Médiathèque baha'ie

Bloc-notes d'un enseignant itinérant

Par André BRUGIROUX



Photo : Le récit de l'aventure: véritable sésame par lequel tout est arrivé.


Sommaire

Préambule

1. Le cheminement

2. L’apostolat
Oyez, on embauche
Maximes personnelles
Dur, dur
Ô, Français de souche
Qu’est-ce que c’est la Foi baha’ie ?
Ô, ami iranien
Toi, l’américain

3. Que faire ?
La Terre n’est qu’un seul pays
La Route et ses chemins
Le Prisonnier de Saint-Jean-d’Acre
Les Chemins de la Paix
Les Maquisards de Baha
Le Film

4. Le terrain
Les conférences
Les débuts
La communauté
Point de vue
Ma méthode
Planning
Prosélytisme
Cas délicat
La bénédiction !
L’idéal
L’âge d’or

5. Bilan
Sur quel pied danser ?
Le moule
Attitude
Ouverture
Encouragements
Savoir de quoi on parle
À l’usine
123 Proclamer
Un mot ou un geste
Charabia
Littérature
Secte
Sympathisant
Blocages
Retour
Réticences
Réincarnation
Le plan
La paix
Premier tabou
Deuxième tabou

6. Les médias
La presse écrite
La radio
La télévision

7. Le compte-rendu
Annexes
Notes


À Jeanne, ma mère, qui m’a inculqué les principes baha’is sans le savoir.
Avec ma gratitude à Lucien et Patricia Crevel ainsi qu’à Éric Miel et Andrée Delaurencery.

Un croyant demanda une fois au Maître s’il pouvait lui conférer le don de l’enseignement, car il se sentait incapable d’enseigner. “Je n’ai ni la connaissance, dit-il, ni l’élocution nécessaire pour cela.”
“Va partout, lui conseilla le Maître, et raconte ta propre histoire. Cela en soi est comme enseigner.” (Faizi, A., Dastan-i-Dustan, p. 78)

Vu par l’Assemblée spirituelle nationale des baha’is de France.
Le texte, le contenu et les points de vue exprimés dans ce livre sont l’expression de son auteur et n’engagent que lui.
Avertissement : ce livre présume que le lecteur est déjà familier avec les principes baha’is.

Du même auteur :
La Terre n’est qu’un seul pays, Robert Laffont, 1975
La Route et ses chemins, Robert Laffont, 1978
Le Prisonnier de Saint-Jean-d’Acre, Les Insomniaques, 1982 (prix Saint-Exupéry, 1983)
Les Chemins de la Paix, Séguier, 1990
Les Maquisards de Baha

Librairie Baha’ie, 002?45, rue Pergolèse,
75116 Paris, France


Préambule

Ô, toi qui as le privilège d’être une recrue de l’Armée de lumière !

La joie de guider une âme vers la Foi ne vaut-elle pas toutes les peines du monde ?

Tu le sais, les Écrits nous exhortent à enseigner.

Concentrez donc vos énergies sur la propagation de la Foi de Dieu (*).

Tout a été dit à ce sujet-là, et bien dit, et pourtant !

Dans le Bayan, le Bab écrit que toutes les religions du passé étaient susceptibles de devenir universelles. La seule raison pour laquelle elles n’atteignirent pas ce stade était l’incompétence des croyants. Il poursuit en donnant la promesse catégorique que ce ne sera pas la destinée de

la révélation de “Celui que Dieu manifestera” (c’est-à-dire Baha’u’llah), qu’elle deviendra universelle et englobera tous les peuples du monde.

On est sûr de gagner !

(*) Les citations baha’ies, sauf celles de Shoghi Effendi, sont en italique : voir Notes en fin de livre pour leur origine. Pour la commodité de la lecture, certains termes baha’is n’ont pas été translittérés.




Photo :
Des milliers d'interviews avec les médias du monde entier. Ici, avec Natascha, ma fille, à la rédaction du "Dauphiné Libéré" de Valence. Le 3 avril 1989.


1. LE CHEMINEMENT

Heureux le voyageur qui a reconnu le Désiré !(1)

J’étais convaincu. Embrasé. J’avais trouvé mes réponses !

Je venais de dévorer le dernier chapitre de “Baha’u’llah et l’ère nouvelle” comme les autres, sans souffler.

Et comme pour les fois précédentes, il me fallut un temps pour “redescendre”, recouvrer mes esprits. Et savoir où j’étais. Des bosquets d’arbres, des massifs de fleurs soignés, des enfants qui jouent...

De toute évidence, je me trouvais dans un parc. À côté de moi, sur le banc où j’étais en train de lire, un paisible quadragénaire s’absorbait dans la beauté du soleil couchant. À peine tournée la dernière page, sans même réfléchir, je me penchais vers lui, poussé par l’exaltation :

- Sir, il faut à tout prix lire ce livre, il est FOR-MI-DA-BLE ! Plus tard, j’apprendrai que cela s’appelle, dans le vernaculaire des disciples de la Beauté d’Abha, faire de l’enseignement.

* * *

C’est donc sur le banc d’un parc anonyme de Vancouver, au Canada, qu’un beau dimanche soir du 25 mars 1969 je décidais de devenir baha’i.

Voilà quatorze ans que j’avais quitté la terre de mes ancêtres, la douce France, et que je cheminais de par le monde mû par un instinct qui m’assurait que ce que je faisais était juste. Une insatiable curiosité d’esprit me poussait inexorablement à aller découvrir ce qui se cachait derrière la colline, certes, mais pourquoi ?

Les questions qui se faisaient de plus en plus pressantes au cours de mes derniers mois de bourlingue venaient enfin de trouver réponse dans les écrits de Baha’u’llah. Sans cette découverte bouleversante, mon tour du monde eût été futile. Ce soir-là, le puzzle était enfin assemblé. Ma vie prenait son sens. La joie m’envahissait.

J’avais trouvé la vérité !

Mais comment avais-je atterri dans ce parc de Vancouver, si loin de ma banlieue natale ?

Ô mon Seigneur, j’ignore ce qui est en Toi !(2) Alors, par quelle fantaisie de Ton esprit transcendant, décidas-Tu un jour de faire galoper le fils d’un paysan auvergnat à travers le monde à la recherche de Ton nouveau message ? Je l’ignore, mais Tu as le pouvoir de faire ce qu’Il te plaît. Indéniablement. Car si j’avais voulu effectuer ce tour du monde de ma seule propre volonté, je n’y serais jamais arrivé. Surtout dans les conditions que l’on connaît [Lire “La Terre n’est qu’un seul pays”, “La Route et ses chemins” et “Les Chemins de la Paix”.]
Mon cheminement, ma “légende personnelle”, n’est pas plus extraordinaire que le cheminement de tous ceux qui ont eu le privilège de découvrir la Foi par eux-mêmes : il est différent, tout simplement.

1955 - Je ne peux pas l’expliquer, c’est plus fort que moi, il me faut partir.

Lorsque je quitte Brunoy à l’âge de dix-sept ans, je veux apprendre l’anglais. Le destin déjà, puisque c’est dans cette langue que j’allais découvrir et étudier les versets divins pour aujourd’hui. Loin de moi alors, toute idée d’aller étudier les religions de la planète, de débusquer une nouvelle révélation et encore plus loin, la pensée que je ne rentrerai que dix-huit ans plus tard !

Dès l’Écosse, justement le pays de J.E. Esslemont, l’auteur du livre qui illuminera ma vie plus tard et lui donnera sa direction, je compris que la soif d’apprendre, de découvrir et de connaître ne me laisserait pas de répit. Le rêve de parcourir le monde m’habitait depuis la plus tendre enfance.

Avec ce premier pays, il se concrétisait enfin. Une fois assimilée la langue d’Esslemont, je me suis dit, pourquoi ne pas apprendre l’espagnol, l’allemand, l’italien ? Je voyais en ces langues des clés qui m’ouvriraient le coeur de nouveaux peuples. Et finalement, pourquoi pas le russe ? Mais là, un système s’y opposait, système qui m’interdisait de débarquer avec quelques sandwichs en poche, de fouler un sol nouveau en quête d’un travail quelconque pour y résider et en apprendre l’idiome.

À vingt-sept ans, je parlais donc cinq langues et l’on me formait pour être le directeur du nouvel hôtel de la chaîne dans laquelle je travaillais comme réceptionniste. La consécration, pour un ancien élève de l’école hôtelière de Paris ! Et, par-dessus le marché, la fille de l’actionnaire le plus riche de cette chaîne s’était éprise de moi.. L’autoroute était tracée. L’Italie m’enchantait. Il m’eût été facile de jouir des délices de Capoue pour le restant de mes jours.

Mais l’Éternel en avait décidé autrement.

1965 - J’avais réalisé mon premier plan : apprendre des langues.

Un instinct plus fort que moi m’incitait toujours à poursuivre la route. Mais vers quel pays maintenant ? Je tâtonnais : Inde, États-Unis, Mexique, Argentine, Uruguay... Finalement, après bien des histoires, c’est au Canada que j’atterris. À Toronto, précisément. Comme toujours, sans boulot, sans argent et sans papiers de séjour. Mais là, ô soulagement, je comprenais déjà les deux langues officielles du pays dès l’arrivée ! Bien vite, une bonne place de traducteur aurait pu m’y clouer sur place. Traduire pour la plus grande compagnie d’assurances du monde, la Prudentielle d’Amérique, sans posséder ni bac ni licence, quel défi ! Et me former pour être directeur du bureau de traduction dans le futur. Incroyable, pour l’écolier nul en langues que j’avais été ! Et à nouveau l’amour sous les traits d’une belle Québécoise qui ne demandait qu’à m’enchaîner ! Ma cabane au Canada, en somme.

Le rapport coût de la vie - salaire étant plus favorable en Amérique du Nord qu’en Europe, pour la première fois, j’avais la possibilité d’économiser. Ce que je m’appliquais soigneusement à faire pendant trois ans. En me contentant de repas frugaux et en louant la chambre la moins chère de Toronto, chambre équipée de toilettes où je devais baisser la tête pour uriner, le toit étant calculé pour la taille des propriétaires chinois. Et en faisant des heures supplémentaires à tire- larigot car je sentais que je pouvais enfin constituer le magot libérateur. Magot qui me permettrait de voir le monde entier, de réaliser mon rêve de toujours, mon rêve impossible.

Le voyage m’appelait inexorablement et, bien amarré au mât du navire de Celui qui est le Seigneur de tous les mondes, je ne me laissais pas séduire par ces nouvelles sirènes.

1967 - Enfin le grand départ. Les douze premières années n’avaient été que préparation, apprentissage. À nouveau, je sens que je n’ai pas le choix, qu’il me faut continuer. Aucune idée mystique ne me taraudait. Je ne me posais même pas de questions existentielles. Non, je voulais découvrir le monde tout simplement. En bon boy-scout que j’ai toujours été, je me recollais le sac sur le dos. Mon seul souci en ce mois de novembre était de savoir avec qui partir. Car la trouille de l’inconnu me paralysait encore. Je trouvais finalement deux Canadiens qui partaient, eux, faire le tour de l’Amérique du Sud dans un taxi londonien. Sécurisant, cette maison ambulante et cette compagnie. Ensuite, je pensais prendre un bateau pour le Japon, gagner l’Inde par avion et l’Europe en autocar. Faire un tour du monde classique, en somme. De nouveau, je le répète, loin de mon imagination étaient les aventures et la découverte qui me guettaient. Pas une seconde ne m’avait effleuré l’idée que j’allais parcourir 340 000 Km en stop et zigzaguer pendant six ans ininterrompus sur toutes les routes du monde. Et découvrir que Dieu a renouvelé son message pour aujourd’hui. J’avais trente ans, ce qui n’était pas l’âge des milliers de routards de l’époque. Pourtant, je savais au fond de moi que c’était cela que je devais faire et rien d’autre. Aucune autre option ne me trottait dans la tête.

