Photo : Causerie devant 850 participants au Centre Culturel de Shawinigan (Québec) lors du Symposium sur les Recherches et Expériences psychiques : l'Homme, Antenne du Cosmos. Les 14, 15 et 16 octobre 1977.
4. LE TERRAIN
"Qui va changer le monde ? Ceux à qui il ne plaît pas." (Bertold Brecht)
* Les conférences :
Il existe en France trois ou quatre grands circuits qui programment les ciné-conférenciers. Tous m'ont refusé pour les deux même raisons :
1) La première, qui peut se discuter : la qualité du film. Certes, mon film est loin d'avoir la qualité d'un 16 mm direct. Le gonflage occasionne une perte de définition et altère les couleurs. En plus, comble de malheur, la première bobine qui est l'agrandissement du 8 mm présente des abrasures qui le font ressembler à un vieux Charlot. Et moi qui croyais réaliser une affaire en achetant pas cher un lot de cent bobines 8 mm à Toronto avant de partir. On s'était débarrassé d'un lot de films abîmés ! C'est la qualité de la pellicule, le support qui est en question. L'image en soi est acceptable : pas d'effets de zoom intempestifs, de travellings insupportables, de cadrages ratés ou d'images tremblotantes. Le docteur Bombard, le fameux naufragé volontaire, était programmé avec un film tombé à l'eau à la limite du supportable, mais il avait un nom, lui.
2) La deuxième raison, que j'admets volontiers, est que (je cite) : "On ne veut surtout pas de votre sujet". Les baha'is, pas question ! Je les comprends, je n'entre pas dans leur cadre. En général, ces circuits ne programment que des films sur des pays qui correspondent au besoin touristique des Européens. Débat de fond, s'abstenir !
Le président de l'association "Ciné-reportage" de Sainte-Luce-sur-Loire qui m'avait programmé dans son cycle "Pour découvrir le monde" ne pu s'empêcher de constater dans un article de journal que : "Alors que le film est de qualité médiocre, l'aventure humaine du conférencier a passionné l'auditoire. D'évidence, au-delà de la qualité des documents projetés, c'est cette rencontre qui plaît."
Aujourd'hui, je suis connu des circuits comme "le mec qui a un film pourri, mais qui est bon sur scène". Car une ciné-conférence a trois aspects : la qualité du film, l'intérêt de l'histoire et la personnalité du conférencier. La qualité du film, nous venons d'en parler. Mais même si l'image est bien "léchée", ce qui est le cas des douzaines de films qu'offre la télé chaque soir, regarde-t-on si le scénario n'a aucun intérêt ? Non. Rien à craindre de ce côté-là en ce qui me concerne : l'histoire est forte et les idées solides. Quant au zèbre sur scène, apparemment il sait fasciner les gens. "C'est un bonheur de vous écouter", répète-t-on. Un directeur de Maison de Jeunes qui m'avait programmé en 1979 me fit cette confidence : "Je cherchais des "ponctuels" pour ma programmation de la rentrée. C'est un cinéaste de Royan qui vous a recommandé. Il m'avait prévenu que votre film était pourri, mais que vous, vous étiez bon sur scène. J'en tremblais dans mes bottes. Votre film n'est pas si pourri que ça. On comprend comment il a été réalisé. Quant à vous, sur scène, pas de problème." Le journal "Paris-Normandie", dans un article du 3 septembre 1991, en parlait comme "d'un condensé rythmé, rapide et intense de séquences recueillies lors d'un voyage en stop".
Les Français sont toujours en train de critiquer et de râler, on le sait. Et pourtant, en un quart de siècle de projections, je n'ai jamais entendu de remarques désobligeantes sur le film lui-même. Sur le côté technique. C'est un ensemble et l'on est visiblement vite captivé par l'histoire et les idées. Selon le journaliste de "L'Indépendant" à Floure, "Ce n'est pas deux heures qu'il faudrait passer avec André Brugiroux, mais des journées et des nuits entières, car il a l'art et la manière de faire parler son film." Aujourd'hui, son aspect vieillot lui donne même un lustre : documentaire des années 60 ! Le virtuel ne comble pas. Les gens cherchent aussi de l'authentique et du vécu dans le flot d'images qui désormais nous submergent et là, ils sont servis.
À la fin du film, personne ne se sauve dès le générique comme trop fréquemment. Non, un effet Nirvana s'est produit. Les spectateurs sont comme suspendus au-dessus de leur siège. Ils leur faut un certain temps pour redescendre et récupérer leur esprit. L'aventure les a emportés au loin et les paroles de Baha'u'llah transportés au pays des merveilles !
Ce qui me fait le plus chaud au coeur, c'est d'entendre dire régulièrement : "Eh bien là, au moins, c'est pas comme "Connaissance du Monde", on ne s'est pas ennuyés." Bien plus, beaucoup de spectateurs sensibilisés m'encouragent : "Il faut à tout prix continuer ce que vous faites", "Il en faudrait des centaines comme vous." Certains, émus, viennent me serrer la main ou même m'embrasser avant de quitter la salle ! Le responsable de l'animation du VVF de Super-Besse, un bougnat athée dévoreur de saucisson qui me programmait régulièrement, m'a avoué : "André, tu nous fais ch... avec tes histoires de religion, mais ton film plaît, les vacanciers sont enchantés de ton passage à chaque fois, alors je te fais revenir !"
Puisque les circuits me refusaient, je me suis donc retrouvé seul pour diffuser mon "son et lumière" comme l'appelle si joliment Laura Crevel.
Avant de posséder film et livres, je ne ratais aucun week-end d'enseignement avec les amis, bien entendu. À Sens, à La Celle-Saint-Cloud notamment à l'époque. C'était chouette d'être ensemble, on rigolait bien. Mais on ne voyait personne participer à nos soirées. J'ai vite remarqué que si, par exception, une demi-douzaine de curieux se présentaient, cinq sur six avaient été invités par mes soins. Dès que j'eus mis sur pied ma propre artillerie, j'ai préféré l'utiliser à plein temps, pour plus d'efficacité.
Ma première ciné-conférence, le mardi 3 février 1976, me fut demandée par un voisin pour les retraités de la SNCF, rue Traversière à Paris. Pour me mettre en selle. Mais c'est moi qui dus trouver la deuxième, au cinéma Palace de Brunoy, et depuis chercher la plupart des autres. Galère dont je parlerai plus loin.
En définitive, ce film est un peu comme un filet jeté à la mer. Pour prendre en maille et faire découvrir à l'âme préparée pour la Cause, "l'âme déjà convertie" qu'il existe une source à sa façon de penser. Ce qu'il fait régulièrement. J'ai remarqué que c'est souvent quand je suis le plus découragé à cause d'un public maigrichon qu'il fait naître des déclarations !
Le 24 mars 1996, à Roubaix, ville sinistre et sinistrée, je bouillais. Voiture fracturée pendant l'interview du journal. Affichage difficile. Salle de projection indigne (à cause du coût), triste, au fond d'un couloir et, pour clore le festival, huit pingouins dans la salle à vingt heures trente. Tout pour me plaire ! J'étais décidé à annuler s'il ne se pointait pas au moins douze personnes pour la séance. À vingt heures quarante, deux personnes de plus entrent. Cinq minutes plus tard, encore une. Ça faisait onze, mais rien à faire, j'en voulais douze. Les gens me suppliaient. À vingt heures cinquante, dépité, je me dirige vers le projecteur pour rembobiner le film. La grève, c'est pas seulement pour les ouvriers ! Je n'avais pas mis la main sur le bouton qu'une douzième personne fit son apparition ! Bien m'en prit de montrer le film ce soir-là. Quinze jours plus tard suivirent deux déclarations. Un jeune couple de Français, aujourd'hui pionniers en Belgique. Le plus beau, c'est que la femme n'était pas présente à la soirée, elle devait garder les enfants. Mais lorsqu'elle vit son mari rentrer avec deux livres sous le bras ("La Terre n'est qu'un seul pays" et "Le Prisonnier de Saint-Jean-d'Acre"), elle se douta que quelque chose d'inhabituel se passait. "Mon mari n'achète jamais rien. Alors, un livre passons, mais deux !"
Depuis la projection SNCF de la rue Traversière à Paris, en 1976, j'ai commenté ce film plus de mille cinq cents fois. Soit, en comptant une moyenne de cent spectateurs par séances, devant un minimum de cent cinquante mille personnes. Pas seulement en France, mais sous toutes les latitudes, dans plus d'une soixantaine de pays, de la Terre de Feu au Groenland (voir carte et liste des projections en annexe). Je l'ai commenté personnellement chaque fois au micro dans les cinq langues que je pratique (français, anglais, allemand, espagnol et italien). Sinon, j'ai fait lire la traduction du texte par un autochtone. En cadence avec l'image, bien entendu. Ce fut le cas en portugais, roumain, albanais, danois, grec et même en féroïen. Pour le débat, je trouve toujours quelqu'un qui parle une des langues de mon répertoire. À croire que je suis devenu aujourd'hui PDG d'une multinationale !
Le 16 juin 1976, au cours d'une radioscopie sur France-Inter, je fus surpris lorsque Jacques Chancel me traita de missionnaire. Missionnaire ? Aussitôt me sautèrent à l'esprit les bons pères blancs de mon enfance qui venaient me fasciner à l'église Saint-Médard de Brunoy avec leurs histoires de petits nègres ainsi que ceux qui, sous les tropiques, m'avaient parfois hébergé. Moi, me comparer à ces augustes personnages !
- Mais je n'ai pas de barbe blanche, une grande soutane et des négrillons autour de moi !
- Non, missionnaire, je veux dire celui qui a une mission, précisa-t-il de sa voix suave. Il avait mis le doigt sur ce que j'étais au fond de moi : celui qui est chargé d'une mission. Il avait raison et il avait compris que cette mission est de faire connaître le message de Baha'u'llah car il termina l'émission en prononçant lui-même le saint nom de "Baha'u'llah" avec dans la voix le sous-entendu "Quel beau programme".
"Des yeux de missionnaire pleins de douceur et de générosité dévorant un visage amaigri", constata aussi un journaliste du "Nouvelliste" de Port-au-Prince en Haïti, le 12 décembre 1976.
Dernièrement, le gardien d'un lycée de Dole me confirma cette évidence. Il me confia que, dès qu'il me vit sortir de ma 205, il a senti que j'étais quelqu'un qui avait une mission !
Missionnaire. C'est ma sainte mère qui doit se réjouir tout là-haut, elle qui désirait tant que son aîné soit prêtre ou missionnaire !
Pour éviter la confusion, toutefois, j'inscris sur les papiers officiels, les feuilles d'impôts, le passeport et autres paperasses administratives : auteur-conférencier.
* Les débuts :
1976, l'angoisse : j'étais endetté et je n'avais aucune garantie que ça marche et que je puisse durer. Mon livre serait-il lu ? Mon film plairait-il ? Trouverais-je des conférences ? Les gens viendraient-ils ? Et surtout cette façon d'enseigner était-elle correcte ? Cette artillerie allait-elle se montrer efficace ? J'essayai, je me jetai à l'eau, confiant dans le Munificent. À nouveau, comme on le voit, ma préoccupation principale n'était pas de savoir combien j'allais gagner. Et pourtant, il fallait aussi gagner sinon plus d'activité.
La réponse est vite arrivée, côté auditoire et côté finances. Première projection avec les retraités de la SNCF à Paris : trois cent cinquante spectateurs et un cachet de six cents francs. Deuxième, mille spectateurs ! Je dus même faire deux séances, le Palace de Brunoy n'ayant que cinq cents sièges. Le projecteur était remboursé. Olé ! C'était parti du feu de Dieu ! Ça marchait. Des lettres arrivaient au Centre et les conversions commençaient. Il n'y avait plus qu'à durer. Car la suite allait s'avérer moins tonitruante.
La vie m'a montré que la chance sourit aux audacieux. J'en ai mille preuves. Il faut faire le premier pas tout simplement et les choses arrivent. Comprenant mes préoccupations, Youssef Ghadimi offrit de me soutenir financièrement. On se souvient de lui, il m'avait déjà payé la traduction anglaise de "La Terre n'est qu'un seul pays". Il voulait maintenant me constituer un pécule de sécurité. J'ai toujours refusé, car je tenais à rester autonome. Mais l'idée d'avoir un mécène derrière moi me rasséréna. Il m'aida à l'achat de mon appartement de Quincy-sous-Sénart lorsque je dus quitter le pavillon familial de Brunoy. Je ne peux oublier qu'il signa le chèque sans que sa cadette présente dans le salon ne remarque rien. Ce qui me toucha à jamais, c'est que de cet appartement parisien très chic du Seizième - double blindage à la porte d'entrée, meubles de valeur, tapis rares, tableaux du Louvres aux murs..., il me reconduisit humblement à pied jusqu'à la bouche du métro ! Comme si c'était moi qui lui avais fait une faveur ! Denise m'avait donné la forme, Youssef m'assurait la trésorerie. Il voulait faire comme moi : enseigner à plein temps. Je l'en dissuadai : "Voyons, vous avez l'habileté de gagner de l'argent et vous l'utilisez pour les fonds (sa générosité est proverbiale). C'est comme enseigner directement, car il faut des fonds pour faire tourner la machine." On verra plus loin que, même après son martyre, il ne cessera pas le soutien qu'il m'avait accordé dès le début de notre rencontre. Sous une autre forme, bien sûr. J'écris tout ceci pour montrer que sans l'aide inestimable de toutes les âmes précieuses que j'ai nommées, il n'y aurait pas eu de Brugiroux sur la piste.
