LA FOI BAHA'IE
L'émergence d'une religion mondiale
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11. Epilogue - Les défis du succès
Nous avons relevé dans l'introduction une hypothèse émise par Edward Granville
Browne, l'un des premiers érudits occidentaux à prendre connaissance de la foi
bahá'íe en Perse au dix-neuvième siècle. Browne pensait que cette jeune foi
représentait sans doute les prémices d'une nouvelle religion mondiale. Il lui
semblait qu'elle offrait aux érudits l'occasion unique d'examiner en détail
comment une nouvelle religion prend réellement naissance.
[Nota: E. G. Browne, A Traveller's Narrative, p. viii. . À la suite de ses
premières recherches, Browne consacra une grande partie de son temps, au cours
des trois décades qui suivirent, à une étude minutieuse des origines bahá'íes;
il produisit plusieurs commentaires critiques et publia quelques traductions
en anglais des principaux ouvrages de littérature bábíe et bahá'íe.]
Ces efforts ne furent pas universellement appréciés par les contemporains de
Browne. Bien que son travail ait attiré le soutien sympathique de certains de
ses collègues, d'autres estimaient qu'il consacrait une attention disproportionnée
à ce qu'ils considéraient comme un simple mouvement réformateur à l'intérieur
de l'islam.
[Nota: Voir par exemple de E. Denison Ross, Babism, dans Great Religions
of the World, pp. 189-216. Ross était un orientaliste britannique et un ami
et confrère de Browne.]
Dans la revue savante et influente The Oxford Magazine, l'un des critiques alla
même jusqu'à traiter les études bahá'íes de Browne de violation absurde de l'optique
historique.
[Nota: Cité par E. G. Browne dans son introduction au livre Life and Teachings
of `Abbas Effendi, de Myron H. Phelps, p. xiii, f. n. 1.]
L'histoire des cent premières années écoulées depuis que Browne entreprit son
étude de la foi bahá'íe a confirmé son jugement premier. Lentement mais sûrement,
un nouveau système religieux indépendant a pris forme et s'est établi dans pratiquement
tous les pays du monde, un système distinct du milieu islamique au sein duquel
il a pris naissance. Il n'est plus étonnant de constater que des autorités contemporaines
sur les religions comparées, telles que l'historien Arnold Toynbee, incluent
la foi bahá'íe parmi les grandes religions du monde à côté de l'islam et du
christianisme.
[Nota: Voir l'introduction, note de bas de page n° 1.]
La même idée a été exprimée, bien que dans un esprit assez différent, par des
porte-parole officiels des institutions islamiques. Dès 1925, une cour d'appel
sunnite siégeant à Beba, en Égypte, concluait dans un cas soumis à son jugement
: " La foi bahá'íe est une nouvelle religion, entièrement indépendante [de
l'islam]... Aucun bahá'í ne peut, par conséquent, être considéré comme musulman
et vice versa, de même qu'un bouddhiste, un brahmane ou un chrétien ne peut
être considéré comme musulman. "
[Nota: Cité dans
Dieu passe près de nous,
de Shoghi Effendi, p. 354.]
Les bahá'ís croient que cette nouvelle religion indépendante a la capacité d'unir
les peuples du monde et rendra possible, dans un futur éloigné, la naissance
d'une civilisation universelle. Ce qui se fera, soulignent-ils, lorsque leur
communauté sera capable de faire face aux épreuves créées par ses propres succès.
Ce sujet d'épreuves, dans le sens bahá'í du terme, a besoin d'être commenté.
Les épreuves, nous enseigne Bahá'u'lláh, sont essentielles à la croissance humaine.
Si nous ne sommes pas éprouvés, dit 'Abdu'l-Bahá, les potentialités latentes
en nous et qui nous ont été données pour l'éternité, ne se développeront jamais
:
" Sans les épreuves, l'or véritable ne pourrait être distingué du faux. Sans
les épreuves, le courageux ne se différencierait pas du couard... Sans les épreuves,
l'intelligence et les facultés des érudits des grandes écoles ne pourraient
se développer. "
[Nota: 'Abdu'l-Bahá ,
L'art divin de vivre,
p. 91.]
Ce concept s'applique également au développement de la communauté bahá'íe elle-même.
Shoghi Effendi écrivit :
" Certes, l'histoire des cent premières années de son évolution se ramène à
une série de crises internes et externes d'une gravité variable, dévastatrices
dans leurs effets immédiats, mais libérant chacune, mystérieusement, leur équivalent
en force divine, et amenant alors une impulsion nouvelle à son déploiement;
ce nouveau déploiement, engendrant à son tour une plus grande calamité suivie
d'une effusion plus généreuse de grâce céleste, permet à ses défenseurs d'accélérer
encore sa marche et de gagner à son service des victoires plus éclatantes encore.
"
[Nota: Shoghi Effendi,
Dieu passe près de nous,
p. xv.]
Il serait utile dès lors, de réfléchir aux nouvelles épreuves que doit à présent
affronter la foi bahá'íe en tant que religion établie et jouissant d'une reconnaissance
de plus en plus importante. Les principaux défis auxquels la communauté bahá'íe
doit faire face sont les suivants :
- maintenir la communauté unie;
- parvenir à une participation universelle;
- faire face à une opposition croissante; et
- établir un mode de vie bahá'í comme modèle devant favoriser la naissance d'une
civilisation mondiale.
La caractéristique la plus importante de la communauté bahá'íe est son unité.
L'un des principaux buts de la communauté bahá'íe est d'aider l'humanité à s'unir.
Aux yeux d'une époque particulièrement sceptique, le fait que la foi ait traversé
indemne le premier siècle critique de son histoire, maintenant fermement intacte
l'unité de sa communauté (à savoir qu'elle ne se soit pas divisée en sectes),
lui donne une crédibilité des plus intéressantes.
[Nota: Comme le montrent les histoires de Muhammad-`Alí et d'Ibrahim Kheiralla
(voir chapitre
4), le succès remporté par la communauté bahá'íe en évitant le schisme n'est
pas dû à l'absence d'attaques contre son unité fondamentale. En plus de ces
deux contemporains de 'Abdu'l-Bahá , l'histoire de la foi bahá'íe depuis la
mort de Bahá'u'lláh en 1892 a connu plusieurs tentatives de scission entreprises
par des membres éminents de la communauté dans le but de créer des factions
qui leur soient fidèles. Cependant, aucune de ces tentatives n'a été soutenue
par un nombre conséquent de bahá'ís, et la plupart ont disparu avec la mort
des individus qui en étaient à l'origine.. ]
Cette réalisation en elle-même la distingue des autres religions du monde, car
on ne peut en dire autant d'aucun autre mouvement religieux d'importance. À
maintes reprises, dans toutes les formes d'association religieuse, des schismes
se sont développés très tôt au cours des phases les plus vulnérables de leur
histoire; et l'impulsion génératrice a dû poursuivre son travail par l'intermédiaire
de sectes et de confessions souvent en désaccord.
En ce qui concerne les religions mondiales plus anciennes, le problème était
moins critique. D'autres préoccupations accaparaient l'énergie et l'attention
des croyants. Cependant, dans le cas de la foi bahá'íe, l'unité est le cachet
de sa revendication d'origines divines. Bahá'u'lláh refusa en des termes très
forts toute tentative d'introduction du virus de l'esprit partisan ou de l'esprit
de dissension à l'intérieur de la communauté.
[Nota: Dans son Testament (p.15)
Le testament d'Abdu'l-Bahá,
'Abdu'l-Bahá demandait aux Mains de la cause d'expulser immédiatement de la
foi tout individu qui tenterait délibérément de nuire à l'unité de la communauté.