La visite de l’exposition internationale de Montréal, juste avant le départ, m’avait toutefois offert un avant-goût de ce qui m’attendait. Tous ces beaux pavillons assemblés sur une île du Saint-Laurent n’avaient fait qu’exacerber ma soif d’exotisme. Le 25 novembre 1967, j’abandonnais donc une nouvelle fois confort, sécurité et affection pour la vallée de l’inconnu. Seize mois, jour pour jour, avant de découvrir la Toison d’or de mon odyssée. Et de comprendre le pourquoi de cet irrépressible appel de la route.

À Buenos Aires, je quitte avec soulagement mes deux Canadiens et leur cocon de voiture qui m’empêchent de rencontrer les autochtones, de vivre l’amitié. May Bolles, inhumée dans cette mégalopole, a dû sourire en apercevant ce petit Français qui passait innocemment par-là, sur la piste de ces mêmes écrits sacrés qu’elle avait su être la première à introduire en France en 1898. Ce qui en fait la mère spirituelle de ce pays. Elle a dû d’autant plus sourire que c’est un des livres de sa propre fille (Ruhiyyih Khanum) qui m’introduira plus tard à la Foi, en Alaska.

Le premier stop que je tentais devait me mener à Bahia. Prémonitoire ?

À partir de la Terre de Feu, je fis un bout de route avec deux étudiants : une Américaine d’Atlanta et un Mexicain qui me fournira les armes pour bien vivre la route. J’avais l’envie, l’énergie, mais pas encore le style. Il m’apprit que la bonne humeur et la gaieté étaient les meilleures des armes. Nous refaisions le monde chaque jour, tous les trois, au bord des pistes gelées de Patagonie ou sur les sentiers escarpés des Andes. Nous nous sommes séparés à Manaus, au coeur de l’Amazonie. Eux devaient retourner à leurs études. Je retrouverai le Mexicain chez lui quelques mois plus tard pour les Jeux olympiques. Ce n’est qu’après le Mexique que je me suis retrouvé seul pour de bon. La fusée s’était débarrassée de ses boosters. Il ne lui restait plus qu’à trouver son orbite. De cela, j’étais toujours inconscient. Néanmoins, j’étais sur la trajectoire prévue par l’Ordonnateur suprême. Je voyageais dans des conditions précaires : pas de tente, pas de matelas pneumatique, pas de gourde d’eau, pas de médicament, pas de lampe de poche, pas de couteau, pas de gamelle... Je dormais n’importe où et j’avalais des clopinettes dans les marchés ou auprès des carrioles de rues. Je ne me déplaçais qu’en stop. Je m’étais détaché, dépouillé. J’étais devenu disponible.

Quatorze ans hors de France, à observer mes frères les hommes, leurs us et coutumes, leurs croyances et tabous, quatorze ans à subir leurs cloche merles et leurs cocoricos avaient fait germer en moi beaucoup d’interrogations dont deux de taille. Car même si je n’étais nullement parti pour étudier les religions du monde, j’avais dû me pencher sur leurs textes sacrés pour essayer de comprendre les civilisations qu’elles avaient fait naître et que je traversais maintenant. Premièrement, si toutes les religions parlent d’amour, comment se fait-il qu’elles s’entre-déchirent ? Et deuxièmement, si elles prétendent toutes qu’il n’y a qu’un seul Dieu, comment se fait-il qu’il y ait autant de religions ? S’il n’y en avait qu’une, pensais-je, cela mettrait tout le monde d’accord et si elles appliquaient leur propre message, la paix serait là.

Né dans une famille catholique pratiquante, enfant, j’ai “pratiqué”. Sincèrement. Mais, sans remettre en question le beau message du Christ, je me suis vite posé des questions au sujet de l’Église catholique, apostolique et romaine : mon Église. C’est au catéchisme que je reçus le premier choc en entendant monsieur le curé affirmer qu’il n’y a pas de salut hors de l’Église. La sienne, bien entendu. Quelle chance, ai-je d’abord pensé, je me trouve dans la bonne dès le départ ! Mais je me suis vite demandé aussi pourquoi des millions d’Indiens et de Chinois se trouvaient condamnés d’office. Qu’avaient-ils fait de travers ? Aujourd’hui, cette même Église clame moins haut ce credo, mais il semblait inébranlable dans l’après-guerre. Ce fut la première fissure dans ma croyance.

Trente-sept ans plus tard, en 1983, j’eus une réponse à ce sujet-là lors de mon deuxième passage en Polynésie française. Une série de cyclones y dévastait les îles. Rien n’était bâti pour résister à ce phénomène rare dans cette partie du globe et tout partait à la mer, cocotiers y compris. Les pauvres Polynésiens n’avaient d’autre solution pour s’abriter que de courir à la seule construction en dur de l’île : l’église. Pour eux, en effet, hors de l’église il n’y avait pas de salut !

D’ailleurs, lors de la première visite que j’osais faire dans un temple protestant de Strasbourg avec mon chapeau Baden-Powell de scout enfoncé sur le crâne et mes guêtres de surplus américains ficelées autour des mollets, je ne fus pas transformé en statue de sel comme me l’avait fait craindre monsieur le curé. Ouf ! Les autres Églises ne semblaient occire personne.

Enfant, cela me chagrinait de savoir que Gandhi, par exemple, ne pouvait être canonisé. C’était pourtant un saint à mes yeux. En ce temps-là, deux images pieuses me mirent la puce à l’oreille de la recherche - sinon des fourmis dans les jambes. La photo du Père de Foucault souriant dans le désert de Tamanrasset malgré un dénuement total et celle d’un saint François d’Assise rayonnant de bonheur qui avait quitté une famille fortunée pour vivre en pauvre au milieu des animaux. Comment est-ce possible ? Être heureux dans de telles conditions ? Il doit y avoir dans la vie autre chose que la bouffe, la bagnole et le succès d’une carrière. Je me devais de savoir.

Je n’étais pas parti pour étudier les religions, je le répète, mais celles-ci interpellent à chaque coin de rue. Dès le premier pays étranger, l’Écosse, se posa à moi un gros dilemme : pas d’église catholique dans le coin. Je ne pouvais pas donc pas me rendre à la messe le dimanche, ce qui me mettait en état de péché, toujours selon les normes de cette Église ! La pompe qu’elle déployait en Espagne du temps de Franco me dégoûta. On promenait le dictateur sous un dais comme la sainte Vierge en procession un quinze Août. Et si l’on ne s’affichait pas à la messe du dimanche, on perdait son travail ! J’essaye de comprendre pourquoi j’en suis venu à chercher autre chose. À Niamey, au Niger en 1960, le premier musulman que je vis faire sa prière, tourné vers La Mecque, la tête dans le sable en pleine artère principale, m’impressionna. Je n’avais jamais observé une telle dévotion chez les enfants de la fille aînée de l’Église. En revanche, au Congo, le vaudou me laissa perplexe. Il m’était devenu clair au fil de l’expérience que tous les hommes ont des croyances. Mais alors, quelle est la bonne puisque chacun prétend avoir raison ?

Au bout de la vallée de la souffrance se trouvait la réponse. Ce samedi 1er février 1969, j’étais mal. J’avais passé la nuit assis dans un relais d’Edmonton au Canada dans l’espoir de partir avec l’un des camions d’une compagnie texane qui ravitaillait Fairbanks en matériel de forage pour l’Arctique. En vain. Tous les chauffeurs que j’avais contactés au cours de la nuit avaient refusé, sous un prétexte ou l’autre, de me conduire directement en Alaska, à quelques 3 500 km de là. Je voulais effectuer ce parcours d’un trait car le quotidien local titrait : “RECORD DE FROID À EDMONTON : - 45o. L’HIVER LE PLUS RIGOUREUX DU SIÈCLE !” Je voulais éviter de progresser

par petits bonds à cause du danger. Je voulais m’éviter le chemin de croix. Mais là, malheureusement, je n’avais plus le choix si je voulais y aller. Poussé par une force incompréhensible, je n’ai pas hésité ce matin-là à gagner la sortie de la ville malgré le danger climatique et mon état de zombie intégral.

Je progresse d’un pas rapide. Sous mes pieds la neige crisse et l’air chaud de ma respiration qui s’échappe de la cagoule se transforme instantanément en plaquettes de glace sur la bouche. Les yeux me piquent derrière les lunettes de soleil. Mes joues prennent rapidement la texture du marbre. Malgré quatre paires de chaussettes de laine et une paire de bonnes chaussures engoncées dans des bottes fourrées, j’ai l’impression de marcher pieds nus sur la glace. Doigts gourds.

Bien vite, je ne sens plus ni mon corps, ni mon sac sur le dos. Diable, qu’est-ce qui peut m’entraîner dans une tel supplice ? Il est le Tout-Puissant, Il fait ce qu’Il veut(3). Comme toutes les villes du nouveau monde, Edmonton s’étire sur des kilomètres. En route, penaud, je m’arrête un instant chez des cousins, émigrés du début du siècle, pour avaler un café, me réchauffer et leur demander de me déposer à l’entrée de la fameuse route de l’Alaska pour gagner du temps. Affolés par ma détermination suicidaire, ils se pendent à mes bras pour m’empêcher de partir.

- Tu es fou, André ! Par cette température, tu vas mourir ! Reste- là ! On t’en supplie !

Rien n’y fit. Je me devais de partir. Atterré, Georges me déposa finalement à contrecoeur à la sortie nord de la ville. Seul, face à l’immensité blanche sous un ciel figé. Au bout d’une heure, vers dix heures trente, une première limousine m’embarque sur une piste verglacée, jalonnée de voitures abandonnées, les roues parfois en l’air... Où va-t-elle me déposer ? Et ce soir, où vais-je dormir ? On sait que je ne dors jamais à l’hôtel. Je joue ma vie au poker du frigo. En Alaska, le stop est interdit en hiver tellement c’est dangereux. Aussi vais-je rapidement attirer l’attention des médias qui me baptisent le crazy Frenchman (Français cinglé). Le but de ces quelques lignes n’est pas de raconter un exploit, mais de faire comprendre dans quelles conditions, je suis allé débusquer la Foi. L’Évangile affirme : “Frappez et l’on vous ouvrira”. Il ne dit pas de gratter à la porte. Je frappais. Et comment ! Pas si cinglé que cela après tout car c’est dans les conditions les plus dures et les plus dangereuses de tous mes périples que j’ai trouvé réponse à mes questions et que le but de mon odyssée s’est dévoilé. Il semble que l’Omnipotent recrute en toutes circonstances.

Comment s’y prit-il précisément ?

Progressons par date :

Jeudi 6 mars 1969 - Une mustang me dépose à Copper Center, village d’Indiens athabascans situé à mi-distance entre Anchorage et Fairbanks. Voilà déjà cinq semaines que je me joue des rigueurs du climat. Quinze heures : le soleil s’éteint derrière la montagne dans des mauves enchanteurs. Silence total dans le village. J’avance avec de la neige jusqu’aux hanches. Personne à l’horizon. Quelques flocons papillonnent dans l’air. Question de survie, dans les cinq minutes qui suivent, il me faut être au chaud. Soudain, un Indien providentiel bondit d’une cabane à l’autre comme une biche pourchassée. Je l’interpelle. “Hé, mon frère, où puis-je dormir ce soir ?” Avant de disparaître promptement, il me désigne une cabane en rondins coiffée de neige, près d’une motoneige. Cabane où résident deux volontaires américains pour la paix. Des jeunes idéalistes et voyageurs, en général. Je m’y précipite. David m’ouvre la porte. Je lui explique en deux mots ma situation.

- Pas de problème, tu peux dormir ici par terre sur la peau d’ours. Mais, sorry, nous ne serons pas là ce soir, on doit se rendre à une réunion baha’ie.

Baha’ie ? Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Jamais entendu ce mot-là auparavant. Après tout, je suis français et je ne suis pas censé connaître tous les mots du vocabulaire anglais.

- Que veut dire “baha’ie ?”, demandais-je aussitôt.
- On ne sait pas !
- ... ?

- Oui, un baha’i vient nous chercher ce soir pour nous expliquer ce que c’est exactement. Il doit nous conduire à l’une de leurs réunions à Anchorage (juste d’où j’arrivais), continua George, son compagnon. Je crois savoir que ce sont des gens qui ne font pas de politique...