La mise au point de cette conférence filmée fut laborieuse, je me dois de le signaler. Techniquement, il fallut d'abord me familiariser avec les appareils car je manipule le magnétophone pendant que je parle. Il fallut m'habituer à m'exprimer en public. Et surtout perfectionner le commentaire. Au début, je lisais le texte. Aujourd'hui, je le débite de mémoire. À m'écouter, certains croient même qu'il est enregistré !
On peut affirmer désormais que chaque virgule et chaque point du commentaire ont été soigneusement pesés. Comme une pièce de théâtre qui nécessite plusieurs représentations en province avant d'être jouée dans la capitale, il fallut le roder. Un jeune me fit savoir un jour, par exemple, qu'il avait assisté à ma ciné-conférence cinq ans auparavant. Lorsque je lui demande ce qu'il en avait retenu, il me rétorque : "Eh bien, t'as dit que le chien n'a plus de poils à gratter." Édifiant ! Il avait retenu quelque chose, mais j'estime que ce n'est pas cela qui doit rester en mémoire. À cette époque, effectivement, sur les images d'un chien galeux traînant sur les ghats de Bénarès en Inde, je disais : "Cet animal est un chien qui n'a plus ni peau ni poils à gratter." Paf, "poils à gratter", c'est marrant ! J'ai modifié aussitôt ainsi : "Cet animal est un chien qui n'a plus ni poils ni peau à gratter." Peau à gratter, pas d'astuce possible. Ceci n'est qu'un petit exemple pour montrer comment fonctionne l'écoute des gens.
J'ai également rajouté dans le commentaire des choses qui ne me paraissaient pas intéressantes à entendre sous forme de questions, du genre : "Combien avez-vous d'heures de projection ?" et autres banalités. J'ai essayé de construire ce film pour amener un débat sur la Foi. Ce qui ne se produit pas automatiquement, car la plupart des gens soit sont imperméables à ce sujet, soit n'osent pas s'exprimer en public sur des convictions intimes. Délicat, en effet, je le conçois.
Le réglage le plus difficile à faire fut celui de l'introduction de la Foi à travers l'aventure. Garder le public jusqu'au bout, le faire réfléchir sans le faire sauter en l'air, c'était le défi !
Chaque nouveau baha'i n'est-il pas tout feu, tout flamme ? N'a-t-il pas envie de convertir tout ce qui entre dans son champ de vision ? De pondre le "catéchisme" de A à Z sans souffler dès que l'occasion se présente ? En tout cas, moi, je suis passé par cette période-là ! Mais l'expérience m'a vite appris à doser mon ardeur. Donner des coups d'épée dans l'eau ne sert à rien !
Mes premières projections soulevèrent des remous dans la salle. Il est clair que j'en disais trop sur la Foi et que Baha'u'llah arrivait trop dans le discours sans tambours ni trompettes. Heureusement que l'infatigable Denise se mit à écouter soigneusement les critiques à la sortie. À partir de là, nous avons pu aménager le texte petit à petit. Tout spectacle s'affine. Je rajoutais des réflexions dans la première bobine pour mieux préparer le spectateur au résultat de ma quête dans la deuxième. J'adaptais dans ce sens mes présentations avant chaque bobine et je finissais par expliquer clairement à l'entracte pourquoi j'allais parler de Baha'u'llah dans la deuxième partie. Le nom de Baha'u'llah n'était plus prononcé que trois fois en tout et le mot baha'i une seule fois au cours de la projection (ce mot peut toutefois se lire dans le générique de fin). Pour éviter toute confusion dans les esprits, les noms de 'Abdu'l-Baha et de Shoghi Effendi sont bannis de toute la séance. Pour désigner 'Abdu'l-Baha, par exemple, si j'ai à le faire dans le débat, je dis tout simplement "le fils de Baha'u'llah". Je ne prononce même pas son nom lorsque son portrait apparaît sur l'écran à la fin du film et je cite des extraits des Écrits sans en dire la source. Répéter "Baha'u'llah a dit que..." ou "'Abdu'l-Baha a dit que..." à chaque fois deviendrait vite insupportable et serait le meilleur moyen de faire fuir le monde. À la limite, les gens peuvent penser que ce sont des idées à moi que j'énonce. Pas tout à fait faux puisque ce sont aussi les miennes aujourd'hui. L'astuce du film est de réussir à accrocher le coeur par une pensée sans le déranger par des mots rebutants ou à consonance étrangère plus que déroutants au début. Il ne s'agit nullement de cacher quelque chose, mais d'y aller doucement. Le biberon d'abord. En fait, on peut tout dire, l'art de le dire résidant encore une fois dans le choix des mots. "Une nouvelle religion" fut vite remplacée par "un mouvement réformateur important", "manifestation divine" par "personnage au savoir et à la sagesse remarquables", etc.
Il est indéniable que ce film est une proclamation publique. Lori Feldstein y chante en plus des "Paroles Cachées" et Firouzé Nadéri une prière en persan. Certains amis me reprochent même de trop en dire sur la Foi. Ceci n'est pas ressenti par le public. Sur les images de la plage d'Acapulco au Mexique, par exemple, dès que je dis que "J'y rencontre les très riches et les très pauvres et que l'injustice me fait bondir car ces extrêmes sont néfastes au bien-être de la société", d'aucuns m'entendent parler de la Foi. Mais le public n'en sait strictement rien. Il est confronté à une idée, rien de plus. Avec ce film, personne ne sait que je suis baha'i. Ce qui me paraît important n'est pas de prôner fièrement ma position dès le départ pour faire recroqueviller tout un chacun dans ses retranchements, mais de faire entendre une mélodie nouvelle aux oreilles réceptives. Voilà.
Vous n'avez pas dit ça, la première fois, me répète-t-on fréquemment. Faux, je répète exactement la même chose. Mais sous un aspect facile, le contenu est dense et l'on ne peut tout engranger d'un coup. Et puis, lors de la première séance, on a plutôt tendance à ne s'intéresser qu'à la manière dont j'ai réalisé le parcours.
- Eh bien voilà une excellente façon de présenter la Foi baha'ie au public ! J'entends encore la voix traînante d'un journaliste suisse qui se leva instantanément après une projection à Nyon pour donner son opinion sans qu'on lui demande quoi que ce soit.
Que de chemin parcouru. Aujourd'hui, le film est au point. J'ai du plaisir à le présenter, je sais qu'il "passe" et je suis le premier à m'amuser. Et j'en vois les résultats.
Pour faire quelque chose dans la vie, quelque chose qui marche, il faut deux conditions : en avoir envie et y trouver du plaisir. Il en va de même pour l'enseignement !
Et le trac, me direz-vous ? La seule chose qui me file le trac, c'est de voir une salle vide.
"Pourquoi nous parlez-vous de religion ?" m'a-t-on quelquefois objecté. "Moi, j'étais venu voir de l'aventure !"
- Beau seigneur, vous l'avez eu aussi, mais le titre du film n'est pas "Le tour du monde en stop". C'est "La Terre n'est qu'un seul pays", alors j'explique le thème. Le sous-titre indique "400 000 km en stop", d'accord. J'en ai parlé. Et "la civilisation mondiale". Il me faut bien en parler également. Vous ne le saviez peut-être pas, mais il est impossible de parler de civilisation sans évoquer la religion...
En astrologie, la maison 9, celle qu'éclaire mon soleil de naissance, n'est pas seulement la maison du voyage, mais aussi celle de la philosophie. Difficile de séparer les deux, donc. Cependant, on ne peut empêcher d'en faire entrer quelques-uns en transe dès que l'on prononce le mot "spirituel". Eh oui, les chauve-souris dans l'obscurité de leurs grottes couinent de déplaisir au moindre rayon de lumière !
Le mot baha'i ne figure pas sur mes affiches. Hypocrisie ? Non, car le sujet de la conférence n'est pas les baha'is, mais l'expérience que j'ai vécue autour du monde. Il n'y a pas tricherie : la publicité que je fais parvenir aux organismes organisateurs ainsi que les tracts pour la presse et le public par contre mentionnent bien le nom de Baha'u'llah.
Bref, règle de bon sens, il faut s'en tenir au sujet annoncé : ce que je m'efforce de faire.
Une fois en Guyane, je fus très gêné d'entendre un éminent croyant invité à la radio pour parler de son métier de chirurgien ne parler que de la Foi, à la grande irritation de l'intervieweur. Vouloir fourguer la Foi à tout prix est du plus mauvais effet. Ruhiyyih Khanum le dit en termes plus choisis : "Vous ne pouvez pas vous introduire de force dans l'âme d'une autre personne, ou le marteler de vos arguments, du simple fait de votre profonde conviction de détenir la vérité(1)." Une autre fois, je m'étais mis d'accord avec un club de femmes à Strasbourg pour parler de mon expérience. "Surtout ne parlez pas de vos idées", m'avait ordonné la directrice au téléphone.
Au cours de la causerie, l'inévitable question me fut posée : "C'est bien beau tout ça, mais pourquoi avez-vous fait un tel périple ?"
- Pour apprendre, mesdames.
- Et qu'avez-vous donc appris ?
- Eh bien que... la terre n'est qu'un seul pays !
- Fort intéressant, pourriez-vous détailler cette idée ?
- Non !
- Comment non ?
- C'est que votre chère directrice qui est assise juste devant moi, là, m'a interdit de parler de mes idées. Alors, je m'en tiens au contrat ! Frustration dans la salle. Murmures. Plusieurs auditrices tentèrent de me tirer les vers du nez. Je refusai obstinément. Je leur indiquai finalement que mon troisième livre "Le Prisonnier de Saint-Jean-d'Acre" les expliquait. Je n'en ai jamais tant vendus que ce jour-là ! Sur le pas de la porte, certaines dames me questionnèrent directement sur la Foi, faisant la relation d'elles-mêmes entre "La terre n'est qu'un seul pays" et la doctrine baha'ie.
* La communauté :
Des amis m'ont compris, soutenu et encouragé dès le début. Qu'ils soient remerciés de tout coeur ici. Je ne veux pas les citer, mais ils se reconnaîtront, les braves de la première heure qui ont saisi ce que je voulais faire, qui m'ont accueilli dans leur ville et m'ont défendu. Ce sont eux qui m'ont évité de flancher. Je n'ai pas à ma disposition de "tablettes de chrysolithe pour y graver leurs actes en caractères explicites", mais ils restent néanmoins inscrits dans ma mémoire pour les mondes des mondes.
Oui, toute innovation fait naître des résistances.
Les méthodes nouvelles entraînent inévitablement à leur suite des critiques et des défis, aussi efficaces qu'elles puissent s'avérer être en fin de compte, écrit la Maison universelle de justice elle-même (dans un message adressé le 14 février 1972 à l'Assemblée spirituelle nationale des baha'is des États-Unis). Innocent que je suis. J'aurais dû m'y attendre. J'ai dû faire face à des réprobations tout aussi surprenantes qu'inattendues dans ma mission. Certains craignant de suite, par exemple, que je fasse de la Foi un fonds de commerce soulevèrent des objections :
- Tu parles de la Foi, il ne faut pas encaisser à l'entrée du film.
- Pourquoi fais-tu payer ton livre, André ?
En un quart de siècle, je n'ai jamais entendu un seul non-baha'i me faire de telles remarques. Je ne fais d'ailleurs jamais payer lorsque j'organise une causerie sur la Foi. Et je n'ai encore jamais vu de livres baha'is gratuits à la librairie ! Mes livres et mon film n'ont rien coûté à la communauté à ce que je sache. Plus tard, je refuserai même l'aide proposée par l'Assemblée spirituelle nationale lorsque celle-ci suggérera de me soutenir financièrement. Je préfère donner aux fonds que d'y puiser. Étant donné le mal fou que j'ai eu à faire publier "Le Prisonnier de Saint-Jean-d'Acre" comme on sait, je me suis longtemps posé la question de savoir comment l'éminent George Townshend avait fait, lui, pour faire publier ses propres livres sur la Foi, livres qui sont devenus des classiques : "Christ et Baha'u'llah", "La promesse de tous les âges", etc. D'après sa biographie, c'est la communauté anglaise qui s'est cotisée pour lui permettre de les imprimer. Belle entraide. Là, les amis y ont mis de leur poche. Instructif, n'est-il pas ?
La difficulté majeure fut donc de faire admettre à la communauté cette nouvelle façon de proclamer. Mes débuts soulevèrent des remous. Quelques irréductibles, il semble, n'avaient qu'une envie : bâillonner le barde et le ficeler au plus haut du plus grand chêne ! Si de braves âmes renâclaient à cause de l'aspect financier de l'affaire, d'autres encore s'offusquaient de ma façon de m'exprimer, loin du style, veuillez m'excuser, "murmures-messe-de-dix-heures" et "tasse-de-thé-petit-doigt-en-l'air" que je trouvais à mon retour en France. C'était apparemment "Du jamais vu, ni entendu" comme le titrera même un jour à Antibes, le quotidien "Nice-Matin".
"Pourquoi tu dis des gros mots" m'a même demandé de sa voix de stentor un jour un disciple oriental qui m'a organisé des causeries et qui aurait été d'ailleurs fort déçu de ne pas les entendre. Il faut savoir que les mots ont non seulement un sens, mais aussi des codes que les gens de même culture reconnaissent aisément Ce que constata la directrice d'une école d'hôtesse à Paris, une précieuse qui m'avait invité à déjeuner au George V, en me disant : "Monsieur, votre langage n'est pas le mien, mais mes élèves adorent vos interventions, voilà pourquoi je vous redemande." Ce qui est à bannir, ce sont les mots vulgaires. L'essentiel pour moi n'était pas de jouer au petit saint en échangeant des mondanités dans notre petit cercle, mais de trouver le langage qui permettrait d'élargir ce cercle. En mots clairs, de faire rentrer des gens dans la Foi. Avec un langage que tout le monde comprenne. Un langage qui n'effarouche ni n'endorme personne.
