois les fameux
versets sataniques. Cette profession de foi s'oppose aussi à la Trinité chrétienne.
2. Dieu est inaccessible (al-ghayb)
3. Dieu est le créateur Tout-Puissant
Cf. sourate 96, qui, selon certains, aurait été la première révélée à Muhammad:
Prêche (lis) au nom de ton Seigneur qui créa... Le verbe khalaqa, créer, revient
130 fois dans le Coran, car Dieu est le créateur de toutes choses:
- l'homme (Adam et Eve)
- la vie intra-utérine
- les anges et les démons
- les animaux et la végétation
- l'univers, rempli des signes (ayat) visibles de la force créatrice de Dieu
- l'harmonie céleste des astres et des étoiles.
En tant que créateur, Dieu est Tout-Puissant ('Aziz, 92 fois) et l'homme est
son serviteur soumis (muslim). Il sauve qui il veut et il prodigue à l'homme
ce qu'il veut (116 fois).
4. Allah est un Dieu vivant (al-hayy)
Il est principe de vie, il a la capacité de ressusciter les morts au jour du
jugement dernier.
5. Dieu est juste
Il punit et récompense car l'homme est responsable de ses péchés. Il sauve le
croyant et condamne l'incroyant.
6. Dieu est miséricordieux
- le Bienfaiteur (ar-rahman, 54 fois)
- le Miséricordieux (ar-rahim, 95 fois)
- le Pardonneur (al-ghafur, 91 fois)
- le Généreux (al-karim) etc.
soit 99 noms qui sont donnés à Dieu par le Coran et la tradition.
b. Le prophétisme
1. Les prophètes
Il y a eu une multitude de prophètes (124000 selon la Tradition), et de nombreux
envoyés (313). Le Prophète (nabi) est celui qui reçoit des ordres divins. L'envoyé
(rasul) est un prophète législateur. En général, le rasul est aussi un nabi.
Dans le Coran, on trouve 18 prophètes communs à la tradition juive (sont exclus:
Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Daniel, Osée et Amos), 3 prophètes évangéliques et
5 de la tradition arabe.
* Parmi les 18 prophètes juifs:
- Adam à qui Dieu apprend le nom de toutes choses, qui est honoré par les anges
sauf Iblis, le démon qui le fait chuter. Adam accepte le pacte primordial (al-mithaq)
et la soumission à Dieu. Il est le prototype de l'homme, Al-insan al-Kamil,
l'homme parfait, préfiguration de tous les prophètes.
- Abraham (Ibrahim) est le père des croyants. Il a accepté de sacrifier son
fils, Ismaël, mais Dieu l'en a dispensé. Ismaël a aidé son père à construire
la Kaaba.
- Joseph (Yusuf) (la sourate XII lui est entièrement consacrée) possède la sagesse,
la science et la capacité d'interpréter les songes.
- Moïse (Musa), le plus grand de la tradition juive. Il est aussi un envoyé
qui reçut sa mission du Buisson ardent, fit valoir ses signes devant Pharaon
et fit sortir les Hébreux d'Égypte.
- Élie (Ilyas) et Elisée (Alyasa) sont les preuves de la résurrection.
* Les Prophètes chrétiens:
Zacharie (Zakariyya), Jean-Baptiste (Yahya) et Jésus (Isa) qui est non seulement
un grand prophète, mais aussi un envoyé. Le Coran atteste la naissance miraculeuse
de Jésus comme celle de Jean-Baptiste. Dieu lui a révélé l'Évangile dont le
texte a disparu et qui a été remplacé par des évangiles multiples. Jésus porte
les noms de Messie et de Verbe (kalima). Il n'est pas mort sur la croix car
Dieu lui a substitué quelqu'un d'autre, mais il a été enlevé au Ciel d'où il
reviendra à la fin des Temps.
* Les Prophètes arabes:
Hud, Salih (envoyé aux Thamud) et Shu'ayb, tous les trois traités d'imposteurs
par leurs contemporains ; Idris (Hénoch, Hermes) et Luqman, tous deux pourvus
d'une sagesse proverbiale.