“Tiens, des gens intelligents”, ai-je pensé.

Le baha’i en question, le premier de l’espèce que je découvre sur cette vaste terre, un certain Donald Van Brunt, un des rares pionniers du pays à l’époque, me lance au premier coup d’oeil :

- C’est vous le crazy Frenchman ?

- Comment ça ? C’est écrit sur mon front ou quoi ?

- Non, mais je viens de voir votre portrait en première page du “Anchorage Daily Times”. Passionnante votre histoire. Écoutez, j’habite Valdez, plus au sud. J’y serai de retour dans trois jours après notre réunion. Pourquoi ne venez-vous pas dîner à la maison, si vous êtes dans le coin ? On pourra faire un brin de causette. J’ai voyagé moi aussi.

Ça tombait bien, c’était ma route. J’acceptais volontiers. Pardi ! Lorsque l’on voyage avec un budget d’un dollar par jour, pas besoin de noter une telle invitation, elle s’enregistre de suite. Et reste en mémoire !

8 mars - J’arrive donc à Valdez, surnommée la Suisse de l’Alaska. Pour ses montagnes je suppose, car on y voit aussi la mer. Mer qui connut une belle pollution quelques années plus tard avec le naufrage de l’Exxon Valdez. Le shérif local me conseille de “faire quelque chose” si je veux obtenir la faveur de dormir dans “sa” prison. Sinon la loi l’interdit.

- Quoi, par exemple ?

- Je ne sais pas, euh, tiens, casser une voiture !

- Bonne idée sergent, où est la vôtre ?

- Pas la mienne, bougre de crétin ! Mais attention, si tu fais ça, il te faudra ensuite passer au tribunal.

Finalement, coeur compatissant, le shérif me fait faire le tour de sa ville pour essayer de trouver un refuge chaud et gratuit. Au bout d’une heure, nous sommes de retour à la prison, gelés et malheureusement bredouilles. J’allais le quitter pour tenter seul ma chance, lorsqu’il se souvient d’un ami à lui, pasteur de son métier, qui aurait un lit de libre, le fils étant parti au Viêt-nam. Comme quoi la guerre a parfois du bon ! C’est ainsi que j’atterris chez la famille du révérend Cousart, ministre de la “Première Assemblée de Dieu”. La date de fondation inscrite sur le fronton de son église en bois me fit tiquer : 1867. Et avant, il n’y a pas eu d’assemblées de Dieu ? Ces Américains n’ont vraiment peur de rien ! Là, malheur : ce fut l’enfer. Nouvelle tentative de conversion. Drôle, comme ça se répète ces derniers temps. Ai-je une tête à être converti ? Il y a à peine une semaine une petite vieille de je ne sais plus quelle dénomination m’avait déjà sondé en m’offrant le couvert dans sa roulotte : “C’est bien beau votre voyage autour du monde, mais le voyage de l’éternité, qu’en faites-vous ?” Cette fois-ci, j’ai d’abord droit à un pamphlet qui foudroie le catholicisme puis à des “Jésus-Christ notre Sauveur”, des bénédicités, des “Avez-vous dit votre prière ?” à tour de bras. Lui, sa femme et la grand-mère se relaient. Je ne peux même plus avaler une cuillère de soupe en paix sans subir la litanie. Intenable ! Le plus irritant dans cette affaire était que je n’avais pas l’intention de rester à Valdez plus d’un jour. Mais comme je tenais à filmer le décor et qu’il faisait obstinément gris, j’attendais maître soleil. Le Créateur de toutes choses employait les grands moyens : il cachait même le soleil pour me garder dans les parages jusqu’au retour de Donald ! Oui, Il fait ce qui Lui plaît.

Le troisième jour, je n’étais toujours pas converti à la Première Assemblée de Dieu, mais par contre, j’en avais plus que marre de ses adeptes. La soupe ne passait plus du tout. Je me suis souvenu de la fameuse invitation.

- Je m’excuse, révérend Cousart, mais ce soir, je ne serai pas là, je dîne en ville.

- Et où donc, cher André ? s’enquiert le pasteur d’un sourcil soupçonneux.

- Chez les Van Brunt.

Je vois encore le bond que provoqua ce nom chez sa femme.

- Attention, cria-t-elle, ces gens-là ont une drôle de religion !

“Vous feriez bien de regarder la vôtre”, ai-je aussitôt pensé. Mais que dire quand le thermomètre indique - 45o dehors et qu’un lit m’attend au chaud à l’intérieur ? La diplomatie a ses impératifs. N’est-ce pas ?

Donald et Mary Van Brunt vivaient dans une roulotte. Belle comme un appartement. Ils me préparèrent le summum de la cuisine yankee : deux hot dogs, brûlés par-dessus le marché. De quoi faire fuir tout Français en pleine possession de ses esprits. Je les ai encore sur l’estomac d’ailleurs. Ils ne sont jamais descendus. Personne ne peut donc prétendre que je suis rentré dans la Foi par la bouffe ! De toute évidence, je cherchais un autre type de nourriture. Agréable soirée où l’on parla du tremblement de terre qui ravagea la ville, des difficultés de voyager, de la France lointaine que les Van Brunt connaissaient...

de tout, sauf de la Foi. Quel contraste avec le zèle forcené des Cousart. C’est moi qui dus demander avant de partir ce que baha’i voulait dire.

“Nous travaillons pour l’unité du monde”, me répondit seulement Donald en rangeant tranquillement la vaisselle. “Bonne chance, ai-je pensé, vous n’avez pas vu l’état de la planète ?” Il me demanda alors s’il pouvait m’offrir un livre. J’adore lire et je reçus “Prescriptions for Living”. Un petit livre (qui n’existe pas en français) écrit par la fille de May Bolles, la mère spirituelle de ma patrie. Il s’agit de Mary Maxwell, mieux connue de la communauté sous le nom compliqué de Amatu’l-Baha Ruhiyyih Khanum Rabbani.

En fait, ce qui me frappa chez les Van Brunt ne fut ni la conversation ni encore moins la cuisine, on l’a constaté, mais leur attitude.

Je n’avais jamais rencontré dans ce monde agité et déboussolé une telle sérénité chez des êtres humains. Réconfortant. Et intrigant, à la fois.

Dans mon carnet de bord, suite à la première rencontre avec Don (Donald) dans l’après-midi, j’avais noté ceci : “Je vais voir Don Van Brunt : celui-ci est soi-disant “suspect” car il est baha’i, un mélange de religions (sic). Il m’offre un café, mais lui ne prend rien car il fait ramadan comme les arabes...” Puis, à mon retour, après le fameux banquet, j’avais ajouté : “Mme Cousart s’inquiète de savoir si je n’ai pas été détourné... Les Van Brunt, eux, ne cherchent pas du tout à imposer leur religion...” Sans m’en rendre compte, je reçus chez eux ma première leçon de “comment enseigner” : surtout, ne pas “tanner” les gens.

De Valdez, où je n’ai finalement rien filmé, le ciel étant resté couvert, je gagne Haines. Toujours le froid extrême, la neige. Et un autre type de danger cette fois : un maniaque qui conduit torse nu et qui roule trop vite sur l’étroite piste patinoire de la montagne. Ce qui devait arriver arrive. Il perd le contrôle de son véhicule et quitte la piste pour aller s’enfoncer dans une dune de neige en contrebas, juste avant d’arriver à Haines. My God ! J’ai cru que c’était la fin de mon existence ! De Haines, où un collègue des Cousart tente à nouveau de me stranguler avec un chapelet de “Jésus Christ, notre sauveur”, j’embarque sur un ferry pour gagner Ketchikan à travers les splendides îlots du Panhandle, la “queue de poêle” de l’Alaska, un des plus beaux coins sur terre. Là où plane l’aigle blanc du drapeau américain.

18 mars - Le ferry me débarque à Ketchikan, centre industriel de pâte à papier, mais aussi village typique d’Indiens tinglits. Magnifiques maisons de bois peintes et grands totems coiffés du corbeau mythique comme dans Tintin et Milou. Dans la baie soufflent des baleines. J’ai terminé le livre que m’ont offert les Van Brunt. Pas vraiment aimé. Trop moraliste à mon goût. Toutefois, il me fait découvrir l’histoire de la Foi au XIXe siècle en Perse. Affreux. Tous ces martyrs : “On leur faisait manger leurs oreilles sans sauce... !” L’Histoire me passionne et c’est par elle que Baha’u’llah va me ferrer. N’ayant jamais entendu parler de tels événements auparavant, je voulus en savoir plus. Je me mis donc en quête des baha’is pour obtenir un livre plus explicite. Et mieux connaître leur histoire. Il n’y avait, à l’époque, que quelques rares croyants dans le 49e état des États-Unis. J’eus du mal à les trouver et, apparemment, je n’étais pas le seul à ignorer le mot baha’i dans les environs.

- Baha’i ? Qu’est-ce que c’est ? Un pays !

- Jamais entendu parler de cette entreprise !

Finalement, je déniche un jeune couple appartenant à cette religion, Fred et Sherane Harnisch qui m’invitent à leur réunion d’information, le soir même. Ici, je préfère à nouveau citer mon journal de bord avec ses impressions prises à chaud : “Vingt heures : réunion chez les baha’is. Ils me connaissent déjà par les photos dans les journaux. Très gentils avec moi. Leur religion est plausible. Le plus remarquable de la soirée est de voir plusieurs dénominations religieuses en train de discuter de leurs différences tranquillement, sans aucune animosité.” Le journal poursuit : “À la sortie d’une si ennoblissante rencontre, un certain Tom me refile de la propagande “Première Assemblée de Dieu” en me conseillant de me méfier...” Décidément, ils ne me ratent pas ceux-là !

Ce que je n’ai pas inscrit, c’est la question que j’ai posée après l’exposé de la soirée : “Votre idée de réunir les religions me paraît excellente, mais ne croyez-vous pas qu’il y a assez de religions dans le monde pour mettre la pagaille ? Alors pourquoi en ajouter une de plus ?” Clairement, je n’avais pas saisi le principe de la révélation progressive. J’ai toujours gardé cela en tête lors de mes propres exposés plus tard : faire attention à ce que les gens comprennent bien ce qu’on veut leur dire.

J’explique ensuite aux Harnisch que j’ai l’intention de visiter l’Iran dans mon périple et que, avant de m’y rendre et pour ne pas paraître ridicule en arrivant, je veux connaître l’historique baha’i dans ses détails. Ils m’offrirent “Baha’u’llah et l’ère nouvelle” comme “cadeau de voyage”, dirent-ils et, le lendemain, quand je pris le ferry y ajoutèrent un inoubliable paquet d’une délicatesse exquise : un petit sac- repas contenant un camembert, du saucisson, du pain français et une petite bouteille de rosé accompagnée d’une belle carte de Ketchikan signée par toute la famille. Où diable avaient-ils déniché tout cela en plein coeur de l’Alaska ? Avaient-ils voulu rattraper les hot-dogs ? En tout cas, aujourd’hui encore ce petit paquet me fait chaud au coeur et, à l’époque, il valait tous les discours.

Toujours ce froid inhumain, la neige, la glace et encore du danger : je quitte un de mes chauffeurs, imbibé de whisky, cinq minutes avant qu’il ne s’écrase contre un poteau. À la sortie de Quesnel, exactement. Il est le Protecteur. La route continue. La peur aussi : le camionneur suivant me plante un revolver dans les côtes.

- Fais gaffe, p’tit gars, un de tes collègues m’a piqué mon fric dernièrement. Alors, toi, si tu bronches, je te descends. Compris !

Froid, peur, fatigue, danger, rien n’y fait, je ne lâche plus mon nouveau livre. Même avec deux paires de gants, j’essaye de le feuilleter en attendant le prochain chauffeur. J’en oublie même où atterrit mon duvet le soir : refuge du Welfare, cellule de prison, tanière de hippies, prison... J’oublie tout. Je plane dès que je mets le nez dedans. J’ai l’impression que mes mains bouillonnent dès que je le saisis. Sa lecture me transporte sur une autre planète. Je suis comme happé dans un tourbillon de félicité. Je le souligne, je griffonne. Et le lendemain, je n’ai qu’une hâte : m’y replonger.