L'épreuve consiste à déterminer l'attitude de l'individu envers les institutions
centrales établies dans l'alliance de Bahá'u'lláh : La jeune branche sacrée,
le Gardien de la cause de Dieu, ainsi que la Maison Universelle de Justice qui
doit être établie par des élections universelles, sont placées à la fois sous
la garde et sous la protection de la Beauté d'Abhá [c.à d. Bahá'u'lláh],
sous la sauvegarde et l'infaillible direction de Sa Sainteté, le Glorifié [c.
à d. le Báb]... Tout ce qu'ils décident vient de Dieu. Quiconque ne lui
obéit pas ni ne leur obéit, n'a pas obéi à Dieu... 'Abdu'l-Bahá avait clairement
établi qu'il ne parlait pas là de différences d'opinions ou de défaillances
de comportement personnel, mais plutôt de tentative délibérée de schisme niant
l'autorité établie par les Écrits bahá'ís. À celui qui agissait ainsi, il a
donné le nom de Briseur d'alliance et a affirmé qu'une telle personne ne pouvait
plus prétendre au nom de bahá'í ni conserver quelque lien que ce soit avec la
communauté bahá'íe. ]
Il n'y a pas de sectes ou de groupes dans la foi bahá'íe, tels que libéraux,
orthodoxes ou réformés. La diversité de vue est perçue comme une fonction de
l'individualité de la conscience. Elle est inhibée, découragée par l'esprit
de discorde. Ainsi, les bahá'ís à travers le monde font partie d'une communauté
unique et organiquement unifiée.
Que va-t-il se passer aujourd'hui que la foi commence à se développer très rapidement
partout dans le monde, parmi des cultures et des peuples radicalement différents
? Va-t-elle pouvoir maintenir le même degré d'unité, alors que des communautés
régionales ont des décades d'avance sur d'autres en matière d'intégration de
certains des enseignements de la foi dans leur structure sociale tout en ayant
des décades de retard en matière de ressources disponibles et de sophistication
administrative ? Nous vivons aujourd'hui une ère de pressions politiques cruellement
intenses. Dans des pays déchirés par des rivalités culturelles ou ethniques,
la communauté bahá'íe sera-t-elle capable de poursuivre l'accroissement du nombre
de ses membres en attirant des personnes de ces différents milieux opposés ?
L'autorité de la Maison Universelle de Justice est vitale pour maintenir l'unité
de la foi. Sera-t-elle capable de maintenir une discipline bahá'íe dans une
communauté religieuse particulièrement diversifiée et en rapide développement
à une époque où l'effondrement social est général ? À ce sujet, la communauté
bahá'íe sera-t-elle capable de maintenir une unité de croyance en se concentrant
sur les interprétations des enseignements de Bahá'u'lláh données par les figures
centrales de la foi bahá'íe, dont le Gardien, Shoghi Effendi.
[Nota: La question n'est pas hypothétique. En 1994, un petit groupe d'individus,
répertoriés comme étant membres de la communauté bahá'íe des États-Unis, conçurent
un plan pour refondre entièrement la foi bahá'íe en une sorte d'idéologie socio-politique,
dont ils seraient eux-mêmes les interprètes. Ce programme devait être accompli
en démantelant la légitimité de 'Abdu'l-Bahá et de Shoghi Effendi, et en imposant
aux Écrits de Bahá'u'lláh une interprétation profane, étrangère à leur dessein
manifeste. Bien qu'elle ait été agressivement poursuivie au moyen de catalogues
sur le réseau électronique, l'initiative ne réussit singulièrement pas à influencer
les bahá'ís qui en eurent connaissance. Ses partisans se retirèrent finalement
de la communauté lorsque leurs vues furent contestées par les institutions de
la foi.]
En un sens la communauté bahá'íe est de toute évidence bien mieux équipée pour
faire face à ces défis aujourd'hui que par le passé. Aucune personne possédant
une compréhension correcte des enseignements et de l'histoire de la foi ne pourrait
invoquer la confusion quant à la position de la Maison Universelle de Justice
en tant que seule autorité législative de la communauté. La documentation est
complète et a été largement diffusée; la totalité des croyants participe à l'élection
de cette institution selon les directives laissées par Bahá'u'lláh; et la Maison
Universelle de Justice elle-même a guidé le développement de la communauté en
général par le biais de plans successifs d'enseignement, au cours desquels tous
les autres organes de la communauté ont mené à bien le rôle qui leur avait été
assigné par la Maison de Justice.
Toute vulnérabilité attribuable à la foi à ce moment de son histoire est plutôt
liée au rapide développement de la communauté et à la situation instable du
monde. Au cours de chacune de ces dernières années, des milliers de croyants
ont rejoint la foi et cet accroissement du nombre de ses membres semble aujourd'hui
s'accélérer. Ceci est particulièrement vrai dans le Tiers-Monde. Une grande
partie de la communauté est composée de membres qui sont venus à la foi en raison
d'une reconnaissance intuitive de Bahá'u'lláh en tant que messager de Dieu et
en raison de l'attraction exercée par l'esprit et l'exemple concret de l'unité
bahá'íe.
Un grand nombre de ces nouveaux croyants est illettré, et par conséquent la
consolidation de cette communauté grandissante dépend en grande partie des moyens
de déplacement et du système de communications qui se dégradent chaque jour
en raison d'événements internationaux incontrôlables. 'Abdu'l-Bahá et Shoghi
Effendi ont tous deux prédit que viendrait un temps où, en raison d'un bouleversement
social général et d'un éventuel effondrement total, les communications avec
le Centre mondial de la foi seraient temporairement coupées (comme elles le
furent durant la Première et la Seconde Guerre mondiale), peut-être pendant
des périodes de temps assez conséquentes. La jeune administration bahá'íe sera-t-elle
capable de maintenir l'unité de croyance et d'action actuelle au cours de telles
périodes ?
Les bahá'ís pensent que oui. Pour eux, l'alliance de Bahá'u'lláh contient la
certitude absolue que Dieu continuera de préserver l'unité de sa communauté
comme il l'a fait tout au long des vicissitudes des années passées. Certes les
institutions de la foi possèdent à travers les Écrits sacrés l'autorité requise
pour retirer son droit de participation à un individu ou à un groupe d'individus
qui, après avoir été conseillés et mis en garde, tentent de créer un schisme.
Néanmoins, une chose est évidente : la communauté bahá'íe entre maintenant dans
une étape de son développement où son unité soigneusement préservée sera davantage
encore soumise à de puissantes tensions.
La communauté doit faire face à un autre défi : s'assurer de la participation
de l'ensemble de ses membres au travail de la foi. À première vue, cette question
ne devrait pas préoccuper les membres de cette religion outre mesure. La communauté
bahá'íe est une organisation laïque (c'est-à-dire sans clergé); l'une de ses
caractéristiques distinctives est l'implication déjà importante de ses membres,
du plus haut placé au plus humble, dans la conduite de ses affaires.
Cette caractéristique n'est cependant pas simplement une adjonction agréable
à son existence. Elle est essentielle à sa survie et à sa croissance. La raison
d'être de la foi bahá'íe est de construire une nouvelle sorte de société qui
puisse devenir le modèle d'une civilisation universelle. Elle n'y parviendra,
du moins aux yeux de son fondateur et de ses membres, qu'en avançant fermement
sur le chemin de la réalisation de sa mission. Une telle progression dépend
de la mobilisation d'énormes ressources humaines et matérielles. Pour une communauté
aussi petite, du moins relativement, ces ressources ne peuvent être disponibles
qu'au travers de la volonté de tous ou d'une grande majorité de ses membres
de participer activement aux programmes de la communauté. C'est sans doute dans
cette optique que la Maison Universelle de Justice a instauré la participation
universelle comme l'un des buts jumeaux de ses premiers plans généraux dont
le premier fut lancé en avril 1964, une année après sa première élection.
