La révélation de Baha'u'llah
Volume 1
Baghdad 1853-1863
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1. LA NAISSANCE DE LA RÉVÉLATION
Une révélation, infiniment précieuse, divinement ordonnée, glorieuse dans son essence, dramatique par les circonstances de sa naissance, majestueuse par la personne de son Porteur, distinguée par l'universalité de son message et incomparablement riche par la multitude de ses écrits, fut octroyée à l'humanité, il y a un peu plus de cent ans par Baha'u'llah, la Manifestation de Dieu pour cette époque. Sa lumière jaillit sur le monde, inaperçue par la vaste majorité de l'humanité, depuis les confins d'une prison souterraine, sombre et pestilentielle, le Siyah Chal de Téhéran. Là, Baha'u'llah fut emprisonné durant les derniers mois de 1852, en compagnie d'une poignée de disciples du Bab et entouré de plus de cent cinquante criminels et assassins.
Baha'u'llah, de son nom Mirza Husayn-'Ali, était noble et natif de la province de Nur en Perse. Un grand érudit baha'i, Mirza Abu'l-Fadl, après avoir fait des recherches historiques approfondies, a établi que Baha'u'llah est descendant de Zoroastre et des rois sassanides de Perse. Sa venue réalise ainsi certaines traditions disant que le grand rédempteur de l'humanité serait d'une pure lignée persane. Baha'u'llah est aussi descendant d'Abraham par sa troisième femme Keturah. Il réunit ainsi en lui les deux branches des religions arienne et sémitique. Il naquit à Téhéran en 1817 et son père Mirza 'Abbas, connu dans les cercles royaux sous le nom de Mirza Buzurg appartenait à la cour du chah.
Environ neuf ans avant son emprisonnement au Siyah Chal, Baha'u'llah reçut, par l'entremise d'un envoyé spécial, un message du Bab (Siyyid 'Ali Muhammad 1819-1850), ce dernier affirmait être le héraut de cette manifestation universelle de Dieu prédit par les religions révélées du monde. Peu de temps après, Baha'u'llah se leva pour promouvoir la cause du Bab, tout d'abord parmi sa famille et ses amis proches de la province de Nur, puis à d'autres personnes. Beaucoup d'entre eux acceptèrent le Bab et devinrent actifs dans la diffusion de son message. Parmi ceux-là, se trouvaient quelques-uns des oncles, tantes, frères, soeurs et cousins de Baha'u'llah, ainsi que certains notables et ecclésiastiques de Nur. Par la suite, beaucoup d'entre eux furent martyrisés.
La force et le rayonnement d'une nouvelle Foi se trouvaient maintenant ajoutés aux nobles qualités et vertus qui avant la naissance de la révélation babie, avaient distingué Baha'u'llah durant sa vie. Inévitablement, il attirait, ainsi, l'attention publique. Sa connaissance innée, sa vue intérieure et sa sagesse, sa foi invincible, son soutien ouvert à la cause du Bab, son éloquence irrésistible lorsqu'il exposait la Foi nouveau-née à des groupes d'ecclésiastiques érudits et au public, ainsi que son ingéniosité, son jugement pénétrant et son commandement effacé et pourtant effectif de la communauté babie pendant l'emprisonnement du Bab et après son martyre - tout ceci lui apporta l'adoration et le respect de cette communauté. Ses compagnons l'estimaient tellement qu'ils s'abstenaient même de prononcer son nom et parlaient de lui à la forme plurielle. À la conférence de Badasht il fut appelé Jinab'i'Baha [Nota: "Son excellence Baha"], un titre que le Bab confirma par la suite.
La vénération qu'on lui témoignait s'ajoutant à la proclamation ouverte de la cause du Bab, provoqua l'opposition des ennemis qui l'avaient déjà persécuté en de nombreuses occasions et qui n'attendaient maintenant qu'une excuse, pour l'emprisonner dans le Siyah Chal. Celle-ci fut d'ailleurs fournie par l'attentat sur la vie du chah par quelques babis irresponsables, il fut arrêté et forcé de marcher entre Niyavaran et Téhéran, devant les cavaliers royaux et à leur cadence, une distance d'approximativement quinze miles, dans la chaleur brûlante d'un jour d'été, pieds nus et enchaînés. Pour l'humilier encore plus, ceux-ci lui ôtèrent son chapeau. À cette époque, le chapeau était le symbole même de la dignité d'un homme.
Le Siyah Chal (fosse noire) n'était pas une prison ordinaire, mais une énorme fosse en sous-sol qui avait un temps servi de réservoir à l'un des bains publics de la ville et qui ne possédait qu'une seule entrée. Celle-ci était située au centre de Téhéran, proche d'un des palais du chah et adjacent à la Sabzih-Maydan, lieu de l'exécution des sept martyrs de Téhéran. Cette prison était occupée par de nombreux prisonniers, certains d'entre eux n'avaient ni vêtements ni couchage. Son atmosphère était humide et sombre, son air était fétide et plein d'odeurs immondes, son sol était mouillé et jonché d'ordures. Ces conditions égalaient les brutalités des gardes et des fonctionnaires envers les victimes babies qui étaient enchaînées ensemble dans ce lieu lugubre. Les célèbres chaînes Qara-Guhar et Salasil, dont l'une des deux, constamment placée autour du cou de Baha'u'llah, lui entailla la chair et laissa des marques sur son corps béni jusqu'à la fin de sa vie. Elles étaient si lourdes qu'une fourche spéciale en bois, était fournie pour soutenir leur poids[Qara-Guhar était plus lourde que Salasil, elle pesait à peu près dix-sept 'man' soit cinquante et un kilos].
Grâce à la gentillesse de l'un des fonctionnaires de la prison qui était amical envers Baha'u'llah, son fils aîné, 'Abdu'l-Baha, alors âgé de neuf ans fut amené un jour pour rendre visite à son père dans le Siyah Chal [D'après le calendrier lunaire, Abdu'lbaha est né le 23 mai 1844 et était dans sa neuvième année]. À peine eut-il descendu la moitié de l'escalier, que Baha'u'llah le vit et ordonna que l'on fasse immédiatement sortir l'enfant. Il fut autorisé à attendre dans la cour de la prison jusqu'à l'heure de midi, heure à laquelle les prisonniers avaient la permission de sortir une heure à l'air frais. Lorsque 'Abdu'l-Baha vit son Père, il était enchaîné et attaché à son neveu Mirza Mahmud. Il marchait avec beaucoup de difficultés, sa barbe et ses cheveux n'étaient pas entretenus, son cou meurtri et gonflé à cause de la pression de l'acier du lourd collier, et son dos était courbé avec le poids de la chaîne. Le voyant ainsi Abdu'l-Baha s'évanouit et, fut porté chez lui inconscient.
Le sort de Mirza Mahmud fut tragique. En dépit des nombreuses faveurs que Baha'u'llah lui avait prodiguées et l'unique honneur qui était le sien, de partager la même chaîne que Baha'u'llah, il le trahit quelques années plus tard en rejoignant son demi-frère Mirza Yahya, le briseur de l'Alliance du Bab et l'archi-ennemi de Baha'u'llah.
En même temps qu'il respirait l'air nauséabond du Siyah-Chal, les pieds entravés et la tête courbée par le poids de la lourde chaîne, Baha'u'llah reçut, la première annonce de son rang de suprême Manifestation de Dieu ainsi qu'il l'a attesté dans l'Épître au Fils du Loup. C'était lui dont la venue avait été prédite par les prophètes du passé en termes tels que: "la réincarnation de Krishna", "le cinquième Bouddha", "Shah Bahram", le "Seigneur des armées", le Christ revenu "dans la gloire du Père", et par le Bab comme "Celui que Dieu rendra manifeste". Voici les paroles de Baha'u'llah pour décrire cette première expérience du "Plus-Grand-Esprit" (*) s'éveillant dans son âme:
"Pendant les jours où j'étais confiné dans la prison de Téhéran, quoique le poids irritant des chaînes et l'air empesté m'aient laissé peu de sommeil, il me semblait que, dans ces rares moments d'assoupissement, quelque chose s'écoulait du sommet de ma tête sur ma poitrine, comme un puissant torrent se précipite sur la terre provenant du sommet d'une montagne élevée. Alors, tous mes membres prenaient feu, et à ces moments-là ma langue prononçait des paroles qu'aucun homme ne pourrait supporter d'entendre. (1)"
(*) Nota: Les Manifestations de Dieu se sont servies de différents termes pour décrire le moment où l'Esprit de Dieu pénétrait en eux. Dans la chrétienté, on se sert du terme "Saint Esprit" tandis que Baha'u'llah le désigne comme le "Très-Grand-Esprit", signifiant ainsi la révélation de Dieu dans sa plénitude
Tandis que Baha'u'llah était confiné dans la prison de Téhéran, Nasiri'd-Din Shah ordonna à son Premier ministre, Mirza Aqa Khan, d'envoyer des troupes dans la province de Nur pour arrêter les disciples du Bab qui s'y trouvaient. Le Premier ministre - qui était aussi un natif de Nur et apparenté à Baha'u'llah par le mariage de sa nièce à Mirza Muhammad-Hasan, son demi-frère - essaya vainement de protéger les parents de Baha'u'llah à Nur.
Les propriétés de Baha'u'llah furent confisquées par le Chah et sa maison de Nur fut rasée jusqu'au sol. Le Premier ministre usa même de l'avantage de sa situation et, sans dédommagement, transféra les actes de quelques-unes des propriétés de Baha'u'llah à son nom. La luxueuse maison de Baha'u'llah à Téhéran fut pillée et son mobilier de valeur dérobé. Quelques pièces uniques tombèrent entre les mains du Premier ministre ainsi que beaucoup d'autres de grande valeur. Parmi celles-ci se trouvait une partie d'une épître écrite sur cuir par l'Imam 'Ali, le successeur de Muhammad ; cette oeuvre qui avait plus de mille ans était inestimable. Et aussi un rare manuscrit des poèmes de Hafez transcrit par un célèbre calligraphe [Muhammad Shah était très intéressé à posséder ce manuscrit, mais lorsqu'il apprit que pour chacun des douze mille versets, il devrait payer un souverain en or, il abandonna vite l'idée]
Bien que la plupart des babis fussent l'un après l'autre amenés en prison, puis martyrisés sur la place du marché Sabzih-Maydan qui était adjacent, la vie de Baha'u'llah fut providentiellement épargnée. Il fut relâché après quatre mois, mais reçut l'ordre de quitter la Perse endéans le mois.
2. EXIL DE BAHA'U'LLAH
Lorsque dépouillé de ses possessions, Baha'u'llah sortit de prison, son dos courbé par le poids des entraves, son cou gonflé et blessé et sa santé détériorée, il n'annonça à personne la révélation divine dont il avait fait l'expérience. Il était pourtant impossible à ceux qui étaient proches de lui de ne pas discerner en lui une transformation de l'esprit, une force et un rayonnement jamais remarqués auparavant.
L'extrait qui suit provient de la chronique verbale de la Très-Sainte-Feuille, la fille de Baha'u'llah, racontant ses impressions au moment de la libération de son père du Siyah-Chal:
"Jamal-i-Mubarak (*) a eu en prison, une merveilleuse expérience divine.
Nous vîmes un nouveau rayonnement semblant l'envelopper tel un vêtement brillant, des années plus tard nous apprîmes sa signification. À ce moment-là, nous étions uniquement conscients du phénomène, sans comprendre, ou même sans être mis au courant de l'événement sacré. (1)"
(*) Nota: Littéralement, la Beauté bénie. Se réfère à Baha'u'llah.
Baha'u'llah passa le mois précédent son exil dans la maison de son demi-frère Mirza Rida-Quli, un médecin. Ce dernier n'était pas croyant, bien que sa femme Maryam, une cousine de Baha'u'llah, eût au début de la Foi été convertie par lui et qu'elle était au sein de la famille l'une de ses disciples les plus sincères et les plus fidèles. Maryam et Asiyih Khanum, la femme de Baha'u'llah, le soignèrent avec beaucoup de soin et d'affection jusqu'à ce que sa santé s'améliore et, bien que pas complètement rétabli, il eût repris assez de force pour pouvoir quitter Téhéran pour l'Irak.
Tout au long de son exil, Baha'u'llah se remémora souvent la loyauté et le dévouement de Maryam et répandit sa générosité et ses bénédictions sur elle. Il lui adressa d'Irak, quelques épîtres appelées Alwah-i-Maryam. Elles sont uniques par leur ton et par l'émotion qu'elles dégagent. Dans un langage à la fois émouvant et tendre, il épanche son coeur et raconte les afflictions accumulées sur lui par certains de ses parents et amis infidèles se trouvant dans la communauté.
"Les maux dont j'ai souffert ont effacé de la tablette de la création les torts endurés par mon premier nom (le Bab)… Ô Maryam ! depuis la terre de Ta (Téhéran) après des afflictions sans nombre, nous atteignîmes l'Irak, sur l'ordre du Tyran de la Perse (*), et là, après les entraves de nos ennemis, nous fûmes affligé par la traîtrise de nos amis. Dieu sait ce qui m'est arrivé par la suite !… J'ai supporté ce qu'aucun homme, ni dans le passé ni dans l'avenir, n'a jamais supporté ni ne supportera jamais. (2)"
(*) Nota: Nasiri'd-Din Shah.
Maryam était dévouée à la cause de Baha'u'llah. Elle était impatiente d'être à nouveau en présence de son Seigneur, mais certains membres de la famille qui étaient peu favorables à la Foi l'empêchèrent de quitter la maison, déçue elle mourut de tristesse. Baha'u'llah fut très bienveillant envers Maryam pendant toute sa vie, il l'honora du titre "Feuille pourpre" et, après sa mort, révéla en sa mémoire une prière de souvenance spéciale.
Baha'u'llah quitta Téhéran pour l'Irak le 12 janvier 1853. Parmi ceux qui l'accompagnaient dans son exil, il y avait son fils aîné, 'Abbas âgé de neuf ans, qui plus tard prit le titre de 'Abdu'l-Baha (serviteur de Baha). Ce dernier avait une telle vue spirituelle intérieure que, petit garçon, il reconnut intuitivement le rang de son Père. Baha'u'llah l'estimait tellement qu'à Bagdad, il avait l'habitude de s'adresser à lui, même lorsqu'il était adolescent, en l'appelant le Maître, titre dont Baha'u'llah, lorsqu'il était à Téhéran, se servait aussi pour appeler son propre père. Plus tard, il conféra à 'Abdu'l-Baha des titres aussi exaltés que "La Plus-Grande-Branche", le "Mystère de Dieu", "l'Agneau de la loi de Dieu" et "Celui autour duquel gravitent tous les noms". Il peut être considéré, après la révélation elle-même, comme étant le plus précieux don de Baha'u'llah à l'humanité. Il était destiné à succéder à son Père comme Centre de l'alliance, la cause de Dieu lui étant totalement confiée et il devint, après l'ascension de Baha'u'llah, la source des énergies spirituelles dispensées par Baha'u'llah pour la revivification de l'humanité.
Baha'iyyih Khanum, appelée Varaqiy-i-'Ulya (La Très-Sainte-Feuille) sa fille de 6 ans, était un autre membre de la Sainte Famille qui accompagna Baha'u'llah dans son voyage. Elle occupe une position unique dans la révélation baha'ie, elle est aussi considérée comme la femme la plus remarquable de cet âge. Sa vie fut tellement emplie d'épreuves et de tribulations, que très peu de membres de la Sainte Famille n'endurèrent jamais une adversité comparable avec autant de résignation et de détermination. Aux souffrances qu'elle éprouvait à cause de Baha'u'llah et de 'Abdu'l-Baha, furent ajoutées la tristesse et l'angoisse qu'elle ressentait pour les atrocités qui leur étaient infligées. Aucun mot ne peut exprimer correctement le degré de dévouement avec lequel cette Feuille exaltée (*) du Paradis d'Abha servit Baha'u'llah et 'Abdu'l-Baha.
(*) Nota: Varaqih (Feuille) une désignation féminine dont se servait Baha'u'llah pour ses parentes les plus proches, bien qu'occasionnellement il ait conféré ce titre à quelqu'un en dehors de sa famille.