23 mars 1969 - Trois heures de la nuit dans le canyon Fraser. Le vent hurle, le ciel gronde, les bois de la bicoque qui m’abrite grincent affreusement. Comme si tous les démons de la création criaient leur désespoir d’être chassés du paradis. C’est dans une nature déchaînée et par un froid sibérien que j’ai enfin trouvé la réponse à ma question essentielle : il n’y a qu’une seule religion. Elle est révélée progressivement. C’est si simple et si lumineux à la fois. Je m’en veux de ne pas y avoir pensé moi-même : comme à l’école, un seul enseignement, mais dispensé graduellement. Suis-je donc bête ! Pas si bête que ça, apparemment, car je n’ai jamais rencontré de bipède depuis qui comprenne cette notion avant qu’elle ne lui soit expliquée ou lu de livres de religions comparées élaborés par de doctes théologiens qui l’expliquent.

La révélation est progressive. FA-BU-LEUX. Je tiens la clé, ma quête du Graal est terminée. La Toison d’or est entre mes mains. Les morceaux du puzzle se sont assemblés pour moi en Colombie britannique. À l’ouest du Canada, dans ce pays qui m’avait déjà fourni, à l’est, les moyens de partir quinze mois auparavant. Là, dans une nature grandiose, la vie et l’histoire du monde ont pris un sens. Oui, ce livre m’a convaincu instantanément, sans espoir de retour si bien que je n’ai jamais questionné de baha’is par la suite. Inutile. J’avais compris. Comme je l’ai écrit dans “La Terre n’est qu’un seul pays” : “Un feu secret venait de s’allumer soudainement au plus profond de moi”.

17 avril 1969 - À San Francisco, je vais avoir une confirmation éclatante que ma nouvelle conviction est la bonne. Dans l’ancien centre administratif, je tombe sur une réunion baha’ie. Confirmation plus claire que de l’eau de roche quand je constate les effets que produisent ces écrits nouveaux sur les gens. Des Blancs, des Noirs, des Jaunes (moi, je trouve qu’on est malade si l’on est jaune ; mais c’est ainsi que l’on désigne les Asiatiques qui sont souvent plus blancs que les olivâtres Portugais ou les rosâtres Britanniques) mêlés sous le même toit. Certes, ce phénomène s’observe aussi à la gare d’autobus ou au stade de base-ball local, mais pas dans la même relation. Là, j’ai senti la joie, l’amour et l’unité en action. En un mot, le pouvoir. Les “vibrations”, selon la terminologie hippie de l’époque, étaient si intenses qu’on aurait pu les cueillir à la main ! Aucun autre groupe religieux dans le monde ne m’avait produit un tel effet jusque là. Je tenais la preuve que ma découverte était valable et fonctionnait. Il me fallait du concret, je l’avais.

J’ai été convaincu tout de suite, sans l’ombre du moindre doute, que Baha’u’llah est la Parole de Dieu pour aujourd’hui. Mais je n’étais nullement convaincu sur André Brugiroux en tant que disciple de cet auguste porte-parole ! Moi, baha’i ? Impossible ! “Cet idéal est trop élevé, inaccessible, raisonnais-je, je n’y arriverai jamais.” Je ne peux pas être un “bon” baha’i (là, je ne me trompais pas). Je n’avais pas encore compris que si l’on ne prend pas le remède, on ne risque pas de guérir. En plus, ne plus boire de vin, de champagne ou de cognac.

Un comble ! Impensable pour un français blanc, catholique et normal. C’est vouloir détruire son art de vivre, annihiler sa culture, ni plus ni moins. Quand je pense que j’avais passé trois ans à l’école hôtelière de Paris à étudier tous les crus de France et de Navarre, que j’avais tout goûté et rempli consciencieusement plusieurs cahiers d’oenologie. C’est comme interdire aux Iraniens de boire du thé ou aux Américains d’ingurgiter leur Coca. Honnêtement, s’Il avait rajouté “pas de fromage”, je ne pourrais pas être compté aujourd’hui parmi les auxiliaires de la Beauté Bénie, pour prendre un qualificatif cher au milieu. Et s’il n’y avait eu que la divine bouteille en question ! Ces écrits parlaient aussi de chasteté. Je courus au dictionnaire pour vérifier si cela signifiait bien ce que je soupçonnais. Oui, c’était bien ça : plus de minettes hors des lois du mariage. Toutes les bonnes choses de la vie, en somme, au panier, comme ça, d’un trait de plume. Cela faisait beaucoup à la fois. Je décidai prudemment de finir d’abord le voyage, d’en profiter, de rester neutre jusqu’au retour. “Je me déclarerai à Paris, j’ai le temps”, pensai-je. Mais bien vite, je m’aperçus que je n’étais plus neutre, que je voyais tout à travers l’optique baha’ie, que ma façon de penser était radicalement changée.

Tahiti, îles Cook, Nouvelle-Zélande, Australie, Indonésie, Singapour, Bornéo, Malaisie, la ronde se poursuit. Partout, au fil du chemin, je rencontre des “amis”, le terme m’est devenu familier, pour leur réclamer de la littérature afin de mieux connaître ma nouvelle foi. Plus tard, j’apprendrai que cela s’appelle s’approfondir. J’achète même un livre de prières en passant au Temple de Sydney. Le stop et les aventures continuent et le mois d’avril 1970 me voit fouler le sol de la Thaïlande. Surprise à Bangkok : tout Occidental qui désire visiter le palais royal doit porter veste et cravate. Justement le genre d’article qui n’encombre pas mon sac à dos, cela va de soi. Où vais-je donc trouver ce déguisement dans un pays asiatique, qui plus est ? Je me gratte la tête. “Tiens lesdits amis, j’y pense, sont serviables, je suis sûr qu’ils peuvent me dépanner.” Et de chercher tout de go l’adresse de leur centre administratif dans le guide du téléphone. Rue Lang Suan, au numéro 4. Un petit bout de femme, d’un certain âge, sanglée d’un sari vert sombre et portant carreaux m’accueille sur le seuil.

- Une veste, une cravate, murmure Shirin Fozdar d’un ton malicieux... Hum, jeune homme, je ne porte pas ce genre d’habits !

- Oui, je sais, mais vous avez certainement des hommes dans votre communauté...

Elle jauge ma taille d’un coup d’oeil rapide et me demande de repasser. Le lendemain, la veste me tombe à la perfection et la cravate me sied à merveille. Merci beaucoup.

Mardi 14 avril 1970 - Je vais rendre mon emprunt vestimentaire. Depuis un an, chaque baha’i rencontré au fil du chemin, sentant ma conviction, s’acharne à me faire signer “la carte”, c’est-à-dire à me faire adhérer officiellement au mouvement. “Laisse tomber, je suis plus convaincu que toi, mais ce n’est pas l’heure”, ai-je pour habitude de répondre. Toujours ce désir d’être “libre” pour profiter de mon aventure au maximum et jouir des “bonnes” choses de la vie.

- Il n’est pas de plus grande chose à faire dans ce siècle que de reconnaître Baha’u’llah, tonitrua la frêle Shirin en frappant énergiquement la table du plat de la main. “Alors, si vous le reconnaissez comme vous l’affirmez, faites-le pour de bon !”

Bigre ! Les mots justes avec le ton approprié au moment opportun. Je signai la fameuse “carte”, le formulaire d’adhésion, sur le champ sans coup férir, rendant ainsi officielle une attitude virtuelle depuis un an. Il soumet toute chose à sa volonté !

Cette façon de faire m’a marqué : la méthode doit être adaptée à la situation.

Lorsque je quittai cette femme remarquable, mère spirituelle de l’Asie du Sud-Est [Décédée à Bombay en 1990], je l’entendis rajouter pour elle-même de son délicieux accent indien : “Moi, je suis la nurse du monde et même si le monde ne veut pas avaler ce remède, je vais lui fourrer dans le gosier, atcha, atcha !” En tout cas, elle avait su me le faire ingurgiter.

D’aucuns soutiennent que si l’on devient baha’i, c’est parce qu’on aurait fait “quelque chose” pour cela avant. Je me suis gratté la cervelle depuis pour tenter de savoir ce qui aurait pu provoquer cette conversion chez moi. En vain. Tu connais ce qui est en moi, ô mon Seigneur, mais j’ignore ce qui est en Toi. Le désir d’oeuvrer pour Dieu était peut-être là. À Toronto, lorsque je traduisais pour constituer le pécule de ma balade, je m’étais promis qu’une fois rentré en France, je participerais aux activités de la paroisse Saint-Médard de Brunoy.

Je ne connaissais pas mieux à l’époque.

Nous étions trois frères à la maison et ma mère avait toujours cultivé l’espoir que l’un de nous devienne prêtre comme il était coutume dans chaque famille croyante du royaume avant la guerre.

Et c’est vers moi qu’elle tournait particulièrement ses pensées à ce sujet. En fait, c’est grâce à elle que je suis devenu baha’i. Je ne vois pas d’autre explication. Elle a essayé de m’élever sans préjugés de race, de nationalité, de croyance... Étonnant, cette catholique pratiquante qui dans les années cinquante affirmait que “toutes les religions sont bonnes”. Et qui, par des exemples concrets, me montrait la voie. Juste après la guerre, elle reçut des Allemands à la maison et pendant le conflit algérien, elle louait une des mansardes de notre pavillon de banlieue à deux Algériens. Elle reçut avec grand honneur un Africain dont j’avais fait mon ami au Congo durant le service militaire à une époque où l’apparition d’un Noir à Brunoy faisait encore sensation. Des années avant, je l’avais déjà entendu louer en termes chaleureux un couple mixte, à Lourdes. Et que dire des tartes et gâteaux savoureux qu’elle portait régulièrement les jours de fête à la voisine, une Russe blanche émigrée qui vivait dans la solitude. Que dire aussi des sandwichs qu’elle offrait aux vagabonds de passage alors qu’il lui fallait diviser chaque centime du budget de la maison. Parez-vous de belles actions plutôt que de paroles (4). Et puis, jamais un mot de travers sur personne. Ne souffle mot des péchés des autres(5). Quelle leçon ! J’ai récolté ses fruits, tout simplement. Elle était baha’ie sans le savoir. J’aurais tant voulu lui en parler au retour. Malheureusement, un cancer l’avait emportée pendant mon absence.

En me creusant un peu plus les méninges, je me rends compte que la Foi, avant la rencontre de Donald Van Brunt en 1968, m’avait déjà adressé quelques malicieux clins d’oeil. À l’école primaire des Mardelles, l’un de mes jeunes camarades de classe m’avait avoué, à ma grande surprise, que ses parents croyaient dans toutes les religions. “C’est pas possible de croire à toutes les religions !”, n’avais-je pu m’empêcher de penser alors. En 1957, juste le jour de mes vingt ans, le journal annonçait qu’un certain Shoghi Effendi était mort à Londres. Ce nom bizarre ne me disait rien qui vaille, mais je le trouvais exotique et il m’était resté en mémoire. Je ne sais pas pourquoi, à mes yeux, il évoquait la Turquie, et cette terre lointaine me donnait des démangeaisons dans les jambes. Le 26 avril 1968, mon journal de bord relate qu’une vieille Américaine [Betty repose désormais dans le beau cimetière de Punta Arenas que j’ai pu visiter en 1998] de Punta Arenas au Chili nous invite à prendre le thé chez elle, moi et mes deux nouveaux compagnons de route, Genny l’Américaine et Juan José le Mexicain. Thé chaud à l’abri plus que bienvenu alors que dehors le vent cloue sur place et que la température transit jusqu’à la moelle. Fort bizarre son home décoré d’inscriptions en arabe, de temples orientaux et du portrait d’un aïeul enturbanné à la foisonnante barbe blanche. Et surprenante aussi cette façon qu’elle a de traiter des inconnus avec une telle gentillesse. Elle en était presque suspecte ! Elle ne voulait rien de nous, seulement nous faire plaisir. On ne comprenait pas, mais je n’ai jamais oublié. Et enfin, juste avant les Jeux olympiques de Mexico, en octobre 1968, lorsque je retrouvai ce même Juan José, il me fit savoir qu’à Panama, en rentrant de son côté, il avait découvert des gens très sympas qui acceptaient toutes les religions.