[Nota:
Messages de la Maison Universelle de Justice ,
1963-1986, 14.8.]
Travaillant sur ce thème, la Maison Universelle de Justice publia la déclaration
suivante :
" ... la participation de chaque croyant est de la plus grande importance et
une source de pouvoir et de vitalité qui nous est encore inconnue... Si chaque
croyant s'acquitte de ces devoirs sacrés, nous serons étonnés de l'accroissement
du pouvoir qui en résultera pour le corps tout entier, qui engendrera à son
tour une croissance plus importante encore et une pluie de bénédictions plus
grandes encore sur nous tous.
Le véritable secret de la participation universelle repose dans le souhait souvent
répété du Maître [c'est-à-dire 'Abdu'l-Bahá ] : que les amis devraient
s'aimer les uns les autres, constamment s'encourager, travailler ensemble, être
comme une seule âme dans un seul corps et devenir en agissant ainsi un véritable
corps, sain et systématiquement organisé, animé et illuminé par l'Esprit. "
[Nota:
Messages de la Maison Universelle de Justice ,
1963-1986, 19.4-19.6.]
Cet appel a des implications évidentes sur la vie de la communauté dans le monde
occidental. Dans les communautés plus jeunes d'Afrique, d'Amérique du Sud, d'Asie
et du Pacifique où la foi fut introduite à l'origine par des pionniers venus
d'Iran et d'Amérique du Nord, cet appel à la participation universelle a encore
une autre dimension : dans ces pays, le défi consiste à faire assumer aux membres
autochtones de la communauté bahá'íe, largement majoritaires, la pleine responsabilité
de l'administration de la foi et de son développement selon des lignes propres
à un environnement culturel particulier.
La communauté bahá'íe dans son ensemble a déjà fait des progrès impressionnants
dans ce sens. Les premières photographies des assemblées spirituelles nationales
d'un certain nombre de ces pays (et même celles de certaines petites nations
européennes), montraient un pourcentage élevé de pionniers étrangers. Ceci a
aujourd'hui totalement changé. Il n'y a que peu, voire aucune, communauté nationale
où les affaires de la foi ne soient complètement entre les mains de croyants
locaux dans ces parties du monde. Toutefois le contrôle de l'administration
de la communauté bahá'íe n'est que la première étape. Les membres autochtones
de ces importantes communautés bahá'íes doivent aujourd'hui faire face à un
autre défi : assumer la pleine responsabilité des nombreuses activités détaillées
que nécessitent les plans globaux d'enseignement conçus par la Maison Universelle
de Justice, à savoir : créer des écoles et des centres communautaires, organiser
des projets de développement économique et établir des liens plus étroits avec
les autorités civiles gouvernementales à tous les niveaux.
Dans aucun domaine le défi à la participation n'est aussi important que dans
celui de la propagation du message bahá'í. La plupart des corps religieux considéreraient
que le taux actuel de croissance de la communauté est impressionnant; il est
cependant loin de générer les millions d'adeptes nécessaires à la réalisation
de la vision de Bahá'u'lláh pour sa communauté. De toute évidence cela est simplement
dû au fait que jusqu'à présent seule une petite minorité des bahá'ís enseigne
directement la foi aux autres. C'est sans doute dû en partie à l'interdiction
bahá'íe de faire du prosélytisme agressif, principe dont peu d'observateurs
seraient prêts à contester la valeur. Étant donné cependant que de nombreux
bahá'ís attirent avec succès d'autres personnes à la foi sans violer ce principe,
il est clair que la véritable solution est une plus grande participation.
La situation actuelle permet donc une participation active accrue de la part
de milliers de bahá'ís, qui auraient pu sans cela, demeurer de simples membres
passifs de la communauté. Ceci se produira-t-il vraiment ? Ou bien l'attraction
et les pressions exercées par les problèmes politiques et économiques détourneront-elles
les énergies des croyants les plus compétents des programmes de la foi, comme
ce fut le cas pour les adeptes d'un certain nombre d'autres organisations religieuses
? Les membres autochtones des communautés nationales les plus importantes pourront-ils
s'adapter au schéma de vie importé par les pionniers étrangers de manière à
répondre à leurs besoins régionaux tout en demeurant fidèles à la vision de
Bahá'u'lláh ? Pourront-ils produire les ressources humaines dont la communauté
internationale bahá'íe a tant besoin pour mener à bien ses ambitieux programmes
?
De tels défis représentent pour des organismes sains des stimulations positives
qui aident à leur développement. D'autres défis ont moins d'attrait. Il existe
des personnes qui sont profondément opposées au développement de la foi bahá'íe
et qui, dans certains cas, ne recherchent rien de moins que sa destruction.
Les bahá'ís en général n'aiment pas s'étendre sur ce sujet, mais il est traité
avec vigueur dans les écrits de la foi. Shoghi Effendi par exemple a dit :
" Comment les prémices d'un soulèvement mondial, libérant des forces qui dérangent
si profondément l'équilibre social, religieux, politique et économique d'une
société organisée, ... peuvent-elles manquer d'avoir des répercussions sur les
institutions d'une religion si jeune, dont les enseignements ont une incidence
directe et vitale sur chacune de ces sphères de la vie et de la conduite humaine
?
Il ne faut pas s'étonner, par conséquent, s'ils [les bahá'ís] ... s'aperçoivent
qu'au milieu de ce tourbillon de passions opposées, leur liberté a été restreinte,
leurs principes méprisés, leurs institutions attaquées, leurs mobiles calomniés,
leur autorité compromise et leur revendication rejetée. "
[Nota: Shoghi Effendi,
L'avènement de la justice divine ,
p. 9.]
De telles attaques, à un degré ou à un autre, ont marqué le siècle tout entier
et un tiers de la vie de cette jeune religion. Elles ont récemment commencé
à s'aggraver et à nécessiter une réponse énergique et unifiée de la part de
la communauté internationale bahá'íe. Dans plusieurs pays musulmans, l'opposition
a pris la forme de campagnes manifestes de répressions, et en Iran, berceau
de la foi bahá'íe, elle a eu pour résultat des souffrances humaines sur une
grande échelle.
Le principal crime de la foi bahá'íe aux yeux du clergé chiite musulman en Iran
est son existence même. La théologie musulmane fondamentaliste considère Mohammed
comme le dernier des messagers que Dieu enverra et l'islam comme la dernière
religion pour l'humanité. De ce point de vue par conséquent, il est absolument
impossible qu'une nouvelle religion naisse. Contraints de faire face au fait
que non seulement la foi bahá'íe existe, mais qu'elle se développe aussi rapidement,
des musulmans fanatiques, en particulier dans l'Iran chiite, ont cherché à la
représenter de différentes manières, soit comme une hérésie soit comme un mouvement
politique ou une conspiration contre l'islam, et considèrent l'extermination
de la foi comme un service rendu à Dieu.
Sous le régime des chahs et pour répondre à la pression du clergé, on refusa
à la foi bahá'íe la reconnaissance civile accordée aux croyances des trois autres
minorités religieuses du pays : les juifs, les chrétiens et les zoroastriens.
Étant donné que les droits civiques en Iran dépendent de la reconnaissance officielle
accordée à la foi de chaque individu, cela signifiait que les trois cent mille
bahá'ís et plus, dont le nombre dépassait les trois autres minorités réunies,
n'avaient aucun recours à la protection de la loi civile.
Cela eut pour résultat d'exposer les bahá'ís à tous les préjudices que les personnes
malintentionnées parmi la majorité musulmane avaient décidé de leur faire subir.