Avoir l'air normal. Cela rassure.
Le comble : un croyant craignit même un temps qu'André "foute la Foi par terre en France", selon sa propre expression. La controverse grimpa jusqu'aux plus hautes instances sans que je n'y puisse rien. L'Assemblée nationale de France, elle, de son côté se demanda pendant un certain temps quoi faire avec cet énergumène, le cas ne s'étant pas présenté auparavant.
Pardon d'avouer cela, mais à chacun ses images : à l'époque de mon retour, la Foi dans ce pays me faisait penser à un vieux château hanté plein de toiles d'araignée. Horrible vision, convenons-en !
Difficile à imaginer aujourd'hui dans un pays qui a pris son envol, dans une communauté qui s'est structurée et étendue, une communauté où les deux piliers sans lesquels il n'est pas d'élargissement possible, secrétariat et librairie, fonctionnent à merveille. Oui, le château a été dépoussiéré et il est devenu habitable et accueillant. Reste à inviter le monde au festin. Les obstacles de mon parcours peuvent surprendre en ce nouveau siècle où désormais l'entraide et la coopération sont de rigueur entre les amis. Où une certaine maturation se fait jour. Où l'Assemblée nationale remplit son rôle de façon estimable et où une enthousiaste et toute nouvelle deuxième génération de baha'is est enfin née. Mais ils montrent que tout début est difficile et qu'il ne faut pas baisser les bras. C'est dans ce sens-là et uniquement dans celui-là qu'il faut lire ces lignes. Personnellement, j'ai toujours considéré la religion comme quelque chose de joyeux, de vivant. Alors, c'est vrai aussi, je le confesse, je ne me suis pas gêné pour secouer le cocotier du conformisme d'alors, et faire tomber les toiles d'araignée dudit château de mon imagination. Certains s'en sont réjouis, d'autres s'en sont offusqués et ont préféré me tenir au large. Des Assemblées se sont mêmes plaintes du barde. J'en ai peut-être trop fait. Saint-glinglin n'est pas mon patron, qu'on m'absolve ! Mais il me fallait agir. Je voulais voir la Foi progresser. C'est tout.
Péché d'impatience ? Péché d'innovation ?
Devais-je rester les bras croisés ?
Je ne me suis guère posé la question. Je n'en avais pas le temps devant l'urgence de la tâche à accomplir, trop farouchement décidé à réveiller la France que j'étais, à l'éveiller au message rédempteur. "Qu'il n'attende pas de directives ni escompte d'encouragement spécial des représentants élus de sa communauté, ni ne se laisse détourner par un obstacle quelconque que ses parents ou ses concitoyens puissent être enclins à lui poser sur son chemin, et qu'il ne fasse pas attention à la censure de ses détracteurs ou de ses ennemis(2)..." N'est-ce pas cela que conseille Shoghi Effendi lui-même à celui qui décide d'agir ?
J'en ai entendu des vertes et des pas mûres, c'est certain. J'en ai eu gros sur la patate, comme on dit. C'est Youssef Ghadimi, encore lui, qui sut me rendre la sérénité en me citant un beau proverbe persan : "On ne lance des pierres qu'à l'arbre qui porte des fruits."
Et ce sont, avec les compagnons de ma table de chrysolithe, les lecteurs et les spectateurs eux-mêmes qui m'ont incité à continuer dans les toutes premières heures.
Pour présenter la Foi elle-même, je m'inspire du conseil de l'humoriste George Bernard Shaw : "Si tu veux dire la vérité aux gens, mieux vaut les faire rire sinon ils te tueront !"
Pesant sinon indigeste est le sujet de la religion aux yeux de la masse. La plupart des gens associent la religion avec l'enfer, la punition, la crainte, le feu qui brûle, la mort, le fanatisme, l'hypocrisie, l'obéissance aveugle, l'autorité, le conflit, la guerre, le conformisme, la pression, la faute, la pénitence, en un mot tout ce qui nous empêche de tourner en rond et de nous marrer ! C'est pour cela que j'ai toujours cherché à les faire rire, à les détendre d'abord, puis à essayer de garder de l'humour dans mes propos pour aller jusqu'au bout de ma présentation.
Le bonheur est communicatif.
À ce sujet, je ne peux oublier la remarque de la secrétaire nationale d'alors, qui me voyant sur scène dans mes débuts m'avoua que : "Avec toi, ça marche parce que tu as l'air joyeux."
Cependant, je suis toujours resté conscient que je représentais la Foi en public et que je me devais de rester digne.
Finalement la Maison de justice me dit de continuer comme je faisais.
* Point de vue :
Dans un article qu'il publia à Auxerre dans "L'Yonne Républicaine" le 18 mai 1988, voici comment le journaliste Philippe Thuru a exprimé ce que ma présentation lui avait fait ressentir : "Un sac à dos rond comme une mappemonde sanglée au revers d'une frêle silhouette. Tel un bébé sacré que l'on porte sur son dos. Tel une grossesse qui a duré dix-huit ans. Une longue gestation sur et sous tous les toits du monde ponctuée d'un cri d'espoir : après avoir effectué 400 000 kilomètres en stop, le sac à dos de Brugiroux a enfanté d'un acte de foi :
"la terre n'est qu'un seul pays et tous les hommes en sont les citoyens". Même au forceps "la paix est inévitable". Étrange personnage. Écrivain malgré lui, conférencier malgré lui. "Car ce que j'ai vécu, appris et compris, je ne pouvais pas le passer sous silence, je n'avais pas le droit de me taire." À 17 ans (c'était en 1955), il avait une faim indicible de géographie, une soif d'horizons. Marcher pour assouvir cette soif dans les talons. Routard avant l'heure, il a pointé sa jeunesse vers un cap d'espérance. Voyager, croquer la planète jusqu'au trognon. Epopée européenne, trois ans comme traducteur au Canada, histoire d'avoir un passeport financier et Brugiroux partait à la conquête des moulins à vent de l'universalité... Car avant tout André Brugiroux a effectué un formidable vol plané dans le coeur des hommes, s'est enrichi de leurs différences. Ce n'est pas tant une carte routière qu'il expose, mais une carte du tendre. Malgré sept séjours en prison, des bastonnades à la limite de la torture, il hurle haut et fort que toutes les religions ont la même base, que la paix est non pas au bout des fusils, mais au bout de l'amour. Voilà la conclusion essentielle d'un messager de l'espoir parti avec une fougue inconsciente et revenu pétri de cette seule certitude. Parisien sans accent, Français sans couleur de peau, il voyage aujourd'hui pour refaire à travers la projection de son film d'amateur (bien structuré) le chemin à l'envers d'un périple où il s'est aussi trouvé."
* Ma méthode :
Il me faut admettre que j'ai converti plus de gens à l'astrologie et au voyage qu'à la Foi. Mais ayant constaté que le premier livre "La Terre n'est qu'un seul pays" permet aussi d'amener des gens à la Foi, j'ai décidé d'en pousser la vente moi-même, car chez le libraire la vie
de tout nouveau livre est brève : trois mois. S'il n'est pas vendu, l'ouvrage est retourné au distributeur et il partira au pilon refaire de la pâte à papier (ce qui est le cas de la majorité des livres). Pour que Laffont réimprime un livre, j'ai découvert qu'il estime devoir en vendre un minimum de mille exemplaires par an pour couvrir ses frais de gestion et de stockage. À partir de cette découverte, j'ai pris grand soin de vendre moi-même ce minimum de mille exemplaires pour être sûr d'être réédité. Car je ne peux pas oeuvrer sans ce livre qui est mon cheval de bataille. Sans lui, je suis désarmé. Laffont continue à en vendre de son côté, bien sûr, mais de moins en moins. Malgré mes efforts, malheureusement, ce livre n'a pas été accepté par un club de livres comme France-Loisirs ni les éditions de poche. Il n'existe donc que sous la forme brochée. D'où ma vigilance à le garder en vie sous cette forme-là. Il est à noter que peu de livres connaissent comme le mien plus de vingt ans d'existence en broché.
Avant, je réussissais à vendre ce minimum de mille exemplaires dans la routine de l'année, sans même y penser. Mais aujourd'hui, je n'y arrive qu'avec difficulté, car le livre est vieux et moi avec : je n'ai plus la même pêche. Le livre n'étant pas un produit de première nécessité, la récession économique récente ne m'aide pas non plus.
En dehors des lieux de ventes conventionnels - à l'entracte de la ciné-conférence, à l'issue d'une causerie ou lors d'un salon de livres ou d'une foire quelconque, ou d'une signature en librairie - je le vends partout où je peux, même dans les trains, les bateaux et les avions. Cet homme est dangereux. Achtung, avec lui personne n'est à l'abri d'une vente !
J'ai découvert que l'affichage me permet d'en vendre dans les commerces. Je n'y avais pas pensé au début. Mais comment en suis-je arrivé là ? Je me suis d'abord présenté avec mes seules affiches sous le bras et du scotch pour les fixer. "Qu'est-ce que c'est ?" me demande invariablement le commerçant soucieux de ne voir ni politique ni religion saloper ses vitres ou ses murs. Moi de résumer en montrant l'affiche : "C'est un tour du monde. Je vais commenter un film en ville qui raconte les 400 000 kilomètres que j'ai parcourus en stop." Bien vite, j'ai compris qu'il me fallait rajouter "que j'ai parcourus moi-même", car je ne ressemble pas au cliché du stoppeur habituel et l'on me prend inévitablement pour le colleur d'affiches. Avec l'âge, j'ai de moins en moins l'air d'être l'auteur du voyage aussi je me dois de préciser "moi-même présentement". J'ajoute "un voyage qui a duré dix-huit ans sans rentrer à la maison". Ce qui ne manque pas de soulever des exclamations et d'ouvrir la conversation. Sauf les rares cas où le pauvre bonhomme est tellement noyé dans ses soucis qu'il a la tête ailleurs et me marmonne un distrait : "Oui, et alors ?" !
"Pas possible", "faut le faire", "moi aussi je voulais le faire", "mon fils le fait", "et qu'est-ce que vos parents ont dit", "vous êtes milliardaire ou quoi", "vous n'êtes pas passé à la télé", "vous avez bien voulu", "et votre femme alors", etc. La plus belle : "Dix-huit ans parti ! Eh bien, vous avez du temps à perdre, vous !", fulmina un boulanger irrité un beau matin et à qui j'ai répondu : "Monsieur le boulanger, chacun perd le temps comme il peut !"
Une fois les remarques passées, je termine mon explication en rajoutant : "Et j'en ai ramené une belle idée en conclusion, une idée d'actualité qui fait le débat et le titre du film : la terre n'est qu'un seul pays." C'est à ce moment-là précisément que les adhérents d'un parti xénophobe bien connu m'ordonnent de sortir ! Mais, en général, mon histoire sort le commerçant de sa routine et il s'octroie le temps d'un petit bavardage. Ou même d'un grand parfois.
"Mais vous n'avez pas écrit un livre là-dessus ?", me demanda- t-on bien vite. C'est ça qui me donna l'idée de le prendre avec moi.
Au début, j'en prenais une douzaine, l'épaule était solide. Aujourd'hui, je fatigue et j'en vends moins, aussi je n'en porte plus que quatre à la fois. Mais chacun ne pense pas à poser cette excellente question. Même si c'est un lecteur. Aussi dois-je m'ingénier à sortir le livre du sac pour montrer son existence sans effrayer le commerçant qui est assailli de quémandeurs à longueur de journée. Si j'arrive livre en main, je suis expulsé sans rémission, c'est évident. Je commence donc par montrer l'affiche comme je l'ai dit. L'astuce consiste ensuite à sortir le livre au moment opportun et de façon naturelle au cours de la conversation.
Le plus facile est lorsqu'on me demande si j'ai écrit un livre, mais ce n'est pas assez fréquent. Aussi ai-je dû trouver la phrase sésame qui est : "Est-ce que vous aimez voyager ?" Si j'entends oui, cela me facilite la tâche pour extraire le livre du sac à bretelle que je porte à l'épaule et lui mettre sous les yeux. En cas de non, je réponds invariablement : "Eh bien je voyage pour vous, dites donc" et j'en profite pour sortir le livre. Dans les deux cas, je reste prudent et ne montre en premier que la carte du parcours imprimé au dos de la couverture :
"Tenez, regardez le boulot, le trait noir, que du stop..." Et de blaguer sur les photos, de montrer, avec celle du Japon, comme j'étais jeune et beau avant la "ménopause". Ce dernier mot a pour effet de déclencher le rire sauf pour l'immanquable intellectuelle qui se doit de rectifier : "Monsieur, pour les hommes, ça s'appelle l'andropause." En un mot, j'essaye d'intéresser la personne de façon amusante. Règle principale : faire vite avant que n'apparaisse l'ennemi mortel qui a toujours priorité sur moi et peut faire capoter l'affaire, c'est-à-dire le client. Réussir à placer un livre entre une baguette et deux croissants chez le boulanger ou dix tranches de salami et du pâté en croûte chez le charcutier demande une certaine dextérité linguistique. Aucune profession n'a été à l'abri de mon baratin, même pas les croque-morts. Les boulangers sont de bons acheteurs, les pharmaciens parmi les pires : la boutique est toujours pleine et ils ont trop de paperasserie à se mettre sous les lorgnons. En vingt-cinq ans de démarchage, je n'ai malheureusement pas trouvé le profil type de l'acheteur. Pas plus que celui du futur baha'i d'ailleurs. On ne sait jamais à l'avance. Dommage ! Il y a toutefois plus de chance d'en placer un à la femme chic affichant la quarantaine dans un boutique de mode qu'au quincaillier à blouse grise et béret, pif rouge avec gitane maïs collée au coin de la lèvre ! Quand je veux vraiment essayer de vendre un livre, j'attends que la boutique soit vide et que le patron soit présent, car l'employé n'a pas le même pouvoir d'achat. Dans les salons de coiffure, ces dames étant clouées sous le casque, il suffit d'élever la voix et l'on peut faire plusieurs ventes d'un coup.