La Très-Sainte-Feuille renonça à l'idée de mariage pour pouvoir être libre de servir son Père. Au cours des ans, par la persévérance et la puissance de sa foi, elle arriva à alléger certaines des épreuves auxquelles Baha'u'llah et la Sainte Famille étaient soumis. Durant sa vie, elle refléta les mêmes qualités et attributs qui distinguent son illustre frère 'Abdu'l-Baha, l'Exemple de la foi de Baha'u'llah.
La Très-Sainte-Feuille joua un rôle unique dans le développement de la Foi de son Père. Après l'ascension de 'Abdu'l-Baha, ce fut la Très-Sainte-Feuille qui, à un âge avancé, tint dans ses mains capables les rênes de la Cause de Baha'u'llah pendant une courte période et qui rallia les croyants autour de Shoghi Effendi qui avait été nommé par 'Abdu'l-Baha, Gardien de la cause. Elle mourut en 1932 et est enterrée près du mausolée du Bab sur le Mont Carmel.
Parmi les personnes qui accompagnaient Baha'u'llah, il y avait aussi sa femme Asiyih Khanum, surnommée Navvab et désignée par la plume de Baha'u'llah comme "la Feuille la plus exaltée". Navvab était la fille d'un noble, Mirza Isma'il-i-Vazir. Elle était d'une nature compatissante et affectueuse et était dotée des qualités les plus nobles. Sa fille, la Très-Sainte-Feuille, l'a décrite en ces termes:
"… Dans mes premiers souvenirs, je pense toujours à elle, si royale dans sa dignité et sa beauté, pleine de considération pour chacun, douce, d'une merveilleuse abnégation, toutes ses actions montrant l'affectueuse bonté de son coeur pur ; sa présence même semblait créer une atmosphère d'amour et de bonheur partout où elle allait, enveloppant chaque arrivant dans le parfum d'une tendre courtoisie. (3)"
Sa foi en Baha'u'llah, qu'elle considérait comme son Seigneur, était ferme et inébranlable. Dans le sentier de son amour, elle souffrit avec résignation et patience les agonies et les épreuves de quatre exils successifs. Baha'u'llah, en 1303 AH (vers 1886) dans une de ses tablettes révélées après sa mort, lui accorda l'unique distinction d'être "son épouse éternelle dans tous les royaumes de Dieu".
Deux autres personnes eurent, à cause de leur amour pour lui, le plus grand désir d'accompagner Baha'u'llah en exil. Ce furent, son plus jeune frère, Mirza Musa surnommé par la plume de Baha'u'llah Aqay-i-Kalim et le plus jeune demi-frère qui était encore adolescent Mirza Muhammad-Quli. Les deux frères restèrent avec lui et partagèrent, d'un pays à l'autre, les épreuves d'un bannissement répété.
Aqay-i-Kalim dont le coeur s'éveilla à cette occasion historique lorsque l'envoyé du Bab délivra son message à Baha'u'llah, était le plus loyal de ses frères, un soutien de confiance, ferme dans sa foi et infatigable dans ses efforts pour abriter et protéger Baha'u'llah. Il représentait fréquemment Baha'u'llah auprès des ministres, fonctionnaires du gouvernement, notables et ecclésiastiques, jusqu'à ce que 'Abdu'l-Baha lui-même puisse assumer de telles fonctions. Sa vie de service et de dévouement le porta à un rang élevé parmi les apôtres de Baha'u'llah.
L'autre frère, Mirza Muhammad-Quli, n'avait que sept ans de plus que 'Abdu'l-Baha. Dès son enfance, il avait développé un très fort attachement pour Baha'u'llah, car leur père était mort peu de temps après sa naissance et par conséquent, il fut élevé par Baha'u'llah. Il était d'un tempérament calme et d'une nature affectueuse et, pendant toute sa vie, demeura un serviteur sincère au seuil de son illustre frère. Il reçut l'honneur de monter la tente de Baha'u'llah sur la route de Bagdad à Constantinople, ainsi qu'à d'autres occasions et servait souvent le thé en sa présence.
Quant aux huit autres frères [Nota: L'un d'entre eux était issu d'un précédent mariage de la mère de Baha'u'llah] de Baha'u'llah, seul l'un d'eux, Mirza Muhammad-Hasan, qui était plus âgé que Baha'u'llah qui le tenait en haute estime, demeura un disciple loyal. Les autres, à l'exception de Mirza Yahya, qui devint l'archi-briseur de l'alliance du Bab et grand ennemi de Baha'u'llah, étaient morts soit avant les révélations du Bab et de Baha'u'llah, ou ne furent pas touchés par la lumière de la foi nouveau-née de Dieu.
Le voyage jusqu'à Bagdad, entrepris à travers les montagnes enneigées de la Perse occidentale au milieu d'un rude hiver, infligea de nombreuses épreuves et souffrances aux exilés. Baha'u'llah resta près de dix ans en Irak, passant deux années seul dans le désert du Kurdistan et le reste du temps à Bagdad.
Les ennemis de Baha'u'llah, parmi lesquels se trouvait le consul général à Bagdad et certains religieux réussirent finalement à le faire bannir à nouveau. Suite aux démarches faites par le gouvernement persan auprès du gouvernement ottoman, le sultan émit un décret et Baha'u'llah fut convié à Constantinople. À la veille de son départ d'Irak, en 1863, hors de la cité de Bagdad, Baha'u'llah déclara son rang à ses compagnons, il était "Celui que Dieu rendra manifeste", annoncé par le Bab et attendu par ses disciples.
Après avoir passé cinq mois dans la capitale de l'Empire ottoman, ses ennemis cherchèrent à nouveau à le faire bannir. Ils réussirent et il fut envoyé à Andrinople, une ville qu'il appela "la Prison lointaine". Là, le Soleil de sa révélation s'éleva à son zénith et il proclama son message pour le monde entier. Après avoir enduré dans cette ville cinq années de tribulations, Baha'u'llah fut finalement exilé dans la prison-cité d'Acre en Terre sainte.
Les dernières vingt-quatre années du ministère de Baha'u'llah furent passées en partie à Acre et en partie dans la campagne environnante. Les souffrances qu'il avait endurées pendant les neuf premières années de son incarcération à l'intérieur des murs d'Acre furent si cruelles que, comme le fait remarquer Baha'u'llah dans une de ses épîtres, "à notre arrivée en ce lieu, nous avons décidé de l'appeler "la Plus Grande Prison". Bien que, dans une autre contrée (Téhéran), nous ayons été enchaîné et chargé de fers. Nous nous sommes pourtant refusé à la désigner par ce nom." (4)
3. LE VERBE DE DIEU
Le ministère de Baha'u'llah se caractérise par deux traits principaux qui sont sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Premièrement, les souffrances et les persécutions qui lui furent infligées et deuxièmement la grandeur de sa révélation. Le contraste entre la lumière et l'obscurité, la majesté et la captivité, la gloire et l'abaissement se retrouvent à travers tout son ministère. L'histoire de sa vie peut être décrite comme un livre dont les pages sont assombries par les cruautés qui lui furent infligées des mains d'une génération perverse, mais dont les lettres brillent des splendeurs de la révélation de Dieu, déversant leur éclat sur un monde enveloppé dans l'ignorance et le préjugé.
Les énergies spirituelles latentes à l'intérieur de cette puissante révélation furent libérées par Baha'u'llah durant les quarante années de son ministère. Elles étaient destinées à revitaliser l'espèce humaine tout entière et à créer la civilisation divine annoncée par les précédents messagers comme étant "l'avènement du Royaume de Dieu sur terre". Le véhicule de ces énergies est le Verbe de Dieu qu'il a révélé pour cette époque. Ce Verbe n'est pas le fruit de l'érudition ou de la connaissance, car l'éducation de Baha'u'llah était élémentaire, mais l'émanation du Saint Esprit.
a) Le Verbe de Dieu est indépendant de la connaissance acquise
En Perse au dix-neuvième siècle, la plupart des gens étaient illettrés et sous la domination du clergé auquel ils obéissaient aveuglément. Il y avait deux catégories de gens qui étaient éduqués, les ecclésiastiques et les fonctionnaires du gouvernement ainsi qu'un petit nombre d'autres personnes. Mais seuls les chefs religieux et les ecclésiastiques pouvaient êtres considérés comme étant érudits. Ils passaient des dizaines d'années de leur vie à étudier la théologie, les lois islamiques, la jurisprudence, la philosophie, la médecine, l'astronomie et par-dessus tout la langue arabe et sa littérature. Comme l'arabe est la langue du Coran, les ecclésiastiques attachaient une extrême importance à son étude. Nombreux étaient ceux qui passaient une vie à essayer de maîtriser cette langue pour son immense portée et sa richesse d'expression. Ils ne considéraient aucun traité digne d'être lu à moins qu'il ne soit composé ou écrit en arabe, et aucun sermon du haut d'une chaire n'était émouvant ou éloquent à moins que le mulla [nota: Religieux musulman] dans son prêche n'ait inclus une abondance de mots arabes difficiles et très souvent incompréhensibles. Par ces moyens, ils enthousiasmaient l'imagination de leur auditoire, la plupart du temps illettré, mais fasciné par l'érudition apparente dans le discours du clergé, en dépit du fait qu'il n'en comprenait pas un seul mot. Le point de référence normal pour déterminer le degré d'érudition d'un homme étant sa connaissance de l'arabe et la taille de son turban !
La deuxième catégorie comprenait les fonctionnaires du gouvernement, les employés et quelques marchands qui avaient reçu quelques éléments d'éducation dans leur enfance. Cela consistait à lire et à écrire, à calligraphier et à étudier le Coran ainsi que des oeuvres de quelques célèbres poètes persans. Tout cela étant en général accompli dans l'espace de quelques années, après quoi, comme le voulait la coutume, ils se mariaient, toujours dans leur adolescence.
C'était à cette catégorie qu'appartenait Baha'u'llah. Son père, haut dignitaire à la cour du Chah, était un calligraphe renommé - cet art procurait un grand prestige dans les cercles royaux. Baha'u'llah, enfant, reçut une éducation simple et ce pendant une brève période de temps. Comme son père, il excellait en calligraphie. Quelques spécimens de son écriture parfaite se trouvent dans le bâtiment des archives internationales baha'ies sur le mont Carmel.
Lorsque Baha'u'llah approcha de ses dix-neuf ans, il se maria avec une dame de noble descendance, Asiyih Khanum. Elle lui donna sept enfants dont trois survécurent - 'Abdu'l-Baha, la Très-Sainte-Feuille et Mirza Mihdi, la Branche la plus pure.
À cette époque, les fonctionnaires du gouvernement profitaient de tous les avantages d'un régime totalitaire et ils étaient agressifs et arrogants. Ces hommes pouvaient, par leur présence même, terrifier les gens innocents. C'est pour cette raison que beaucoup de ceux qui rencontrèrent Baha'u'llah dans sa jeunesse étaient surpris de voir que celui dont le père avait une position si élevée à la cour du Chah et qui était lui-même tenu en grande estime par tous les courtisans et spécialement par le Premier ministre, était, au contraire, l'incarnation de l'amour et de la compassion, alors que l'on s'attendait à ce qu'il ait une vie de dominateur et de tyran. Pour les orphelins, il était un tendre père, pour les opprimés un soutien et pour les pauvres et ceux qui étaient dans le besoin un havre et un refuge. Ces qualités célestes qu'il manifestait depuis son enfance faisaient de lui l'objet de l'adoration et de l'amour de tous ceux qui entendaient son nom et venaient au contact de sa vibrante personnalité.
Bien que, dans cette société, les fonctionnaires du gouvernement exerçassent l'autorité, le tout puissant clergé considérait néanmoins ces hommes comme des êtres inférieurs, indignes de pénétrer avec eux dans les royaumes de la connaissance et de l'érudition. Pourtant à différentes occasions, Baha'u'llah avait en présence des ecclésiastiques, exposé avec simplicité et éloquence les traditions abstruses et mystérieuses de l'islam. Ces derniers étaient étonnés par l'ampleur de sa connaissance et la profondeur de ses paroles.
La révélation du Verbe de Dieu n'a jamais été dépendante de la connaissance acquise. Dans la plupart des cas, les Porteurs du message de Dieu étaient dépourvus d'érudition. Moïse et le Christ n'étaient pas des hommes érudits. Muhammad n'avait pas reçu d'instruction, mais lorsque la révélation divine lui vint, il exprima les paroles de Dieu. Parfois, ses paroles étaient immédiatement écrites par l'un de ses disciples et d'autrefois les paroles étaient mémorisées et écrites plus tard. Le Bab et Baha'u'llah avaient reçu une éducation élémentaire, pourtant leur connaissance, qui provenait de Dieu, était innée et englobait toute l'humanité.
Dans l'une de ses épîtres connue sous le nom de Lawh-i-Hikmat (épître de sagesse), qui contient quelques-uns de ses conseils et de ses exhortations les plus précieux concernant la conduite individuelle, Baha'u'llah, exposant certaines croyances de base des philosophes de l'ancienne Grèce, déclara qu'il n'était allé dans aucune école et qu'il n'avait acquis aucune connaissance humaine. Pourtant, la connaissance de tout ce qui est, affirma-t-il, lui avait été donnée par le Tout-Puissant et écrite sur la tablette de son coeur, tandis que sa langue était l'instrument capable de la traduire en paroles.
Dans une autre épître, Baha'u'llah révèle la source de sa connaissance et l'origine divine de sa mission par ces paroles:
"Ô roi, je n'étais qu'un homme comme tant d'autres, endormi sur ma couche, lorsque soudain les brises de Très-Glorieux passèrent sur moi et m'enseignèrent la science de tout ce qui fut. Ceci ne vient pas de moi mais de celui qui est le Tout-Puissant et l'Omniscient... Voici une simple feuille qu'agitent les vents de la volonté de ton Seigneur, le Tout-Puissant, le Loué. (1)"
b) Nature de la révélation de Baha'u'llah
La relation mystique, entre Dieu représentant le Père et son porte-parole élu, le Prophète, représentant la Mère, donne naissance à la révélation divine qui à son tour engendre le Verbe de Dieu. Il n'est pas possible pour un homme de comprendre la nature de cette relation sacrée, une relation par laquelle Dieu est relié à sa Manifestation. Notre connaissance limitée en cette matière découle des paroles de Baha'u'llah et les mots sont des outils inadaptés pour exprimer une réalité spirituelle.
La Parole révélée a un esprit interne et une forme externe. Le tréfonds de l'esprit est sans limites dans ses potentialités. Il appartient au monde du non-créé et est généré par le Saint-Esprit de Dieu. La forme externe de la Parole de Dieu agit comme un canal par lequel s'écoule le flot du Saint-Esprit de Dieu.
Comme une mère qui transmet à son enfant certains traits de son propre caractère, le Porteur du message de Dieu influence la forme extérieure du Verbe de Dieu. Par exemple, Muhammad est né parmi le peuple d'Arabie et parlait la langue arabe. Par conséquent, le Verbe de Dieu rapporté dans le Coran prit une forme qui est fortement liée avec son environnement. Comme Baha'u'llah était persan, le Verbe de Dieu en cet âge est révélé aussi bien en persan qu'en arabe. La personnalité de Baha'u'llah, le style de ses Écrits, la nature de la langue persane, ses idiomes et ses proverbes, les histoires qu'il raconte de la vie de ses contemporains dans ce pays et dans les contrées où il fut exilé, tout cela contribue à la forme du Verbe révélé dans cette révélation.
Bien que Baha'u'llah n'ait suivi aucune des écoles des ecclésiastiques ou des érudits de sa classe sociale, les hommes de lettres attestaient que ses Écrits aussi bien en arabe qu'en persan et d'un point de vue strictement littéraire, sont inégalés par leur beauté, leur richesse et leur éloquence. Bien qu'il n'était pas familier avec la langue arabe, son vaste vocabulaire et la complexité de sa grammaire, qui prenait habituellement une vie entière aux ecclésiastiques pour être maîtrisée, Baha'u'llah a tellement enrichi la littérature arabe par ses Écrits, qu'il a créé, comme le fit Muhammad à son époque, un style qui a depuis inspiré les érudits et les écrivains baha'is. Il en est de même pour ses Écrits en persan.
Non seulement le lecteur sera enchanté et enthousiasmé par la beauté de son style, l'éloquence de ses paroles, le flot et la lucidité de sa composition et la profondeur de ses paroles, mais il trouvera aussi, que Baha'u'llah a donné naissance à une nouvelle terminologie qui contribue, dans une grande mesure, à une compréhension plus large et plus profonde des vérités du monde de l'esprit.