2. La Fin de la prophétie (khatam an-nabuwwa)
Muhammad n'est le père d'aucun de vos hommes, Il est le Messager de Dieu (Rasu'llah)
et le sceau des Prophètes (khatam an-nabiyyin) (Coran XXXIII, 40). Khatam est
interprété par la plupart des Sunnites, comme "dernier prophète" (p.e. Yusuf
'Ali: Quand un document est scellé, il est complet et on ne peut rien y ajouter.
L'enseignement d'Allah est et sera toujours continué, mais il n'y a plus eu
et il n'y aura plus de prophète après Muhammad. Les jours derniers auront besoin
de penseurs et de réformateurs, mais pas de prophètes. Cette question est sans
discussion).
Dans les hadiths, nous trouvons: ô 'Ali, Tu es pour moi, comme Aaron fut pour
Moïse sauf qu'il n'y aura plus de prophète (nabi) après moi (Conc. 6, 335).
Ces interprétations sont basées sur la conception que l'islam est parfait et
complet: La véritable religion de Dieu est l'islam (Coran, III, 17) [83].
Quiconque désire une autre religion que l'islam, il ne lui sera pas satisfait
(Coran III, 79) [84].
On doit se demander si, dans ces versets, la référence à l'islam concerne la
religion fondée par Muhammad ou s'il n'y a pas lieu de retenir la signification
première du terme, à savoir "soumission". Toute religion basée sur le concept
de soumission à Dieu est une véritable religion et il n'y a pas d'autres religions.
Cette idée peut découler du fait que le Coran qualifie Abraham, Moïse et Jésus
de "musulman (soumis à Dieu)".
Certains auteurs et commentateurs du Coran font une distinction entre les deux
titres donnés à Muhammad, à savoir "rasul" et "nabi". On peut faire les remarques
suivantes:
1) Pendant la période mecquoise, Muhammad est appelé rasul (14 fois).
La Shahada que l'on traduit par "Il n'est de dieu que Dieu et Muhammad est son
prophète", utilise en fait le terme "rasul" et non "nabi". Selon Bijlefeld,
la période mecquoise établissait la nécessité d'un nouvel envoyé divin, comme
ce fut le cas pour les religions du passé. Pendant la période médinoise, le
titre de "nabi" est aussi donné à Muhammad pour souligner son appartenance à
la filiation abrahamique (sémitique).
2) Le Coran donne la liste de nombreux prophètes (nabi). Tous sont dans
la lignée d'Abraham, dont quelques-uns seulement sont à la fois rasul et nabi
(entre autres Moïse, Jésus et Muhammad). Hud, Salih et Jethro qui ne sont pas
de cette lignée, sont seulement rasul.
3) Il semble donc que le "nabi" et le "rasul" assument deux fonctions
distinctes:
Le "nabi" appartient à la descendance d'Abraham, comme semble le dire les versets
suivants: "Nous avons donné la prophétie (nubuwwa) et le Livre à sa semence"
(dhuriyya, descendance) (XXIX, 26). "Nous avons donné aux enfants d'Israël,
le Livre, le Jugement et la prophétie" (XLV, 15).
À certains prophètes, le Coran associe un livre: des rouleaux à Abraham, la
Torah à Moïse, l'Évangile à Jésus et le Coran à Muhammad. Par ailleurs les Prophètes
sont au sein d'une alliance: "Souvenez-vous que des prophètes, nous prîmes leur
alliance" (mithaq) (XXXIII, 7) ; Lorsque Dieu établit une alliance avec les
prophètes (nabiyyin), il dit: "Voici le Livre et la Sagesse que je vous donne.
Après quoi viendra un messager (rasul) pour vous confirmer les Écritures que
vous possédez déjà" (III, 75).
Par contre l'idée d'une nouvelle communauté religieuse (umma) est associée au
"rasul": "Chaque communauté a son messager" (rasul) (X, 47 ; XVI, 38 ; XVII,
15 ; XXIII, 44 ; XXX, 47). C'est à cet envoyé (rasul) que la communauté doit
obéir, car c'est lui qui donne un "message manifeste". Le Coran n'associe jamais
l'idée d'obéissance au terme "nabi".