Après avoir sorti le livre et raconté une ou deux anecdotes, je demande finalement si je peux coller mon affiche. Je laisse traîner le livre à la portée du commerçant ou de l'employé (dans les bureaux) pendant que je m'exécute. Ceux que je préfère sont les rares inspirés qui me demandent tout de suite s'ils peuvent l'acheter. Pour les autres, au retour du collage, je leur demande s'ils aiment lire. Et seulement à ce moment-là, je propose de leur en vendre un. S'ils refusent, je n'insiste jamais. J'estime que ma brève présentation humoristique doit suffire. Je précise quand même que mon oeuvre immortelle est à vendre, que j'en ai d'autres dans le sac, car certains pensent que je n'ai qu'un exemplaire en démonstration. Facile à raconter ce manège, mais il faut y croire et être en forme pour faire des ventes. Être convaincant. Je n'ai pas l'âme d'un commerçant (même si d'aucuns m'ont assuré que je suis un bon vendeur) et tout ce marchandage me tue. Mais je suis motivé par le fait de savoir qu'à chaque livre vendu, cinq personnes vont lire quelque chose concernant Baha'u'llah. Je sais que ce livre plaît. Aussi n'ai-je aucun scrupule à le proposer. Record de vente avec ce système-là : une trentaine dans la journée à Martigues. C'était le 25 octobre 1982. J'ai toujours réussi à en placer au moins un dans la journée. J'ai horreur d'être bredouille. Au début, j'arrivais à en larguer une vingtaine par jour en moyenne. Aujourd'hui, la barre est tombée à dix. C'est mon minimum vital, comme j'aime le dire.
Dire cinquante fois par jour qu'on a la ménopause, on finit par y croire fermement le soir ! On peut comprendre pourquoi l'affichage m'épuise et prend du temps. Et aussi pourquoi il n'y a que moi qui puisse le faire comme ça. Je compte trois jours d'affichage dans ce style-là pour une ville de cinquante mille habitants, par exemple.
J'ai toujours le livre sous le bras et j'en ai donc vendu partout, je répète, dans toutes les circonstances et à tout le monde, du contrôleur de train qui me demande mon billet aux gens que je prends en stop et même à ceux qui me prennent ! Comme à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie. Je logeais au Centre national, hors de la ville, au km 6 précisément, juste après l'usine de traitement du nickel. Pendant une semaine complète, j'ai placardé la ville sans rémission. Je partais et rentrais en stop. Six kilomètres défilent vite et pourtant, trois voitures sur quatre m'achetaient le livre. Dans les vols long courrier, j'attends que les hôtesses aient fini le service. Je vais les trouver à la fin de leur repas et c'est rare quand je ne leur vends pas quelques livres. Elles me conduisent même dans la cabine de pilotage pour que j'en parle aux pilotes ! Sur les navires, je ne rate jamais le capitaine.
* Planning :
Jouer à l'impresario. Prospecter. Convaincre. Se vendre. Remplir la page blanche du planning mois après mois, année après année. Cette page blanche, c'est le point noir de toute l'action, si j'ose dire ! Combien de discussions, de coups de fil (faut voir les factures), de lettres, de rabâchages, d'attente, de vaines promesses, de refus, de déceptions... Casse-tête chinois que je déteste par-dessus tout, qui m'a effrayé au départ et qui me tue aujourd'hui !
Au cours de toutes ces années, j'ai réussi à trouver des organismes pour prendre en main ma ciné-conférence (mairies, centres culturels, maisons de jeunes, maisons de quartier, foyers ruraux, établissements scolaires, comités d'entreprise, maisons de retraite, Université pour Tous, clubs et associations de tous poils...), c'est-à-dire des gens qui font eux-mêmes la publicité et me garantissent un cachet. Je n'ai qu'à commenter le film et généralement il y a du monde, car ils sont en place, avec une structure déjà établie. C'est l'idéal. C'est ce que je préfère.
Mais les demandes de ces fameux organismes étant plutôt rares puisque je ne suis pas médiatisé, c'est à moi de me décarcasser pour les trouver. Je procède ainsi : j'appelle la mairie du lieu choisi pour demander si elle organise elle-même des activités culturelles, sinon si elle sait qui serait susceptible de le faire. Se méfier : la standardiste ou le responsable culturel n'est pas au courant de tout. Je trouve des organisateurs aussi dans les programmes de spectacles ramassés au hasard des déplacements. Des affiches m'avertissent. Des gens. Depuis des années, Vonny Morisse par exemple, à Nantes, épluche les journaux locaux et me communique toutes possibilités me concernant (et, important, lorsque je débarque, elle est là, pour me prêter main forte).
Dans les salons de livre, un de mes panneaux propose la ciné-con- férence.
Malheureusement, je n'en trouve pas assez desdits organismes, ce qui m'oblige à louer des salles directement pour survivre. Là, je demande aussi à la mairie ou à l'office du tourisme du coin. Je prends soin de réserver une salle centrale, connue de tous, mais à un prix raisonnable (en 1999, je n'ai pas dépassé 500 F dans les grandes villes). Car si je me retrouve avec dix spectateurs à 35 F chacun, faites le calcul... Sans oublier d'ajouter au montant de la location les frais de kilométrage, d'affiches, d'utilisation du film et du projecteur. Pas ceux d'hôtel, car je préfère dormir dehors même par zéro degré ! En passant, je ne me préoccupe jamais d'où je vais dormir quand je planifie.
Certains cinémas acceptent les conférenciers en gardant entre 10 et 30 % de la recette pour eux. Là, au moins, on est sûr d'avoir une salle connue et des affiches regardées. Au grand étonnement des directeurs, je leur demande de dormir dans la salle après le spectacle. Certains oublient de prévenir la femme de ménage qui me réveille par mégarde d'un grand coup de balai le matin suivant, en poussant un cri d'effroi. Les hôtels et les paroisses, des établissements scolaires, certains clubs offrent parfois des salles. Malgré cela, il est des villes où je n'ai jamais réussi à trouver ce qui me convenait. Évidemment, si je suis prêt à débourser pour le théâtre ou la salle des fêtes 5 000 F la soirée hors taxes...
La salle réservée, il ne reste plus qu'à afficher. Je l'ai raconté plus haut. Prévenir les médias. Et finalement, c'est le but de la manoeuvre, présenter le film ! Après avoir parfois balayé la salle, installé les chaises et obturé les carreaux et même fait le caissier à l'entrée si je ne connais personne d'autre en ville qui puisse le faire. Plus artisanal, tu meurs !
Pour illustrer la différence qui existe lorsqu'un organisme se charge de la conférence et lorsque je fais tout par moi-même, voici deux exemples. À Nancy en 1990, j'ai affiché dans la ville pendant une semaine pour ramasser trois fois soixante-dix spectateurs. Dans la même salle, un an plus tard sur simple coup de fil à l'Université du Temps Libre, je me suis retrouvé devant trois cent cinquante personnes.
Encore mieux. En 1995, à Saint-Nazaire, quatre jours d'affichage n'ont réussi à réunir que deux fois trente personnes. Une misère. Deux mois plus tard, sur simple courrier, l'Université Inter Âge locale groupait dans la même Maison du Peuple, mais dans une salle plus grande, huit cent cinquante adhérents.
On l'a compris, je suis obligé de faire beaucoup de villes à mes risques et périls, car je ne trouve pas assez de conférences chapeautées par des organisateurs. C'est ça l'aventure !
Mais j'y vais quand même, confiant dans le Protecteur. En me répétant souvent la devise de l'intrépide chevalier Bayard : "Tu trembles, carcasse, mais si tu savais où je te mène, tu tremblerais encore plus !"
En fait, ce film ne me rapporte pas assez à lui seul pour vivre, ni les livres de leur côté non plus. Je me dois donc de combiner les deux, vente de livres plus recettes du film, pour tenir. Et ne pas être malade dans le mois, comme tous les indépendants. À l'instar d'un chef d'entreprise, il me faut être constamment sur le qui-vive. Certains spectateurs qui ne me voient apparaître que deux heures sur scène me demandent sans malice : "À part ça, vous faites quoi ?" Je ne fais rien d'autre. La promotion du message m'occupe à plein temps. Mon Patron là-haut, le Bien Informé, ne semble pas avoir entendu parler de la loi des 35 heures !
Même si ledit Patron paye parfois un peu trop chichement à mon goût, Il reste néanmoins le Clément, car Il a toujours su me maintenir à flot. C'est l'essentiel pour me permettre de continuer. Le Très-Opulent a toujours su me fournir les moyens, même si c'est parfois à dose homéopathique. Ce soutien mystérieux a même quelque chose de miraculeux à mes yeux et à ceux de mon épouse. Le Très-Généreux a peut-être peur qu'en me payant trop, j'arrête la vendange prématurément ! De toute façon, je ne Lui ai pas demandé de devenir le plus riche du cimetière, mais seulement de pouvoir divulguer Sa parole.
Je ne peux clore ce chapitre sans signaler que des amis m'aident aussi à présenter le film. Et que d'autres encore, bien plus nombreux, me laisse étaler mon duvet sur leur tapis. D'aucuns me traitent même comme un roi. En France comme à l'étranger. Je dispose ainsi dans le monde d'un superbe réseau qui me soutient dans mon effort de proclamation, une véritable toile d'araignée d'amour. Que tous trouvent ici ma profonde gratitude. Quel bonheur d'ailleurs d'avoir pu retrouver nombre des membres de ce réseau mondial à Haïfa lors de l'inauguration officielle des terrasses.
Je ne considère pas ma ciné-conférence comme un spectacle solo et je préfère travailler en collaboration avec les croyants que seul, bien entendu. Encore faut-il qu'il y en ait dans le coin. Travailler ensemble décuple ma joie et permet souvent à ceux qui m'aident de faire de nouvelles rencontres. Mais je comprends parfaitement que certains soient pris par les tracas de la vie quotidienne, qu'ils n'aient pas le temps ou l'envie de me donner un coup de main pour une raison ou une autre. Je sais aussi que ma façon de faire est très personnelle. C'est l'expérience, en fait, qui m'a appris à ne compter que sur moi-même pour éviter les déboires. "Sur mes propres forces" comme le disait Mao. Ainsi, si ça ne marche pas je ne peux que me blâmer.
En février 1976, quand j'ai débuté, je n'y connaissais rien. Je n'avais pas encore les affiches ni les tracts ni les photos pour la presse. Encore moins la superbe banderole de cinq mètres de long que m'a offerte Jean-Loup Gasnier et que je fais apposer avec fierté par les services municipaux sur le fronton des mairies et autres bâtiments publics ou en travers des rues piétonnes :
FILM-DÉBAT - LA TERRE N'EST QU'UN SEUL PAYS (avec la date interchangeable).
Au début, sans connaître grand-chose, j'attirais tranquillement entre cent et cent cinquante personnes par séance en affichant moi-même. Mais depuis l'apparition de la cassette vidéo et la multiplication des chaînes de télé, les gens ne sortent guère. Et je me plante de temps à autre. Aujourd'hui, malgré un affichage de pro, il m'arrive de me retrouver avec dix pèlerins dans la salle. Ce qui m'oblige à louer, on le sait, des salles pas chères, donc qui sont moins attrayantes : cercle vicieux. Quand je pense qu'au début j'annulais la séance s'il n'y avait pas un minimum de vingt personnes ! J'ai annulé trois villes en tout : Sarlat, Cogolin et Béthune (cette dernière ville par deux fois avant d'y retourner une troisième où un club m'a finalement groupé soixante-dix de ses membres). Avant, je n'étais pas content si je n'avais que soixante-dix spectateurs. Aujourd'hui, j'en saute de joie. La loi de la relativité. J'ai connu aussi des salles de mille spectateurs. Ce qui me donne quand même, en gros, une moyenne de cent personnes par spectacle.
Bilan de la manoeuvre : 1 500 représentations ???100 personnes = 150 000 personnes.
Cent cinquante mille personnes qui ont entendu parler du sujet (car on ne sort pas de la salle sans savoir que la Foi existe). Et cela, sans coûter un centime aux fonds (à part certains projets que je n'ai pas demandés expressément, mais que les Assemblées spirituelles locales ou nationales de quelques pays m'ont proposés d'elles-mêmes).
En dehors des ciné-conférences, je fais des causeries, je participe à des salons de livre, des foires bio, des festivals de musique, des fêtes sportives, des brocantes, des défilés de templiers ou tout autre activité qui me permet d'être dans le pré.
Lorsque chez moi, le nez dans mes cartes, je planifie, je pense à Napoléon au bivouac. Quand je pose les affiches et vends mes livres sur le terrain, je vois le Che en train de balancer des grenades dans le maquis cubain. Excusez du peu, mais c'est stimulant de rêver. Le problème, c'est que je ne suis qu'André et que, comme je cherche à ouvrir de nouvelles villes ou villages partout, je me retrouve seul dans la plupart des cas. Et là, c'est plutôt la solitude du coureur de fond que j'éprouve et je pense à Mimoun, notre marathonien, médaillé d'or aux Jeux olympiques d'Australie.