Les Écrits de Baha'u'llah, que l'on appelle habituellement tablettes [nota: Epîtres lorsqu'elles ont un destinataire connu (NDT)], sont révélés soit en persan soit en arabe et souvent dans les deux langues. Il y a de nombreuses tablettes qui sont écrites partiellement en persan et partiellement en arabe. Dans l'une de ses épîtres, il se réfère à l'arabe comme à "la langue de l'éloquence" et au persan comme à "la langue de lumière" et du "doux langage". Ses Écrits en arabe sont emplis de puissance et d'autorité et ses paroles en cette langue apparaissent dans leur majesté et leur éloquence les plus grandes. Ses Écrits en persan sont magnifiques, chaleureux et émouvants. Contrairement à d'autres écrivains qui cherchent à travailler dans un environnement paisible, Baha'u'llah révèle la plupart de ses épîtres en même temps qu'il endurait les afflictions de quatre exils successifs.
Pour pouvoir écrire, tout écrivain doit dépendre de sa propre connaissance et de son érudition. Il devra méditer sur le sujet et entreprendre des recherches. Après beaucoup de travail, il pourra produire un livre dans lequel il y aura toujours une large place pour une amélioration, et non moins fréquemment il ressentira le besoin de réécrire le livre en entier. Ceci n'est pas le cas des Manifestations de Dieu qui ne s'appuient pas sur leurs propres réalisations humaines.
Lorsque la révélation venait à Baha'u'llah, la Parole de Dieu se déversait par sa bouche et était enregistrée par ses secrétaires, ou, occasionnellement, écrite par lui-même. Ses paroles s'écoulaient avec une telle rapidité que, ainsi qu'il le raconte lui-même dans l'une de ses épîtres, ses secrétaires étaient souvent incapables de les transcrire.
Le Coran, le Saint Livre de l'islam, consiste en approximativement six mille trois cents versets. Il fut révélé par Muhammad au cours de vingt-trois années. Dans cette nouvelle révélation, cependant, le torrent de la révélation divine a été accordé à l'humanité avec une telle profusion qu'en l'espace d'une heure, l'équivalent de mille versets était révélé par Baha'u'llah. "Si grande est la grâce accordée en ce jour", déclare Baha'u'llah, "qu'en un jour et une nuit seulement, si l'on pouvait trouver un secrétaire capable de le faire, l'équivalent du Bayan (*) persan était déversé du ciel de la sainteté divine" (2)
(*) Nota: Le Livre-Mère de la révélation babie, révélé par le Bab.
Comme si les portes du ciel étaient grandes ouvertes, le Verbe de Dieu pour cet âge enveloppe l'humanité. Durant ces quarante années du ministère de Baha'u'llah, cette terre fut immergée dans un océan de révélation, qui libéra d'énormes énergies spirituelles dont nul ne peut encore comprendre les potentialités. Les Écrits de Baha'u'llah, qui constitue les Saintes Écritures pour tout le genre humain, sont si vastes dans leur portée, que, ainsi qu'il l'affirme lui-même, cela équivaudrait à non moins de cent volumes si elles étaient entièrement compilées.
La personne qui pendant la plus grande partie du ministère de Baha'u'llah travailla comme secrétaire était Mirza Aqa Jan de Kashan, dénommé Khadimu'llah (Serviteur de Dieu). En plus d'être son secrétaire, Mirza Aqa Jan s'occupait de Baha'u'llah qui souvent l'appelait 'Abd-i-Hadir (serviteur en charge). Il n'appartenait pas à la catégorie des érudits. Il avait une éducation élémentaire et dans sa jeunesse à Kashan, il fabriquait du savon et le vendait pour gagner sa vie. Il arriva en Irak peu de temps après la venue de Baha'u'llah dans ce pays et sa première réunion avec lui eut lieu dans la maison d'un ami à Karbila. C'est là qu'il ressentit un grand pouvoir spirituel émanant de Baha'u'llah, un pouvoir qui transforma tout son être et l'emplit d'un amour dévorant pour son Bien-aimé. Il fut le premier à qui Baha'u'llah annonça son rang, par la suite, il l'honora en lui donnant la responsabilité de le servir comme secrétaire.
En dépit de cette bonté, Mirza Aqa Jan, qui pendant près de quarante ans fut intimement associé à Baha'u'llah et à sa révélation, trahit finalement son Seigneur. Après l'ascension de Baha'u'llah, il se révolta contre 'Abdu'l-Baha, le Centre de son alliance et se joignit aux archi-briseurs de cette alliance. Durant le ministère de Baha'u'llah, cependant, Mirza Aqa Jan le servit avec assiduité en tant que secrétaire et était disponible pour Baha'u'llah à n'importe quelle heure du jour et de la nuit.
Chaque fois que la révélation venait à Baha'u'llah , que ce fut dans son humble maison de Bagdad ou dans le froid glacial d'Andrinople ; que ce fut voguant sur la mer ou voyageant par terre ; que ce fut dans la cellule prison d'Acre ou dans sa spacieuse demeure de Bahji, Mirza Aqa Jan était invariablement prêt avec des quantités de papier, quelques encriers et un tas de plumes en roseau, pour enregistrer les paroles de Baha'u'llah, au fur et à mesure qu'elles s'écoulaient de sa bouche. En raison de la rapidité avec laquelle ses paroles étaient révélées, les premiers transcrits n'étaient pas très facilement lisibles et devaient être retranscrits. Après avoir approuvé ses tablettes, Baha'u'llah les authentifiait parfois avec l'un de ses sceaux.
En plus d'un sceau qui portait son nom Husayn-'Ali, Baha'u'llah avait une dizaine de sceaux qui furent fabriqués à différentes époques de son ministère. Seul l'un d'eux porte l'inscription "Baha'u'llah". Quelques-uns contiennent des passages le décrivant comme prisonnier et celui que le monde a opprimé. D'autres déclarent dans un langage majestueux et en termes sans ambiguïté, son incomparable autorité, sa majesté transcendante et son rang glorieux comme suprême Manifestation de Dieu et son Vice-roi sur cette terre.
Parmi ceux qui prirent part à la transcription des épîtres, il y avait 'Abdu'l-Baha, qui s'occupa de cette tâche dès sa plus tendre adolescence à Bagdad jusqu'à la fin du ministère de Baha'u'llah. Beaucoup des Tablettes originales de Baha'u'llah sont de la main de 'Abdu'l-Baha .
Une fois que l'épître était écrite, plusieurs copies devaient en être faites pour être distribuées parmi les croyants. Il y avait des moments dans la vie de Baha'u'llah où les flots de révélation divine étaient si abondants que même un nombre de scribes, travaillant jour et nuit pour transcrire ses épîtres, étaient continuellement incapables d'y faire face. Certains ont laissé à la postérité des volumes de compilations écrits de leur propre main.
Très remarqué parmi ceux-ci, se trouvait, Mulla Zaynu'l-'Abidin, surnommé par Baha'u'llah, Zaynu'l-Muqarrabin (l'ornement de ceux qui sont près de Dieu). Il était, avant sa conversion à la foi babie, un mujtahid érudit (docteur de la loi islamique) et un personnage remarquable de sa ville natale de Najaf-Abad. Il devint un ardent babi vers l'époque de l'emprisonnement de Baha'u'llah dans le Siyah Chal et fut farouchement opprimé et persécuté par ces gens mêmes qui avaient été ses admirateurs et disciples. Plus tard, il voyagea vers Bagdad et finalement parvint en présence de Baha'u'llah après son retour des montagnes du Kurdistan. À la suite de cette réunion et après avoir reçu des épîtres de Baha'u'llah, son âme fut transformée et atteignit de telles hauteurs de foi et de dévouement qu'il est dénombré parmi les Apôtres exceptionnels de Baha'u'llah. Après avoir été libéré d'une longue période d'exil et d'emprisonnement à Mosul, Irak, il gagna Acre où il passa le restant de ses jours, essentiellement comme scribe, au service de Baha'u'llah,
Il était méticuleux dans la transcription des Écrits de Baha'u'llah et prenait grands soins de contrôler qu'ils étaient correctement calligraphiés. Toute épître de la main de Zaynu'l-Muqarrabin est considérée comme étant correcte. Il a laissé à la postérité de nombreux volumes, finement rédigés, comprenant la plupart des épîtres importantes de Baha'u'llah. Aujourd'hui les publications en persan et en arabe sont authentifiées d'après les siennes.
Une autre oeuvre associée à son esprit inquisiteur et brillant est le livre intitulé Questions et Réponses de Baha'u'llah. Étant lui-même un mujtahid et par conséquent hautement qualifié dans l'application des lois islamiques, Zaynu'l-Muqarrabin reçut la permission de Baha'u'llah de lui poser toutes les questions qu'il pouvait avoir concernant l'application des lois révélées dans le Kitab-i-Aqdas. Les réponses données par Baha'u'llah apportent de nouvelles explications et une amplification de ses lois et ce livre est considéré comme un supplément au Kitab-i-Aqdas.
L'histoire, aussi courte soit-elle, de la vie de Zaynu'l-Muqarrabin ne serait pas complète si l'on ne rapportait pas son grand sens de l'humour qui remontait le moral des croyants. Parfois, en présence de Baha'u'llah, il faisait des remarques amusantes, plusieurs d'entre elles sont même racontées dans certains récits.
Une autre personne possédant des qualités extraordinaires et qui rendit d'éminents services dans le domaine de la transcription était le célèbre calligraphe Mirza Husayn, surnommé Mishkin-Qalam, il était natif d'Isfahan. Comme Zaynu'l-Muqarrabin il avait le don de l'humour.
Avant d'embrasser la Foi, Mishkin-Qalam était très étroitement associé à la cour de Nasiri'd-Din Shah à Téhéran où il avait une position d'une certaine distinction. Une fois le Chah lui permit de se rendre pour une courte visite chez lui à Isfahan. Ce fut à cette occasion qu'il rencontra un baha'i et par la suite accepta la Foi. Il ne retourna pas à la cour du Chah, mais à la place, voyagea vers Andrinople où il arriva en présence de Baha'u'llah. À partir de ce moment, il dédia entièrement toute sa vie à la Cause. Plus tard, Baha'u'llah l'envoya pour une importante mission à Constantinople afin de répondre à la déclaration inexacte qui avait été faite à l'étranger, dans les cercles royaux par le fameux Siyyid Muhammad-i-Isfahani [nota: Un babi qui était la personnification de la cruauté. Il s'opposa à Baha'u'llah et fut "l'antéchrist de la révélation babie."]. Quelque temps après, à cause des intrigues de Siyyid Muhammad et ses associés, Mishkin-Qalam et quelques autres baha'is furent emprisonnés à Constantinople. Plus tard ils furent envoyés à Gallipoli pour attendre l'arrivée de Baha'u'llah et de ses compagnons en route pour Acre. Ce fut à Gallipoli que le sort de Mishkin-Qalam fut déterminé par les autorités. Lui et trois autres disciples de Baha'u'llah furent envoyés à Chypre en compagnie de Mirza Yahya, le briseur de l'alliance du Bab et l'archi-ennemi de Baha'u'llah .
Mishkin Qalam resta en exil à Chypre pendant à peu près neuf ans, mais l'influence de Baha'u'llah avait tellement imprégné son âme que, malgré sa longue association avec le perfide Yahya, il demeura ferme dans la Cause, invincible dans la foi, loyal et inébranlable envers son Seigneur.
En 1294 AH (1878), dès qu'il fut libéré, il partit pour Acre. Là, il parvint en présence de Baha'u'llah qui l'autorisa à résider dans cette cité. C'était un compagnon, un serviteur dévoué et l'un des Apôtres (*) de Baha'u'llah, un artiste d'un talent remarquable, inégalé comme calligraphe et un génie pour créer des dessins exquis avec des lettres et des mots. Parmi ses oeuvres d'art, certaines ont été faites simplement par l'impression de ses ongles sur une feuille blanche.
(*) Nota: La liste illustrée des dix-neuf Apôtres de Baha'u'llah se trouve dans le Baha'i World vol III pp 80-81.
Mishkin-Qalam passa de nombreuses années de sa vie à transcrire les épîtres de Baha'u'llah et de 'Abdu'l-Baha. Il y a de nombreux volumes écrits de sa magnifique écriture et son nom est immortalisé par ses signes et symboles et son dessein du "Plus-Grand-Nom".
Un des traits principaux de la révélation de Baha'u'llah est l'authenticité de sa parole révélée. À la différence des révélations du passé, où les paroles du Prophète n'étaient pas consignées au moment où elles étaient prononcées, les paroles de Baha'u'llah sont elles, écrites au fur et à mesure où il les dictait. Très souvent, les circonstances dans lesquelles il révélait ses épîtres sont consignées par ses secrétaires ou par d'autres compagnons de confiance ou disciples pèlerins qui à un moment ou à un autre eurent le privilège d'être en sa présence.
Le torrent des forces du Saint-Esprit produisait sur Baha'u'llah, au moment de la révélation, des effets physiques impressionnants. Un être humain ordinaire est captivé lorsqu'il reçoit des nouvelles d'une importance exceptionnelle. Combien d'avantage, alors, doit être affecté le temple humain de la Manifestation de Dieu lorsqu'il devient le canal par lequel l'Esprit-Saint de Dieu s'écoule vers l'humanité.
Nul si ce n'est ses secrétaires était autorisé à être présent au moment de la révélation, mais occasionnellement certains croyants eurent la permission de rester pendant un court instant. Ceux qui reçurent ce privilège furent témoins d'une gloire spéciale et d'un rayonnement qui émanait de lui. Sa transfiguration était si éblouissante que beaucoup se trouvèrent dans l'incapacité de regarder son visage.
L'un d'eux était Hadji Mirza Haydar-'Ali, natif d'Ispahan, qui embrassa la Foi peu de temps après sa naissance. C'est à Andrinople qu'il accéda en la présence de Baha'u'llah pour la première fois. De là, Baha'u'llah l'envoya à Constantinople où il fut un canal de communication entre lui et les croyants de Perse et d'Irak. Plus tard, il fut dépêché en Egypte où il fut arrêté par des ennemis de la Foi et envoyé en prison au Soudan. Les persécutions qu'il souffrit là-bas pendant de nombreuses années servirent uniquement à renforcer sa foi et à intensifier son amour pour Baha'u'llah. Après avoir été libéré, il alla tout droit à Acre où il eut le privilège de pouvoir rester pendant quelques mois en présence de son Seigneur. Puis, selon ses directives, il partit en Perse où pendant de nombreuses années, il servit la Cause, et fut un enseignant extraordinaire. Après l'ascension de Baha'u'llah, Hadji Mirza Haydar-'Ali joua un rôle important dans la promotion et la protection de l'Alliance. La défendant avec compétence contre les attaques de la clique infidèle des briseurs d'Alliance qui étaient déterminés à saper l'édifice de la cause de Dieu et à déraciner ses institutions. Il passa la dernière partie de sa longue vie, pleine d'évènements, au service de 'Abdu'l-Baha en Terre sainte. Il mourut à Haïfa et est enterré au cimetière baha'i sur le Mont Carmel.