Les cimetières bahá'ís étaient fréquemment profanés par des foules organisées,
les enfants bahá'ís couramment humiliés en classe sous le nom de sales bábís,
on refusait aux bahá'ís des emplois dans différentes branches de l'administration,
et de nombreux adeptes de la foi furent battus, violés et même tués lors d'explosions
occasionnelles de fanatisme suscitées par le clergé chiite musulman. De temps
à autre, dans le but de détourner l'attention publique des préoccupations politiques
ou économiques, le régime du chah prenait l'initiative de persécuter les bahá'ís,
qui servaient alors de boucs émissaires. En 1955 l'une de ces persécutions organisées
nécessita l'intervention des Nations unies.
[Nota: Pour de plus amples informations sur les persécutions
au cours de la période Pahlavi, voir Les bahá'ís d'Iran sous le régime Pahlavi,
1921-1979, de Douglas Martin, dans Middle East Focus, vol. 4, n° 6, 1982, pp.
7-17.]
Après la révolution islamique, au début de l'année 1979, la situation s'aggrava.
[Nota: L'Ayatollah Khomeini exprima le point de vue du nouveau régime dans
une interview avec le professeur James Cockroft, de Rutgers University, en décembre
1978, publiée dans le journal des affaires publiques des États-Unis Seven Days
du 23 février 1979, p. 20. La transcription de l'interview fut approuvée par
l'Ayatollah et son assistant, le Dr. Ibrahim Yazdi : Question : Y aura-t-il
une liberté religieuse ou politique pour les bahá'ís sous le régime instauré
par le gouvernement islamique ? Réponse : Ils constituent une faction politique;
ils sont nuisibles; ils ne seront pas acceptés. Question : Et en ce qui concerne
la liberté de religion, de pratique religieuse ? Réponse : Non.]
Sous l'égide du clergé chiite alors à la tête du nouveau gouvernement, les biens
bahá'ís furent saisis, les sanctuaires bahá'ís occupés par des bandes de musulmans
armés et en grande partie détruits, les cimetières des croyants passés au bulldozer,
les membres de la communauté renvoyés de leur travail, leurs retraites supprimées
et leurs épargnes confisquées, et les enfants bahá'ís dans tout l'Iran furent
renvoyés de l'école. La nouvelle constitution islamique adoptée en automne 1979
rendit la privation des bahá'ís de tous droits civiques encore plus explicite
que ne l'était l'ancienne constitution impériale.
En été 1980, les comités révolutionnaires commencèrent à arrêter les membres
des assemblées locales et de l'assemblée nationale bahá'íes, ainsi que d'autres
éminents croyants, et à les condamner à mort. Bien que les porte-parole du gouvernement
se soient efforcés, à l'extérieur de l'Iran, de présenter ces massacres comme
l'exécution d'espions, les accusations étaient explicites : les croyances et
l'appartenance à la communauté bahá'íe des victimes étaient assimilées aux crimes
pour lesquels elles avaient été condamnées, et l'on proposait à chacune d'entre
elles de se convertir à l'islam en échange de la vie sauve. Les exécutions et
autres actes de persécution contre les bahá'ís étaient clairement qualifiées
de suppression de l'hérésie bahá'íe dans la presse iranienne contrôlée par le
gouvernement.
[Nota: Au cours d'une interview avec un journal contrôlé par le gouvernement,
le Khabar-i-Junúb, Chiráz, le 22 février 1983, le juge religieux islamique qui
envoya à l'échafaud dix femmes et jeunes filles bahá'íes de cette ville déclara
: Les bahá'ís doivent renier le bahá'ísme avant qu'il ne soit trop tard. Faute
de quoi la nation islamique accomplira bientôt la prière mentionnée dans le
Qur'án : " Seigneur, ne laisse pas sur terre une seule famille d'infidèles.
" Pour un rapport
détaillé sur les persécutions, voir The Bahá'ís in Iran, A Report on the
Persecution of a Religious Minority. ]
Finalement en août 1983, le régime islamique interdit formellement toute institution
bahá'íe en Iran, qu'elle soit religieuse, éducative ou charitable. Dans le souci
d'obéir au principe bahá'í de soumission aux autorités civiles dans de tels
cas, l'Assemblée Spirituelle Nationale des Bahá'ís d'Iran décida de dissoudre
toutes les assemblées spirituelles locales de l'Iran, puis annonça sa propre
dissolution. En dépit de ce signe de soumission, les autorités commencèrent
alors à emprisonner tous les anciens membres des assemblées dissoutes, rendant
en fait le décret rétroactif. Le congrès des États-Unis a eu des preuves de
première main de la torture systématique des prisonniers dans le but d'obtenir
des rétractations et des confessions d'espionnage.
La réponse des bahá'ís à ces attaques s'est faite sous deux formes. Lorsque
les appels répétés aux régimes révolutionnaires iraniens successifs ne reçurent
aucune réponse, un effort concerté fut entrepris dans le but de s'assurer de
l'intervention internationale. À la suite d'une résolution unanime prise par
le Parlement canadien en été 1980, plusieurs gouvernements nationaux commencèrent
à faire pression sur l'Iran pour qu'elle arrête sa campagne de terreur. Le Parlement
européen en fit autant en automne 1980, et toute une série d'audiences par différents
bureaux des Nations unies conduisirent à des prises de résolutions annuelles
dont l'une, en mars 1984, institua une commission d'enquête sous l'autorité
du secrétaire Général. Le Congrès des États-Unis a dénoncé à deux reprises ces
persécutions en des termes particulièrement forts.
[Nota: Pour plus de détails à la fois sur les persécutions
par le régime islamique et la réponse bahá'íe à celles-ci, voir The Bahá'ís
of Iran under the Islamic Republic, 1979-1983, de Douglas Martin, dans Middle
East Focus, vol. 6, n° 4, pp. 17-27, 30-31.]
La pression internationale s'accentua au fil des années, provoquant une dénonciation
accrue du régime iranien par les médias, et une critique virulente de la part
de divers rapporteurs des Nations unies. En 1994, il apparut que les autorités
centrales de Téhéran commencèrent à considérer que les injures les plus flagrantes
aux droits des bahá'ís entraînaient des conséquences politiques et économiques
trop graves. L'emprisonnement et l'exécution de membres de la communauté diminuèrent
de façon spectaculaire, pour privilégier la campagne de harcèlement dans la
vie quotidienne. Un rapporteur spécial des Nations unies, Mr. Reynaldo Galindo
Pohl, révéla en 1993 que le régime n'avait pas modifié son objectif premier,
et divulgua à cet effet à la Commission des Droits de l'Homme, le contenu d'un
document secret du gouvernement iranien qui fait état d'un programme qui, espérait-on,
allait étouffer la minorité bahá'íe sans trop attirer l'attention internationale.
Le cas de la minorité des bahá'ís iraniens présente un aspect intéressant en
illustrant l'efficacité surprenante du système des droits de l'homme des Nations
unies. Alors que de l'aveu général elle est lourde et lente, la pression des
évaluations et des résolutions toujours négatives du H.C.R. de l'O.N.U. peut
avoir pour effet d'isoler un gouvernement peu coopératif et de rendre son économie
et sa politique étrangère sujettes à de multiples conséquences indésirables.
[Nota: Voir aussi Douglas Martin, The Case of the Bahá'í Minority in Iran,
dans Bahá'í World, série II, vol. 1, pp. 247-271, Centre Mondial Bahá'í, 1993.]