La solitude. C'est dur d'être seul, même pour la plus belle Cause du monde. Ça fait presque peur. Je dois me motiver pour me donner du coeur à l'ouvrage quand je débarque. Je lance parfois un sonore Allah-u-Abha, style cri de judoka, dès le panneau d'entrée de la ville et je me susurre des réguliers "Vas-y Dédé" au cours de la journée ! Dans les rues que je découvre, je fredonne souvent un air qui semble avoir été écrit pour moi :
"Je suis le vagabond, le marchand de bonheur je n'ai que des chansons à mettre dans les coeurs. Vous me verrez passer, chacun à votre tour, passer au vent léger, au bon vent de l'amour..."
Le "militant du bonheur" titrera même un quotidien du Sénégal, "Le Soleil" de Dakar.
Il y a toutefois également un bonheur intense à fouler une ville vierge en premier, au service de Sa Sainteté Baha'u'llah. Essayez, vous verrez !
Il ne viendrait pas à l'idée du chevalier de partir sans sa cuirasse. Aussi, prudent, je ne gagne jamais le champ de bataille sans me fortifier par la prière suivante écrite par 'Abdu'l-Baha :
"O Dieu, fais de moi un enseignant de Ta Cause.
Rends-moi capable d'exprimer la sagesse de tes chemins.
Fais que mon esprit soit bon et compréhensif.
Donne-moi le courage de Tes martyrs, la patience de Tes saints et la connaissance de Tes élus.
Fais de moi un feu qui brûlera dans l'obscurité de l'ignorance de l'homme,
un drapeau qui flottera au-dessus de sa faiblesse,
et un chant qui résonnera en écho au travers de son désespoir. Père Bien-aimé, tout ce que je peux donner en échange de ces nombreux dons,
c'est un amour si grand qu'il risque de me déchirer.
Je T'aime du plus profond de mon âme.
Je Te supplie de m'envoyer la faveur inestimable d'être capable de Te servir.
Ce pourquoi mon coeur pleure, mes mots ne peuvent le dire ;
et je sais, Père Céleste, que Tu comprends que je n'en peux dire plus(3)."
C'est la seule prière que je connaisse par coeur en français. J'ai étudié la Foi en anglais. Je ne prends pas de risque. Good heavens, saint Pierre lui-même ne recevrait plus que dans cette langue de nos jours, paraît-il !
Cette supplique terminée, en bon tacticien, je demande ensuite à mon capitaine de cavalerie, Youssef Ghadimi qui a été martyrisé en 1980 comme je l'ai déjà dit et qui représente pour moi le modèle baha'i, d'aligner les bataillons des cohortes célestes, là-haut, avant de passer à l'attaque. Je suis sûr que ces bataillons ne demandent pas mieux que de se dégourdir un peu les jambes !
* Prosélytisme :
Attention, danger !
Ce soir-là, j'étais content : j'avais réussi à vendre mes quatre livres à la bibliothèque d'une jolie ville de la Côte avant d'y projeter le film. Les spectateurs pourraient ainsi lire sur la Foi après mon départ. La bibliothécaire qui m'avait demandé de ne pas parler "religion" dans son établissement, me les rendit, furieuse, à la sortie. Quelques jours plus tard, je reçus de sa part la lettre suivante : "Monsieur Brugiroux,
il n'y a rien à redire sur le contenu et la présentation de votre conférence, mais je ne peux pas tolérer l'attitude de vos coreligionnaires qui en ont profité pour faire une propagande abusive et déplacée à la bibliothèque."
Cette histoire est à ranger dans la rubrique : bien lire les recommandations de nos Écrits.
Un croyant zélé et chevronné, profitant de l'occasion, n'avait rien trouvé de mieux que de truffer à mon insu la bibliothèque de dépliants
et d'affiches baha'is. Il avait gagné : j'avais perdu une vente (une bonne, par dessus le marché) et les abonnés de la bibliothèque ne risquaient plus de lire sur Baha'u'llah. Sans compter que la bibliothécaire était furieuse. Dans son désir de vouloir faire quelque chose à tout prix, on veut parfois aller trop vite. Je l'admets, c'est humain. Mais gare au résultat !
"Il n'y a aucune objection à déposer de la littérature baha'ie dans un lieu public pour autant que ce ne soit pas abusif ou ne donne l'impression de prosélytisme"(4), avait pourtant déjà prévenu en 1947 Shoghi Effendi dans une lettre à un croyant.
Personnellement, je ressens très fort le fait qu'on distribue des tracts ou qu'on prenne des adresses sans me demander la permission lors de mes projections. Le rentre-dedans, non merci ! Je préfère guider moi-même les âmes qui sont intéressées vers les amis locaux (s'il y en a). La méthode douce, quoi. Le fleuret moucheté. Je veille toujours scrupuleusement à ne pas donner l'impression de "prendre à la gorge", parce que j'ai horreur moi-même d'être agressé. Les gens sont sensibles et ressentent le fait d'être "forcé".
D'autres âmes, tout aussi bien intentionnées encore, veulent me faire parler "baha'i'" mordicus comme ce fut le cas un soir à Évreux. Le théâtre était plein. Des jeunes en majorité, ce qui est plutôt rare car mon public n'a pas de groupe d'âge dominant. Puisque la conférence a deux facettes, le voyage et la Foi, il arrive que le débat ne se cantonne que sur l'une des deux. Ce fut sur le voyage, en l'occurrence, ce soir-là : les jeunes voulaient des tuyaux pour partir, rien de plus. J'ai pour logique de ne répondre qu'aux questions posées et s'il n'y en a pas sur la Foi, tant pis. Je n'essaye jamais de dévier dessus à tout prix. J'estime en avoir dit assez au cours du film. Quand il n'y a aucune question du tout (c'est rare), je n'essaye même pas d'en créer : je range mon matériel calmement et je m'en vais. Malheureusement, cela faisait bouillir un certain croyant, venu en spectateur et que je n'avais pas vu entrer. On ne parle pas du "sujet". "On perd son temps." "Ce n'est pas de l'enseignement." N'y tenant plus, il lève la main du fond de la salle. Je ne savais pas à qui j'avais affaire dans l'obscurité lorsque j'entendis planer au-dessus des têtes cette question sublime, prononcée d'une voix retentissante, avec un accent à couper au couteau (elle me résonne encore dans la tête) : "Mais vôô-là, môôsiô Andrééé, comment quôô vôos êtes devenou baha'iii ?"
La salle se figea et instinctivement les jeunes rentrèrent la tête dans les épaules comme si le ciel allait leur tomber sur la tête. Ça y est, on nous a piégés, il a mis un pote à lui au fond de la salle pour "en" parler, pouvais-je lire sur le derrière de leurs crânes. Drôle de question, car personne ne peut savoir que je suis baha'i à la fin de la séance, le film ne donnant pas ma position. La préciser serait le meilleur moyen de bloquer les auditeurs dès le départ ou de les voir quitter la salle avant la fin, comme je l'ai déjà dit. Quelques curieux me demandent parfois si "je suis là-dedans". Donc, aucun spectateur ne peut poser ce genre de question après le film s'il ne me connaît pas personnellement. Délicat. Que faire ? Devais-je mettre en péril un débat qui se déroulait de façon sympa jusque là ?
- Cher monsieur, ai-je répondu, si cela vous intéresse particulièrement, soyez aimable de m'attendre dans le hall après le débat. J'y répondrai avec plaisir.
Soulagement dans la salle. La tension retomba aussitôt, mais je m'étais fait un admirateur !
Des années plus tard à Castres, ce fut le contraire. Je peux me tromper, moi aussi. "Parlez-moi de Baha'u'llah", me lança abruptement une sorte de Castafiore d'une voix impérative dès que la lumière fut revenue. Ne voulant pas donner l'impression de me précipiter sur le "sujet", je minaudais, l'air détaché : "Est-ce que cette question intéresse toute la salle ?"
- Dites donc, tonitrua la dame en question, je vous ai posé une question, alors répondez ! Je m'en fous si ça n'intéresse pas les autres. Moi, je veux savoir !
Et une dernière dans le style mordicus, pour la fine bouche :
Un certain soir de janvier à Catane, en Sicile, une trentaine d'amis
s'étaient réunis au Centre pour m'écouter. Vu que les amis connaissaient déjà les Écrits, je décidai de leur conter quelques-unes des mes aventures pour se détendre. Se sentir bien, en effet, me paraît primordial. Je le faisais avec ma gouaille coutumière pour que chacun reparte l'âme légère et plein de courage. En italien de surcroît, madonna santa ! Ceci eût pour effet de mettre en transe le bien-pensant local. Et de le mettre d'autant plus en transe qu'il y avait trois non-baha'is dans la salle (ce que je savais pertinemment). Lorsqu'à la fin, je demande s'il y a des questions, je n'y coupe pas :
- Mais, signore, vous n'avez pas parlé de Baha'u'llah !
- En effet, je n'ai pas parlé de Baha'u'llah, mais vous, vous connaissez déjà, n'est-ce pas ?
- Oui, mais c'est pour vous "lancer" sur la Foi, surenchérit derrière un autre Savonarole.
Comme si je n'avais pas compris.
- Non, je ne l'ai pas fait, je ne pense pas que ce soit opportun.
Mais vous êtes libres, rien ne vous empêche d'organiser votre propre réunion pour le faire une prochaine fois.
Si l'un des non-baha'is avait posé cette question-là, il aurait été temps d'en parler. Ces trois jeunes se sentaient comme pris dans une trappe au milieu des croyants, je le sentais, et il eût été facile de les matraquer. C'est justement à cause d'eux que je n'en ai pas parlé. Je voulais qu'ils se sentent à l'aise. Ils étaient venus par amitié pour leur copain baha'i. Ils connaissaient donc déjà aussi l'existence de Baha'u'llah. S'ils voulaient en savoir plus, j'estime qu'ils étaient assez grands pour le demander eux-mêmes. Car enfin, est-ce brillant de poser une question dont on connaît déjà la réponse ? Alors pourquoi le faire ? Je ne comprends pas. Prononcer un beau discours sur la Foi pour me faire plaisir à moi ne m'intéresse pas, je m'occupe des auditeurs d'abord.
Le plus stupéfiant est d'arriver à tenir des propos devant une salle vide comme si elle était pleine ! Shoghi Ghadimi conte l'histoire de ce baha'i qui prononça un discours complet sur la Foi avec toute la gravité et les effets de rhétorique requis et cela devant une seule personne, dans une salle immense. "Y a-t-il une question dans la salle ?", osa-t-il conclure en scrutant lentement les chaises comme si c'était des visages avides de savoir. Par bonheur, le type leva la main.
- Oui, je vous en prie, fit le conférencier tout heureux de ne pas avoir perdu son temps.
- Dites-moi à quelle heure vous allez terminer, je suis le concierge, je dois fermer la salle !
Il y a enfin pour terminer le sujet "j'en-parle-à-tout-prix", l'histoire de ce pasteur qui avait rasé le monde pendant une heure avec son sermon. "Et maintenant, que pourrais-je dire de plus ?", articula-t-il. "Amen", lança spontanément une voix dans la congrégation !
L'art de parler consiste à savoir ce qu'il faut dire, quand il faut le dire et où s'arrêter. Je préfère laisser les gens sur leur faim que de leur rabattre les oreilles. "On vous écouterait toute la nuit" me dit-on souvent. Heureusement que je sais quand finir ! Le message que l'on a l'intention de transmettre a pour but d'élever l'âme, de la soulager, de la régénérer, il me semble, et non pas de l'assommer ou de l'étouffer.
Gaver développe le foie, pas la Foi !
* Cas délicat :
Parler en public, mener un débat demande du doigté. Surtout lorsqu'on parle de religion. Chacun a son opinion dans la salle et contenter tout le monde relève de la gageure. À l'évidence, on ne peut éviter de tomber sur des casse-pieds qui peuvent torpiller la soirée. Mais comment faire pour désamorcer la chose tout en restant poli et aimable ? Chacun sa méthode. La fermeté peut parfois payer. Ce fut le cas à Cholet, en 1987, où j'essayais de présenter la Foi à cent vingt personnes groupées dans une jolie salle de la mairie par les soins du service culturel. Une personne au fond n'arrêtait pas de m'interrompre pour me questionner sur les prophéties de la Bible.
- Écoutez, lui dis-je au bout d'un moment, ce sujet me passionne également. J'aurai du plaisir à en parler avec vous en détails. Mais je suis en train de faire un exposé d'ordre général et les prophéties sont un sujet qui n'intéresse que peu de gens. Alors d'accord pour en parler, mais après, attendez s'il vous plaît.
Rien à faire, il continuait à me chauffer les oreilles et à perturber la salle. Mes gentillets "Taisez-vous, s'il vous plaît", n'avaient aucun effet. Il fallait un remède de cheval, car je ne pouvais plus continuer sereinement.
- Ça suffit maintenant, vous nous fatiguez, fermez-la, FERMEZ- LA, vous m'entendez ! lui lançai-je soudain lorsque je compris que la salle était excédée. J'en connais une plus forte, mais respectabilité oblige... Les deux baha'is qui étaient venus me soutenir le moral disparurent pratiquement sous leur chaise. "C'est pas baha'i." Je ne sais, mais j'ai eu la paix et j'ai terminé la présentation au soulagement de tous. Sans rancune, le zozo a discuté sur les prophéties tranquillement après.
Aucun discours n'est à l'abri d'un innocent. Et je ne peux oublier, toujours dans le style, le brave garçon qui un jour, à Sens, conclut le magistral exposé sur l'administration de Ezzat Zahraï par un "voilà, voilà, voilà" destructeur.
* La bénédiction !
Je garde de ces années d'enseignement des souvenirs exaltants et merveilleux.