Ce fut lors d'une de ses visites à Acre que Hadji Mirza Haydar Ali reçut l'autorisation d'être présent auprès de Baha'u'llah à un moment où il recevait la révélation. De cette occasion mémorable, il a laissé à la postérité le bref récit suivant:
"… Lorsque la permission fut accordée, je pénétrai dans la pièce où le Roi des rois et le Gouverneur de ce monde et du monde futur était majestueusement assis sur sa couche. Les versets de Dieu étaient révélés et les mots s'écoulaient comme une pluie abondante. Je ressentais quelque chose comme si la porte, le mur, le tapis, le plafond, le sol et l'air étaient tous parfumés et illuminés. Ils avaient tous et chacun, été transformés en oreilles et étaient emplis de l'esprit de joie et de ravissement. Chaque objet était revigoré et palpitait de vie… Vers quel monde avais-je été transporté et dans quel état je me trouvais, nul, s'il n'a jamais vécu une telle expérience ne pourra jamais le savoir. (3)"
Il a été dit que l'un des effets sur Baha'u'llah de la révélation des tablettes était de le faire rester un certain temps dans un tel état d'émotion qu'il en était incapable de manger.
c) Pouvoir créatif du Verbe de Dieu
Le Verbe de Dieu est la forme la plus noble de la création de Dieu et il est bien au-dessus de la compréhension de l'homme. Baha'u'llah nous a mis en garde dans une tablette de ne jamais comparer la création du "Verbe" avec la création d'autres choses. Il déclare que chacune des paroles de Dieu est comme un miroir sur lequel sont reflétés les attributs de Dieu et que par le Verbe de Dieu toute la création est venue à l'existence. Dans l'islam, il est dit que Dieu a créé l'univers en prononçant la seule parole "sois", ce qui a amené à l'existence toutes choses créées. La révélation de Baha'u'llah qui est le verbe de Dieu pour cette époque est également créative. Baha'u'llah dans certaines de ses tablettes se réfère à la parole "sois" comme étant la cause de la création. Par exemple, dans la prière de souvenance qui fut compilée après son ascension, il dit: "J'atteste de plus que, par un seul trait de ta plume, ton commandement "sois" a été exécuté, le secret caché de Dieu a été divulgué et toutes choses créées ont été appelées à l'existence et toutes les révélations ont été envoyées." Un autre exemple est ce passage dans la longue prière prescrite révélée par Baha'u'llah: "…Celui qui a été manifesté est le mystère caché, le symbole précieux, par qui les lettres S.O.I.S (sois) ont été jointes et unies." (4) Lorsque les lettres S.O.I.S sont jointes, elles forment le mot "sois" qui appelle la création à l'existence.
Le passage suivant, pris des Écrits de Baha'u'llah se réfère à la créativité de ses paroles:
"Toute parole qui sort de la bouche de Dieu est douée d'une telle puissance qu'elle peut insuffler dans tout être humain une vie nouvelle, si vous êtes de ceux qui comprennent cette vérité. Les merveilleux ouvrages que vous contemplez en ce monde sont dus à sa souveraine et sublime volonté et à l'exécution de son inflexible et prodigieux dessein. De la seule révélation du nom "Modeleur", proclamant devant l'humanité son pouvoir de façonner, une puissance telle se dégage, qu'elle est capable d'engendrer, dans le cours des âges, tous les arts que la main de l'homme peut produire. Voilà une vérité certaine. Ce Nom resplendissant n'est pas plutôt prononcé que les énergies qui l'animent, entrant en action au sein de toutes choses créées, fournissent les moyens et les instruments par lesquels ces arts peuvent être mis au jour et portés à leur perfection. Toutes les merveilleuses acquisitions humaines dont vous êtes témoins sont la conséquence directe de la révélation de ce Nom. Dans les jours à venir, vous verrez des choses dont vous n'aurez jamais jusque-là entendu parler. Ainsi en a-t-il été décrété dans les tablettes de Dieu, et nul ne peut le comprendre sauf ceux dont la vue est pénétrante. De même, à l'instant où sortira de ma bouche le nom exprimant mon attribut, "l'Omniscient", toutes choses créées selon leurs limites et capacités se trouveront investies du pouvoir de développer la connaissance des sciences les plus merveilleuses, et de les manifester dans le cours du temps selon l'ordre de celui qui est le Tout-Puissant, l'Omniscient. Sache à n'en point douter que la révélation de tout autre nom s'accompagne d'une semblable manifestation du pouvoir divin. Toute lettre qui sort de la bouche de Dieu est, en vérité, une lettre-mère, comme chaque parole prononcée par celui qui est la source de la révélation divine est une parole-mère et comme sa tablette est une tablette-mère. Heureux qui saisit cette vérité. (5)"
Dans une autre tablette, parlant de la puissance de ses paroles, Baha'u'llah révèle:
"Chacune des lettres qui tombent de notre bouche est douée d'un pouvoir régénérateur tel qu'il peut amener à l'existence une nouvelle création, une création dont la grandeur est insondable pour tous hormis Dieu." (6)
Les paroles que prononcent les Manifestations de Dieu sont la forme extérieure des forces spirituelles nées de la révélation de Dieu. Le coeur de la réalité latente à l'intérieur du Verbe est sans limites dans ses potentialités. Il appartient au monde de Dieu et n'est pas compris par l'homme dont l'esprit fini est seulement capable de saisir mais à un degré limité, le pouvoir et la créativité du Verbe.
Le Verbe de Dieu peut être comparé aux rayons du soleil qui transporte son énergie. Leur intensité à proximité du soleil est si grande qu'aucune créature vivante ne peur soutenir leur énergie dans l'atmosphère. Pourtant les mêmes rayons, traversant l'espace et passant à travers l'atmosphère et les couches de nuages, jettent une portion limitée de leur énergie sur la surface de la terre. De même, dans ce monde, le Verbe de Dieu révèle une mesure limitée de sa vérité et de sa signification spirituelle à l'esprit de l'homme qui en raison de sa forme finie n'est pas capable de les comprendre dans leur plénitude.
La profonde réalité, le pouvoir, l'efficacité et la créativité du Verbe acquièrent une plus grande signification au fur et à mesure que l'âme après sa séparation du corps, progresse dans les mondes spirituels de Dieu. Bien que les significations et les vérités spirituelles latentes du Verbe de Dieu restent un peu obscures à l'esprit de l'homme, néanmoins les Manifestations qui révèlent ce verbe sont conscientes de leur entière puissance et signification.
d) Le Verbe source de connaissance
En réponse à une requête d'un certain Shaykh Mahmud, ecclésiastique musulman d'Acre, qui plus tard embrassa la Foi (*), Baha'u'llah révéla une épître dans laquelle, commentant la Suriy-i-Va'sh-Shams du Coran, il dévoila de nouvelles perspectives célestes de connaissance concernant le Verbe de Dieu. Chaque mot envoyé du ciel de la révélation divine, déclara-t-il, est empli de rivières de mystères divins et de sagesse s'écoulant doucement. Baha'u'llah donna aussi en détail, en réponse à quelqu'un qui l'interrogeait, différentes significations se rapportant au mot "soleil", ajoutant que ce mot avait tellement d'autres définitions que si dix secrétaires devaient enregistrer ses explications pendant une période de un à deux ans, il n'aurait toujours pas épuisé sa signification.
(*) Nota: Il fit une compilation de toutes les traditions attribuées au Prophète de l'islam concernant la sainteté de la cité d'Acre.
Le verset suivant est extrait de cette épître à Shaykh Mahmud:
"Sache, à n'en point douter que, de même que tu crois que dure éternellement la parole de Dieu - exaltée soit sa gloire -, de même tu dois croire d'une foi aussi ferme que la signification de cette parole ne saurait jamais être épuisée. Seuls ceux qui en sont les interprètes officiels, ceux dont le coeur est dépositaire de ses secrets ont le pouvoir d'en comprendre toute la sagesse. Quiconque lit les Ecritures sacrées et éprouve la tentation de choisir ce qui peut lui servir à récuser l'autorité du Représentant de Dieu parmi les hommes, est en vérité semblable à un mort, bien que, selon les apparences extérieures, il semble marcher, converser avec ses voisins et partager leur nourriture et leur boisson.
Puisse le monde me croire ! Si tout ce qui se trouve enfermé dans le coeur de Baha et tout ce que lui a enseigné le Seigneur, son Dieu, le Seigneur de tous les noms, était dévoilé à l'humanité, il ne se trouverait pas un seul homme qui n'en fût confondu.
Combien grande est la multitude des vérités que le vêtement des mots ne saurait contenir ! Combien nombreuses sont ces vérités qu'aucune expression ne peut rendre de façon adéquate, dont le sens ne pourra jamais être dévoilé, et auxquelles il est impossible de faire l'allusion même la plus lointaine ! Combien de ces vérités doivent rester inexprimées jusqu'à ce que soit venu le temps fixé pour leur révélation ! Ainsi qu'il a été dit: "Tout ce qu'un homme sait ne peut pas toujours être communiqué ; quant à tout ce qui peut être communiqué, il n'est pas toujours opportun de le faire et tout ce qui pourrait être opportunément communiqué ne correspond pas toujours à la réceptivité de ceux qui l'écoutent."
Parmi ces vérités, il en est qui ne peuvent être révélées que dans la mesure où sont capables de les recevoir les dépositaires de la lumière de notre science et ceux qui reçoivent notre grâce cachée. Nous prions Dieu de te fortifier de sa puissance et de te rendre capable de reconnaître celui qui est la source de toute science, afin que tu puisses te détacher de tout savoir humain. "Que servirait en effet à un homme de courir après ce savoir, quand il a déjà trouvé et reconnu celui qui est l'objet de toute connaissance ?" Attache-toi à la Racine du savoir et à celui qui en est la source, afin de te rendre indépendant de tous ceux qui se prétendent versés dans la science humaine, et dont ni revendication ni preuve manifeste, pas plus que le témoignage d'un quelconque livre éclairé ne peuvent soutenir la prétention. (7)"
Non seulement les paroles prononcées par les Manifestations ont une signification intérieure, mais même une seule lettre contient des significations et des mystères divins. Il y a une tradition très connue de l'Islam - attribuée à Ali, le premier Imam et successeur légal de Muhammad - que l'essence de toutes les Écritures des révélations du passé se trouve dans le Coran, que le Coran lui-même est contenu dans le chapitre d'ouverture, que ce chapitre est incorporé dans le premier verset, que le premier verset dans sa totalité est inclus dans la première lettre (B s'écrit en arabe avec un point en dessous de la lettre), et que tout ce qui est dans cette lettre est condensé dans le point qui se trouve en dessous. Ceci indique clairement que le Verbe de Dieu est transcendantal dans sa nature et bien au-delà de la compréhension des hommes.
Le Bab, le précurseur de Baha'u'llah, a révélé des Écrits volumineux sur l'interprétation et les significations intérieures de quelques lettres simples. Par exemple, dans son commentaire sur la Suriy-i-V'al-'Asr, l'un des chapitres du Coran, il ne consacre pas moins de trois mille versets pour expliquer la signification de la première lettre "V" de cette sourate. Baha'u'llah a aussi révélé de merveilleuses tablettes dans lesquelles il s'étend sur l'interprétation de lettres individuelles.
e) La Plume sublime
Parmi les bienfaits inestimables de la révélation de Baha'u'llah se trouve les effusions de sa sublime plume à laquelle on se réfère comme à la Plume du Très Haut, signifiant, entre autres choses, le révélateur du Très-Grand-Esprit. Jamais auparavant dans l'histoire des religions, à l'exception de la révélation babie, trouvons-nous une Manifestation de Dieu qui a laissé à la postérité des tablettes écrites de sa propre main. Mais innombrables sont les tablettes en forme d'exhortations, de prières et de méditations que Baha'u'llah a écrites et qui constituent la partie la plus précieuse des Écrits sacrés baha'is.
Les premiers croyants écrivaient souvent à Baha'u'llah lui posant des questions, recherchant un avis ou envoyant des informations. Plusieurs de ses épîtres sont révélées en réponse à de telles lettres et Siyyid Asadu'llah-i-Qumi a décrit comment Baha'u'llah les révélait. Ce croyant est parvenu en la présence de Baha'u'llah vers 1886 et reçut la permission de résider d'une façon permanente à Acre. Pendant des années, il servit la Cause, il fut l'un de ceux qui accompagnèrent 'Abdu'l-Baha en Europe et en Amérique et lors de ces voyages servait souvent de cuisinier au Maître. Ce qui suit est un extrait de sa chronique orale:
"Je me souviens lorsque au moment de la révélation, Mirza Aqa Jan enregistrait les paroles de Baha'u'llah, le grattement aigu de sa plume s'entendait à une distance d'au moins vingt pas (*). Dans l'histoire de la Foi, il n'y a pas beaucoup de récit concernant la manière dont les tablettes étaient révélées. Pour cette raison… je vais la décrire…
Mirza Aqa Jan avait un grand encrier de la taille d'un petit bol. Il avait aussi dix à douze plumes disponibles et des tas de grandes feuilles de papier. À cette époque, toutes les lettes qui arrivaient pour Baha'u'llah étaient reçues par Mirza Aqa Jan. Il les apportait à Baha'u'llah et, avec sa permission, il les lisait. Après quoi la Beauté Bénie lui disait de prendre sa plume et de noter l'épître qui allait être révélée en réponse…
La rapidité avec laquelle il écrivait la parole révélée était telle que l'encre du premier mot était à peine sèche que déjà la feuille entière était remplie. Il semblait que quelqu'un avait trempé une boucle de cheveux dans l'encre et l'avait appliqué sur toute la page. Aucun des mots n'était écrit clairement et ils étaient illisibles pour tous sauf pour Mirza Aqa Jan. Parfois même, il arrivait que lui non plus ne puisse déchiffrer les mots, il demandait alors l'aide de Baha'u'llah. Lorsque la révélation cessait, conformément aux instructions de Baha'u'llah, Mirza Aqa Jan, de sa meilleure plume, récrivait l'épître et l'envoyait à destination… (8)"
(*) Nota: Les textes en persan ou arabe sont habituellement écrits avec des plumes en roseaux. Ce genre de plume fait souvent un son criard lorsqu'elle bouge d'une certaine façon. Le calligraphe pouvait en partie contrôler le son. Par exemple, il pouvait permettre au son d'accompagner une certaine courbe ou trait. Ce son révélait non seulement jusqu'où une certaine lettre avait été tracée, mais aussi suscitait des sentiments d'excitation chez le calligraphe et chez ceux qui le regardaient. Dans de nombreuses épîtres Baha'u'llah se réfère à la Sublime Plume, signifiant par cela la Manifestation de Dieu et sa révélation. Il s'est aussi référé à la voix aiguë de cette même Plume. Cette expression est symbolique de la proclamation de son message parmi les peuples du monde.
Un compte-rendu semblable a été fait par Mirza Tarazu'llah Samandari, qui à l'âge de seize ans fut en présence de Baha'u'llah durant la dernière année de son ministère. Mirza Tarazu'llah, natif de Qazvin était né dans une famille baha'ie. Son grand père était l'un des disciples du Bab. Son père Shaykh Kazim, surnommé Samandar par Baha'u'llah, était un Apôtre exceptionnel de la Beauté Bénie. Lui-même servit la Foi avec une grande dignité et en 1951 fut nommé Main de la Cause de Dieu par Shoghi Effendi, le Gardien de la Cause.
Durant une entrevue à Téhéran, Mirza Tarazu'llah fit les remarques suivantes:
"À cette époque, ainsi que Baha'u'llah le lui avait ordonné, Mirza Aqa Jan lui lisait d'abord les lettres puis, en réponse, écrivait les épîtres pendant que Baha'u'llah les lui dictait. Les versets de Dieu étaient révélés avec une grande rapidité et sans réflexion ou méditation préliminaire. Les paroles notées étaient très souvent illisibles, en raison de la vitesse avec laquelle elles étaient écrites. Il y en avait même que personne ne pouvait lire ; Mirza Aqa Jan lui-même avait parfois de la difficulté à déchiffrer sa propre écriture et devait chercher l'aide de Baha'u'llah pour clarifier. Le Verbe de Dieu était ainsi révélé. La plus grande preuve de l'authenticité des Manifestations de Dieu est la révélation des paroles de Dieu. Nul autre personne ne peut le faire. Le Verbe sacré révélé du ciel de la volonté du Très-Miséricordieux descend tout d'abord dans le coeur pur et rayonnant de la Manifestation de Dieu et est ensuite prononcé par elle. Dans son épître à Nasiri'd-Din Shah, Baha'u'llah confirme ceci en ces termes: "Ceci ne vient pas de moi, mais de celui qui est le Tout-Puissant, l'Omniscient"… (9) J'ai eu le grand privilège d'être présent à deux occasions lorsque les épîtres étaient révélées… Les saintes paroles s'écoulaient de sa bouche pendant qu'il arpentait la pièce de long en large… Ce n'est pas facile de décrire la manière dont la révélation venait à Baha'u'llah. (10)"
Les premiers croyants recevaient souvent des épîtres de Baha'u'llah révélées en leur honneur. C'était leurs précieux trésors. Mais l'épître la plus précieuse était celle écrite de sa propre main. Ce privilège exceptionnel, cependant, n'était pas souvent accordé, notamment après les jours d'Andrinople où Baha'u'llah avait été empoisonné par son demi-frère Mirza Yahya. Son état, après avoir pris le poison, était si grave que le docteur avait jugé son cas désespéré et c'est uniquement par le pouvoir du Tout-Puissant que sa vie fut épargnée. Par la suite, il lui en resta un tremblement de la main. Il prenait donc rarement la plume pour écrire. Néanmoins, quelques tablettes plus particulières et importantes furent écrites de sa propre main, y compris son Testament et de nombreuses épîtres adressées à 'Abdu'l-Baha. Ces Écrits font ressortir, au premier coup d'oeil, le tremblement de ses mains bénies.