À long terme, la réaction la plus significative sera certainement celle de la
communauté bahá'íe iranienne elle-même. En dépit des attaques des mollahs, les
bahá'ís d'Iran ont conservé une attitude de respect envers l'islam. À leurs
yeux, la critique que leur foi puisse être opposée à l'islam paraît particulièrement
injustifiée. Ils ont souligné qu'en devenant bahá'ís, un grand nombre de croyants
d'origine chrétienne, juive, bouddhiste ou hindoue avaient aussi accepté le
caractère divin de l'islam et de son prophète.
La communauté a également donné des preuves convaincantes de sa fidélité au
principe bahá'í de respect envers le gouvernement civil et de non-implication
dans des politiques partisanes. Bien qu'ils appartiennent à la communauté la
plus dénigrée de l'Iran actuel, les bahá'ís ont refusé de prendre part à différents
soulèvements civils par le biais desquels les ennemis politiques du régime islamique
ont cherché à provoquer sa chute. En fait, ils ont même évité de faire appel
à l'intervention internationale pendant la première année des persécutions actuelles,
afin de donner au régime une chance de rectifier les abus dont ils étaient victimes.
Cette même politique, qui d'après les bahá'ís protégera leur foi à long terme,
a été régulièrement suivie sous la dynastie Pahlavi.
D'un point de vue purement objectif, on pourrait dire que les épreuves subies
actuellement en Iran ont été largement bénéfiques à la religion, bien que le
prix payé ait été atrocement élevé. L'attention mondiale accordée aux efforts
entrepris pour soulager les souffrances des bahá'ís a engendré une éducation
massive de hauts fonctionnaires du gouvernement, d'universitaires, des médias
et du public en général dans de nombreux pays quant à la nature de la foi bahá'íe,
ses objectifs et ses enseignements. La nature même des questions en jeu a contribué
à démontrer le caractère pacifique et progressif de la communauté bahá'íe. Pour
les bahá'ís hors d'Iran, le fait de se dresser, ensemble, pour défendre leurs
frères croyants contre un assaut barbare et gratuit a sans aucun doute eu un
puissant effet de consolidation sur la foi de ses membres si différents. Par-dessus
tout, l'héroïsme dont ont fait preuve les bahá'ís d'Iran en offrant leur vie
même a servi à prouver de manière convaincante que l'élan spirituel premier
de la foi n'avait en aucun cas faibli. Une fois de plus le vieil adage " le
sang des martyrs est la semence de la foi " était démontré, cette fois-ci devant
les caméras de télévision du monde entier.
Les persécutions des bahá'ís ne se sont pas limitées aux sociétés musulmanes.
Les bahá'ís, tout comme de nombreuses autres religions, ont aussi subi l'hostilité
des régimes totalitaires. Dans l'Allemagne nazie, la foi fut officiellement
proscrite et les activités interdites. Cela était dû principalement aux enseignements
bahá'ís concernant l'unité raciale. Dans les pays communistes, la suppression
a été presque totale. La théorie marxiste qui dénie l'existence de Dieu et d'une
âme rationnelle, et qui cherche à justifier l'histoire sociale de l'humanité
par une philosophie du matérialisme, refusa toute existence à la foi bahá'íe,
et ce sans le moindre examen. Il n'y avait pas plus de place dans la cosmographie
marxiste pour une nouvelle révélation de Dieu que pour les précédentes. En Union
Soviétique, un grand nombre de bahá'ís furent arrêtés et parfois même exilés
en Sibérie; les institutions de la foi furent dissoutes; sa littérature et ses
archives saisies et toutes ses activités d'enseignement interdites. La maison
d'adoration bahá'íe d'Ishqábád, la première à être érigée, fut confisquée pour
les besoins du gouvernement.
[Nota: Il a été construit vers la fin du dix-neuvième siècle. Les autorités
soviétiques l'ont ensuite détruit.. ]
Le degré de répression variait d'un pays communiste à un autre mais, dans tous
les cas, la permanence de la communauté bahá'íe était soumise à de sévères restrictions.
[Nota: Dans
Dieu passe près de nous,
pp. 343-344, Shoghi Effendi résume l'expérience de la communauté bahá'íe sous
les régimes nazi et communiste.]
Comme tous les autres aspects de la vie dans les pays de l'Est, la situation
changea de façon spectaculaire après la chute du mur de Berlin. Depuis 1990,
de nouvelles assemblées spirituelles nationales ont été fondées dans toute cette
région du globe, les assemblées spirituelles locales se multiplient, et des
programmes énergiques de traductions et d'éditions rendent la littérature bahá'íe
disponible dans différentes langues.
Enfin la foi bahá'íe a dû supporter les attaques persistantes de différents
représentants de la chrétienté traditionnelle, en particulier celles des missionnaires
de retour dans leur pays.
[Nota: Voir par exemple, S. G. Wilson, Bahá'ism and Its Claims; J. R. Richards,
The Religion of the Bahá'ís; W. M. Miller, Bahá'ism, Its Origins and Teachings,
New-York, Chicago, Fleming H. Revell company, 1931; R. P. Richardson, voir ses
nombreux articles dont The Persian Rival to Jesus..., août 1915 et The Precursor,
The Prophet and The Pope, octobre 1915, Open Court, un journal de religions
comparées.]
Aucune région où se sont rendus les missionnaires chrétiens n'a été aussi ingrate
et décourageante que le Proche et Moyen Orient islamique. Il y a plus de soixante-dix
ans, Edward Grandville Browne soulignait qu'un certain nombre de missionnaires
chrétiens, devant l'échec de leurs efforts, avait été irrité par les succès
des enseignants bahá'ís qui travaillaient dans les mêmes régions. Cet antagonisme
fut accentué par le fait que la foi bahá'íe commençait aussi à progresser de
manière significative dans les pays occidentaux, parmi des personnes d'origine
chrétienne. Les missionnaires répliquèrent en publiant, avec leurs homologues
musulmans, des attaques acerbes sur les buts et pratiques bahá'íes. Cette foi,
qui avait été l'objet de persécutions barbares en Orient, se retrouvait maintenant
soumise en Occident à d'énormes déformations de son histoire et de ses enseignements
et à des actions tendant à la présenter comme hostile au christianisme.
[Nota: Robert Richardson, The Precursor, The Prophet and The Pope, dans Open
Court, vol. 30, novembre 1916, p. 626, dit par exemple de la croyance bahá'íe
en l'infaillibilité de la manifestation de Dieu : Cette doctrine qui ne peut
être caractérisée que comme le principe religieux le plus pernicieux qu'aucun
être humain ait jamais osé formulé - ce même principe qui anima la secte religieuse
connue sous le nom de Assassins - a été fermement suivie par les bábís et les
bahá'ís et ce, contre vents et marées.]
Les attaques organisées par les Églises chrétiennes contre la foi bahá'íe ont
été particulièrement violentes en Allemagne. En 1953, la communauté bahá'íe
d'Allemagne fit la demande pour obtenir une parcelle de terrain à Francfort
afin d'y ériger la première maison d'adoration sur le continent européen. Les
Églises protestantes organisèrent une série de réunions de protestations, et
furent rejointes plus tard par les autorités de l'Église catholique romaine
locale. Cette pression eut pour conséquence une lutte qui dura six ans, simplement
pour obtenir un site et le permis de construire.
En fin de compte, cette opposition se révéla non seulement inefficace, mais
alla même à l'encontre du but recherché. Le permis de bâtir fut délivré en 1959
pour un plan conçu par l'architecte renommé Teuto Rocholi et, en 1963, plusieurs
milliers de bahá'ís européens assistèrent à la consécration officielle de l'édifice.
Il n'est pas surprenant que ce déploiement de préjugés ait eu pour conséquence
de générer des articles de journaux et des présentations radiophoniques favorables
à la communauté bahá'íe, produisant finalement la leçon publique la plus étendue
sur la nature et les enseignements de la foi bahá'íe que l'Allemagne ait jamais
connu.