J'ai "plané", comme on dit.
Mais, c'est inévitable et dans notre optique nécessaire, quelques-uns de pénibles aussi. Car, en effet, comme le disent "Les Paroles cachées", sans les tribulations qu'ils ont supportées dans ton sentier, comment les vrais amants pourraient-ils être distingués ?
Il y a des imperfections dans chaque être humain(5). Il ne faut pas se voiler la face, ce sont parfois les croyants qui constituent le test le plus redoutable pour notre propre croissance. Ceci est dû au simple fait que nous rentrons dans la Cause avec notre sac à dos du passé (je veux parler de ceux qui ne sont pas issus de familles baha'ies). Et qu'exorciser les vieux démons est une tâche des plus ardues. J'en sais quelque chose ! À ce test, nous connaissons toutefois la réponse : Vous serez toujours malheureux si vous tournez votre regard vers les gens eux-mêmes. Mais si vous le tournez vers Dieu, vous les aimerez...(6)
* C'est l'épreuve qui fait reconnaître les sincères :
Je vais relater des histoires de toutes sortes à la fin de ce compte-rendu, mais avant je voudrais évoquer les deux qui m'ont le plus marqué : côté idéal et côté cauchemar. Je vais d'abord évoquer la pire, c'est-à-dire ma plus belle bénédiction puisqu'on sait que les épreuves sont la plupart du temps des bénédictions déguisées. Si bien déguisées parfois que lorsqu'elles vous tombent sur la tête, on a du mal à en comprendre le pourquoi. En tout cas, moi, j'ai du mal !
Vive l'épreuve !
Il manque une tour à la cathédrale d'une certaine grande ville de notre beau royaume (ne cherchez pas !). Je m'étais promis d'y aller en coller une deuxième ! À l'aide de ma ciné-conférence. En accord avec la communauté d'alors, je débarque donc dans cette ville par un beau soir de fin novembre pour tomber en pleine Fête des dix-neuf jours. Fatigué par des kilomètres de route, je n'ai qu'une hâte, aller dormir. Surprise, pendant la soirée, pas un mot sur le film qui doit être projeté la semaine suivante. Un moment, je crois même m'être trompé de date.
Et pas un mot sur le logement promis. On n'était plus d'accord visiblement. Je n'ai jamais exigé que les baha'is m'aident, mais j'estime que lorsqu'on s'entend sur un projet, si l'on change d'avis, mieux vaut en avertir l'intéressé. Dilemme donc. Le plus sage eût été de rentrer à la maison car ce genre de ville est si grand à afficher que le faire seul relève de l'auto flagellation. Mais je ne suis pas homme à abandonner et mon caractère est ainsi fait que tout défi le stimule. D'autre part, l'enseignement peut-il attendre ? Je suis allé me coucher ce soir-là, écoeuré, mais décidé à poursuivre quand même. On peut s'imaginer dans quel état d'esprit j'ai commencé à afficher le lendemain. Aucune prière ne semblait pouvoir lever la chape de plomb qui m'écrasait. Même si tout ce qui tombe du ciel est béni, par Toutatis, le coeur n'était pas à l'ouvrage. J'avais l'impression de ne pas être dans mon corps. Malgré le brouillard de la ville et celui de ma tête, ce jour-là, je réussis quand même à vendre quatre livres en affichant. De plus, il y avait tellement de médias à contacter que, pour n'en rater aucun, je dus même me mettre à courir dans les rues. Et comme si cela ne suffisait pas, la Maison des Jeunes où je devais montrer le film et qui m'avait promis son soutien lors de la location refusa, elle aussi, de faire quoi que ce soit. Les malheurs de Sophie, en somme. La bénédiction totale, quoi ! J'aurais dû tout laisser tomber. Chaque soir, j'étais épuisé et déprimé. Être seul est mon lot sur la route et je l'assume. Mais se sentir rejeté triture le tréfonds de l'âme. Les épreuves sont un remède salutaire, est-il écrit. C'est le dimanche que j'allais avaler ce remède à dose de cheval pour mon salut. Qui aime bien, châtie bien ! J'avais tant bien que mal fini de visiter la majorité des boutiques et vu les médias et je voulais profiter de ce jour pour coller mes grandes affiches sur des panneaux extérieurs. Car le dimanche, il y a moins de trafic.
Pour faciliter ce genre de travail, mieux vaut être deux. Un pour conduire, l'autre pour coller. Sinon, c'est la galère : on conduit les mains pleine de colle et on est souvent obligé de se garer loin de la surface à afficher. Ce dimanche, je ne l'oublierai jamais. De neuf heures du matin à minuit, j'ai collé seul par un vent glacial et dans la neige qui virevoltait. Cela, en soi, n'est pas un exploit, mais ce qui me torturait, c'est de savoir qu'en même temps une trentaine de disciples de toute la province parlaient d'enseignement bien au chaud et fort civilement autour d'une fameuse spécialité locale.
Malgré tout, j'ai rempli la salle quatre fois en tout. Deo gratias ! Trois cents spectateurs à chaque fois. Heureusement qu'une cousine était venue me donner un coup de main pour faire la caisse !
En fait, je n'avais fait que tenir ma parole. Au début de cet apostolat, j'avais prévenu la congrégation lors d'une Convention où la discussion chauffait au sujet de mes activités toutes nouvelles : personne ne m'empêchera d'enseigner !
* L'idéal :
Nantes fut le contraire. Lorsque Fariba et Yves Le Maoût me demandèrent de venir présenter le film chez eux, à Nantes, autre grosse ville de France, j'hésitai bien que je les connaissais de longue date et que j'avais confiance en eux. Échaudé par trop de magnifiques promesses qui m'avaient laissé sur le carreau, je me demandai si je n'allais pas courir une nouvelle fois à l'échafaud.
- Je veux bien venir, mais cela demande du travail de préparation. Il faut être sérieux. J'ai subi trop de contretemps. Je me méfie. Ce film n'est pas un petit "coin-de-feu" ordinaire. Il faut louer une salle publique, afficher, contacter les médias... Cela demande du travail.
Le soir où je suis arrivé chez les Le Maoût, rue du Fezzan, tous les membres de la communauté m'attendaient. Je dis bien tous, il n'en manquait pas un à l'appel. Unique dans les annales. Je n'en demandais pas tant. On a d'abord pris le thé. Fariba est Iranienne. Et cela m'a enlevé les dernières traces de fatigue de la route, car le fait de voir tout le monde réuni, prêt à m'aider, m'avait déjà gonflé à bloc. J'ai sorti mes affiches et mes tracts. Chacun a choisi son quartier, celui qu'il connaissait le mieux pour afficher, et pris le nombre d'affiches qu'il pouvait poser avec un modèle pour les remplir proprement. Pas plus d'une heure de travail chacun et la ville était entièrement couverte. Je me suis réservé le plus difficile, le centre ville, là où les boutiques refusent le plus souvent et sont les plus nombreuses, ainsi que les médias que je suis le seul à pouvoir assumer dans le cas de mon spectacle. Un appartement m'attendait, pour moi tout seul. C'était trop beau. Je me pinçais pour y croire. Le dimanche, pour coller les grandes affiches, ce n'est pas une voiture qui s'est présentée, mais quatre ! Il a fallu trouver quatre pots de colle et quatre brosses. Trois heures à tourner en ville et par beau temps, s'il vous plaît, et l'on s'est tous retrouvés pour le thé à quatre heures, rue du Fezzan, heureux d'avoir tous travaillé ensemble. Salle Coligny, les 24, 25 et 26 septembre 1981, on a accueilli trois fois cent cinquante personnes. Et quatre-vingts, Salle Henri Cochard, à la réunion d'information sur la Foi que nous avions prévue après les projections pour ceux qui étaient intéressés.
* L'âge d'or :
C'est au Québec en 1976 que j'ai rôdé ma ciné-conférence. Mais c'est en Suisse qu'elle a connu son apogée. Grâce à la petite-fille d'une main de la Cause (le général Shu'a'u'llah'Ala'i) qui était mariée à l'époque avec l'un des deux fils d'un milliardaire baha'i du temps du Shah. Je veux parler de Nika Ramzi. J'avais déjà failli la rencontrer en 1970 à Téhéran lors de mon tour du monde en stop. À Elahiéh précisément, le quartier chic de Téhéran, où se dressait un palais bâti sur le modèle du Trianon. En longeant les hauts murs de ce palais pour aller chez Youssef Ghadimi qui m'hébergeait un peu plus loin, je me demandais à chaque fois quelle belle princesse pouvait y résider. Youssef avait même voulu me la faire rencontrer à l'époque. C'était prématuré.
Ce n'est que dix ans plus tard, au nord de Saint-Louis, un soir au cours duquel j'avais présenté le film grâce à Aziz Mesbah, le premier baha'i qui m'a organisé des conférences, que j'ai vu apparaître cette fort jolie femme, comme dans un conte des Mille et Une Nuits. Elle était venue spécialement de Genève avec son mari. La rumeur qui courait en Suisse à l'époque, c'était qu'André ne parlait pas de la Foi dans son film. Il racontait seulement le voyage. Elle voulait en avoir le coeur net. La salle de la paroisse était archicomble ce 10 mai 1980. Lorsqu'elle eut vu le film et assisté au débat qui s'ensuivit, elle se jeta littéralement sur moi pour me demander d'aller le présenter en Suisse. Déjà victime de mésaventures, je ne pus m'empêcher de la mettre en garde :
- Vous savez, ce n'est pas si facile que cela, il faut d'abord trouver une salle, pas n'importe laquelle, placer des affiches, pas n'importe comment, bien les remplir, pas avec des gribouillis, contacter les médias, tout cela demande du travail et du temps...
Je cherchais franchement à la décourager, mais rien ne semblait freiner son enthousiasme. Pour me débarrasser d'elle, je lui fis comprendre qu'en définitive, c'était impossible car la confédération helvétique exige un permis de travail même pour une seule conférence et un permis de séjour même pour un seul jour et que je ne pouvais pas les obtenir à partir de la France.
- Je "va" faire ! me coupa-t-elle.
Elle voulait commencer par Genève. Peur de rien, la Schéhérazade.
Là, je refusai carrément. Je ne tenais pas à me planter, surtout qu'à l'époque je ne m'étais encore jamais frotté à une grande ville en solo.
Je lui suggérai de faire d'abord un essai avec une petite ville et, tout en doutant encore, je lui expliquai précisément comment procéder.
Ça n'a pas tardé. Un mois après, je me retrouvais à Délemont, une petite bourgade du Jura suisse, subjugué. Les affiches étaient remplies proprement, visibles partout, la salle bien choisie, d'un coût modeste, les journaux avaient publié l'information et la radio annonçait la conférence. J'avais mes permis en poche. Tout en Suisse est sujet à une législation tatillonne : Nika avait dû obtenir une assurance pour la salle, aller chercher des billets officiels à la mairie, remplir une feuille d'impôts pour reverser 12 % de la recette aux pauvres du pays, trouver une caissière et une ouvreuse que la loi exige. Moi, par contre, j'avais oublié ma cassette de sons et musiques qui accompagne le film. Qu'à cela ne tienne, elle me prêta une des cassettes qui traînaient dans sa Mercedes. Soixante-dix spectateurs se présentèrent ce 27 juin. Au moment où j'allais parler de Baha'u'llah sur les images de Persépolis, on entendit Edith Piaf chanter "La vie en rose" à la place de la prière de Nadéri Firouzé !
Avant Délemont, le Comité d'enseignement de la Suisse m'avait déjà demandé de venir à plusieurs reprises, mais à condition que je fasse tout moi-même. D'aucuns me prennent pour l'agent 009 ! Le problème est que je ne peux pas rentrer dans ce pays avec le film, sans permis de séjour et de travail comme je l'ai dit plus haut. Et personne ne voulait se mouiller pour les obtenir. Pour mettre la cerise sur le gâteau, la Suisse exige enfin un carnet ATA à la frontière, une espèce de passeport pour laisser entrer le matériel de projection et le film. Par la suite, les démarches pour obtenir cet affreux carnet allaient me rendre dingue chaque année. Deux voyages à la Chambre de Commerce de Corbeil, à vingt kilomètres de chez moi : un pour obtenir le formulaire de dix-sept feuilles en quatre couleurs où je dois inscrire vingt fois le même renseignement en écriture microscopique et un autre pour aller le faire tamponner une fois rempli, après des queues d'attente pas possibles. À noter que cette Chambre de Commerce a déménagé trois fois en huit ans et qu'il me fallait à chaque fois chercher les nouveaux bureaux. Ah, et j'oubliais le voyage à ma banque pour obtenir un certificat attestant que j'avais déposé la somme correspondante à la valeur des appareils. Somme qui ne m'était remboursée que si je rentrais avec ledit matériel. En dehors d'avoir inscrit trois fois la liste des appareils avec tous les détails possibles et imaginables dans le formulaire, je devais en faire une liste séparée et à tout cela je devais rajouter une déclaration sur l'honneur pour je ne sais plus quoi ! Je devais parfois me payer en plus une inspection à la douane locale de Corbeil lorsque je tombais sur une employée de la Chambre de Commerce particulièrement pinailleuse. Ai-je maudit ces démarches chaque année ! Fallait-il que j'aie envie d'enseigner pour me lancer pendant huit ans dans ces tracasseries d'un autre âge. C'était Kafka. Avec mon équipement, je passais toujours à la même douane. On me connaissait. Le plus beau, c'est que la huitième année, il y avait encore un papier mal rempli. Rappelons que ce pays qui lave plus blanc (selon Ziegler) ne fait ni partie de l'Union Européenne ni même des Nations-Unies.