L'un des premiers croyants, Hadji Muhammad-Tahir-i-Malmiri [nota: Le père de l'auteur ; voir annexe II pour un récit de sa vie], un historien et professeur de grande réputation, a laissé pour la postérité, un récit intéressant sur la réception d'une épître écrite de la main même de Baha'u'llah. Hadji Muhammad-Tahir est né dans une famille qui avait embrassé la foi babie à son origine. Jeune homme, il alla à Acre et eut la permission d'être en présence de Baha'u'llah un jour sur deux. Après avoir ainsi passé neuf mois, magnétisé par le pouvoir des paroles de Baha'u'llah, il fut renvoyé dans sa ville natale de Yazd avec des instructions explicites de Baha'u'llah sur la manière dont il devait enseigner la Foi aux gens.
Ainsi, pendant une période de près de quatre-vingts ans, il enseigna la Foi à des centaines de personnes. Son âme était si galvanisée par ce contact avec Baha'u'llah qu'aucune calamité ou tribulations ne put jamais refroidir son zèle et son enthousiasme. Et, jusqu'à la fin de sa vie, à l'âge de cent ans, il endura de nombreuses souffrances et d'amères persécutions dans un esprit de joie et de fermeté. Ce qui suit est une traduction d'un extrait de ses souvenirs de Baha'u'llah (*):
"… Un jour je demandais à Mirza Aqa Jan de mentionner mon humble requête à Baha'u'llah afin qu'il m'écrive de sa propre main une épître, ou même quelques mots, car j'avais entendu dire que l'un des conseils du Bab était que si l'un de ses disciples devait vivre aux jours de "Celui que Dieu rendra manifeste" (Baha'u'llah) il devrait essayer d'obtenir une épître, une ligne ou même un mot écrit de sa main ; Car une telle possession était incommensurablement exaltée au-dessus de toutes choses. Mirza Aqa Jan refusa de transmettre cette requête sous le prétexte que depuis que Baha'u'llah avait été exilé à Acre, il avait rarement pris une plume dans la main. Je fus déçu et triste, mais n'insistai pas. Le jour suivant, lorsque je fus en présence de Baha'u'llah, la première chose qu'il me dit fut la bonne nouvelle qu'il avait écrit une épître de sa propre main, pour moi, et que je la recevrais sous peu. Il ne m'est pas possible de décrire la joie qui m'enveloppa en entendant l'octroie d'une telle faveur si inattendue.
Quelque temps plus tard je remis à Mirza Aqa Jan, pour le transmettre à Baha'u'llah, une liste de noms de quelques baha'is de Yazd, avec l'humble requête qu'il puisse révéler une épître (**) pour chacun d'entre eux. Un jour où j'étais en sa présence, il fit mention de la liste de noms et m'assura qu'une épître avait été révélée pour chaque personne, mais que pour des raisons de sécurité, je ne devais pas les emporter avec moi. Elles seraient expédiées plus tard. Entendant cela, je présumai que l'épître écrite de sa propre main qui m'avait été promise serait aussi expédiée à Yazd avec les autres. Mais je m'étais trompé. J'ai reçu cette épître des années plus tard…
Après quelque temps, ma mère reçut la permission d'aller en Terre sainte et d'être en présence de Baha'u'llah. Elle reçut le grand honneur de pouvoir résider à Acre d'une façon permanente. Elle fut accompagnée dans son voyage, par mon cousin Siyyid Muhammad. Ce dernier resta à Acre une courte période de temps, puis retourna à Yazd. À l'occasion de son départ d'Acre, Baha'u'llah le fit venir en sa présence et entre autres choses, lui demanda de transmettre ses salutations à ce serviteur, avec l'assurance qu'une épître avait été écrite pour moi de sa propre main, et que je la recevrais à Yazd. (11)"
(*) Nota: Les mémoires de Hadji Muhammad Tahir-i-Malmiri, écrites en persan, ne sont pas encore publiées. La copie originale fut offerte à Shoghi Effendi le Gardien de la Foi baha'ie en 1951. Celui-ci y faisait référence comme à un intéressant réservoir d'informations pour les historiens futurs.
(**) Nota: La requête n'impliquait pas que ces épîtres soient écrites de la main de Baha'u'llah.
Des années passèrent et Hadji Muhammad-Tahir rencontra une grande opposition de la part des ecclésiastiques musulmans dans ses activités d'enseignement. Celle-ci aboutit à la publication d'un arrêt de mort provenant du chef religieux de Yazd, Shaykh Muhammad-Hasan-i-Sabzavari, qui fut accusé par Baha'u'llah d'être le "Tyran de la terre de Ya' (Yazd)". Conformément aux ordres de Baha'u'llah de protéger sa vie afin d'être épargné pour pouvoir encore enseigner la Foi, Hadji Muhammad-Tahir décida de quitter temporairement Yazd pour une autre province. Il écrit dans ses mémoires:
"…Des arrangements furent faits afin que je puisse quitter la ville au milieu de la nuit. J'étais sur le point d'enfourcher l'âne qui avait été loué pour moi, lorsqu'une dame baha'ie, Bibi Sahib, une des femmes baha'ies les plus dévouées et les plus sincères de Yazd arriva… Elle me donna alors une épître écrite de la main de Baha'u'llah. Je me renseignai auprès d'elle de l'histoire de cette épître. Il y a "vingt-quatre ans" dit elle, "lorsque Rada'r-Ruh (*) revint de Bagdad (**), il me confia selon les instructions de Baha'u'llah cette épître, me disant que son propriétaire serait trouvé plus tard. Cela fait douze ans que Rada'r-Ruh a été martyrisé et maintenant intuitivement je sens que vous devriez avoir cette épître". Je lui pris l'épître avec une grande joie… Par la suite Abdu'l-Baha… confirma que cette épître était bien celle que Baha'u'llah avait spécialement révélée pour moi. (12)"
(*) Nota: Un religieux notable du village de Manshad, près de Yazd, qui embrassa la foi babie dès le début et alla à Bagdad où il parvint en la présence de Baha'u'llah.
(**) Nota: À cette époque, Hadji Muhammad-Tahir n'était qu'un enfant. Cela signifie que l'épître avait déjà été écrite pour lui à Bagdad bien des années avant qu'il n'en fasse la demande.
f) Authenticité du Verbe de Dieu
Certains des Écrits de Baha'u'llah, révélés en réponse à des personnes sont écrits de telle façon qu'ils semblent avoir été composés par Mirza Aqa Jan. Quelquefois ces Écrits consistent en deux parties différentes, chacune avec son propre style distinctif, l'une paraissant être les mots de Mirza Aqa Jan et l'autre nettement les mots de Baha'u'llah. C'est un fait établi, cependant, que chaque mot de ces épîtres a été dicté par Baha'u'llah, quels que soient le style et le contenu, et que pas un seul mot ne provenait de Mirza Aqa Jan. Baha'u'llah dictait toujours les réponses aux lettres adressées à Mirza Aqa Jan. Dans sa sagesse insondable, cependant, il dictait de telle façon qu'une partie de l'épître semblait avoir été composée par Mirza Aqa Jan et l'autre par lui-même. Certains des croyants étaient sous la fausse impression que Mirza Aqa Jan avait carrément composé ces parties qui semblaient être ses propres mots.
De façon à pouvoir apprécier la confusion qui fut créée parmi les premiers croyants à cet égard, il est nécessaire de se familiariser avec la vie de Mirza Aqa Jan. Cet homme avait servi Baha'u'llah pendant près de quarante ans, non seulement comme secrétaire mais aussi comme compagnon et serviteur. Il était avec Baha'u'llah pendant tout son ministère à l'exception des deux années que Baha'u'llah passa retiré dans le Kurdistan. Durant cette période, il fut pendant un certain temps au service de Mirza Yahya qui l'envoya à Téhéran en mission secrète pour assassiner Nasiri'd-Din Shah. Peu de temps après son arrivée à Téhéran, il put obtenir accès à la cour du Chah déguiser en laboureur, mais, ayant échoué à mener à bien son sinistre objectif, il retourna à Bagdad se rendant pleinement compte de l'étendue de sa folie.
Finalement Baha'u'llah retourna à Bagdad et les manipulations de Mirza Yahya prirent fin. Le feu d'amour et de dévotion qui avait été allumé dans le coeur de Mirza Aqa Jan avant le départ de Baha'u'llah était à nouveau attisé. Avec beaucoup de zèle et d'enthousiasme il commença à servir Baha'u'llah comme secrétaire.
Vers la fin de son service, cependant, Mirza Aqa Jan commença à devenir orgueilleux, et, peu de temps avant la mort de Baha'u'llah, il tomba en disgrâce. Dans de nombreuses occasions, par ses actions et son attitude, il provoqua des sentiments de tristesse et de mécontentement dans le coeur de Baha'u'llah. Dans de tels moments, c'était toujours 'Abdu'l-Baha qui réprimandait Mirza Aqa Jan pour sa conduite.
Peu de temps avant la mort de Baha'u'llah, un certain croyant, Hadji Mirza 'Abdu'llah, beau-père du martyr Varqa [nota: Un Apôtre distingué de Baha'u'llah à qui il sera fait référence dans de prochains volumes], demanda personnellement à Baha'u'llah des renseignements sur ces épîtres qui semblaient avoir été composées par Mirza Aqa Jan. Il voulait savoir qui en était le véritable auteur. Baha'u'llah indiqua que la réponse devait venir de Mirza Aqa Jan lui-même. Abdu'l-Baha dans l'un des discours qu'il fit à Haïfa en 1919, fait référence à cet épisode. Il y mentionne qu'à la question, la réponse de Mirza Aqa Jan ne fut pas très avisée et, pour cette raison, quelques croyants se levèrent contre lui.
Un jour, pendant la maladie qui précéda la mort de Baha'u'llah, Abdu'l-Baha trouva les croyants en train de discuter et de se diviser en deux groupes, l'un mené par Nabil-i-A'zam l'autre par Furughiyyih, une fille de Baha'u'llah et la femme de Hadji Siyyid 'Aliy-i-Afnan. (Tous deux, l'homme et la femme, devinrent par la suite des briseurs d'Alliance). Immédiatement il fit clore leur querelle et les critiqua très sévèrement pour avoir créé une division déplacée à une époque si critique.
C'est alors qu'il apprit que Mirza Aqa Jan avait parlé à Baha'u'llah d'une façon très arrogante, lui causant un extrême mécontentement. Immédiatement, 'Abdu'l-Baha fit venir Mirza Aqa Jan en sa présence et le réprimanda pour sa conduite offensante. Néanmoins, 'Abdu'l-Baha alla trois fois en présence de Baha'u'llah pour intercéder en sa faveur, se prosternant chaque fois aux pieds de Baha'u'llah et implorant le pardon pour Mirza Aqa Jan.
L'ascension de Baha'u'llah eut lieu peu de temps après ces évènements. Sur quoi 'Abdu'l-Baha demanda à Mirza Aqa Jan d'envoyer à Hadji Mirza 'Abdu'llah, la réponse si longtemps attendue. La lettre, effectivement très claire, qu'il écrivit de sa propre main est datée d'un mois après l'ascension de Baha'u'llah. Il y déclare sans équivoque que chaque mot des épîtres qui semblent avoir été composées par lui, avait en fait été dicté par Baha'u'llah. Voici le témoignage de Mirza Aqa Jan:
"Pas un seul mot ne provient de ce serviteur. Chaque mot a été révélé du Royaume de Dieu - mon Seigneur, le vôtre, et le Seigneur de tous ceux qui sont aux cieux et sur la terre. Toujours, après avoir obtenu sa permission, je relisais en sa très sainte et très exaltée présence, les lettres qui étaient adressées à ce serviteur. Il m'ordonnait alors de prendre ma plume et d'écrire la réponse qui du commencement à la fin était révélée par sa bouche bénie. Cette pratique ne se limitait pas seulement à ce serviteur. De nombreuses fois la Langue de grandeur [nota: Baha'u'llah] révélait dans les mots de ses compagnons ou de ces croyants qui venaient de l'étranger ce qui équivaut à un puissant livre pour le monde entier… Je n'étais qu'un serviteur enregistrant ses paroles en sa présence… (13)"
g) Véritable connaissance
Dans la Suriy-i-Haykal (la sourate du temple) révélée à Acre, Baha'u'llah déclare que dans cette révélation les versets de Dieu ont été révélés en neuf styles ou catégories différents. Un érudit baha'i très connu, Jinab-i-Fadil-i-Mazindarani, après une étude minutieuse des Écrits, a énuméré ces styles comme suit (14 ):
1. Épîtres avec le ton du commandement et de l'autorité.
2. Celles avec le ton de la servitude, de l'obéissance et de la supplication.
3. Des Écrits traitant de l'interprétation des anciennes Écritures, croyances religieuses et doctrines du passé.
4. Des Écrits dans lesquels les lois et les ordonnances ont été prescrites pour cette époque et les lois du passé abrogées.
5. Des Écrits mystiques.
6. Des épîtres concernant les affaires de gouvernement et d'ordre mondial, et celles qui sont adressées aux rois.
7. Des tablettes concernant des sujets d'érudition et de connaissance, de philosophie divine, des mystères de la création, de la médecine, de l'alchimie, etc.
8. Des tablettes exhortant les hommes à l'éducation, au bon caractère et aux vertus divines.
9. Des tablettes traitant des enseignements sociaux.
Les écrits de Baha'u'llah sont considérables dans leur variété et sont révélés sous différentes formes et styles, traitant chaque aspect des besoins de l'homme, physiques comme spirituels, et ouvrant à ses yeux un grand panorama de connaissance et de sagesse. Pourtant ses écrits sont simples à comprendre, à condition que le coeur soit pur et sanctifié. La compréhension de la révélation de Baha'u'llah ne nécessite pas un savoir universitaire ; les gens sans culture et les illettrés peuvent reconnaître son origine divine et comprendre ses enseignements.
En fait, quelques-uns des disciples les plus éminents de Baha'u'llah dont les vies répandirent un grand éclat sur les annales de l'Âge héroïque de la Foi et dont les noms sont immortalisés comme étant ceux des géants spirituels de cette révélation, étaient des gens avec peu ou pas d'éducation.
La révélation de Baha'u'llah confère une nouvelle capacité à ceux dont les coeurs sont touchés par sa lumière et leur permet d'acquérir une connaissance qui ne dépend pas du savoir. Cette connaissance s'appelle dans l'islam, "la lumière que Dieu projette dans le coeur de qui il veut". Baha'u'llah la décrit en ces mots:
"C'est cette sorte de savoir qui est et sera toujours digne d'éloges, et non le savoir limité issu de ces esprits obscurs et voilés qui se l'empruntent en cachette les uns aux autres et qui s'en enorgueillissent vainement. (15)"
Une compréhension plus approfondie des vérités de la foi de Baha'u'llah et une vision plus pointue de ses développements mystérieux ne dépendent pas nécessairement du degré de capacité intellectuelle ou de la connaissance académique d'un individu. En vérité, une telle connaissance devient une barrière entre l'homme et Dieu. Dans une de ses tablettes, Baha'u'llah étale un panorama fascinant des mystères divins, racontant dans un merveilleux langage l'apparition devant lui de quelques-uns des attributs de Dieu, chacun relatant en termes évocateurs ses propres traits distinctifs. Cependant, lorsque l'attribut de la connaissance se présenta, il pleura très fort, disant qu'elle était le plus grand des attributs de Dieu et la source de toute connaissance dans le monde de l'humanité. Pourtant, à cause d'elle, l'humanité n'a pas réussi à reconnaître ses Manifestations.