“Des gens intelligents”, ai-je pensé cette fois-ci au lieu d’arquer bêtement les sourcils comme à l’école primaire. Le mot fatal n’avait pas encore tinté à mes oreilles, mais des petits cailloux sur le sentier m’y avaient semble-t-il conduit.

De par moi-même, il est clair que j’eus été incapable de reconnaître Baha’u’llah, mais Il prépare les coeurs de qui Il veut... Et à ce sujet-là, toute proportion gardée, je ne peux m’empêcher de penser à la confession de saint Pierre relatée dans l’Évangile de saint Matthieu au chapitre XVI, versets 16 et 17 : “Et vous, dit le Christ, qui dites-vous que je suis ? Simon Pierre répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Jésus, reprenant la parole, lui dit : Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais c’est mon Père qui est dans les cieux.” Le mystère de mon adhésion reste entier à mes yeux. Pourquoi moi ? Pourquoi un tel privilège ? Pourquoi l’infiniment Sage m’a-t-il permis de saisir cette vérité ? Devais-je avoir la caboche dure pour qu’Il me triture autant et si longtemps sur la route afin de me faire ouvrir les yeux. Et pour qu’il m’envoie dans l’endroit le plus glacial chercher la flamme la plus brûlante !

12 février 1973 - L’épopée touche à sa fin. Voilà déjà six ans que je sors le pouce sur toutes les routes du globe sans faiblir. J’arrive à Haïfa, en stop comme il se doit, pour un pèlerinage de neuf jours habilement négocié avec la Maison universelle de justice tout au long de mon parcours africain. À Bahji, dans le mausolée de Baha’u’llah, les mots du coeur l’emportent : “Je n’ai qu’un désir, ô Seigneur, faire connaître Ta cause, je ne veux rien faire d’autre dans la vie.” Après
quelques instants de silence, l’Auvergnat se réveille en moi et la supplique se fait plus précise : “Et s’il Te plaît, n’oublie pas d’envoyer les sous !” Tu as le pouvoir d’exaucer ceux qui Te prient, n’est-ce pas ?

Depuis, j’ai eu l’extrême bonheur de ne faire que cela : enseigner. Le rêve, pour un croyant.

“Quelle honte, tu ne travailles pas, t’es comme un hippie avec ton sac sur le dos. Baha’u’llah a prescrit à chacun d’avoir une occupation. Et toi, tu ne fais rien !” C’était un point de vue en Ouganda. Mais Il n’a pas interdit d’étudier à ce que je sache. Ce qu’avait bien compris Youssef Ghadimi qui m’avait offert l’hospitalité à Téhéran auparavant et qui m’avait dit ceci : “André, termine d’abord ton voyage, c’est très important, c’est la meilleure des universités, il te sera utile, puis rentre en France, le pays a besoin de toi. Il y a du travail !”

Ô, que oui et c’est de ce travail et de ce que j’en ai tiré, ami, que je voudrais t’entretenir maintenant. Puissent ces lignes te distraire d’abord et ensuite t’encourager, toi qui vis aussi dans ce beau pays, à entrer en lice et lutter en connaissance de cause !




Photo :
Courte pause entre affichages pour la ciné-conférence. Sur le port de La Rochelle, le 3 août 1981.


2. L’APOSTOLAT

Je dormais et je rêvais que la vie était joie

Je me suis réveillé et j’ai vu que la vie est devoir J’ai agi et je me suis aperçu que devoir était joie.

Rabindranath Tagore

Oyez, on embauche !

“Racontez parmi les nations Sa gloire(1).”

Voilà le commandement immuable de Dieu, éternel dans le passé,

éternel dans le futur(2) !

Il n’est pas nouveau puisque les Psaumes le chantaient déjà au bon

vieux temps de la Bible. “Allez prêcher la bonne nouvelle”, dira plus tard le Christ. “Lève-toi pour le triomphe de ma cause”, ordonne aujourd’hui Baha’u’llah.

Dieu a le pouvoir de faire ce qu’Il Lui plaît, Il a la puissance de faire ce qu’Il veut, Il détient le pouvoir sur toutes choses, Il est le Tout-Puissant, l’Omniscient, l’Invincible, l’Irrésistible, le Victorieux... Certes, mais c’est quand même à nous qu’il incombe de divulguer la dernière mouture de son Grand Plan !

M’assister, c’est enseigner ma cause. L’assister ? Nous qui sommes faibles, qui ne sommes que des pauvres et des nécessiteux, des serviteurs qui dépendent de son commandement et de son bon vouloir, des hommes qui implorent son appui, son secours... En somme, si je comprends correctement les règles du jeu, il est demandé à des êtres imparfaits de prêcher la perfection, à des esclaves de prêcher la liberté, à des individus limités de prêcher l’infini. N’aurait-on pas affaire ici à la quadrature du cercle ? À l’original de “Mission Impossible” ? S’agirait-il d’un marché de dupes ou d’un contrat léonin entre le Créateur et sa créature ?

Pour nous stimuler, en plus, on est averti que vos bonnes oeuvres ne Nous profitent pas, que Dieu n’a nul besoin de ses créatures et que cette noble tâche doit s’exécuter dans un monde qui n’est qu’une vaine et vide parade, un pur néant n’ayant que l’apparence de la réalité - semblable à un mirage du désert !(3)

Finalement, n’y aurait-il pas de la part du Seigneur un soupçon de chantage lorsqu’il rajoute : Mentionne-moi sur ma terre afin que, dans mon ciel, je me souvienne de toi ?(4)

L’Histoire montre sans aucune ambiguïté que cette méthode de propagation n’est pas nouvelle et qu’elle remonte même à la nuit des temps. Pour faire connaître sa volonté, Dieu choisit régulièrement un homme parmi les autres, il en choisit un toutefois qui est parfait, ce qui est préférable. Mais le pauvre messager, lui, n’a pas d’autre choix que de s’appuyer sur le commun des mortels pour faire divulguer son message. Les “choisis” qui acceptent ce message. Même pas choisis par lui, mais toujours d’après les décrets du Très-Puissant car c’est Lui qui fait entrer qui Il veut dans sa miséricorde. Drôle de méthode à première vue, mais quel immense privilège pour ces “choisis” ! Car il s’agit ni plus ni moins pour eux (les trésors de la terre, selon la qualification donnée dans l’Épître au Fils du Loup) que de participer directement à l’oeuvre créatrice.

Aide-moi à accomplir ton grand dessein.

Claire est donc la ligne de conduite dans le domaine de l’apostolat.

Pardon, de l’enseignement.

Aujourd’hui, on embauche. Dans la vigne du Seigneur. La vigne, voilà un endroit qui devrait plaire aux Français ! On ne cherche plus des bâtisseurs de cathédrales, on demande des constructeurs de civilisation mondiale. “N’est-il pas magnifique de penser un instant que Dieu a un peu besoin de nous”, supputait la grand-mère spirituelle de la France, Lua Getsinger [nota : C’est, en effet, Lua Getsinger qui fit connaître la Foi à May Bolles, l’initiatrice de la Foi en France].

Le fait que les hommes puissent participer à l’expansion du message n’est qu’un signe de la bonté de Dieu qui leur est accordée(5), selon les tablettes de Baha’u’llah. Paraît-il qu’il vaut mieux guider une seule âme que de posséder tout ce qui est sur la terre(6). Alors, qu’attendons-nous ? C’est la plus méritoire de toutes les actions(7). C’est en définitive le devoir de tout croyant. Ce devrait être son plus grand plaisir. Quiconque vivifie une âme a, en vérité, vivifié l’humanité entière(8). Voilà un propos qui devrait nous faire courir au vignoble !

Loin de moi la prétention de rédiger un docte traité ou d’offrir de nouvelles méthodes dans le domaine de l’enseignement. À chacun son truc. Soyons francs, tout a déjà été dit et redit à ce sujet-là et de façon plus élégante que je ne le fais ici, mais l’on me pose souvent des questions sur mon expérience puisque j’ai eu la chance de passer du temps dans ledit vignoble. Car écoutant ma supplique de le servir à Bahji, Celui qui a coutume de répondre à l’appel des hommes l’a satisfaite !

On va pouvoir vérifier avec ce récit qu’Il a le pouvoir d’exaucer ceux qui le prient.

Dans le magazine “Objectifs” de Jamal/’Azamat de l’an 156 de l’ère baha’ie, en termes plus familiers d’avril-mai 1999, l’Assemblée spirituelle nationale de France a invité à la mobilisation générale pour l’enseignement individuel. Il y est précisé que “pour que ce projet soit efficace, chaque acteur est encouragé à communiquer un compte- rendu/bilan de ses actions, lisible et utilisable par tous”. Ce document doit permettre, je cite, “de garder trace d’une action, d’informer et d’encourager la communauté dans son ensemble”.

Voici donc le mien.

Puisse-t-il répondre à ces critères.

Hélas, il faut admettre que notre communauté n’en est qu’à ses débuts. Que les croyants font cruellement défaut, leur nombre étant limité. On n’a pas encore vraiment décollé. L’initiative personnelle reste de prime importance. Il est encore permis à l’individu de soulever des montagnes à lui seul. Formidable opportunité. Allons-nous la rater ?

Nous aiderons quiconque se lèvera pour faire triompher notre Cause(9), affirme Baha’u’llah. J’ai pris cette affirmation au mot !

“Comment parler de Baha’u’llah ici quand on ne s’appelle pas Brugiroux ?”, demande candidement un disciple de Reims sur la carte postale qu’il m’envoie de la petite république du Jaugeais (Franche-Comté) où il passe ses vacances en famille cette année.

Il ne s’agit pas d’imiter quiconque.

Pour ma part, je me dois de reconnaître que j’ai été comblé d’outils peu ordinaires pour descendre dans l’arène de l’enseignement. Nous avons, selon un décret préétabli, tracé votre devoir(10). Mais, bel ami, si je ne remplis pas le devoir qui m’a été assigné, il m’est avis que je vais me faire sonner les cloches de l’autre côté, car “il sera beaucoup demandé à celui à qui il a été beaucoup donné”.

NB : il a été donné à chacun !

Je vais d’abord essayer de présenter ce que j’ai observé et appris sur le terrain (bilan) et ensuite je tenterai de raconter comment ça s’est passé (compte-rendu).

Avant de le faire, je voudrais relater ici deux rêves que j’ai souvent faits dans le passé. Je ne suis pas du genre rêve prémonitoire, mais ces deux-là me semblent intéressants à connaître pour comprendre la suite. Avant mon tour du monde, je rêvais constamment que je jouais au foot comme attaquant. Bien placé et seul devant les buts adverses, je recevais une passe “sur un plateau” : il ne me restait plus qu’à pousser le ballon tranquillement au fond des filets pour marquer.

Malheureusement mes jambes étaient si lourdes que je n’arrivais pas à shooter, et je voyais passer le ballon piteusement devant moi et m’échapper malgré tous mes efforts. Rageant !

Un croyant qui avait des dons de médium me donna un jour la clé de ce rêve lors d’une école d’été en Auvergne.

- Tu n’as plus ce rêve aujourd’hui ? me demanda-t-il.

- Non, c’était avant le tour du monde.

- Eh bien tu vois, m’expliqua-t-il, le ballon de ton rêve, c’est le globe terrestre. Avant tu ne le maîtrisais pas, aujourd’hui, si !