En 1981, le Dr. Kurt Hutten, directeur de l'agence de publicité protestante,
" Evangelische Zentralstelle für Weltanschauungsfragen ", et auteur de plusieurs
articles anti-bahá'ís, se saisit d'une extraordinaire monographie rédigée par
un certain Francesco Ficicchia, dont le comportement avait conduit à son expulsion
de la foi, et qui avait exprimé par écrit son intention de faire tout ce qui
était en son pouvoir pour salir sa réputation. Bien que cette monographie ait
été clairement malveillante et intéressée, et bien que l'auteur n'ait pu se
targuer d'aucune référence savante, la maison d'édition de la Zentralstelle
édita ce travail et le distribua largement en le présentant comme le résultat
d'une recherche scientifique très sérieuse.
Finalement, trois érudits bahá'ís allemands entreprirent la tâche laborieuse
de répondre au tissu de polémiques et de déformations colporté par ce livre.
Publié par l'honorable maison d'éditions indépendante Olms Verlag, leur réponse,
" Desinformation als Methode " constitue un travail très fouillé de plus de
600 pages et un ouvrage source inestimable pour la communauté bahá'íe.
[Nota: Auteurs : Udo Schafer, Ulrich Gollmer, Nichola Towfigh]
Comme pour la crise à propos de la construction de la maison d'adoration, les
attaques via les ouvrages publiés ont d'abord bénéficié aux victimes, en accomplissant
en peu de temps ce que les efforts bahá'ís seuls n'auraient pu atteindre en
plusieurs années. Le débat a en réalité attiré l'attention des érudits allemands
sur les thèmes majeurs et les sources premières de l'histoire et de la croyance
bahá'íe, et a semé un doute sérieux quant au crédit à accorder à ceux qui avaient
gratuitement cherché à lui nuire.
Une crise récente dans un autre domaine a également renforcé la position bahá'íe
en Allemagne. À Tubingen, l'administrateur juridique de la cour régionale refusa
les statuts de l'assemblée bahá'íe locale, sous prétexte que le système à trois
niveaux des institutions bahá'íes élues était d'une certaine manière incompatible
avec la loi allemande. L'Assemblée Spirituelle Nationale fit appel devant la
Haute Cour constitutionnelle fédérale. Cette institution décida que l'ordre
administratif bahá'í faisait partie intégrante de la religion elle-même, et
n'était donc pas soumis aux restrictions juridiques citées, décision qui fit
date.
Dans un pays où les opposants ecclésiastiques cherchaient à semer le doute sur
le statut de la foi comme religion reconnue, le jugement a été particulièrement
significatif :
Il n'est pas nécessaire d'aller plus loin dans cette affaire étant donné que
la foi bahá'íe est évidemment reconnue comme religion et la communauté bahá'íe
comme communauté religieuse, dans la vie quotidienne, dans la tradition culturelle,
et dans la compréhension du public et de la science des religions comparées.
[Nota: Cour fédérale constitutionnelle, 5 février 1991; 2 Bur-263/86.]
Quoique ces victoires aient sans aucun doute été gratifiantes pour les communautés
bahá'íes d'Allemagne et d'ailleurs, l'intensité de la campagne menée contre
leur religion par des organisations religieuses nous donne un aperçu d'animosité
profondément ancrée qui pourrait revêtir d'autres formes à l'avenir.
L'opposition représente un défi qui revêtira de nouvelles formes et de nouvelles
dimensions au fur et à mesure que les activités de la communauté bahá'íe se
développeront et attireront l'attention d'un plus vaste public. L'esprit avec
lequel les bahá'ís font face à ces nouvelles attaques et leurs réponses à ces
questions affecteront profondément l'image internationale naissante de leur
foi et la qualité de la vie au sein même de leur communauté.
Le maintien de l'unité, la réponse à l'opposition et l'implication de la grande
majorité des membres de la communauté dans le travail de développement ne suffiraient
pas, en eux-mêmes, pour parvenir au but fixé par Bahá'u'lláh. Pas plus d'ailleurs
qu'ils ne convaincraient l'humanité en général de ce que la révélation bahá'íe
détient la réponse au futur de l'humanité. Ceci n'adviendra que si notre époque,
de plus en plus sceptique, observe chez les bahá'ís une manière de vivre nouvelle
et plus attrayante. Dans une déclaration souvent citée, Shoghi Effendi dit :
" Une chose et une chose seulement assurera à elle seule infailliblement le
triomphe incontesté de cette cause sacrée, c'est-à-dire, le degré avec lequel
notre propre vie intérieure et notre caractère particulier refléteront, dans
leurs différents aspects, la splendeur de ces principes éternels proclamés par
Bahá'u'lláh. "
[Nota: Shoghi Effendi, Bahá'í Administration, p. 66.]
Il ne fait pratiquement aucun doute que la communauté bahá'íe représente une
alternative attrayante face à tout ce qui attire l'attention de la société moderne.
Depuis les premiers jours de son existence, le caractère des membres de la foi
a généralement conquis l'admiration et la louange des observateurs. Edward Granville
Browne fit la remarque suivante à la fin du dix-neuvième siècle :
" J'ai souvent entendu les prêtres chrétiens exprimer leur émerveillement devant
l'extraordinaire succès remporté par les missionnaires bábís [c'est-à-dire
bahá'ís], qui contrastait avec l'échec pratiquement total des leurs... La
réponse, pour moi, est aussi claire que le soleil en plein midi. [Viennent
ensuite quelques commentaires critiques de certains aspects du sectarisme chrétien]...
Cependant, pour l'observateur occidental, c'est la sincérité totale des bábís,
leur courage et leur indifférence devant la mort et la torture endurées par
amour de leur religion, leur certitude quant à la vérité de leur foi, leur admirable
conduite envers l'humanité en général, et particulièrement envers leurs coreligionnaires,
qui attirent le plus son attention. "
[Nota: E. G. Browne, dans son introduction au livre de Myron H. Phelps, Life
and Teachings of `Abbás Effendi, pp. xv-xx.]
Les observateurs actuels ont eux aussi tendance à complimenter la communauté.
Une démonstration pratique d'une totale intégration raciale, le soin pris d'éviter
toute controverse religieuse ou critique à l'encontre des autres religions,
son indépendance face à la corruption et aux scandales moraux et financiers
souvent associés aux mouvements religieux des temps modernes, le développement
du message bahá'í sans recours au prosélytisme agressif et, d'une manière générale,
la réputation d'hospitalité que s'est faite la communauté, tout cela a contribué
à jeter les bases d'un respect largement répandu.
Cependant, une fois encore, l'accroissement des crises dans les affaires humaines
est aujourd'hui un défi impressionnant face à la revendication de la communauté
bahá'íe de représenter un modèle pour un changement social radical. Dans les
pays occidentaux, le public voudra vérifier, par exemple, si la vie familiale
bahá'íe présente un renouveau, et dans quelle mesure les préceptes de Bahá'u'lláh
se reflètent dans la vie et les attitudes des nouvelles générations d'enfants
et d'adolescents bahá'ís. En Afrique le tribalisme continue à contrecarrer les
efforts faits par les mouvements politiques aussi bien que religieux pour établir
une identité propre autour de laquelle un type différent de société puisse être
organisé. Est-ce que les communautés bahá'íes dans ces pays font face à ce défi
? Dans de nombreux pays asiatiques, en dépit de programmes éducatifs concertés,
les femmes sont toujours cantonnées dans la position sociale essentiellement
inférieure qu'elles ont occupée depuis toujours. Bien que les communautés bahá'íes
aient fait de sérieux progrès en vue de rompre ce schéma, les enseignements
de Bahá'u'lláh sur l'égalité des sexes peuvent-ils pénétrer ces communautés
au point de révéler aux femmes bahá'íes le rôle transformateur qu'il a prévu
pour elles dans la société ?