4) Messagers futurs
Ô Fils d'Adam ! Il vous viendra des messagers parmi les vôtres, répétant nos
signes (VII, 34). Des commentateurs musulmans ont traduit le verbe "venir" par
un conditionnel plutôt qu'un futur, parce qu'il voyait dans ce verset une contradiction
avec la doctrine de la fin de la prophétie. Dans d'autres versets où le même
verbe se présente sous la même forme, il s'agit incontestablement d'un futur.
Cette interprétation est confirmée par d'autres versets qui suggèrent que la
révélation coranique a un terme: À chaque nation, un terme ; quand son terme
arrive, il ne se sera ni reculé ni avancé (VII. 33). À chaque âge, un livre
(XIII, 16). Ni trop tôt, ni trop tard, un peuple n'atteint son temps assigné
(XXIII, 43).
Toutefois, la plupart des musulmans considèrent Muhammad comme le dernier prophète
et le dernier messager, ainsi que le souligne le hadith: La prophétie et l'institution
des Messagers divins sont venus à terme avec moi ; après moi, il n'y aura plus
ni apôtre, ni messager, ni prophète.
Cette interprétation n'a pas toujours été unanime. Très tôt, certains ont pensé
que le mot khatam, qui vient du verbe "khatama" (sceller), fait référence à
la qualité de la prophétie, le sceau étant considéré comme une signature. Abu-'Ubayda
(mort en 209 A.H.) disait que Muhammad est le sceau des prophètes, ce qui signifie
"le meilleur d'entre eux" (Naqa'id 349). Abu-Riyash dit que "khatim al-anbiya'"
signifie "sceau des prophètes", tandis que khatam al-anbiya' signifie "beauté
des prophètes", "meilleur des prophètes". Cette distinction est aussi soutenue
par le grammairien kufi, Ath-Tha'lad. De même cette tradition attribuée à 'A'isha:
Dis (que le prophète est) le sceau des prophètes et ne dis pas qu'il n'y aura
plus de prophète après lui.
Il semble donc qu'au début de l'ère islamique, le terme khatam n'était pas compris
comme "dernier", mais avait un sens honorifique: "meilleur des prophètes". Il
y a une tradition attribuée à 'Ali, par laquelle il aurait dit: "Muhammad est
le sceau des prophètes (khatamu'l-anbiya') et moi je suis le sceau des successeurs"
(khatamu'l-wasiyyin).
Une dernière approche est de replacer le verset dans le "Sitz im Leben". En
effet, le verset commence par dire que Muhammad n'est le père d'aucun homme
parmi vous. Le verset est en rapport avec l'adoption de Zayd ibn Harithah et
du mariage de Muhammad avec Zaynab l'épouse répudiée par Zayd. Il impliquerait
une rupture de la descendance abrahamique à laquelle est liée la prophétie [85].
c. La résurrection et le jugement
Ces deux événements qui doivent se produire à la fin de la dispensation coranique
sont décrits de manière très concrète dans des sourates courtes à la fin du
Coran, mais révélées dès le début à La Mecque, sourates que les musulmans récitent
plusieurs fois par jour dans les prières rituelles. Il y aura des signes avant-coureurs:
des tremblements de terre, le soleil se lèvera à l'Occident plutôt qu'à l'Orient
etc.
Un premier son de trompette annoncera l'anéantissement total (fana). Au deuxième
coup de trompette, les hommes ressusciteront et seront réunis devant le trône
de Dieu. Ceux dont le poids des mauvaises actions sera supérieur à celui des
bonnes actions ne pourront pas traverser le pont du Sirat, au-dessus de la géhenne
où ils tomberont pour y souffrir éternellement. Les autres traverseront le pont
sans difficulté et entreront au Paradis, lieu de délices avec des jouissances
très concrètes (boire, manger en la compagnie de merveilleuses houris. N.B.
le vin y sera abondant, mais il ne procurera plus l'ivresse qui conduit les
hommes aux folles actions).
Il est difficile de lire ces textes littéralement. Ils ont donc une autre signification
et ne sont qu'une description métaphorique.
B. Les cinq piliers de la vie spirituelle
a. La Shahada
"Je témoigne qu'il n'y a pas de divinité sauf Allah et je témoigne que Muhammad
est l'Envoyé de Dieu".