À mon retour, en 1974, avant de publier les livres et de monter le film que j’utilise pour propager la Cause depuis, je rêvais tous les matins que je volais dans les airs comme Jonathan le goéland. D’un léger coup d’aile, je décollais, puis je planais dans l’azur à grande vitesse sans aucune crainte et atterrissais à chaque fois en douceur. Expérience des plus exaltantes. Je refaisais ces vols magnifiques autant de fois que je le désirais. Je voulais montrer aux autres goélands qui attendaient frileusement sur la plage comment voler. “Venez, élevez- vous, c’est facile, regardez-moi, c’est possible...” Ce rêve parle de soi. Pas besoin de devin pour en décrypter le sens. À noter qu’aucun oiseau n’osait décoller. Ils détournaient la tête.

Ça promettait !

* Maximes personnelles :

Hélas, il n’existe pas de lexique tout cuit ni de recette miracle pour transmettre le message. À chacun donc de s’ingénier à monter son propre kit d’enseignement, en accord avec sa personnalité et ses connaissances.

Force est de reconnaître que personne ne peut toucher tous les coeurs. Mais, par contre, chacun de nous peut en toucher quelques-uns.

À ce propos, je voudrais rappeler ici l’histoire que contait Ruhiyyih Khanum : “Ali Kuli Khan qui est un excellent orateur, avait parlé un soir à un grand nombre de personnes triées sur le volet dans une maison privée. Lorsqu’il eut terminé, à ma grande horreur, il me demanda de rajouter quelques mots. C’était inattendu et j’en restai décontenancée.

Je le fis, mais une fois la réunion terminée, je lui demandai ce qui lui était passé par la tête de me mettre dans un tel embarras. Ce n’était pas nécessaire de me demander de parler après un discours aussi parfait. Il me répondit que quoi qu’il dise, il y aurait toujours parmi l’auditoire quelques individus qui ne le suivraient pas, peu importe ce qu’il dise, mais qu’un autre orateur pourrait peut-être les atteindre”(11).

Personnellement combien de fois, au fil des rencontres que j’ai faites, n’ai-je pas constaté mon impuissance et vu mon interlocuteur rester de marbre devant mes propos ? Pour preuve, l’histoire qui m’arriva un jour chez monsieur le gouverneur des îles Andaman (à vos manuels de géographie !). Il voulait savoir ce qui m’avait amené sur son île tropicale plus ou moins interdite. Je lui expliquai que j’étais venu rendre visite à des amis baha’is. Lorsqu’il me demanda de lui expliquer ce qu’étaient les baha’is, je le vis se fermer petit à petit à mon explication. Ça ne passait pas, mais pas du tout. Au lieu d’insister, j’invitai l’ami qui m’avait accompagné à reprendre le flambeau. Il sut trouver la longueur d’onde et nous nous quittâmes avec de grands sourire. Foi de sikh ! Personne n’est universel.

La Foi semble tellement logique et progressiste à nos yeux que l’on s’étonne toujours de constater que les gens n’accrochent pas et pire qu’ils vont s’égarer dans des sectes farfelues, voire même dangereuses. En réponse à cette perplexité, citons le bon La Fontaine :

“L’homme est de glace aux vérités ; Il est de feu pour les mensonges.”

Ou, plus près de nous, Sa Sainteté Baha’u’llah : Certains donnent leur coeur à des histoires mensongères et suivent des paroles creuses(12).

Il nous a d’ailleurs clairement averti au sujet de cet aveuglement : En ces jours, personne ne sait comment discerner la lumière de l’obscurité, où distinguer la bonne voie de l’erreur(13). Ce qui me fait dire : “Te tracasse pas Dédé, si tu as l’impression de parler dans le vide !”

Pour me soutenir le moral, trois maximes ont guidé ma vie d’enseignant permanent :

1) “Il ne faut pas donner de perles aux cochons.”
2) “On ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif.”
3) “On ne peut pas toutes les gagner !”

La première “Il ne faut pas donner de perles aux cochons” me vient de l’évangéliste saint Matthieu qui conseillait déjà, il y a deux mille ans, ceci : “Ne jetez pas vos perles aux pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent(14).” Un proverbe de l’Ancien Testament le disait auparavant de façon plus élégante : “Ne parle pas aux oreilles de l’insensé, car il méprise la sagesse de tes discours.” Baha’u’llah, Lui, le reformule ainsi : Ne semez les graines du savoir et de la sagesse que dans la terre pure du coeur(15). Inutile d’épiloguer : le message est sacré, il ne peut être distribué comme la soupe populaire. Une grande prudence est recommandée. Inutile de me tuer donc ou même de me blâmer devant la faiblesse du résultat, le terrain n’est pas encore des plus propices.

On est d’ailleurs loin aujourd’hui du monde de la religion et du sacré. Cet état de chose m’a été confirmé à Pointe-à-Pitre par un Guadeloupéen à qui je demandais ce que Noël représentait pour lui.

- C’est la fête du cochon ! me répondit-il avec le plus grand sérieux.

Nous sommes bien ici à l’antipode de la célébration de la naissance d’un Envoyé de Dieu.

Donc, à mon humble avis, pas de frénésie. Même si tout le monde a la capacité de reconnaître le message de Dieu, tout le monde n’est pas forcément prêt pour cela. Je m’efforce donc avant tout de rechercher l’oreille sensée, la terre pure du coeur avant que d’ouvrir le bec.

La deuxième “On ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif” m’a été inculqué par le père Brugiroux, homme de la campagne qui savait de quoi il parlait et qui faisait constamment référence à la basse- cour pour exprimer ses idées. Selon ‘Abdu’l-Baha les gens qui n’ont pas la capacité, peu importe qu’on leur explique longuement les préceptes divins, cela ne leur fera aucun effet. Au contraire, cela les endurcira !(16) Peu d’hommes semblent avoir cette capacité, cette soif-là

de nos jours, alors, pourquoi s’égosiller ?

La dernière “On ne peut pas toutes les gagner” m’a été fournie par l’agent secret de sa majesté lui-même, James Bond, dans l’un de ses films. Cette petite phrase m’a constamment servi à me remonter le moral lorsque je me plante, ce qui est inévitable vu le nombre de mes activités. On ne peut pas toutes les gagner, certes, mais on peut quand même essayer !

En plus de ces trois maximes de base, j’ai essayé de tenir compte d’un conseil de Mahomet : “Fais confiance à Dieu, mais attache quand même ton chameau.”

* Le bon sens, d’abord :

La beauté de l’enseignement est que personne ne peut convaincre personne.

Souvenons-nous, même Baha’u’llah n’arrivait pas à convaincre tous ceux qui l’approchaient.

Le discours intellectuel le plus brillant, le plus structuré n’a pas de pouvoir sur une âme fermée comme on vient de le voir (un mauvais discours non plus d’ailleurs). On ne peut convaincre que soi-même. Chacun le sait, pourtant il m’est parfois arrivé au début d’oublier cette simple vérité et, tout feu tout flamme, de m’acharner sur la pauvre victime qui avait eu la malchance de me tomber dans le champ audio- visuel. Halte-là ! J’ai vite compris que cette façon de faire non seulement ne servait à rien, mais pouvait bloquer la victime à vie. L’endurcir. C’est-à-dire faire le contraire du but recherché. Donc, inutile de vider son sac et de s’écouter parler. Ça soulage peut-être personnellement, mais ça ne fait pas avancer le schmilblick [Jeu télévisé des années 60].

À ce propos, il me semble que ceux qui acceptent la Foi sont déjà des convertis. Ils avaient déjà ces convictions-là au fond du coeur avant qu’on ne les rencontre, mais ils en ignoraient la source.

Le rôle de l’enseignant consiste donc à trouver les âmes réceptives, ces âmes dont Tu as préparé les coeurs pour ta cause. Et à les connecter à la source divine. Le rôle du Créateur est de préparer ces âmes. Élémentaire, mon cher Watson ! Malheureusement, par excès de zèle ou impatience, on a parfois tendance à vouloir faire le travail du Grand Patron en plus du nôtre !

Non, donnons-Lui sa chance à Lui aussi, si j’ose m’exprimer ainsi, et faisons-Lui confiance. Tu diriges qui tu veux vers ton très grand océan, et à qui bon te semble, Tu confères l’honneur de reconnaître ton très ancien nom. Alors, pourquoi se tracasser ? Si le Créateur prépare peu d’âmes au début, c’est son problème, pas le nôtre. Force est de constater que le démarrage des religions a toujours été un processus lent. N’essayons pas d’aller plus vite que la musique et cessons de nous culpabiliser si l’accroissement de la communauté tarde. Viendra un jour où, sans plus d’efforts de notre part, nous risquons d’être submergés.

Autrement dit, la Foi progresse de par sa propre dynamique. Malgré les baha’is, oserais-je dire. Notre communauté n’est qu’une matrice, indispensable pour le développement du fruit qu’elle porte certes, mais elle n’est nullement maître de ce développement.

Ne t’afflige pas si les hommes n’arrivent pas à saisir la vérité(17).

“S’ils se taisent, les pierres crieront” affirmait déjà Jésus (Luc 19:40). Pas de souci, mon frère, la terre en est pleine. La Cause ne peut donc que progresser et triompher. Mais il est donné préférence à l’homme sur la pierre pour cette gloire-là. Alors, ne restons pas de marbre, si j’ose dire, et saisissons notre chance. Car Il a assuré que : Bientôt tu les verras se tourner vers Dieu, le Seigneur de l’humanité. Le moment approche où Dieu aura soumis les coeurs de tous ceux qui vivent sur terre(18).

Chacun le sait, mais peut-être est-il bon de le rappeler avant d’aller plus loin. Pour se procurer la Couronne de gloire immortelle, autrement dit pour “enseigner”, quatre choses sont nécessaires. Je cite :

L’amour pour nous donner le désir de le faire,

La connaissance pour nous fournir le pouvoir ,

La sagesse pour savoir comment agir ,

L’enthousiasme pour donner des ailes aux mots.

Il est intéressant de se rappeler l’imagerie utilisée par Baha’u’llah
au sujet de l’enseignement. Il dit que le coeur de l’homme n’est pas une coquille à casser, mais plutôt une citadelle qu’il faut conquérir. À l’attaque ! Il a toutefois précisé qu’il faut la conquérir non pas par la force, mais par la sagesse et la parole. J’ai donc essayé de sortir la langue du fourreau. Mon père qui n’a pas accepté le fait que je sois devenu baha’i m’a pourtant donné un bon conseil à ce sujet-là, un jour où je me suis mordu la langue en mangeant. Il m’a dit : “Fais attention de ne pas abîmer ton instrument de travail.”

Le grand apôtre Paul comprenant déjà que plus une personne s’assimile à celui qui lui parle, plus elle a des chances d’être influencée par lui, a donné sa méthode d’enseignement dans la première épître qu’il écrivit aux Corinthiens, méthode toujours valable, que l’on pourrait qualifier de méthode de la similarité : “Car bien que je sois libre à l’égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous, afin de gagner le plus grand nombre. Avec les juifs, j’ai été comme juif, afin de gagner les juifs ; avec ceux qui sont sous la loi, comme sous la loi, afin de gagner ceux qui sont sous la loi ; avec ceux qui sont sans loi, comme sans la loi, afin de gagner ceux qui sont sans la loi. J’ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver quelques-uns.” Ceci implique de s’adapter à la capacité et à la réceptivité du chercheur, de baser la communication sur la compréhension de la nature humaine, et non pas de jouer au Tartufe, bien entendu.


* Dur, dur :

Néanmoins, il y a parfois de quoi se décourager dans le monde occidental engoncé dans le matérialisme et avide de jouissances (pour ne pas dire de perversités). Personnellement, c’est ce qui m’amuse le plus : la difficulté extrême de faire connaître le message dans ce genre de monde. “À vaincre sans périls, on triomphe sans gloire !” Quel plaisir y aura-t-il, en effet, à enseigner quand le monde sera baha’i ?

Et vivre la vie baha’ie, c’est vrai, exige de se couper d’un grand nombre des habitudes de nos contemporains, des “bonnes choses” comme ils disent ! Le fait d’être différent de la masse ne me gêne pas, il convient parfaitement à ma nature. Il me stimule même.

Quand on reste dans son coin, il est compréhensible de douter, de perdre espoir car la Foi ne semble pas progresser. Ou progresser si lentement. Pourtant, ça bouge. Foi de baladin, je peux en témoigner !