Admiratif après ce premier essai, j'ai donc acquiescé pour tenter ma première grande ville avec elle : Genève. Je "va" faire, répétait Nika à l'envi. En plus d'être agréable et d'avoir une tête de financier, Nika avait le sens des relations publiques. Dès mon arrivée sur le lac Léman, le 1er novembre 1980, m'attendait une conférence de presse. Rien de moins ! Je tournai pendant une semaine dans cette grande ville pour coller les petites affiches dans les magasins. Quant aux grandes, obligation m'était faite de passer par une agence officielle qui demandait cinq fois le prix de l'affiche pour la coller sur les colonnes de spectacles. À signaler que toutes mes affiches, petites et grandes, devaient arborer un joli timbre fiscal pas gratuit. Des maniaques, je vous dis ! À cogner ! La salle choisie était la plus belle de la ville, la Salle Centrale, là où se produisait également "Connaissance du Monde". À l'époque, j'avais investi dix mille francs (français) dans l'affaire sans avoir vendu un seul billet. J'en transpirais. Pas de croyant pour nous aider. Des excuses : "André fait payer l'entrée, il n'y aura personne", "C'est pas baha'i ce qu'il fait", "L'entrée est trop chère" et j'en passe. Nika qui travaillait pour une banque et vivait dans un bel appartement sur les hauteurs de Florissant, par contre, a toujours vérifié combien je gagnais et disait souvent : "C'est pas assez". Trois séances, les 7, 8 et 9 novembre 1980. La salle pleine à chaque fois. Plus de sept cents spectateurs en tout. Il est des Suisses impressionnés qui me demandent encore aujourd'hui quel imprésario m'a organisé Genève.
Tout en se faisant parfaitement comprendre, le français de Nika reste surprenant. Pendant huit ans, elle n'a pas arrêté de présenter mon film aux gens en disant "la terre n'est pas qu'un seul pays". Rien à faire pour la corriger. "Tou es ma langue", répétait-elle. Ce qui ne l'empêchait pas de me réprimander si je disais quelque chose de travers. Eh oui, ça m'arrive. Même plus souvent qu'à mon tour !
Enseigner a toujours été un plaisir pour moi, mais le faire avec elle devenait du rêve ! Nous nous entendions comme larrons en foire. On s'amusait follement et ça marchait. Ces merveilleuses tournées en Mercedes avaient quelque chose de comique. Avec elle dans des tailleurs chics, foulard Cardin autour du cou et diamant de dix mille dollars brillant au doigt et moi, en tenue de kibboutz effrangée et vieilles godasses, on aurait dit une nouvelle version de "La belle et le clochard". Duvets, pots de colles, brosses, affiches, vêtements, petits biscuits, appareils de projections, bobines, micros, gamelles de riz, sacs divers et bouquins encombraient la voiture. Ces tournées à deux ne manquèrent pas de faire jaser, on s'en doute.
Jamais, par exemple, je n'oublierai Nika en train de coller elle- même à trois heures du matin, dans la neige qui tombait, en manteau de vison et talons aiguille, l'une de mes grandes affiches sur un des arrêts d'autobus de Genève malgré mes récriminations. C'est interdit et dans ce pays, on risque facilement l'amende. Mais insistait-elle : "Il y a beaucôô de monde qui attend ici !"
Son audace me stupéfiait. Preuve en est à Lausanne quelques jours plus tard, toujours au mois de novembre 1980. Nous avions trois jours de battement entre les projections de Renens et Bienne. "On va faire Lausanne", me lança-t-elle subitement. J'objectai aussitôt : "Nika, sois raisonnable, Lausanne est une grande ville, on n'a pas le temps d'afficher correctement en deux jours, c'est trop court pour publier dans les journaux, il faut faire les choses sérieusement, bla-bla-bla." Rien à faire. "La communauté en a besoin", rétorqua-t-elle. Malgré ma confiance en elle, je savais que ce projet relevait de la folie la plus pure. Mais impossible de la décrocher de son idée.
- Écoute, c'est pas possible, on n'a même pas de salle, on va se planter. Si tu veux faire ici, alors tu fais sans moi. Tu fais tout toi- même : trouver la salle, coller les affiches... À la limite, je veux bien aller voir les journaux pour me distraire...
Elle me débarqua sur le champ devant "La Gazette de Lausanne" et disparut en souriant. Et en trombe ! Elle loua une des deux salles du Petit Théâtre au-dessus d'un restaurant italien de renommée. Le soir de la projection, dans l'autre salle devait se tenir à la même heure la réunion d'un grand parti politique. Pendant que nous étions en train de déguster de délicieuses pâtes à la Carbonara dans ledit restaurant, une heure avant le spectacle, par la porte vitrée sur mon côté droit, je voyais monter des gens régulièrement à l'étage. Malgré cela, je ne pouvais toujours pas y croire. À mes yeux, il était impossible de réunir du monde en si peu de temps.
- Écoute, Nika, on n'aura pas un chat. T'es folle. Tous ces gens qui montent vont à la réunion politique, c'est clair...
La projection doit commencer dans vingt minutes. Soudain, après avoir jeté un bref coup d'oeil sur sa montre Cartier, elle se lève sans avoir terminé le repas pour courir faire la caisse.
- Te presse pas, ma jolie, finis de manger tranquillement, il n'y aura personne pour nous, je te dis...
Elle disparaît de son pas rapide et décidé. Soudain, elle réapparaît dans le restaurant toute essoufflée et crie joyeuse par-dessus les tables : "André, prends le dessert tout seul, il y a déjà "dou" monde, j'y reste !"
Comment a-t-elle pu grouper cent cinquante personnes aussi rapidement ? Je n'ai toujours pas compris. La madone à Lourdes n'aurait pas fait aussi bien !
Une autre fois, elle me ramassa cent vingt malades dont certains étaient allongés sur leur lit dans un grand hall d'hôpital. Elle me fit aussi projeter chez les fous à Prilly-Lausanne (voir dernier chapitre).
Et le coup du Grand Saconnex, j'allais l'oublier, le 16 novembre 1983 : le grand truc officiel organisé par la mairie. Place illuminée le soir, flics en gants blancs pour le trafic, pompiers aux casques rutilants dans le théâtre, le maire, les autorités au premier rang et une salle pleine à craquer. Et ce calicot en lettres de feu à l'entrée de la ville, rue principale, clamant depuis quinze jours que "la terre n'est qu'un seul pays". Il y en a d'autres. Mais comment faisait-elle ?
Une dernière image. Nous avons fait d'autres projections à Lausanne depuis. Un jour que nous étions bloqués par un feu rouge sur un des ponts de la ville, elle s'avisa de m'envoyer coller une affiche au bas de l'un des piliers, ce qui est naturellement strictement interdit. C'était trop, mais impossible d'hésiter, car elle aurait été capable de lâcher le volant et d'y courir elle-même. Je bondis de la Mercedes, pot de colle et brosse à la main et en un rien de temps, je collai l'affiche sous les yeux ahuris des placides Helvètes qui n'en revenaient pas d'une telle audace. Et je ressautai dans la voiture à temps pour redémarrer avec le trafic !
Enseigner avec Nika n'était que bonheur, on l'a compris. Chaque novembre, pendant huit ans, je partais faire une cure de jouvence en Suisse. En 1987, elle dut quitter ce pays. Depuis, je n'y suis pas retourné.
Photo : En plein commentaire lors de l'une des projections du film. Givry (Saône-et-Loire), le 12 juin 1989.
5. BILAN
Je voudrais maintenant livrer quelques observations glanées au hasard de l'action à travers le monde entier. Observations qui n'ont d'autre prétention que d'inciter à la réflexion ou au débat. Certaines pourront étonner, mais il ne faut pas oublier que le monde évolue vite et que cette action s'étale sur un quart de siècle (1975-2001). Et que des choses ont pu changé depuis.
* Sur quel pied danser ?
Ce jour-là, la plupart des invités au déjeuner n'avaient pas idée de ce qu'avait été la vie d''Abdu'l-Baha et s'attendaient de sa part à une magistrale dissertation sur la Cause baha'ie. L'hôtesse avait même suggéré au Maître de parler de l'immortalité. Cependant, comme le repas progressait sans que ne soit mentionné autre chose que les habituelles politesses de société, l'hôtesse se permit de faire une ouverture, pensa-t-elle, pour permettre à 'Abdu'l-Baha de parler enfin de choses spirituelles. Sa réponse à ceci fut de demander s'il pouvait raconter une histoire et il narra un des nombreux contes orientaux qu'il connaissait. Ce qui fit rire de bon coeur toute l'assistance. La glace était brisée. Et il continua à raconter une histoire humoristique après l'autre, le visage rayonnant, à la grande joie de tous.
Le rire est une relaxation spirituelle.
En 1970, dès que je suis devenu officiellement baha'i en Thaïlande, à mi-parcours de mon épopée, les différentes communautés que je rencontrais me demandaient de leur parler. La première fois, c'était aux Philippines, à Manille. J'étais fort embarrassé. Quel discours attendait-on de moi ? Que devais-je raconter ? Des histoires de voyage pour rigoler ou des trucs sérieux sur la Foi ? Quand on est nouveau "déclaré", on hésite avant de savoir sur quel pied danser, avant de savoir quelle attitude tenir dans la communauté et de trouver sa place.
C'est légitime. Doit-on s'affirmer, s'effacer ? Il est un temps de sevrage et d'adaptation.
Chez les boy-scouts, on m'avait décerné le badge de boute-entrain, de comique de la troupe, en somme. Je décidai de rester dans mon registre. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, après tout ! Et depuis j'ai tenté d'amuser, de détendre et de rendre heureux mes auditoires à travers le monde. Cela me paraît primordial. La communauté a besoin de se sentir bien, n'est-ce pas ? J'entends encore cette pionnière australienne en Biélorussie m'avouer tout récemment : "Ah, ça fait du bien de vous écouter, voilà cinq ans que je n'avais pas ri comme ça."
Bien sûr, à travers le rire, j'exprime aussi des idées. "La plupart des gens sont graves, mais pas sérieux, remarquait Maurice Esmiol, un expert en la matière. Toi, c'est le contraire, tu es sérieux, mais pas grave."
Mon rôle, si j'ose croire en avoir un, n'est pas de parler aux baha'is, je n'ai ni les connaissances requises ni cette capacité-là. Ils en savent autant que moi, sinon plus. J'estime que mon rôle est plutôt de parler aux non-baha'is et là, je me sens à l'aise et je me régale.
À chacun le sien !
* Le moule :
Force est de constater qu'il se développe dans le monde baha'i, en plus de la naissance de grandes familles, ce que j'appelle le moule puritanotaroff, traduisez, américano-persan, héritage des deux grandes nations fondatrices de cette religion. Si encore, c'était les qualités réunies de ces deux peuples, la finesse et l'hospitalité imbattables des Iraniens combinées au dynamisme et à l'efficacité américaines, passe encore. Mais non. Ce moule voudrait créer inconsciemment une espèce d'automate teinté du puritanisme anglo-saxon et imbibé des manières alambiquées persanes. Non merci, je rejette ce modèle. Le but de la Foi n'est pas de créer des clones pour le meilleur des mondes à la Aldous Huxley, mais de permettre à chacun de libérer son potentiel de qualités et de vertus et à chaque peuple d'offrir le meilleur de sa différence culturelle.
La religion n'a pas pour but de moutonner les gens, la vie s'en charge. Elle a, au contraire, pour but de lutter contre cet atavisme de l'humanité. Alors, vigilance !
Au diable, l'uniformité qui se répand de nos jours. Pas de bouillie anonyme et tiédasse. Unité n'a jamais voulu dire "uniformité".
La petite pierre que j'apporte à l'édifice est d'origine gauloise, qu'on se le dise !
Cette attitude m'a attiré moult froncements de sourcils, mais aussi des encouragements comme au cours de l'été 1997. C'était dans le Caucase, où les amis locaux ne connaissent de l'extérieur que des pionniers issus de la sombre péninsule arabique. Ils soufflaient d'aise en me rencontrant : "Ah, ça fait du bien de voir un autre style !" Dans un pays où cela est coutumier, les pauvres baha'is géorgiens n'osaient même plus enfiler de short en plein été.
Une religion qui gêne aux entournures est pour le moins suspecte, ou alors mal digérée. Le grand problème, c'est d'assimiler les Écrits.
Il faut dire qu'il y a de quoi faire ! Le menu est copieux. Pour prendre un petit exemple : lorsque Baha'u'llah, à juste titre, interdit de baiser la main des dignitaires, bague du Pape et compagnie, cela ne veut pas dire, à mon avis, qu'un doux bisou sur la main de son aimée est un péché.
Comprenons les choses.
Mais il est vrai que, même si l'on peut saisir instantanément la vérité nouvelle, "on ne devient baha'i que lentement et graduellement"(1) selon Shoghi Effendi lui-même. Nous ne sommes tous que des baha'is en devenir. Mais, par pitié, ne restons pas comme le boa qui vient juste d'ingurgiter l'éléphant et se fige dans la forme d'un chapeau ! Être bien dans sa peau, en accord avec soi-même, donc heureux et à l'aise, attirera plus d'âmes à cette Cause sublime que tous les discours du monde. Et être en accord avec ce que l'on prêche est peut-être une lapalissade, mais c'est primordial. Les gens vous sentent venir. Personnellement, il est des sujets que je préfère ne pas aborder ! On comprend, je ne suis pas parfait. C'est pour cela qu'il est demandé dans les Écrits d'améliorer d'abord son caractère (pas de la tarte) et de purifier son coeur (pas de la tarte non plus !) avant de se lever. Car finalement, "Le triomphe ultime de la cause sera assuré par une chose et uniquement une, affirme le Gardien, c'est-à-dire, la mesure dans laquelle notre vie intérieure et notre caractère personnel reflètent dans leurs nombreux aspects la splendeur de ces principes éternels proclamés par Baha'u'llah(2)."