Ceci ne signifie pas cependant, que le savoir et la connaissance doivent être condamnés. Au contraire, Baha'u'llah considère la connaissance comme un grand don de Dieu et ordonne que la science et la religion aillent la main dans la main. Il enjoint à ses disciples d'étudier les arts et les sciences, recommande l'éducation obligatoire et décrit en termes élogieux le rang exalté de ces hommes véritablement érudits dont la connaissance ne conduit pas à la fierté et à la vanité. Leur connaissance et leur savoir sont dignes de louange et méritoires s'ils sont assortis de la connaissance de Dieu. De tels hommes sont exaltés par Baha'u'llah comme les "flots du plus puissant Océan" et les "étoiles du firmament de gloire" pour tous ceux qui habitent sur terre. (16)
4. PREMIÈRES ÉMANATIONS DE LA PLUME SUPRÊME
a) Le Poème de Rashh-i-'Ama
À notre connaissance la première épître écrite par Baha'u'llah était un poème en persan, Rashh-i-'Ama, révélé dans le Siyah-Chal de Téhéran peu de temps après que le Plus-Grand-Esprit soit descendu sur son âme rayonnante. C'est un chant de victoire et de joie. Bien que son langage soit allégorique, son expérience divine est clairement proclamée. Dans chaque ligne, il chante les louanges de Dieu dont il était devenu la personnification, et dans chaque phrase, il révèle les mondes spirituels qui étaient alors manifestés dans son âme.
Bien qu'il ne soit composé que de dix-neuf lignes, ce poème constitue en lui-même un puissant livre. À l'intérieur sont contenus les potentiels, le caractère, le pouvoir et la gloire de quarante années de révélation divine à venir. Il annonce la bonne nouvelle de la libération des énergies spirituelles qui sont décrites par Baha'u'llah, comme le souffle de la brise divine chargée de musc, l'apparition de l'Océan de la cause de Dieu, l'annonce de la Sonnerie de trompette, le déversement des Eaux de vie, le roucoulement du Rossignol du paradis, et l'apparition de la Servante céleste. Dans un langage suprêmement beau et émouvant, il s'attribue ces énergies. Les mots choisis, la beauté, le pouvoir, la profondeur et le mystère de ce poème, et en fait pour d'autres qui furent révélés plus tard, sont tels qu'ils seraient même impossible à traduire.
C'est dans cette ode, que Baha'u'llah révèle pour la première fois un des traits unique de sa révélation, l'avènement du "Jour de Dieu", que, en ces débuts de son ministère, il associe clairement avec lui-même. Dans ce poème ; il identifie aussi sa révélation avec le Jour prédit dans l'islam où l'expression bien connue "Je suis Lui" serait accomplie. "Je" signifie la personne de la Manifestation de Dieu, c'est-à-dire Baha'u'llah, et "Lui" est la dénomination de Dieu lui-même. Ceci est une indication de la grandeur de sa révélation. Parlant avec la voix de Dieu, Baha'u'llah proclame, en fait, dans nombres de ses Épîtres, "Je suis Dieu". Cette identité avec Dieu, cependant, est dans le royaume des attributs de Dieu et non de son essence, qui d'après Baha'u'llah est:
"…il est évident que l'Essence inconnaissable, l'Etre divin, est, à un degré incommensurable, exalté au-dessus de tout attribut humain. Il n'a pas à vivre dans un corps, à monter ni à descendre, à entrer ni à sortir; il est plus grand que les qualifications de chacun ne peuvent l'exprimer et plus mystérieux que le coeur humain ne peut le saisir. À jamais il a été et sera invisible dans son identité. À jamais il sera voilé dans son essence éternelle et sera éternellement caché aux yeux des hommes dans sa réalité. (1)."
Une des traditions de l'islam chiite dit que lorsque le Promis apparaîtra, il prononcera un mot qui fera fuir toutes les gens. Baha'u'llah explique dans une Épître que ce mot est le changement de "Il" en "Je". Au lieu de dire "Il est Dieu", la Manifestation de Dieu en ce jour dira "Je suis Dieu", et les gens privés de compréhension et de perspicacité s'écarteront de lui.
La révélation de ce joyeux et merveilleux poème dans le Siyah-Chal, à une époque où il croulait toujours sous tellement de souffrances, est encore une autre preuve de la vitalité et de la vigueur de l'indomptable esprit de Baha'u'llah. C'est aussi remarquable que seule cette Épître, autant que l'on puisse savoir, fut révélée sur la terre de sa naissance - une terre à laquelle il était dévoué et qui est le berceau de sa révélation.
b) La Cité de Téhéran
Pendant ses quarante années d'exil, Baha'u'llah orientait souvent ses pensées vers Téhéran et se rappelait les événements dramatiques associés avec le lieu où sa révélation prit naissance. Nombre de ses Épîtres louent la cité de Téhéran, l'appelant, la "Terre de Ta" et s'y référant comme étant la "mère du monde", l'"aube de la cause de Dieu", la "fontaine de sa révélation", la "cité sainte et brillante", la "demeure de suprême bénédiction", la "terre de resplendissante gloire" et la "source de joie de toute l'humanité"2 .
Dans le Kitab-i-Aqdas, Baha'u'llah a écrit ces paroles rassurantes:
"Que rien ne t'attriste, ô terre de Ta [Téhéran], car Dieu t'a choisie pour être la source de joie de toute l'humanité. Si telle est sa volonté, il bénira ton trône en la personne de celui qui gouvernera avec justice et rassemblera le troupeau de Dieu dispersé par les loups. Un tel souverain se tournera dans la joie et l'allégresse vers le peuple de Baha, et il étendra sur lui ses faveurs. En vérité, il est, aux yeux de Dieu, comme un joyau parmi les hommes. Sur lui reposent pour toujours la gloire de Dieu et la gloire de tous ceux qui demeurent dans le royaume de sa révélation.
Que la joie t'inonde car Dieu, en faisant naître en tes murs la manifestation de sa gloire, a fait de toi "l'aube de sa lumière". Sois heureuse de ce nom qui t'a été conféré, un nom, par lequel le soleil de grâce répand sa splendeur, par lequel la terre et le ciel sont illuminés.
Avant longtemps, l'état de tes affaires changera et les rênes du pouvoir passeront aux mains du peuple. En vérité, ton Seigneur est l'Omniscient. Son autorité embrasse toutes choses. Sois assurée de la bienveillante faveur de ton Seigneur. L'oeil de sa tendre bonté est, pour l'éternité, fixé sur toi. Le jour approche où ton agitation se transformera en paix et en tranquillité. Ainsi en est-il décrété dans le Livre merveilleux. (3)"
Le verset, "Sois heureuse de ce nom qui t'a été conféré, - un nom par lequel le soleil de grâce a répandu sa splendeur, par lequel la terre et le ciel furent illuminés", signifie que "Ta" (la première lettre de Téhéran) dont la valeur numérique est neuf, qui est l'équivalent de Baha, le plus grand nom de Dieu, dont la valeur numérique est aussi neuf, et cela est une grande distinction à la vue de Dieu. En effet, Baha'u'llah dans l'une de ses épîtres se réfère à la lettre "Ta" comme à la reine des lettres. Cependant, pour apprécier ceci, quelques notions de base de l'arabe sont nécessaires. C'est une langue au vaste vocabulaire et aux termes expressifs, et comme chaque lettre de son alphabet a une valeur numérique, il est possible d'exprimer des nombres par des mots et vice-versa. La littérature a été enrichie par des érudits et des écrivains se servant de cette technique. Bien que son origine se trouve dans la langue arabe, cet art a aussi été considérablement employé en persan. Il est souvent considéré comme étant bien plus éloquent dans ces deux langues de se servir de mots plutôt que de chiffres. Par exemple, Nabil-i-A'zam, le célèbre chroniqueur et poète, à l'occasion de l'ascension de Baha'u'llah écrivit une émouvante élégie qu'il conclut par un verset signifiant l'année de sa mort: "Le Seigneur a quitté ce monde". En additionnant la valeur numérique de toutes les lettres dans ce verset en arabe, l'on obtient l'année 1309 AH (1892). Cet usage des mots est bien plus expressif que de donner un simple chiffre. Baha'u'llah et le Bab se sont tous deux servis de cet art dans leurs Écrits, non seulement pour élucider de nombreuses prophéties du Coran et des hadiths (*) qui jusqu'à présent étaient restées obscures ou non divulguées, mais aussi pour exprimer le sens plus profond d'un nom, mot ou nombre.
(*) Nota: Hadith ou "traditions" sont les dires de Muhammad ou des Imams (successeurs de Muhammad), rapportées par ceux qui prétendent les avoir eux-mêmes entendues soit directement ou indirectement.
À un disciple qui avait parvint en sa présence à Acre et devait passer par Téhéran à son retour, Baha'u'llah adressa une épître qui révèle combien il chérissait cette ville où il était né. Dans cette épître, il dit:
"d'aussi loin que tu apercevras ma cité natale [Téhéran], arrête toi et dis: Je suis venu à toi depuis la prison, ô Terre de Ta, porteur de nouvelles de Dieu, le Protecteur dans le danger, l'Absolu. Ô mère du monde et fontaine de lumière pour tous ses peuples, voici les tendres miséricordes de ton Seigneur ; je te salue au nom de celui qui est la Vérité éternelle, l'Omniscient. J'atteste que, dans tes murs, celui qui est le Nom caché fut révélé, et que fut découvert le trésor invisible. Par toi, le secret de toutes choses, tant passées qu'à venir, est révélé. (4)"
Dans une autre épître, les paroles suivantes ont été révélées en l'honneur de la ville:
"Souviens-toi, ô Terre de Ta [Téhéran], des jours anciens où ton Seigneur avait fait de toi le siège de son trône et t'avait enveloppée de l'éclat de sa gloire. Combien furent nombreux ces êtres sanctifiés, ces symboles de certitude qui, dans leur grand amour, te sacrifièrent leur vie et tout ce qu'ils possédaient. Joie pour toi, et bonheur pour ceux qui t'habitent ! Car de toi, je l'atteste, - et tout coeur éclairé le sait bien - procède le souffle de vie de celui qui est le Désir du monde. En toi, l'Invisible est révélé, et de toi est tiré au jour ce qui était caché aux yeux des hommes. Parmi la multitude de tes bien-aimés qui versèrent leur sang au-dedans de ton enceinte et dont la poussière repose en ton sol, quel est celui dont nous rappellerons en ce jour le souvenir ? Les doux parfums de Dieu n'ont cessé et ne cesseront jamais d'être répandus sur toi. Notre plume se sent poussée à commémorer ton souvenir et à exalter les victimes de la tyrannie, ces hommes et ces femmes qui dorment sous ton sol.
Parmi eux est notre propre soeur, dont nous rappelons aujourd'hui le souvenir en signe de notre fidélité à sa mémoire, et en gage de la tendresse que nous lui gardons. Que lamentable fut son sort ! Et avec quelle résignation elle retourna à son Dieu ! Nous seul pouvons le savoir, de qui la connaissance embrasse toutes choses. (5)"
c) Les Soeurs de Baha'u'llah
Cette épître se réfère à la véritable soeur de Baha'u'llah, Sarih-Khanum, en l'honneur de qui de nombreuses épîtres furent révélées. Elle était plus âgée que Baha'u'llah, une disciple fidèle et d'une fermeté absolue dans sa cause. Elle mourut en 1296 AH (vers 1879) à Téhéran, et est enterrée non loin de la ville. L'estime dans laquelle Baha'u'llah la tenait, était si grande, qu'il la mentionne dans l'une de ses épîtres disant qu'il y a autant de récompenses à visiter sa tombe qu'à lui rendre visite à lui. Baha'u'llah avait cinq autres soeurs, mais une seule d'entre elles, une demi-soeur, Sakinih Khanum, connue sous le nom de Tallan Khanum [nota: Elle était la fille d'un précédent mariage de la mère de Baha'u'llah] était une véritable croyante fidèle. Elle endura de nombreuses souffrances dans le sentier de Dieu. Baha'u'llah la chérissait avec beaucoup d'amour et d'affection. Elle est enterrée dans le village de Takur dans la province de Nur, et une prière spéciale de souvenance a été révélée par 'Abdu'l-Baha en son honneur.
Des quatre autre soeurs, deux ne furent pas influencées par la Foi, et devinrent des adeptes de Mirza YaHya. L'une en particulier, Shah Sulnan Khanum connue sous le nom de Khanum Buzurg, se leva contre Baha'u'llah et lui causa de nombreuses souffrances et douleurs. Baha'u'llah fait référence à elle dans le passage suivant de l'Épître au fils du Loup:
"Hasan i Mazindarani (*) était porteur de soixante dix épîtres. Après sa mort, elles ne furent point remises à leurs destinataires, mais confiées à l'une des soeurs de cet opprimé qui, sans raison aucune, s'était détournée de moi. Dieu sait ce qu'il advint de ces épîtres (**). Cette soeur n'avait jamais vécu avec nous. Par le Soleil de vérité, je jure qu'après ces événements, elle ne vit jamais Mirza Yahya et resta ignorante de notre cause, car, en ces jours-là, elle nous était hostile… Par la suite, elle prit parti pour Mirza Yahya. Des rapports contradictoires nous parviennent à présent à son sujet et nous ne savons pas vraiment ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Nous supplions Dieu - béni et glorifié soit il - de faire en sorte qu'elle se tourne vers lui, et de l'aider à se repentir devant le seuil de sa grâce. (6)"
(*) Nota: Hasan-i-Mazindarani était un cousin et un disciple dévoué de Baha'u'llah. Il lui rendit de nombreuses visites à Acre et, à une de ces occasions, rapporta quelques-unes de ses épîtres en Perse où il les donna aux amis.
(**) Nota: Il mourut lors de son dernier voyage avant d'avoir pu achever sa mission, le résultat fut que soixante-dix épîtres se retrouvèrent dans les mains de Shah Sulnan Khanum, la demi-soeur de Baha'u'llah, mentionnée dans le passage ci-dessus. Ces épîtres, autant que nous le sachions, n'ont jamais été retrouvées.
d) Une prière en quittant la Perse
Les premiers flots de la plume de Baha'u'llah, qui avaient débuté à Téhéran avec la révélation de Rashh-i-'Ama, continuèrent au cours de son exil en Irak. Ce qui suit est un extrait de l'une des prières qu'il a révélées tandis qu'il voyageait durant les mois d'hiver froid et rigoureux, à travers la Perse occidentale. Elle dépeint les souffrances et les épreuves qui lui sont arrivées dans les premiers temps de son ministère.
"Mon Dieu, mon Maître, mon Désir !… Tu as créé cet atome de poussière par la maîtrise achevée de ton pouvoir, et tu l'as nourri de tes mains que nul ne peut enchaîner… Tu l'as destiné à des épreuves et à des tribulations qu'aucune langue ne peut décrire, et dont aucune de tes épîtres ne peut rendre compte avec exactitude. La gorge que tu avais accoutumée au contact de la soie, tu l'as en fin de compte enserrée de lourdes chaînes, et le corps que tu avais enveloppé de brocart et de velours, tu l'as soumis, à la fin, à l'opprobre d'un cachot. Ton décret m'a entravé de liens innombrables, jetant autour de mon cou des chaînes que nul ne peut briser. Des années ont passé pendant lesquelles les afflictions, telles des ondées de miséricorde, se sont déversées sur moi… Que de nuits pendant lesquelles le poids des chaînes et des fers ne me permit aucun repos, et que de jours où la paix et la tranquillité me furent refusées, en raison des afflictions que me causaient les mains et les paroles des hommes ! Le pain et l'eau que, dans ta miséricorde qui englobe tout, tu as accordés aux bêtes des champs, furent tous deux refusés pendant quelque temps à ce serviteur, et ce que les hommes se refusaient à infliger à ceux qui se sont séparés de ta cause, ils permirent qu'on me l'infligeât à moi, jusqu'à ce qu'en définitive ton décret soit irrévocablement fixé, et que ton ordre parvienne à ce serviteur de quitter la Perse, accompagné d'hommes débiles et d'enfants en bas âge, à l'époque où le froid est si intense qu'on ne peut même pas parler, et que neige et glace sont en telle abondance qu'il est impossible d'avancer. (7) ""
5. LES PREMIÈRES ÉPITRES EN IRAK
a) Circonstances de leur révélation
Afin de pouvoir apprécier les Écrits de Baha'u'llah qui furent révélés en Irak nous devons tout d'abord connaître les circonstances et les autres évènements associés à sa personne dans ce pays. Le séjour de Baha'u'llah en Irak, qui dura 10 ans, peut être divisé en trois périodes. La première, témoin de l'aube de sa révélation et de la crise à l'intérieur de la communauté babie entraîna la trahison de son demi-frère Mirza Yahya [nota: Il était connu sous le nom de Subh-i-Azal (le matin d'éternité)]. La deuxième fut la période dans laquelle l'orbe de la révélation de Baha'u'llah subit une éclipse momentanée suite à sa retraite volontaire dans les montagnes lointaines du Kurdistan. Et la troisième fut l'ascension graduelle de cette même orbe et le rayonnement de sa lumière, aboutissant à la déclaration de son message dans le Jardin de Ridvan à l'extérieur de Bagdad.