La formule répète deux fois le verbe ashhadu (je témoigne) qui signifie aussi
"je vois, j'observe". Il s'agit d'exprimer une vérité que le croyant a perçue
et pour laquelle il est prêt à mourir, d'où le mot shahid (martyr) de même racine.
Pour être musulman, il suffit de répéter cette profession de foi devant témoin.
Toutefois, il faut y adhérer de coeur, avec sincérité, pour que la Shahada justifie
le salut de l'homme.
b. La prière rituelle (salat)
Celle-ci doit être faite cinq fois par jour. Rien n'en dispense sauf la jihad
et la menstruation des femmes. Elle symbolise la soumission à Dieu.
Il faut distinguer cette prière rituelle obligatoire de la prière personnelle
(du'a) que l'on peut faire à tout moment et pour toutes sortes de motifs. Il
y a encore l'oraison intérieure (dhikr), faite surtout de récitation de noms
de Dieu ou de formules sacrées apprises d'un maître spirituel (shaykh).
La prière rituelle est précédée d'ablutions partielles ou totales selon le degré
d'impureté (cadavre, excrément, sperme...). À défaut d'eau, le croyant peut
toucher le sol, du sable ou une pierre propre. Le croyant se tourne ensuite
vers La Mecque (Qibla). La prière s'accompagne de prosternations (rak'a). Elle
a lieu après l'attestation Allahu akbar et la récitation de la première sourate
du Coran (fatiha).
- La prière de l'aube est répétée deux fois ;
- celle de midi, quatre fois ;
- celle du milieu de l'après-midi, quatre fois ;
- celle du coucher du soleil, trois fois ;
- celle du soir, une heure et demie après le coucher du soleil, quatre fois.
c. L'aumône légale (zakka)
Dans la racine zakka, il y a une connotation de pureté qui s'ajoute à la notion
de solidarité communautaire. Dans les sociétés musulmanes, le zakka se confond
souvent avec les impôts et taxes instaurés par le pouvoir. Le Coran n'en fixe
pas le pourcentage, celui-ci est fixé par les différentes écoles juridiques.
NB. Ces trois premiers devoirs sont obligatoires pour tous, les deux suivants
sont soumis à conditions.
d. Le jeûne
Le jeûne est obligatoire sauf pour les personnes âgées et dans les cas de maladie
en danger de mort. Il est suspendu momentanément en cas de maladie sans danger
de mort, pour les femmes enceintes, les nourrices, les voyageurs ou encore en
cas de travail pénible. Il doit être repris lorsque les conditions le permettent.
Le jeûne débute lorsqu'on distincte le fil blanc du fil noir et se termine au
coucher du soleil.
La nuit donne lieu à des réjouissances particulières. Il se clôture par une
petite fête de famille avec réjouissances.
e. Le pèlerinage
Tout musulman qui en a les moyens doit le faire une fois dans sa vie. Le grand
pèlerinage se fait entre le 8 et le 13 du mois Dhu'l-hijja avec un rituel très
complexe. Le petit pèlerinage peut se faire à tout moment sauf à la date du
grand pèlerinage.
C. Les autres obligations
a. Le jihad
Le "jihad" est une obligation communautaire dont le but n'est pas de faire la
guerre pour tuer mais pour convertir et soumettre les peuples du Livre [86].
Elle est codifiée à partir du VIIIe siècle sur la base:
- des règles pré-islamiques de la razzia pratiquée par les bédouins ;
- de l'exemple du prophète, tiré du Coran et des hadiths.
Cette pratique s'inscrit dans la tradition biblique. Le deutéronome décrit un
Dieu similaire à celui de Muhammad, exterminant les peuples infidèles et passant
les opposants au fil de l'épée (la milkhana des Hébreux codifie cette pratique
ancienne des sémites).
b. Les pratiques traditionnelles de la vie
1. L'imposition du nom
Le père ou une autre personnalité murmure à l'oreille du nouveau-né l'appel
à la prière, puis il lui donne son nom (tasmiya). Cette tasmiya est complétée
à l'âge adulte par:
- la kuniya (la lignée paternelle, abu) ;
- le nasab (la notion de filiation, ibn) ;
- un laqab (un surnom indiquant une caractéristique physique) ;
- la nisba (l'origine géographique) ;
- le mansab (le métier).