Je me permettrai d'illustrer ce propos par un exemple qui me parle : une mère éplorée vint un jour trouver Gandhi pour lui demander d'interdire à son fils de manger du sucre. Celui-ci resta silencieux un instant, puis lui proposa de revenir dans une semaine avec son fils. Il lui donna alors seulement l'ordre de ne plus prendre de sucre. "Comment se fait-il que vous ayez attendu une semaine pour le dire", questionna la mère, quelque peu surprise.
- J'attendais de cesser d'en prendre moi-même, répondit-il !
* Attitude :
Ce qui touche le plus les gens, je l'ai constaté tant de fois et je le répète, ce ne sont pas les beaux discours, mais plutôt l'attitude que l'on dégage. L'impression que l'on donne. C'est ce qui reste en mémoire. Des réunions, les gens se rappellent surtout d'avoir passé un bon moment ou non, ils se souviennent de la qualité de l'accueil, du goût des gâteaux et du café, de la décoration de la salle ou du charme de l'hôtesse plus que de tout autre chose. L'Homme est d'abord un être émotionnel. L'esprit dans lequel les mots sont prononcés est plus vital que les mots eux-mêmes.
"C'est en parlant à l'âme qu'on électrise l'homme", constatait Napoléon.
Combien de fois, ne m'a-t-on pas fait cette remarque : "Je ne sais pas si ce que vous dites est juste, mais vous en avez tellement l'air convaincu."
Les gens se méfient de tout ce qui est "religion" en Occident. N'en rajoutons pas en se présentant avec une tête de curé ou d'ayatollah ou avec des murmures de messe basse. En France, affirmer d'entrée de jeu que l'on est baha'i est hautement risqué et peut bloquer le déroulement de la conversation, car les gens se méfient de ce qu'ils ne connaissent pas, d'une part, et de ce qui est étranger, d'autre part.
Le Maître déclare dans une de ses tablettes que si nous voulons avoir une influence quelconque sur les chercheurs, il faut d'abord faire sauter l'appréhension : les âmes connaissent l'appréhension. Pour que la Parole ait de l'effet, les amis doivent d'abord essayer d'éliminer toute appréhension chez ceux qu'ils veulent enseigner(3). Rire ensemble est un excellent moyen de faire sauter cette appréhension, car cela fait naître un sens d'unité spirituelle.
Le meilleur discours n'est pas celui qui est le mieux brossé, mais celui dont on retient quelque chose. Ne serait-ce qu'un mot après des années. Pour preuve, la conférence internationale baha'ie qui s'est tenue à Paris en août 1976. Le deuxième soir, il fut décidé de faire revenir les participants au Palais des Congrès pour profiter de l'exceptionnelle présence de huit "Mains de la Cause". Malgré la fatigue, la moitié des sept mille revinrent. Et chacune de ces "Mains" de délivrer un remarquable speech. Il faut reconnaître qu'elles sont rodées à ce jeu-là. Le premier discours dura vingt minutes. Il était déjà tard et deux jours d'attention ininterrompue avaient affaibli la concentration des esprits les plus coriaces. Dès le deuxième discours qui ne semblait pas finir non plus, j'en voyais certains dans la salle qui se prenait la tête dans les mains de désespoir. Mais le public baha'i est patientissime. Le cinquième orateur, John Robarts du Canada, ayant enfin saisi qu'il y avait saturation, dit ceci :
- Ce soir, je vais faire le discours le plus populaire de ma carrière : "Au suivant !"
Et il tendit le micro à la "Main" suivante sous les applaudissements de la foule soulagée.
"Au suivant." Voilà la seule chose que j'ai retenue de cette soirée d'éloquence.
Belle leçon dont j'ai toujours essayé de tenir compte par la suite. Règle d'or que je me suis fixée : terminer mes débats avant que l'attention ne tombe. Laisser les gens en suspens. Ne pas fatiguer. Je peux même être féroce : j'estime que lorsqu'une personne tente lentement de changer de fesse sur sa chaise ou commence discrètement à bailler, c'est que j'ai été trop loin. J'arrête. C'est l'enfance de l'art.
On ne sait jamais si un mot de son exposé sera retenu et encore moins lequel, mais cela ne veut pas dire qu'il faut en négliger la préparation. Cela s'appelle du respect. Finalement, tout discours ne devrait-il pas être comme une mini-jupe ? C'est-à-dire assez long pour couvrir le sujet tout en restant assez court pour retenir l'attention !
Je sais bien qu'on désespère parfois, c'est si difficile dans ce pays de propager le message, et on est tenté d'essayer tous les trucs, évidemment. Mais je trouve bizarre néanmoins d'oser se présenter à un inconnu en claironnant : "Je suis baha'i." Je n'ai jamais entendu de Français se présenter à moi en m'annonçant de but en blanc qu'il est catholique ou juif ! 'Abdu'l-Baha conseille avec sa mansuétude coutumière de faire comprendre à ceux que nous rencontrons que nous sommes bien des baha'is, mais sans en proclamer le fait(4).
"Jamais ils ne doivent laisser passer un jour sans enseigner une âme(5)."
Ah, la belle phrase ! Faut-il en déduire que si l'on n'est pas allé tarauder au moins une fois dans la journée le premier inconnu que l'on a réussi à coincer avec le mot "baha'i" ou "Baha'u'llah", on manque à son devoir de croyant ? Doit-on voir dans chaque nouvelle tête que l'on croise une future proie pour la Foi ?
Pitié !
Ne serait-ce pas malsain de se lier avec des gens dans l'unique but de leur parler de la Foi ? Si l'on a cela derrière la tête, il y a peu de chance pour que ça réussisse. On doit se faire des amis pour la beauté de la chose, me semble-t-il, pour son plaisir personnel, pour ne pas se retrouver seul dans les mondes suivants, pour l'amour du Créateur, mais pas avec un traquenard derrière la tête. On n'est pas à la chasse ! Cela n'exclut pas le fait que pour pouvoir partager le message avec quiconque, mieux vaut être sur la même longueur d'onde, en amitié. Rappelons-nous la loi de la similitude de saint Paul dont nous avons déjà parlé.
'Abdu'l-Baha explique ainsi l'attitude à adopter : la nourriture doit être offerte uniquement pour l'amour de Dieu, pas pour l'amour de celui qui écoute, pas pour votre propre bénéfice, mais simplement parce que Dieu désire que sa Manifestation soit connue...(6) Est-il possible à celui qui a compris la Foi de se taire ? Non, il désire partager la "nourriture". Tous les jours évidemment, si possible. Donc tout réside dans la manière de la partager. À chacun de trouver la méthode et les mots pour le faire. Mais attention à ce que l'on dit ! Je me souviens d'un adepte mauricien des plus actifs qui assura à un pâlichon descendant de Vercingétorix du côté des arènes de Nîmes que "Nous (sous-entendu les baha'is), on a la solution." La réponse ne se fit pas attendre.
- Qu'est-ce que tu me racontes, toi le Négro ! Dans ton pays, tu crèves de faim et maintenant tu viens me chanter que tu as la solution !
Ami de couleur (excuse-moi d'utiliser cette désignation discriminatoire si courante), quelle fermeté d'âme ne te faut-il pas pour encaisser les vexations d'un esprit colonial qui a du mal à mourir et d'une ignorance imbécile peu flatteuse ! Je n'exagère pas. Les Blancs ici ne se rendent pas compte que leur parler ordinaire est foncièrement raciste, mais ceux qui le subissent au quotidien le savent. Le problème est chez les Dupont-Lajoie, pas chez toi, bien entendu. Les Européens s'imaginent que leur puissance industrielle et leurs découvertes technologiques légitiment leur prétendue supériorité sur les autres peuples. Tu peux leur montrer qu'un bon caractère, de belles manières et un coeur chaleureux comptent aussi. Aujourd'hui où je prends beaucoup le train pour moins me fatiguer qu'avec la voiture, je me retrouve dans le métro parisien à faire un véritable parcours du combattant avec caddie, cartons de livres, films et projecteur. Ça pèse, c'est encombrant et ça passe mal dans les tourniquets ; il y a des escaliers partout et les rames ne sont pas à la hauteur du quai. Autrement dit, je m'amuse (c'est un autre mot que je veux dire, mais il est trop parfumé). Les rares personnes qui me proposent de me donner un coup de main dans le rush perpétuel sont la plupart du temps les Maghrébins et les Noirs. Les autres m'insultent pratiquement, car je freine leur course de rat !
Tous les Hommes de toutes les races ont un coeur et des sentiments. Des "vibrations", pour parler hippie. Réalité qui ne semble pas toujours bien perçue ici quand on voit l'attitude de certains mangeurs de grenouilles. J'ai parcouru le monde entier avec deux yeux qui voient très bien et je n'ai vu qu'une seule espèce humaine. Il est des corsaires qui, avec un seul oeil, semble en voir deux ! J'ai trouvé des gens merveilleux partout, des gens qui m'ont touché au plus profond de moi (voir mes livres d'aventures). J'ai pris des leçons de savoir-vivre et de générosité à en avoir honte dans le soi-disant "monde sous-développé". C'est ça la réalité réelle. Toi, l'Africain, par exemple, tu m'as fait comprendre ce que le mot "frère" signifie, ce que partager veut dire. En tout cas, à vous tous, amis de couleurs, merci d'être venu égayer la grisaille de ma banlieue et de nos villes frileuses, et de mettre plus de chaleur dans les relations humaines de l'hexagone. Votre présence est ici réconfortante.
Oui, à ce sujet-là, relisons Jean de La Bruyère (Les Caractères) :
"J'appelle mondains, terrestres ou grossiers ceux dont l'esprit et le coeur sont attachés à une petite portion de ce monde qu'ils habitent, qui est la terre ; qui n'estiment rien, qui n'aiment rien au-delà : gens aussi limités que ce qu'ils appellent leurs possessions ou leur domaine, que l'on mesure, dont on compte les arpents, et dont on montre les bornes."
Pour revenir à notre brave Mauricien, il m'a personnellement estomaqué en 1980. À l'époque ne vivait qu'un seul croyant à Nîmes, c'était lui. Tailleur par profession, Toolan se remuait comme un beau diable, faisant croire à la mairie qu'une importante communauté baha'ie s'était développée dans cette grande ville. Cette année-là, il avait réussi à l'afficher à lui tout seul pour me faire présenter le film.
Il s'était fait offrir par la municipalité pour la séance publique le Centre Pablo Neruda, rien que ça ! Il avait réussi, de plus, à y faire venir un établissement scolaire le matin et un club de seniors l'après-midi. Il avait remué les médias de sa propre initiative. Son enthousiasme ne connaissait pas de limite. Je n'en revenais pas, je n'avais plus rien à faire. Ya Baha'u'l-Abha !
Tu vois, qui veut peut. On oscille tous entre la joie et la peine. Peu importe, la couleur, la nationalité ou la croyance. Les sentiments sont communs à tous les peuples. Mais ce qu'il faut saisir, c'est qu'ils s'expriment à travers le filtre de la culture, ce qui peut donner à l'arrivée des gestes différents et déroutants. Même si l'impulsion est identique. Deux exemples pour m'expliquer : en France, on a pour habitude d'offrir les fleurs dans un bel emballage. En Allemagne, pays pourtant voisin, c'est malpoli d'agir ainsi. On les offre nues ! Fleurs avec emballage, fleurs sans emballage, c'est différent, oui. Mais le geste d'offrir à la base est identique. C'est un geste de générosité. Il a seulement été filtré autrement. Le deuxième exemple, toujours en France, lorsqu'un individu reçoit une brique sur le pied, il se met à gueuler. Il le fait d'ailleurs sans que la brique tombe (pour que ça marche, il faut gueuler, n'est-ce pas ?) ! En Asie, le type, lui, va rire. On dit bien "rire jaune". La douleur n'en reste pas moins la même. Mais la culture aura donné une réaction différente pour la même souffrance. Le sourire du Dalaï-Lama trompe les Européens. Rien ne peut pousser un chef d'état à sourire quand son pays est martyrisé, si l'on réfléchit une seconde. En passant, on peut méditer sur l'exemple qu'offre ce dignitaire dans notre monde de violence. S'il est facile de jouer au non-violent dans un pays libre, le rester lorsqu'on est menacé de disparition relève de l'héroïsme. Pourtant, c'est lui qui a raison. La paix amène la paix. N'est-il pas en train d'appliquer un de nos principes avec grande fermeté d'âme ?
* Ouverture :
Si quelqu'un vous parle d'astrologie et que vous lui dites que c'est bidon, dur. Si, par contre, vous pouvez lui démontrer la relation entre l'apparition de Baha'u'llah et celle de l'ère du Verseau à laquelle nous assistons, vous aurez son oreille.
- Trouver l'ouverture.
Voici une histoire qui montre comment j'essaye de le faire. Dans les années 80 passait sur les ondes de la RTBF une émission d'une heure, fort populaire, une sorte de radioscopie version belge avec Jacques Bofford, intitulée : "En Question". Depuis deux ans, les amis belges tentaient vainement d'y participer. Rien à faire, le sujet baha'i n'intéressait pas l'émission. Soi-disant. J'eus le bonheur d'y être invité lors de la parution de "La Route et ses chemins". Et comme à chaque fois, mon petit piège fonctionna. Mon stratagème disons, car je ne cherche pas à "piéger" les gens ni à gagner à tout prix. Patient comme l'araignée qui attend la mouche au fond de sa toile, je laisse venir la question fatale :