Je constate en permanence les progrès de la Foi partout sur la planète au cours de mes incessants périples. Dernièrement, pour prendre un exemple, je viens de revoir les amis de la Réunion vingt ans après mon premier séjour chez eux. La Cause avait pris forme, mais eux ne le voyaient pas. C’est pourtant la première chose qui me sauta aux yeux en arrivant.

Un croyant m’a écrit une fois ceci : “Notre petit nombre de baha’is me démoralise parfois et je me demande souvent si notre action peut faire écho dans le monde. Dans les discussions que j’organise avec mes copains étudiants, je pense que notre Cause est une utopie, que mon intervention n’est qu’une perte de temps...”

Non, il ne faut pas avoir l’impression de perdre son temps, cette Cause est puissante, je le constate partout. Un brin de patience et un grain de fermeté, mon frère. Laissons à la nature son rythme et à Dieu son dessein.

Mais c’est vrai, l’Europe est peu réceptive pour l’instant. Le monde francophone en particulier. Quant à la France, fille aînée de l’Église, la pauvrette, elle semble frappée de surdité ! J’ai l’impression de fouler un cimetière en me promenant dans l’Hexagone. Toutes les prophéties indiquent que les gens de notre époque dormiraient, ce que confirme Baha’u’llah : Les peuples du monde sont profondément endormis(19). Mais à ce point-là, est-ce possible ?

Ça ronfle, mec !

La France, à mes yeux, souffre non seulement du matérialisme (le mode de vie le plus fatigant au monde, selon le Dr Ghaznavi) propre à tous les pays industrialisés, mais en plus d’intellectualisme. On s’occupe des mots en eux-mêmes, de la figure de style, mais pas du sens. Certains de nos néo-philosophes ne tomberaient-ils pas vert malade s’ils devaient relire ce qu’ils ont pondu ? Et lorsqu’on dit par exemple de quelqu’un qu’il est spirituel dans ce beau pays, cela implique d’abord sa capacité à faire de bons mots, à sortir des astuces. “Peu importe ce que les français disent, chante le docteur Higgins dans My Fair Lady, pourvu qu’ils le disent bien !”

La tête fonctionne, le coeur rarement (pour l’instant).

Bien entendu, nos faiblesses humaines nous font douter de notre capacité à répandre le message. On ne s’estime pas digne. Et nous ne le sommes guère. Moi, le premier. Mais si nous le faisons pas, qui d’autre va s’en charger ? Les Écrits nous répètent que si l’on se lève, Dieu nous assistera. De cela, ce livre témoigne. La potion magique pour trouver la force de vaincre les légions de nos doutes ne se trouve nulle part ailleurs que dans le chaudron de la prière. Nos textes sacrés n’en manquent pas. À chacun, bien entendu, de trouver la prière qui le stimulera, celle qui du moucheron fera un aigle et de la goutte d’eau une rivière puis un océan.

Une fois la citrouille devenue carrosse, fouette cocher ! Oui, mais comment ?


* Ô, Français de souche :

Français de souche, pour ne pas dire de couche quand on connaît leur réputation, c’est à toi que je m’adresse principalement puisque c’est toi qui es concerné en premier lieu dans cette partie du monde.

Tu le sais comme moi, cette tribu de “râleux”, de “critiqueux” et de “snobinards” comme la définissent les cousins du Québec a le souci de la justice sociale et de l’humanisme chevillé au corps.

Voltaire, dès 1766, se dressait déjà contre les préjugés que les baha’is cherchent à combattre aujourd’hui en ces termes : “Le genre humain est semblable à une foule de voyageurs qui se trouvent dans un vaisseau : ceux-ci sont à la poupe, d’autres à la proue, plusieurs à fond de cale, et dans la sentine. Le vaisseau fait eau de tous côtés, l’orage est continuel : misérables passagers qui seront tous engloutis ! Faut-il qu’au lieu de nous porter les uns aux autres les secours nécessaires qui adouciraient le passage, nous rendions notre navigation affreuse ! Mais celui-ci est nestorien, cet autre est juif ; en voilà un qui croit à Picard, un autre est natif d’Islèbe ; ici est une famille d’ignicoles, là sont des musulmans, à quatre pas voilà des anabaptistes. Hé ! qu’importent leurs sectes ? Il faut qu’ils travaillent tous à calfater le vaisseau et que chacun, en assurant la vie de son voisin pour quelques moments, assure la sienne ; mais ils se querellent et ils périssent.”

La nation française a même su jouer un rôle prépondérant sinon pionnier dans plusieurs domaines essentiels au progrès de l’humanité. Mère patrie des droits de l’homme, terre d’asile des opprimés, carré de résistance aux intégrismes, elle se sent au fond d’elle-même comme investie d’une mission civilisatrice. “Liberté, égalité, fraternité” cette maxime n’est-elle pas devenue le cri de ralliement de cette peuplade d’indisciplinés ? Après avoir été un ferment puissant du siècle des lumières, fait naître les idéaux de la révolution française, la France du XIXe siècle a même été un vivier du socialisme avec les Blanqui, Saint-

Simon, Blanc, Barbès, Fourier, Cabet et autre Proudhon. En 1844, c’est à Paris que Marx et Engels cogitaient les théories d’un monde plus juste qui allaient bouleverser l’Histoire.

Malgré deux guerres traumatisantes dont elle fut l’épicentre et qui ont engendré un scepticisme foncier, c’est bien sur son sol qu’est née aujourd’hui l’idée de réunir régulièrement les chefs d’États des nations les plus puissantes pour se concerter sur les problèmes de la planète. Avant, elle avait déjà pensé à redémarrer les Jeux olympiques (Pierre de Coubertin) et à créer une coupe du monde de foot (Jules Rimet), ces deux phénomènes de communion mondiale. C’est bien là que sont nés les médecins sans frontières et de nombreux autres organismes à but humanitaire. L’idée novatrice du droit d’ingérence aussi (Bernard Kouchner). Si la télé demande d’accueillir les orphelins d’un pays sinistré quelconque pour l’hiver, on l’a constaté, ils sont logés de suite. Non, dans ce pays où le christianisme n’est plus en faveur comme le constatait Tolstoï, la générosité n’est pas morte. Ni la bonne volonté. Il s’agit de l’organiser. Le social, l’humanitaire et les droits de l’homme, l’universel passionnent les Français. C’est encourageant.

C’est bien un Français qui a écrit, le 23 mars 1843, un an avant que ne débute cette invincible Cause, que : “Un jour, le globe entier sera civilisé, tous les points de la demeure humaine seront éclairés, et alors sera accompli le rêve de l’intelligence : avoir pour patrie le monde et pour nation l’humanité.” Victor Hugo, lui-même [nota : dans la préface des Burgraves. (2)Dans “Modeste Mignon”]. Ce sont bien des Français qui ont poussé très fort à la construction de l’Europe comme Robert Schuman et Jean Monnet et de Gaulle qui l’a permise en se réconciliant avec l’Allemagne. Concrétisant la vision futuriste d’un Napoléon (le Grand) qui disait déjà : “J’ai implanté en France et en Europe de nouvelles idées (celles de la Révolution), elles ne sauraient rétrograder : quoi qu’il en soit, cette agglomération (l’unification des peuples d’Europe) arrivera tôt ou tard, par la force des choses, l’impulsion est donnée et je ne pense pas qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe d’autre grand équilibre possible.”

En parlant de l’empereur, n’est-il pas amusant de constater que durant son voyage en Amérique, c’est à lui qu’Abdu’l-Baha fait référence par rapport au Christ pour montrer que l’oeuvre humaine est périssable, mais que le royaume de Dieu est éternel. Napoléon lui-même le reconnaissait admet le Maître qui conte qu’à Sainte-Hélène, lorsque ses généraux lui dirent que Jésus était aussi génial que lui, l’empereur s’offusqua : “Non, vous vous trompez, il y a une vaste différence entre lui et moi” (§ Mahmud’s diary).

Surtout, ne pas désespérer. Ce n’est pas parce que son héritier, Napoléon III (le Petit) n’a pas semblé voir cette différence et a jeté la première lettre de Baha’u’llah au panier et méprisé la deuxième, et que son épouse, la belle Eugénie, a également refusé de recevoir une tablette d’‘Abdu’l-Baha (en 1904) qu’il faut se croire irrémédiablement maudit ! Ce n’est pas parce que Balzac a écrit à tort en 1844 : “Il ne peut plus avoir rien de grand dans un siècle à qui le règne de Napoléon sert de préface” qu’il faut se croire damné !

Il est vrai, qu’à première vue, on peut se demander si les Écrits ne veulent pas la ruine du pays. Ils prônent le désarmement et la paix universelle. Plus d’armes ! Quand on sait que ce pays fut un temps le premier producteur d’armes au monde par tête d’habitant. Plus d’alcool non plus ! L’industrie la plus prestigieuse de l’Hexagone également condamnée : adieu Cognac, Armagnac, Champagnes et Châteaux de renommée... Heureusement que Dieu, dans son incommensurable compassion, a su se rattraper à la dernière minute : il est recommandé de se parfumer, même aux hommes. Il sauve au moins l’une de nos industries capitales (et capiteuses) !

Selon un journaliste de l’époque, le Maître lui-même au cours de son séjour à Paris a encouragé les Français en rendant hommage à leur caractère “si ouvert à toutes les idées hautes et généreuses”. Et d’ajouter : “Lorsque le peuple français sera libéré du scepticisme et du matérialisme, il insufflera à l’Europe la vitalité, l’enthousiasme nécessaires au changement des mentalités et à l’abolition des racismes et des nationalismes(20).”

“Quand la France bougera, l’Europe bougera”, aurait confié un jour Shoghi Effendi à une croyante française. Le vaste monde francophone pourrait également en profiter. Car même si la France n’a plus rang de grande puissance aujourd’hui, elle se veut toujours à mission civilisatrice et reste une référence originale qu’observe le reste du monde.

Sa fierté doit être éveillée(21), a dit le Maître en parlant de son propre peuple afin qu’il puisse progresser. Ceci me paraît valable pour tous les peuples.

Pour chaque pays Nous avons prévu un destin(22), renchérit Baha’u’llah. Il est touchant de constater que chaque pays, même la plus petite des îles, trouve dans les Écrits ou dans les faits de l’histoire baha’ie quelque chose pour se conforter et se doper ! La Russie se targue (à juste titre) d’avoir été le premier pays à avoir défendu Baha’u’llah et les baha’is (*). Les Français, eux, gardent précieusement.

(*) Nota : le tsar Alexandre II proposa à Baha’u’llah de venir se réfugier en Russie et le tribunal d’Ishqabad condamna à mort deux assassins des baha’is, brisant ainsi l’impunité que s’octroie l’Iran à ce sujet-là.

en mémoire ce qu’a affirmé ‘Abdu’l-Baha lors de son séjour dans la ville-lumière : Paris deviendra un jardin de roses. Toutes sortes de magnifiques fleurs pousseront et s’épanouiront dans ce jardin, et la renommée de leur parfum et de leur beauté se répandra dans tous les pays(23).

D’aucuns me feront remarquer que pour cultiver des fleurs, il faut d’abord épandre le fumier et que c’est plutôt cette odeur-là que l’on hume aujourd’hui. Oui, mais elle est prometteuse !

Enfin, pour clore ce chapitre cocorico, je voudrais citer à ce propos une lettre datée du 21 septembre 1957 écrite de la part de Shoghi Effendi à l’Assemblée spirituelle nationale des baha’is des États-Unis d’Amérique : “Les baha’is sont le levain de Dieu qui doit faire lever la pâte de leur pays. En proportion directe de leur succès, la protection sera accordée non seulement pour eux-mêmes, mais également pour leur pays.” Donc, allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé, c’est le moment ou jamais de se lever et d’entrer dans la carrière !

Enseigner, c’est donc aussi faire honneur à son pays et le servir. C’est le moment ou jamais de voler vers la victoire.