Mirza Yahya devint célèbre, non pas parce qu'il possédait des qualités exceptionnelles, mais plutôt grâce aux liens proches qu'il avait avec Baha'u'llah. Afin de pouvoir détourner l'attention des ennemis de la Foi de la personne de Baha'u'llah, qui apparaissait alors comme le point central au milieu des premiers croyants, le Bab approuva sans réserve la suggestion de nommer le jeune et relativement inconnu Mirza Yahya comme chef de la communauté babie. Cette suggestion venait de Baha'u'llah et seuls deux autres personnes étaient au courant de ce plan, le frère fidèle de Baha'u'llah, Mirza Musa (Aqay-i-Kalim) et un certain Mulla 'Abdu'l-Karim-i-Qazvini à qui peu de temps avant son martyre, le Bab avait confié la tâche de porter son plumier, ses sceaux et ses écrits à Baha'u'llah. Il fut par la suite martyrisé à Téhéran au moment de l'emprisonnement de Baha'u'llah au Siyah-Chal.
Les avantages de cette nomination étaient évidents et comme ce dispositif fonctionna pour quelque temps, ceux qui étaient dotés de compréhension et de sagesse pouvaient voir que Mirza Yahya n'était qu'une personnalité symbolique, et que c'était seule la main subtile de Baha'u'llah qui discrètement, après le martyre du Bab, dirigeait les affaires de la communauté babie.
Lorsque la nouvelle du martyre du Bab arriva à Téhéran, Mirza Yahya, qui avait alors dix-neuf ans, fut si troublé et si effrayé qu'il se déguisa et s'enfuit vers les montagnes de Mazindaran où il chercha refuge. C'est à cause de sa lâche conduite que de nombreux croyants de cette région perdirent leur foi, certains se joignirent même aux ennemis de la Cause. Après avoir erré dans le Nord et l'Ouest de la Perse pendant près de deux années, Mirza Yahya suivit finalement Baha'u'llah en Irak, mais il craignait tellement d'être reconnu qu'il passait la plupart de son temps soit dans une cachette, soit déguisé. Son état de panique était tel qu'à un moment il menaça même d'excommunier tout babi qui en public dirait qu'il était le chef des babis ou qui montrerait un signe de reconnaissance en le voyant dans les rues ou les bazars de Bagdad.
Pourtant ce n'est pas tant son manque de courage ou son infidélité qui nuisit à la Cause, que son opposition à celui qui était la Manifestation suprême de Dieu en ce jour. Mirza Yahya devint jaloux du prestige croissant de Baha'u'llah auprès de ses amis comme de ses ennemis, lorsqu'il voyait le pouvoir et la majesté de sa personne et l'influence qu'il acquérait sur les habitants de toutes classes à Bagdad. Mirza Yahya craignit de perdre sa propre position, qui était déjà ébranlée par la désillusion de beaucoup de disciples éminents du Bab qui avaient reconnu le caractère superficiel de son savoir, et qui étaient démoralisés par sa lâcheté et sa fourberie. Alors, aidé en cela par le célèbre Siyyid Muhammad-i-Isfahani, il commença à semer les graines du doute dans l'esprit de ceux qui étaient attirés par Baha'u'llah et chercha, par des moyens divers, à le discréditer et à déformer ses efforts pour raviver et ressusciter la distinée de la communauté du Bab qui dégénérait rapidement.
Ce fut plus grâce aux machinations de Siyyid Muhammad, l'incarnation de la cruauté et de la corruption, que Mirza Yahya, sans aucune autorité et en opposition directe avec les enseignements explicites du Bab, prétendit être son successeur - un rang jamais envisagé par le Bab dans ses Écrits. Mirza Yahya, en étroite association avec le siyyid, créa beaucoup de dissension et de confusion dans les rangs des croyants. D'une façon subtile, ils lançaient de fausses accusations contre Baha'u'llah qu'ils présentaient comme celui qui détruisait la cause du Bab et ébranlait ses lois.
Le résultat de ces visées mal intentionnées et nuisibles fut que les épreuves et les souffrances de Baha'u'llah furent extrêmes. Un jour, il quitta Bagdad sans en informer même la famille, et se retira dans les régions montagneuses éloignées du Kurdistan où il resta pendant près de deux ans. "L'objet de notre retraite", écrit Baha'u'llah dans le Kitab-i-Iqan, "était d'éviter de devenir un sujet de discorde parmi les fidèles, une source de troubles pour nos compagnons, le moyen de faire du mal à une âme ou la cause de tristesse pour le coeur." (1)
La plupart des paroles de Dieu qui s'écoulaient de la bouche de Baha'u'llah pendant la première année de son séjour en Irak ne furent pas conservées. Par contre, celles qui furent rapportées sous la forme d'épîtres et qui restent à la postérité, révèlent la tristesse et l'angoisse qu'il a ressenties, à cause de l'infidélité démontrée par Mirza Yahya et certains de ses ignobles compagnons.
b) Lawh-i-Kullu't-Ta'am
Peu de temps avant son départ pour le Kurdistan, Baha'u'llah révéla le Lawh-i-Kullu'n-Ta'am (L'épître de toute nourriture). Elle était adressée à Hadji Mirza Kamalu'd-Din de la ville de Naraq dont l'arrière grand père, Hadji Mulla Mihdi avait écrit un récit sur le martyre de l'Imam Husayn et avait dans un langage émouvant chanté ses louanges et pleuré sa mort. C'est le récit de ce livre qui provoqua une émotion intense dans le coeur du Bab et l'émut jusqu'aux larmes lorsqu'il était emprisonné dans le château de Mah-ku.
Hadji Mirza Kamalu'd-Din était un homme cultivé et érudit, il avait été converti à la foi babie par un certain Mulla Ja'far, qui était arrivé en présence du Bab à Kashan. Il voyagea jusqu'à Bagdad pour rencontrer et recevoir les instructions de Mirza Yahya, que le Bab avait désigné. Ne pouvant le retrouver, il écrivit une lettre à Baha'u'llah le priant de demander à Mirza Yahya un commentaire sur le verset suivant du Coran qui le déconcertait: "Toute nourriture fut permise aux enfants d'Israël excepté celle qu'Israël s'interdit à elle-même" (2)
Baha'u'llah fit remettre cette lettre à Mirza Yahya qui y répondit d'une façon si inadéquate et si superficielle, que cela rendit Hadji Mirza Kamalu'd-Din complètement désillusionné et lui fit perdre toute foi en lui. Hadji Mirza Kamalu'd-Din se tourna alors vers Baha'u'llah et lui demanda de l'éclairer sur le sujet. L'épître de Kullu'n-Ta'am fut révélée en arabe en réponse à sa question.
En recevant et lisant cette épître, Hadji Mirza Kamalu'd-Din fut inspiré et revigoré ; son coeur fut empli d'un nouvel esprit et son âme devint illuminée par la lumière du nouveau Jour. Grâce à cette épître, il trouva la Source de toute connaissance et reconnut le rang de Baha'u'llah comme étant "Celui que Dieu rendra manifeste". En atteignant cet état de reconnaissance, il déclara sa croyance et promit loyauté à Baha'u'llah, qui le mit en garde de ne dévoiler à quiconque la vérité qu'il avait trouvée. Il reçut les directives de retourner dans sa ville natale de Naraq et de partager cette épître avec les amis là-bas.
Ce qu'il fit, servant la cause de Baha'u'llah avec dévouement et sacrifice de soi, jusqu'à sa mort à Naraq vers 1881.
Dans cette épître qui fut révélée peu de temps avant sa retraite dans les montagnes de Kurdistan, Baha'u'llah fait allusion à son intention de quitter Bagdad et déplore les afflictions et les souffrances accumulées sur lui par ceux qui prétendaient être les promoteurs de la cause de Dieu.
"Des océans de tristesse, dont nulle âme ne pourrait endurer une goutte, m'ont assailli. Ma douleur est telle, que mon âme s'est presque séparée de mon corps… Prête l'oreille ô Kamal ! à la voix de cette humble fourmi abandonnée qui s'est cachée dans son trou, et dont le voeu est de quitter votre compagnie et de disparaître de votre vue, à cause de ce que les mains des hommes ont forgé. En vérité, Dieu est témoin entre moi et ses serviteurs… Malheur à moi, malheur à moi !… Tout ce que j'ai vu depuis le jour où, pour la première fois, j'ai bu le lait pur du sein de ma mère, jusqu'à l'heure présente, est effacé de ma mémoire en raison de ce qu'ont commis les mains des peuples. (3)"
Comme l'épître de Kullun't-Ta'am n'est pas toute traduite en anglais, il n'est pas possible de transmettre adéquatement sa signification. Le verset du Coran concernant la nourriture et les enfants d'Israël a apparemment été révélé en réponse à une affirmation des Juifs disant que les lois de l'islam sur la prohibition de certaine nourriture, contrairement aux affirmations des musulmans n'était pas conforme aux lois juives. Baha'u'llah explique que ce verset dans les mondes spirituels de Dieu a des explications infinies dont la plupart sont au-delà de la compréhension de l'homme et qu'il pouvait par sa connaissance qui englobe toute chose, continuer à les révéler pendant de nombreuses années. Mais il a élucidé certaines d'entre elles, y compris la signification spirituelle de nourriture, et ce faisant, il a dévoilé dans une mesure infinitésimale, la gloire, le mystère et l'immensité des mondes spirituels de Dieu qui sont sans limites et bien au-delà de la compréhension des hommes.
Dans cette épître, il mentionne quatre de ces mondes. Pour avoir quelque compréhension de leurs mystères, tournons nos pensées vers la création de Dieu sur cette terre, où existent ensemble différents royaumes, chacun remplissant un but spécifique. Considérons l'être humain qui, dans sa vie, fonctionne simultanément sur trois niveaux différents. En relation avec le royaume inférieur, comme le végétal ou l'animal, l'homme est supérieur et dominant. Dans son propre royaume, cependant, l'homme est créé pour vivre en unité avec ses semblables ; tandis qu'en relation avec les Manifestations de Dieu, il est largement inférieur. Dans cet exemple, nous pouvons voir que bien que l'homme reste le même être, il manifeste trois degrés de qualités et d'attributs ; ceux de l'unité, de l'infériorité et de la supériorité.
De même, les mondes spirituels de Dieu mentionnés dans cette épître sont de trois degrés différents. Le monde de Hahut est décrit par Baha'u'llah comme le Ciel de l'unicité, le royaume de l'Être divin, l'Essence impérissable, un royaume si exalté que même les Manifestations de Dieu sont incapables de le comprendre. Baha'u'llah a écrit dans l'une de ses épîtres:
"De temps immémorial, lui, l'Être divin a été voilé dans la sainteté ineffable de son être exalté, et il restera à jamais enveloppé dans l'impénétrable mystère de son essence inconnaissable… Dix mille prophètes, chacun d'eux étant un Moïse, sont foudroyés sur le Sinaï de leur recherche par la voix menaçante de Dieu: "Jamais tu ne me contempleras !" cependant qu'une myriade de messagers, chacun aussi grand que Jésus restent consternés sur leur trône céleste devant l'interdiction: "Mon essence, tu ne l'appréhenderas jamais !" (4)
Le monde suivant est celui de Lahut qui est le plan de la Divinité, la Cour céleste. Dans les Écrits de Baha'u'llah, il semblerait que le royaume de Lahut serait le monde de Dieu en rapport avec ses Manifestations et ses Élus. Immergés dans l'océan de sa présence, ils ne revendiquent aucun rang pour eux-mêmes sur ce plan et sont comme le néant absolu par rapport à lui. Dans ce royaume, nul n'est identifié à Dieu et l'invocation "Lui seul et nul autre que Lui, est Dieu" devient ici manifeste.
Un autre monde spirituel que Baha'u'llah décrit dans cette épître est celui de Jabarut, l'empyrée. Le rang de ceux qui y habitent est étroitement identifié à Dieu, dans la mesure où ils manifestent tous les attributs de Dieu, parle par sa voix et sont unis à lui. Ce monde semblerait être le royaume dans lequel les Élus de Dieu, en relation avec les choses créées, sont investis de son autorité.
Dans les Écrits de Baha'u'llah, il y a de nombreuses déclarations concernant le double rang des Manifestations de Dieu et de ses Élus. En relation à Dieu, ces saintes Âmes semblent être le néant absolu, mais en relation avec le monde de la création, elles sont dotées de tous les attributs de Dieu et sont tout à fait identifiées à lui. Ainsi que Baha'u'llah l'a déclaré dans l'une de ses épîtres:
"Ô mon Dieu, quand je contemple la relation qui me lie à toi, je suis poussé à proclamer à toutes choses créées: "En vérité, je suis Dieu !" et quand je considère ma propre personne, voilà que je la trouve plus grossière que l'argile ! (5)"
Des déclarations identiques ont aussi été faites dans l'islam. La tradition suivante attribuée à Muhammad, le prophète de l'islam, indique clairement la double nature des messagers de Dieu. "Multiples sont nos relations avec Dieu. Parfois, nous sommes lui même et il est nous-même ; et, parfois, il est ce qu'il est et nous sommes ce que nous sommes." (6)
Un autre plan dans les mondes spirituels de Dieu est celui de Malakut, le Royaume de Dieu auquel les prophètes du passé ont souvent fait référence. Dans l'épître de Kullu'n-Ta'am, Baha'u'llah le décrit comme le Ciel de Justice.
En dehors de ces quatre mondes spirituels, Baha'u'llah se réfère aussi dans cette épître au royaume de Nasut - ce royaume mortel- qu'il décrit comme le Ciel de générosité. Dans plusieurs de ses épîtres il a confirmé que le monde humain ainsi que la révélation divine sont venus à l'existence uniquement par la générosité de Dieu et que si pendant un seul instant sa générosité devait être remplacée par sa justice, la création tout entière cesserait d'exister.
Dans cette épître de Kullu'n-Ta'am, Baha'u'llah décrit quelques-unes des significations du mot "nourriture" dont il est fait mention dans le verset du Coran mentionné plus haut. Dans un cas "nourriture" est interprétée comme toute connaissance, dans un autre cas, comme la reconnaissance de la Manifestation de Dieu. Il déclare aussi que le mot "nourriture", par rapport à la révélation islamique peut être compris comme le Gardiennat de la Foi par les Imams qui succédèrent au Prophète. Et par rapport à sa propre révélation non encore dévoilée, il a identifié "nourriture" avec l'océan de connaissance caché à l'intérieur de ses épîtres.
Dans cette épître il donne aussi de nombreuses interprétations des mots "Israël" et des "enfants d'Israël", et se réfère à Quddus, le plus grand parmi les Lettres du Vivant [nota: Les dix-huit disciples qui les premiers acceptèrent le Bab], comme au "Dernier Point", une dénomination qui l'identifie de près avec le Bab, le "Premier Point", et fait allusion à la grandeur de son rang.