Finalement, la communauté bahá'íe peut-elle faire la preuve de l'applicabilité
de ses croyances aux problèmes économiques qui paralysent la vie sociale et
spirituelle de l'humanité ? Déjà dans plusieurs pays du Tiers-Monde il existe
des régions où les bahá'ís constituent la majorité des populations locales,
et où les assemblées locales sont directement confrontées à ce défi. Lors de
la Convention internationale de 1983, la Maison Universelle de Justice a annoncé
la création d'un nouveau bureau de développement économique et social. Les communautés
bahá'íes ont été encouragées à entreprendre, " au niveau des racines ", une
série de projets développant les principes économiques et sociaux que l'on trouve
dans les Écrits de Bahá'u'lláh. Le périodique bahá'í One Country - qui paraît
en anglais, en français, en espagnol, en chinois, en russe et en allemand -
passe régulièrement ces projets en revue, et compte un grand nombre de lecteurs
parmi la communauté des organisations non-gouvernementales. En tout état de
cause, la communauté bahá'íe se voit engagée dans un processus d'apprentissage,
par l'expérimentation, des affaires économiques, plus qu'elle ne propose un
système idéologique. Ces efforts constitueront un aspect de la vie bahá'íe qui
sera l'objet d'un examen particulièrement minutieux au cours des difficiles
années à venir.
De tels défis éprouveront à l'extrême l'héroïsme et l'enthousiasme bahá'í pendant
les dernières années du vingtième siècle. Elles mettront en particulier à l'épreuve
le potentiel de la communauté bahá'íe dans son ensemble en tant que nouveau
modèle social. Au cours des quelques années à venir les disciples de Bahá'u'lláh
auront amplement de quoi méditer profondément sur la déclaration suivante, dans
laquelle le fondateur de leur foi fit la distinction entre sa mission et celle
des précédentes manifestations de Dieu :
En vérité, il [Jésus] a dit : " Suivez-moi et je ferai de vous des pêcheurs
d'homme. " En ce jour, cependant, Nous disons : " Suivez-moi, afin que Nous
fassions de vous des vivificateurs de l'humanité. "
[Nota: Bahá'u'lláh, cité dans
Le Jour promis est venu
de Shoghi Effendi, 293.]
APPENDICE
EDWARD GRANVILLE BROWNE
Le nom d'Edward Granville Browne occupe une place particulière dans l'histoire
du premier siècle de la foi bahá'íe. Étudiant en médecine à Cambridge dans les
années 1880, Browne fut attiré par un domaine de recherches dont il allait faire
l'oeuvre de sa vie : la littérature et l'histoire de la Perse. Ce qui, à son
tour, le conduisit à étudier le mouvement bábí qu'il rencontra pour la première
fois dans l'influent ouvrage de Joseph Arthur de Gobineau : les Religions et
philosophies dans l'Asie centrale. Browne effectua ensuite un voyage en Perse
en 1887-1888, à la suite duquel il se mit à compiler et à traduire les ouvrages
les plus importants de la littérature bábíe et bahá'íe et à préparer un certain
nombre d'études savantes dans ce domaine. Plusieurs d'entre elles furent publiées
sous les auspices de la Royal Asiatic Society.
Les recherches de Browne le conduisirent finalement en Palestine où, en 1890,
il eut le privilège d'obtenir une série de quatre entrevues avec Bahá'u'lláh,
deux années avant la mort de ce dernier. Aussi idéaliste que brillant, Browne
fut irrésistiblement attiré par l'histoire héroïque de cette nouvelle foi. On
peut en voir les effets en lisant l'introduction de sa traduction du livre :
" A Traveller's Narrative " [Nota: Edward G. Browne, A Traveller's Narrative.]
de 'Abdu'l-Bahá , et les longs articles intitulés " Babism " et publiés dans
" Religious Systems of the World. "
[Nota: Edward G. Browne, Babism, dans Religious Systems of the World.]
Malheureusement, le temps passant, les ouvrages de Browne furent mêlés aux préoccupations
politiques de la fin de l'époque victorienne. En raison de sa profonde admiration
pour le peuple persan, il désirait ardemment le voir libéré de l'ignorance et
du despotisme sous lequel le double régime du clergé chiite et de la dynastie
Qájár le maintenaient. Il se fit par conséquent l'apôtre du soi-disant Mouvement
constitutionnaliste en Perse.
[Nota: Les Constitutionnels - étrange alliance entre les mollahs chiites
obscurantistes et les politiciens laïques radicaux - furent les précurseurs
du mouvement révolutionnaire qui mena finalement au pouvoir l'Ayatollah Khomeini
en 1979.]
Browne recueillit de l'argent pour ce mouvement en Europe, parla abondamment
au nom de ce dernier, et fit de sa demeure à Cambridge une sorte de havre pour
exilés persans. Ses idées politiques libérales furent grandement intensifiées
par ses sympathies nationalistes : les Constitutionnalistes étaient considérés
dans les milieux impérialistes britanniques comme des alliés naturels contre
la Russie tsariste qui soutenait les chahs Qájár.
Browne estimant que la communauté bahá'íe (ou communauté bábí ainsi qu'il continua
à l'appeler) était la force progressive la plus cohésive en Perse, il comptait
sur elle pour se mettre au premier rang et apporter un changement politique
aussi bien que social. À sa plus grande déception, les bahá'ís refusèrent de
se laisser entraîner dans un conflit national ou international. La raison de
ce refus était le fait que Bahá'u'lláh ait assumé le rôle prophétique pour lequel
le Báb avait préparé la voie, et son refus de compromettre la nature universelle
de son message à des fins de politique partisane. La déception de Browne transparaît
dans ce qu'il écrivit à propos de la déclaration de Bahá'u'lláh sur l'unité
de l'humanité :
Le bahá'ísme, à mon avis, est trop cosmopolite dans ses objectifs pour rendre
directement service à ce renouveau [c.à d. celui de la vie politique en Perse].
" La gloire n'est pas pour celui qui aime son pays, dit Bahá'u'lláh, mais pour
celui qui aime le monde entier. " C'est un sentiment louable, mais, à l'heure
actuelle, la Perse a besoin d'hommes qui aiment leur pays " par-dessus tout
". [les guillemets ont été rajoutés].
[Nota: Introduction anglaise au Nuqtatu'l-Káf, cité par Balyuzi dans Edward
Granville Browne, p. 88.]
Seule une petite poignée de bábís était prête, avides même, d'assumer le rôle
politique que Browne avait prévu pour elle. C'étaient les Azalís qui avaient
à cette époque là abandonné leur ancien dirigeant, Mírzá Yahyá, dans son exil
à Chypre, et s'étaient soudain transformés en idéologues politiques, en journalistes
et en agents secrets.
[Nota: Les Azalís avaient refusé d'accepter Bahá'u'lláh et continuaient à
se donner le nom de bábís. La plupart d'entre eux semblent cependant avoir abandonné
tout attachement religieux en faveur d'une action politique radicale dans laquelle
leurs plus proches alliés étaient, ironiquement, ce même clergé chiite musulman
qui avait été à l'origine des premiers massacres de bábís.]
De ce fait, ils entamèrent une correspondance intime avec Browne et devinrent,
comme il le dit lui-même, ses collaborateurs les plus sûrs. Ce sont ces hommes,
excessivement ambitieux pour leur carrière politique et que Bahá'u'lláh empêchait
d'utiliser l'héritage du Báb à cette fin, qui procurèrent à Browne les documents
sur lesquels il basa la plupart de ses recherches ultérieures.