Pour cela, ‘Abdu’l-Baha donne la clé : “Il faut tenir compte de la réalité spirituelle de l’homme(24).”

“Il manque à l’humanité quelque chose d’essentiel..., constatait correctement André Malraux. Une sorte d’élément spirituel qui tienne en bride le pouvoir scientifique de l’homme moderne. Il est maintenant clair que la science est incapable d’ordonner la vie. Une vie est ordonnée par des valeurs. La nôtre, mais aussi celle des nations - et peut-être celle de l’humanité... Reste à savoir si une civilisation peut fonder longtemps ses valeurs sur autre chose que sur une religion.”

Le problème est que même les croyants dans ce pays ont du mal à imaginer que la religion est la solution, le remède aux maux qui nous assaillent. Voilà ce dont il faut tenir compte. La solution est d’abord spirituelle pour les baha’is, mais certainement pas pour le reste des habitants. Partir du principe que Dieu existe et que la religion est bonne et nécessaire englue la conversation en France la plupart du temps dans un marécage dont il sera difficile de s’extraire. Voilà, à mes yeux, les deux mots qu’il faut traiter avec précaution. Cela vient du fait que les baha’is ne leur donnent pas la même signification qu’autrui. Ils y voient quelque chose de positif et de nécessaire alors que les autres n’y voient que le négatif et l’inutile.

Voici comment, après un quart de siècle de joutes sur le terrain, j’essaye de m’en sortir avec ces deux mots-là, comment j’essaye de trouver l’ouverture à travers eux :


1) Le premier mot est DIEU.

Dieu n’existe pas ! ne clame-t-on régulièrement. Quand on ne m’annonce pas carrément son décès !

Si j’essaye de prouver que Dieu existe en ces jours où les flammes de l’incroyance s’élèvent(25), je n’y arrive jamais et je m’enlise. Je préfère plutôt obtenir l’approbation de mon interlocuteur en lui admettant :

- Eh bien, monsieur, je suis comme vous, je ne L’ai jamais vu, je ne peux donc pas en parler...

Une réponse de ce genre a pour effet de calmer et de rassurer. Étrange, mais ce sont ceux qui se disent athées qui se révèlent être les plus virulents lorsqu’on parle de Dieu. Ne devraient-ils pas, au contraire, rester indifférents ?

À chacun de trouver une réponse à cette question primordiale, mais, à mon avis, c’est perdre son temps que de vouloir argumenter sur l’existence de Dieu comme entrée en matière.

Lorsque je suis d’humeur, il me plaît de répondre par une pirouette pour éviter la tension en citant Jacques Prévert : “Il y a ceux qui croient, ceux qui croient croire et ceux qui crôa, crôa...” Les histoires de corbeau en religion délectent nombre de Français. Pour la jeune génération, je rappelle que cet oiseau désignait le curé il n’y a pas encore si longtemps. La couleur de son plumage étant, en effet identique à celle de la soutane que portait un temps l’homme d’église. L’humour peut ouvrir des portes. Même Baha’u’llah ne semble pas en manquer à ce sujet-là : Ils ont beaucoup perdu ceux qui ont prêté l’oreille au croassement du corbeau !(26)

Pour sourire encore, je me souviens de ce charcutier qui m’envoya paître lorsque je l’invitais à une soirée diapos sur la Foi baha’ie au tout début de ma carrière. “Je n’ai pas de Foi”, me fit-il hargneusement. “Mais si, ne puis-je m’empêcher de rétorquer lui désignant complaisamment son étal en sortant, regardez, c’est écrit là : foie de veau !”

- Je ne crois que ce que je vois, me fit remarquer un jour un spectateur.

- Bravo, monsieur. Du haut d’un pont de chemin de fer, vous voyez les rails qui se joignent à l’horizon, n’est-ce pas ? Donc, vous croyez que les rails se joignent.

Rester pertinent n’est pas interdit non plus.

À ceux qui ne voient que le hasard dans la création, je n’oserai toutefois pas répondre comme Beethoven que “le hasard, c’est le bon Dieu des imbéciles !”

Lorsque l’interlocuteur a saisi qu’il n’a pas affaire à un fana ou à un calotin, je peux alors tranquillement ajouter quelques explications, toujours en m’assurant de son approbation. Je lui dis qu’il a raison, qu’on ne sait pas ce qu’est Dieu, que le Dieu de notre imagination est bien mort. J’abonde dans son sens. En toute sincérité. Si le dialogue se poursuit amicalement, j’allègue que de même que le toutou n’est pas habilité à comprendre la philosophie de son maître, l’esprit fini et limité de l’homme ne peut concevoir l’infini et l’illimité. Donc que personne ne sait ce qu’est Dieu. Puis je fais remarquer que si l’homme domestique la terre, il ne domine tout de même pas le cosmos.

- Après tout, ce n’est pas lui qui a créé la boule du soleil et l’a mise en orbite, n’est-ce pas ? Ni inventé le souffle de la vie, il le transmet seulement.

Il est facile d’admettre en commun qu’il doit donc y avoir “autre chose”, des lois cosmiques (ça plaît) ou de la nature (ça neutralise), une volonté intelligible (plus docte), enfin “autre chose” sur lequel je peux inviter l’interlocuteur à coller l’épithète qui lui convient. Il n’y a, après tout, pas de construction sans constructeur. J’aime citer les savants de Californie qui du haut du Mont Palomar constataient que "Plus on avance dans nos recherches, plus il est un point qui recule !” Ne pourrait-on pas appeler ce point Dieu ? On peut tenter d’impressionner en soulignant que la plupart des grands savants contemporains sont croyants. Einstein, le premier. Mais le principal n’est pas là. La règle est de ne pas faire naître d’antagonisme. De n’avancer que d’un commun accord. Sinon l’intelligence consiste à laisser tomber et parler foot. Mieux vaut laisser l’athée à sa quête que de se disputer avec lui, c’est à lui de vérifier après tout !

En affirmant que “Dieu est mort”, Nietzsche et certains de ses confrères ne se condamneraient-ils pas en tant que philosophes ? On peut se poser la question car, selon la Tablette de la Sagesse, un vrai philosophe ne renierait jamais Dieu(27). Peu de gens d’ailleurs, pas même les professeurs de philosophie, semblent se rendre compte que l’essence et les fondements de la philosophie sont venus des prophètes(28).


2) Le deuxième mot est RELIGION.

Attention : ce mot est à prendre avec des pincettes dans ce doux pays.

Au nez de la majorité, il pue ! Les abus et atrocités commis au nom de la religion au cours de l’Histoire ainsi que sa présente course derrière la science avec un métro de retard expliquent fort bien cela. D’ailleurs lorsqu’on prononce ce mot-là, par un raccourci saisissant, le péquin moyen baguette-kilderouge y voit de suite un curé en soutane agitant le goupillon à la grand-messe du dimanche. Quand il ne songe pas directement aux croisades ou à l’Inquisition... Il se trouve à des années-lumière de la définition qu’en donne Baha’u’llah : L’objet fondamental de la religion est de sauvegarder les intérêts de la race humaine, d’établir son unité et de développer entre les hommes l’esprit d’amour et de fraternité(29).

- La religion, on n’a pas besoin de ça !

Qui n’a pas entendu cette glorieuse affirmation ?

Si l’on a l’audace ou la maladresse de commencer par ce mot-là mieux vaut, selon mon expérience, en clarifier le sens avant de poursuivre car si les baha’is croient que la religion est l’instrument indispensable au progrès de l’humanité, c’est rarement le cas chez les non-baha’is qui y voient guerre, fanatisme et obscurantisme en premier. Bref, l’infâme que Voltaire préconisait d’écraser !

“Oui, vous avez raison, on n’a pas besoin de ça”, mettra plus facilement le type de votre côté que si l’on persiste à affirmer que la religion est bonne et nécessaire.

En fait, l’art d’enseigner (car enseigner est un art) est de chercher d’abord le point d’accord avec l’autre. Sans point commun, inutile

de poursuivre. L’argumentation ne mène nulle part. Même d’une voix tonitruante. Je cherche d’abord ce point patiemment, je le répète. Et je ne crains pas d’user de silences pour le laisser apparaître. Avant d’exposer mon point de vue, je veux savoir en quoi mon interlocuteur a raison. Pour cela, je l’écoute d’abord soigneusement et je lui porte de l’intérêt. Les gens ont un besoin fou qu’on les écoute et que l’on s’intéresse à eux. J’essaye de voir en lui la beauté de Dieu reflétée dans son âme ou, pour être plus prosaïque, le problème du pauvre hère qui galère comme moi dans cette basse vallée de larmes. Ça rapproche !

Mon argumentation n’a pas pour but de sortir vainqueur de la discussion à tout prix, mais plutôt celui de conforter mon vis-à-vis, de le rendre heureux. Une fois saisi le point de vue de l’autre, j’ai pour habitude de continuer alors comme suit :

- Effectivement, les religions telles qu’elles sont pratiquées aujourd’hui ne servent pas l’humanité, mieux vaut s’en débarrasser. Vous avez raison, monsieur, c’est bien devenu un opium pour le peuple. Dans notre monde en quête d’unité, elles restent un terrible facteur de division et leurs rites et pratiques folkloriques ne servent pas les besoins du jour.

Si l’on est toujours d’accord, je poursuis mon raisonnement ainsi : - Toutefois, nous devons admettre qu’aucune société ne peut vivre sans règles de conduite. Ou sans une certaine éthique (ça place) ou des valeurs (c’est à la mode). Utiliser le mot “morale” fait souvent tiquer. En cas de réticence sur un mot, que ce soit Dieu, religion ou morale, je demande toujours à l’interlocuteur de choisir le mot qui lui convient le mieux pour éviter de le voir se trémousser.

Si je tombe sur le téméraire qui affirme qu’il est libre et n’a besoin d’aucune règle pour vivre, je lui demande s’il s’arrête ou non aux feux rouges. S’il affirme que non, je m’enquiers de son itinéraire car j’ai aussi une bagnole et je tiens à ma carrosserie et surtout à ma peau !

Qui peut réfuter ce besoin de règles pour qu’une société fonctionne de façon satisfaisante ? Je fais toujours remarquer que les principales règles de conduite comme “ne pas tuer”, “ne pas voler”, “respecter les parents”, “ne pas piquer la femme du voisin” (oui, elle est aussi inscrite, celle-là) ont pour origine les commandements d’un certain Moïse, justement un fondateur de religion et que, d’ailleurs, toutes les sociétés du monde sont basées là-dessus de nos jours.

Utiliser le même mot avec un sens différent ne peut amener que la confusion. Aussi je n’emploie jamais le mot “religion” sans le définir. Je dis que ce n’est, ni plus ni moins, qu’une leçon de conduite indispensable à l’humanité. Leçon qui a pour but de permettre à l’individu de développer son potentiel de qualités (ou de réformer son caractère, si tu préfères) et à la société de vivre en harmonie. C’est un code de vie, en somme. Je précise que la religion n’est pas chose de clergé. Et si j’ai affaire à un athée virulent, j’ajoute pour son plaisir que, dans le domaine du cinéma, Hollywood fait nettement mieux que curés, rabbins et mollahs !

Pour ceux que cette définition satisfait et qui veulent poursuivre, je leur explique ensuite que s’il est permis aux hommes de découvrir les lois scientifiques, l’Histoire montre que ce n’est pas le cas pour les vérités spirituelles. Que celles-ci leur sont “révélées”. Révélées, c’est-à-dire formulées par des individus au savoir “inné”. Inné, c’est-à-dire un savoir qui n’est pas dû aux études scolaires ni à la cogitation humaine. Je leur explique que ces individus ne font que transmettre le savoir universel, le savoir qui gère le grand tout. Car il faut définir chaque mot dans ce domaine : religion, lois spirituelles, révélé, savoir inné. Comme on le voit, long est le chemin avant de pouvoir introduire le nom de Baha’u’llah.

Oui, il faut tout expliquer comme à la maternelle car dans le domaine de la religion règne une incroyable fumée dans la tête des Européens. En Afrique, je commence le discours là où je m’arrête en France.