Cette épître de Kullu'n-Ta'am, qui ravit l'imagination de Hadji Mirza Kamalu'd-Din et révéla de nombreux mystères, est caractéristique des épîtres qui furent révélées par Baha'u'llah pendant cette période. Le style de ses Écrits, particulièrement ceux qui sont en arabe pendant les premières années de son ministère, ressemble quelque peu à celui du Bab. Comme le soleil de sa révélation s'élevait vers son zénith dans les années suivant cette période, les Écrits de Baha'u'llah se développèrent dans un nouveau style, atteignant son aboutissement dans la révélation du Kitab-i-Aqdas , le Plus Saint Livre, qui avec lucidité et éloquence manifeste le pouvoir, la majesté et la beauté des paroles sans égales de Baha'u'llah.
c) Quelques-unes des épîtres révélées dans le Kurdistan
La retraite de Baha'u'llah dans les montagnes du Kurdistan ouvrit un nouveau chapitre dans l'histoire de sa révélation. Là, il vécut pendant quelque temps dans un isolement total sur une montagne appelée Sar-Galu, loin du monde. Il laissait derrière lui ses bien-aimés et ses admirateurs ainsi que ceux qui l'avaient trahi et qui avaient provoqué, par leurs mauvais desseins, la disparition imminente de la cause du Bab. Il n'avait avec lui qu'un vêtement de rechange fabriqué dans un tissu grossier du genre porté par les pauvres. Sa nourriture était principalement du lait et occasionnellement un peu de riz. Son habitation rudimentaire en pierre. Ses compagnons ainsi qu'il l'atteste lui-même dans une épître adressée à sa cousine Maryam, étaient "les oiseaux du ciel" et les "bêtes des champs". (7) Dans le Kitab-i-Iqan, il parle de ces jours en ces termes:
"Des larmes d'angoisse coulaient de mes yeux, et dans mon coeur torturé surgissait un océan de souffrance atroce. Nombreux furent les jours où je n'avais pas de nourriture pour me soutenir, et nombreuses les nuits où mon corps ne trouva point de repos… Seul, je me recueillais en esprit, oublieux du monde et de tout ce qu'il renferme…" (8)
Solitaire dans ce lieu sauvage, il psalmodiait tout haut de nombreuses prières et odes, il glorifiait les attributs et chantait les louanges de sa propre révélation. Ces effusions auraient pu revivifier les âmes des hommes et illuminer toute l'humanité, mais au lieu de cela elles furent restreintes à cette terre éloignée ; et ces paroles de Dieu furent, hélas, perdues pour toujours.
Il médita aussi sur des sujets comme la cause de Dieu qu'il rendrait manifeste, sur l'opposition féroce que ses ennemis lanceraient, les tribulations qui étaient déjà les siennes et celles qui devaient encore arriver, la perversité et l'infidélité des chefs de la communauté babie qui avaient entaché le bon renom de la cause du Bab et apporté la honte sur elle.
Après que Baha'u'llah eut passé quelque temps dans cette région, un certain Shaykh Isma'il, chef de l'ordre Khalidiyyih, une secte de l'islam sunnite, avait pris contact avec lui et était très attiré par sa personne. Finalement, il réussit à le persuader de quitter sa retraite pour la ville de Sulaymaniyyih. Là, en un court laps de temps, la grandeur de Baha'u'llah devint manifeste non seulement pour les chefs de religion et les hommes de savoir mais aussi pour tous les habitants de la région.
Il était déjà connu comme un homme de qualités et de connaissance extraordinaires, lorsque l'on remarqua pour la première fois son élégante calligraphie, sa formulation magistrale et la beauté de son style que l'on trouvait dans les lettres qu'il écrivait pour répondre aux messages reçus de différents chefs religieux. Il est intéressant à remarquer que quelques-unes de ces lettres écrites par Baha'u'llah à d'éminentes personnalités telles que le Shaykh 'Abdu'r-Rahman, le chef de l'ordre Qadiriyyih, à Mulla Hamid, un religieux célèbre de Sulaymaniyyih, et à quelques autres personnes, ont été léguées à la postérité et témoignent de la tristesse et de l'angoisse de ces jours. Dans une lettre écrite à Shaykh 'Abdu'r-Rahman, il se lamente de la perte de son fidèle serviteur, Abu'l-Qasim-i-Hamadani, qui l'avait accompagné depuis Bagdad et qui avait été attaqué et tué par des brigands.
La popularité de Baha'u'llah s'étendit dans Sulaymaniyyih et dans les villes des alentours. Il devint bientôt le point d'intérêt pour beaucoup de personnes qui étaient assoiffées de vraie connaissance et d'éclaircissement. Sans révéler son identité il allait parmi eux, jour après jour, et répondait avec simplicité et éloquence à leurs questions sur divers sujets sibyllins et sur des aspects confus de leurs enseignements religieux. Rapidement le peuple du Kurdistan comme l'atteste 'Abdu'l-Baha fut magnétisé par son amour. Quelques-uns de ses admirateurs pensaient même que sa condition était celle d'un Prophète.
L'un des évènements les plus extraordinaires qui captiva le coeur des gens lors du séjour de Baha'u'llah à Sulaymaniyyih, fut la révélation en public d'un poème en arabe appelé Qasidiy-i-Varqa'iyyih. Les religieux de Sulaymaniyyih demandèrent à Baha'u'llah d'entreprendre une tâche que personne n'avait encore réalisée: écrire un poème avec les mêmes rimes que celles du Qasidiy-i-Ta'iyyih, une des oeuvres du célèbre poète arabe, Ibn-i-Farid.
Acceptant leur demande, Baha'u'llah, assis parmi eux, ne dicta pas moins de deux mille versets. Étonnés par une telle révélation, ceux qui étaient présents furent envoûtés et éperdus d'admiration devant une telle interprétation. Ils acclamèrent ses versets bien supérieurs dans leur beauté, leur clarté et leur profondeur au poème original de Ibn-i-Farid. Sachant que le sujet du propos était bien au-delà de la compréhension des gens, il choisit cent vingt-sept versets et leur permit de les copier.
Si nous nous souvenons que Baha'u'llah est persan et qu'il n'est jamais allé à l'école où les difficultés de la langue arabe étaient étudiées, ce poème, ne serait-ce que du point de vue littéraire, se distingue comme un grand témoignage de son génie né de l'Esprit divin. Les mots dont il se sert dans ce poème, sont très riches par leurs significations et produisent lorsqu'ils sont accolés les uns aux autres, un orchestre divin de mélodies spirituelles. Se servant de un ou deux mots seulement, Baha'u'llah fait souvent référence à un verset du Coran ou à certaine tradition de l'islam. Ainsi, en une seule ligne, il évoque et lie ensemble une série de passages du Coran, révélant ainsi les mystères de la révélation de Dieu. Chacun de ces versets est comme un océan créé par de nombreux fleuves affluant ensemble et dans leurs profondeurs cachées se trouvent d'innombrables perles de sagesse et de connaissance.
Après son retour à Bagdad, Baha'u'llah écrivit quelques commentaires de ce poème ; il y donne en persan la signification de mots difficiles et interprète aussi certains de ces versets obscurs. Deux ou trois fois, il fait même remarquer qu'il a en apparence dévié des règles grammaticales ce qui est clairement justifié dans ces circonstances.
Le thème du Qasidiy-i-Varqa'iyyih est la louange et la glorification du Plus-Grand-Esprit qui est descendu sur lui sous la forme symbolique de la "Servante céleste". Il y a un dialogue entre lui, le porteur du message de Dieu, et le Saint Esprit personnifié par la Servante céleste, dont il glorifie les attributs et la splendeur. En ce qui le concerne, il s'attarde sur ses souffrances passées, raconte la façon cruelle dont ses ennemis l'avaient enchaîné, parle de son chagrin, de sa solitude et affirme résolument sa détermination à se lever et à faire face avec fermeté et joie, à toutes les calamités qui, dans le chemin de Dieu, lui adviendront dans le futur.
Le poème montre la relation entre la personne de la Manifestation de Dieu et le Saint Esprit qui l'anime et le nourrit. Il met aussi la lumière sur l'immensité des royaumes spirituels de Dieu d'où toutes les révélations ont été envoyées.
En plus de ce poème, quelques prières et méditations ont été révélées par Baha'u'llah dans le Kurdistan, écrites de sa propre main elles sont préservées pour l'éternité. Parmi ces Écrits, il y a un poème appelé Saqi-Az-Ghayb-i-Baqa. Il est écrit en persan et, à nouveau, comme les autres odes de Baha'u'llah, il est très émouvant et très beau. Il exprime son attente du jour où la gloire de son visage sera dévoilée aux yeux des hommes et les splendeurs de sa révélation répandront sur eux leur lumière. Il affirme que ceux qui désirent atteindre la lumière de sa révélation doivent se détacher de toutes choses terrestres et les avertit qu'ils mériterontd'être en sa présence uniquement lorsqu'ils seront prêts à offrir leur vie dans son sentier.
d) Le Jour de Dieu
Baha'u'llah fait aussi allusion à la grandeur de sa Cause en déclarant que le Sinaï, la scène de la gloire transcendante révélée à Moïse, gravitait maintenant autour de sa révélation et que l'Esprit du Christ aspirait à le rencontrer. Dans beaucoup de ses épîtres nous trouvons des déclarations semblables indiquant que c'est bien le Jour de Dieu lui-même, un Jour que toutes les Manifestations du passé étaient impatientes d'atteindre:
"Le dessein sous-jacent de toute la création est la révélation de ce jour le plus sublime, le plus saint, le jour connu comme le Jour de Dieu sans ses Livres et Écrits - le Jour dont tous les prophètes et les élus et les saints ont désiré être les témoins. (9)"
Et dans un autre passage, il proclame:
"Je vous le dis en vérité ! Nul n'a saisi la racine de cette cause. Il incombe à chacun, en ce jour, de percevoir avec l'oeil de Dieu et d'écouter avec son oreille. Quiconque me perçoit d'un oeil qui soit autre que proprement le mien ne sera jamais capable de me connaître. Nulle parmi les Manifestations de jadis, excepté à un degré prescrit, n'a jamais complètement saisi la nature de cette révélation. (10)"
L'affirmation que la révélation de Baha'u'llah est incommensurablement plus grande que les révélations de jadis, et que les prophètes du passé n'étaient pas entièrement informés de son caractère, semble contredire le fait que toutes les Manifestations de Dieu sont une et la même personne dans la réalité et, comme en témoigne Baha'u'llah:
"… Ils demeurent tous dans le même tabernacle, ils volent dans le même ciel, ils sont assis sur le même trône, prononcent les mêmes paroles et proclament la même foi… (11)"
Une étude attentive des Écrits, cependant, clarifiera la pertinence de ces deux affirmations. Comme le genre humain qui a progressivement évolué de l'état de nourrisson à celui de l'enfance puis d'adolescence, et finalement sera adulte, de même les révélations divines se sont dévoilées d'une manière progressive.
Considérons la croissance d'un être humain du nourrisson à l'adulte. Au fur et à mesure qu'il grandit, ses aptitudes et ses pouvoirs augmentent ; pourtant à chaque étape il demeure la même personne et garde la même identité. Lorsqu'il est dans l'état d'enfance, il manifeste les caractéristiques d'un enfant ; et bien qu'il ait hâte d'atteindre l'âge de maturité, il est incapable à ce moment d'en comprendre le sens. Cependant, quelques années plus tard, son attitude et ses intérêts auront tellement changé et ses talents auront tellement augmenté qu'il lui serait difficile de penser qu'il était cet enfant. Pour lui, l'enfant n'existe plus et tout ce qu'il en reste est un souvenir et peut-être une photographie. Mais en essence, il est la même personne. Ce même principe s'applique durant toute sa vie, c'est-à-dire unité d'identité avec augmentation graduelle de capacité.
De même, les Révélateurs du Verbe de Dieu sont un et les mêmes dans leur essence ; pourtant, en chaque âge, la dernière Manifestation de Dieu manifeste une plus grande mesure de vérité bien qu'il contient en lui-même et dans sa révélation l'essence et la réalité des religions antérieures. Lorsqu'une nouvelle révélation est envoyée par Dieu, la religion précédente perd son esprit. Seule sa forme demeure. Le pouvoir et l'efficacité dont ses enseignements étaient une fois dotés par le Tout-Puissant sont retirés et les lois qui une fois étaient le pilier de ses institutions sociales sont abrogées. Ses disciples, s'ils doivent rester fidèles à leur Prophète, se tourneront vers le nouveau messager de Dieu qui personnifie l'esprit des Manifestations antérieures. S'ils se refusent à cela, non seulement ils adoreront une forme sans esprit et se tourneront vers des horizons assombris mais, en refusant la dernière Manifestation de Dieu, ils nieront l'essence de leur propre Prophète. Dans l'une de ses épîtres, Baha'u'llah confirme cela en ces termes:
"Sois-en assuré au plus profond de toi-même, celui qui se détourne de cette Beauté [nota: Baha'u'llah] se détourne aussi des messagers du passé et fait preuve d'orgueil envers Dieu de toute éternité, en toute éternité. (12)"
Baha'u'llah est apparu au moment historique de la majorité de l'humanité. Tout ce que sa révélation octroie à l'humanité existait potentiellement dans les révélations du passé, mais le révéler alors, eût été prématuré. L'analogie avec l'être humain démontre ce fait, car une enfant a tous les membres, organes et facultés potentielles d'un adulte, mais ne peut s'en servir pleinement avant d'avoir atteint sa maturité.
Grâce à Baha'u'llah, la gloire de la révélation de Dieu à l'humanité a été révélée, une gloire que les Manifestations du passé ont prédite. En vérité, leur but à travers toutes les époques était d'annoncer la venue de Baha'u'llah et de préparer l'humanité pour son avènement. Muhammad a été le dernier à le faire, se référant à lui-même comme au "sceau des prophètes", car sa révélation était la dernière révélation du cycle de religion prophétique. Avec l'apparition du Bab, ce cycle fut fermé et il annonça Baha'u'llah dont la mission n'était pas d'annoncer le Jour de Dieu mais de l'inaugurer en tant que Manifestation suprême de Dieu. Ces paroles glanées dans ses Épîtres illuminent la grandeur de sa révélation:
"Soyez justes, ô peuples du monde ; est-il convenable et bienséant de votre part de discuter l'autorité d'un être dont "celui qui conversa avec Dieu" (Moïse) a brûlé d'être admis en la présence ; un être dont "le bien-aimé de Dieu (Muhammad) a eu soif de contempler la beauté de la face ; un être grâce auquel, par la puissance de son amour, "l'Esprit de Dieu" (Jésus) est monté au ciel ; pour l'amour de qui "le Premier Point" (le Bab) a offert sa vie ? (13)
Saisissez l'occasion, car, en ce jour, un seul instant fugitif surpasse des siècles d'un âge écoulé… Ni le soleil ni la lune n'ont assisté à un jour tel que celui-ci… Il est évident que chaque âge où a vécu une manifestation de Dieu est divinement ordonné et peut, en un sens, être qualifié de jour désigné par Dieu… Cependant, ce jour-ci est unique et doit être distingué de ceux qui l'ont précédé. Le nom de "Sceau des prophètes" en révèle et en démontre pleinement le rang élevé. (14)"
e) Le retour de Baha'u'llah à Bagdad
La renommée de "Darvish Muhammad" [nota: Le nom que porta Baha'u'llah pendant ses deux années d'absence] s'étendait maintenant bien au-delà du Kurdistan. Lorsque la renommée de sa grandeur et de sa connaissance innée parvint à Bagdad, sa famille et ses amis réalisèrent que cela ne pouvait être nul autre que Baha'u'llah lui-même. Cela fut confirmé lorsque les fonctionnaires découvrirent le testament de 'Abdu'l-Qasim-i-Hamadani, le serviteur assassiné de Baha'u'llah, qui léguait tous ses biens à un certain Darvish Muhammad habitant les montagnes du Kurdistan. Entendant cela, sa famille envoya le vénérable Shaykh Sulnan (*) dans le Kurdistan pour retrouver Baha'u'llah. Il partit avec son serviteur et voyagea pendant deux mois avant d'être mené à lui dans le voisinage de Sulaymaniyyih. Après un certain temps, Baha'u'llah répondit favorablement aux supplications insistantes de Shaykh Sulnan qui lui demandait de mettre un terme à ses deux années de retraite. Il retourna à Bagdad, laissant derrière lui une armée d'admirateurs et de partisans qui déploraient amèrement son départ.
(*) Nota: Le beau-père de Mirza Musa , le frère fidèle de Baha'u'llah. (voir les Dawn-Breakers, index, ref. à Sulnan-i-Karbila'i, Shaykh).
Avec l'arrivée de Baha'u'llah à Bagdad en mars 1856, un nouveau jour commença pour le groupe d'exilés en Irak. Durant son absence, il était devenu évident, pour les amis comme pour les ennemis que la communauté babie laissée tellement longtemps sous la direction de personnes infidèles telles que Mirza Yahya et Siyyid Muhammad-i-Isfahani, avait complètement dégénéré. La plupart de ses membres étaient maintenant découragés ; à la différence des premiers héros et martyrs, qui seulement une déc