Comme cette tradition est d'origine culturelle et sociologique, elle varie selon
les ethnies et les peuples.
2. La circoncision (khitan, tahara)
La circoncision inclut une idée de pureté ; elle doit être pratiquée avant l'âge
de 12 ans. Par contre, l'excision (khifada) n'est stipulée nulle part dans le
Coran. Il s'agit d'une pratique d'origine africaine.
3. L'école coranique
Entre 5 et 12 ans pour apprendre le Coran par coeur et les principales lois
du comportement musulman. Elle est restée masculine jusqu'à l'époque moderne.
À dater du XIe siècle, sous les Seldjoucides, naissent les premières grandes
universités musulmanes.
4. Le mariage et la répudiation
Le cadre juridique est organisé à partir du Coran et des hadiths. Sur les 22
attestations du Coran, relatives au mariage, une seule précise que le croyant
peut épouser jusqu'à quatre femmes.
5. Les funérailles
L'enterrement est une obligation communautaire. Le corps est lavé, enveloppé
dans un linceul et déposé à même la terre, le visage tourné vers La Mecque.
c. Les pratiques secondaires
1. Abstinence de certaines viandes
L'interdiction de la consommation de viande de porc remonte aux Égyptiens, via
les sémites. Elle est introduite dans l'islam, parce que la viande de porc ne
se conserve pas dans les pays chauds et parce qu'elle a été associée à des rites
polythéistes. L'interdiction s'étend selon certains juristes:
- aux animaux possédant des canines ;
- aux oiseaux qui ont des griffes ;
- aux poissons qui n'ont pas d'écailles.
L'interdiction prescrite par le verset 273 de la sourate II comprend la viande
de porc, la chair d'une bête morte, le sang et la viande de tout animal égorgé
en invoquant un autre nom que Dieu. Toutefois, celui qui en mange par nécessité
ne commet pas un péché. Le verset 3 de la sourate V précise les conditions d'abattage
des animaux.
2. Abstinence des boissons fermentées
L'Arabie antique utilisait l'ivresse sacrée pour entrer en communication avec
les djinns ou les divinités païennes (Le vin "scellé" du Paradis ne provoquera
ni ivresse, ni débauche). Muhammad introduisit progressivement l'interdiction
de la consommation de boissons alcoolisées. "Ô vous qui croyez ! N'approchez
pas de la prière, alors que vous êtes ivres ; attendez de savoir ce que vous
dites" (Coran IV, 43). Par ailleurs, il révèle: "Satan veut susciter parmi vous
l'hostilité et la haine au moyen du vin et du jeu de hasard. Il veut aussi vous
détourner de Dieu et de la prière. Ne vous abstiendrez-vous pas ?" (V, 91).
Dans le verset précédent, Muhammad demande d'éviter le vin, le jeu de hasard,
les pierres dressées [87]
et les flèches divinatoires [88].
Ce n'est donc pas encore une interdiction formelle. Le verset 219 de la sourate
II est plus exigeant car l'absorption du vin et la pratique du jeu de hasard
sont des péchés plus grands que les avantages retirés de ces pratiques :
Ils t'interrogent au sujet du vin et du jeu de hasard ; dis: "Ils comportent
tous deux, pour les hommes, un grand péché et un avantage, mais le péché qui
s'y trouve est plus grand que leur utilité" (II, 219).
3. Les jeux de hasard (maysir)
Il arrivait que les bédouins nomades se lançaient des défis: "Moi, je suis capable
d'égorger autant de chamelles. Est-ce qu'un tel peut en faire autant ?" Piqué
dans son orgueil, ce dernier surenchérissait et cela conduisait parfois à la
ruine de certaines familles. Ces défis étaient souvent lancés sous l'influence
de la boisson. Cela explique, selon certains commentateurs, l'association de
l'interdiction du vin et du jeu de hasard. Ensuite le terme "maysir" s'est étendu
à toutes sortes de jeux de hasard, y compris la divination (azlam) au moyen
de pierres et de fléchettes.
4. L'usure (riba)
La pratique de l'usure annulera au Paradis les mérites a