[Nota: Les deux principaux instigateurs de cette action furent Ahmad-i-Rúhí
et Aqá Khán-i-Kirmání, qui avaient chacun épousé une fille de Mírzá Yahyá. Il
semble qu'ils ont considéré l'intérêt de Browne pour Bahá'u'lláh comme une menace
à leur programme politique. Le but des documents qu'ils produisirent était donc
de présenter Bahá'u'lláh comme ayant usurpé l'autorité qui appartenait de droit
à Yahyá. On peut s'apercevoir de l'étendue de leur influence dans la persistance
de Browne à utiliser le terme bábí pour désigner une communauté qui avait depuis
longtemps adopté le nom de bahá'í.]
L'effet fut malheureux du point de vue du savoir. L'épisode des Azalís n'eut
qu'une signification passagère dans l'histoire des bahá'ís, et des documents
clefs dans lesquels Browne avait placé une grande confiance s'avérèrent, avec
le temps, contrefaits.
[Nota: Voir par exemple l'étude de Hasan Balyuzi sur deux contributions azalíes
dans Edward Granville Browne : le " Hasht Bihisht ", pp. 19-21, 33-34, 80-84;
et l'introduction persane au Kitáb-i-Nuqtatu'l-Káf, pp. 70, 73-88.]
L'importance que Browne accorda à un étrange document qu'il découvrit en 1892
parmi les documents de feu le comte de Gobineau et qu'il publia plus tard sous
son titre persan ésotérique, Kitáb-i-Nuqtatu'l-Káf (Livre du Point du K) fut
particulièrement regrettable. L'histoire complète dépasse le cadre de cette
note mais le sujet mérite que l'on y jette un coup d'oeil, car la décision de
Browne eut pour résultat de faire dévier temporairement l'étude des origines
bahá'íes.
En apparence, une histoire du mouvement bábí, le Nuqtatu'l-Káf, fut attribuée
par Browne à un martyr bábí respecté, Hájí Mírzá Jání, exécuté quarante années
plus tôt, en 1852, et connu pour avoir écrit un mémoire personnel de certains
des événements dans lesquels il avait été impliqué. L'unique autorité que pouvait
consulter Browne pour attribuer cet ouvrage était Mírzá Yahyá, déjà discrédité
aux yeux de la plupart de ses anciens associés; le manuscrit en lui-même ne
comportait aucun nom d'auteur.
Bien que des extraits du mémoire perdu de Jání semblent y avoir été incorporés,
il aurait dû être évident pour Browne que le martyr ne pouvait être l'auteur
du Nuqtatu'l-Káf. En dehors d'autres preuves internes, on y fait référence à
des événements qui se déroulèrent en 1853-1854, soit plus d'une année après
la mort de Jání. Il existe de plus, de bonnes raisons de croire que la version
définitive ne fut pas assemblée avant la fin des années 1860, et une copie fut
acheminée anonymement à Paris, soit à Gobineau lui-même ou, après sa mort, à
la Bibliothèque Nationale qui avait acquis sa collection de livres. La collection
n'est pas mentionnée dans le propre livre de Gobineau les Religions et philosophies
d'Asie centrale (publié en 1865) où il l'aurait certainement utilisée comme
une source clef.
[Nota: L'exacte façon dont le manuscrit fut porté dans la collection Gobineau
demeure un mystère; aucune preuve n'a encore été trouvée pour démontrer que
Gobineau lui-même a eu l'ouvrage en sa possession ou que son contenu lui ait
été familier.]
Un éminent érudit bahá'í qui avait à un certain moment travaillé avec une copie
des mémoires originales de Jání, Mírzá Abu'l-Fadl Gulpaygani, nia catégoriquement
le fait que le Nuqtatu'l-Káf fût le document en question.
Étant donné que le " Nuqtatu'l-Káf " fût prodigue en louanges extravagantes
envers Mírzá Yahyá et cherche à dénigrer le rôle éminent et bien connu que Bahá'u'lláh
avait joué dans les événements que le livre prétend décrire, ce manuscrit représente
peut-être une tentative des partisans de Yahyá visant à renforcer le rôle de
plus en plus faible joué par ce dernier vers la fin des années 1860. Le caractère
étrange de certaines parties du contenu théologique, et reflétant fidèlement
les opinions connues de Yahyá, ne fait que renforcer cette idée. Une recherche
beaucoup plus poussée sera nécessaire pour dévoiler le mystère des origines
de ce document.
Browne cependant s'empara du " Nuqtatu'l-Káf " comme d'un historique authentique
des événements qui l'intéressaient si profondément. Délaissant toute preuve
objective, il semble avoir été persuadé par ses collaborateurs Azalís que la
communauté bahá'íe avait délibérément supprimé ces premiers mémoires parce qu'ils
désiraient réécrire l'histoire bábíe afin de renforcer la revendication de Bahá'u'lláh.
Il apparaît, au travers de différentes allusions de Browne à ce sujet, qu'il
se considérait dans la même position que ces théologiens contemporains porte-parole
de la " Critique des Sources " qui découvrirent simultanément, au travers des
différents Évangiles synoptiques, des traces de rivalités parmi les premiers
chrétiens.
[Nota: Browne mentionne à ce sujet la suggestion faite par l'un de ses plus
proches amis du British Foreign Office, Sir Cecil Spring-Rice, à savoir que
la relation qui existait entre Bahá'u'lláh et Yahyá était peut-être la même
que celle qui existait entre Saint-Pierre et Saint-Paul (avec une référence
au fait que le premier avait usurpé la primauté du second). En fait, comme l'avait
fait remarquer Browne auparavant, la seule analogie qui ait un sens entre les
événements chrétiens et l'histoire bahá'íe est le rôle joué par le Báb auprès
de Bahá'u'lláh, semblable à celui joué par Jean-Baptiste lorsqu'il prépara la
venue de Jésus-Christ. Le seul rôle qu'une poursuite de ce raisonnement puisse
suggérer à l'endroit de Mírzá Yahyá est celui joué par Judas Iscariote dans
l'histoire chrétienne, une approche qui n'eut sans doute séduit ni Browne ni
ses correspondants azalís.]
Quelle qu'en soit la raison, l'effet en fut de détourner l'attention des phases
critiques de développements dans l'ascension de la nouvelle religion. C'est
peut-être parce qu'il sentait cela que Browne resta en relation avec la communauté
bahá'íe jusqu'à la fin de sa vie, correspondant avec 'Abdu'l-Bahá , le rencontrant
à Paris et à Londres lors de son voyage en Occident en 1911, puis écrivant une
notice nécrologique dans le numéro de janvier 1922 du Journal of the Royal Asiatic
Society. Il y décrivait le dirigeant de la foi bahá'íe comme quelqu'un " qui
avait probablement exercé une plus grande influence non seulement en Orient,
mais aussi en Occident, que n'importe quel penseur ou enseignant oriental des
temps modernes. "
Le premier pas important visant à établir la contribution de Browne à l'histoire
bahá'íe fut fait par Hasan Balyusi, érudit irano-britannique, lorsqu'il publia
en 1970 " Edward Granville Browne and the Bahá'í Faith ". Une meilleure appréciation
de cette contribution devra attendre des études ultérieures qui feront la part
entre les travaux durables et érudits de Browne et les activités politiques
plus éphémères de son temps. Et quelles que puissent être les conclusions de
ces chercheurs, l'étude des origines bahá'íes a été grandement enrichie par
cet équilibre d'érudition et de sympathie qui a poussé une éminente autorité
occidentale à enregistrer de manière si méticuleuse ses expériences directes
avec les fondateurs de la nouvelle foi.