LA FOI BAHA'IE
L'émergence d'une religion mondiale
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4. La succession
Avec le décès de Bahá'u'lláh, la foi bahá'íe entre dans une nouvelle étape de
son développement, qui marque l'apparition de ce que les bahá'ís considèrent
comme le trait caractéristique de leur religion. C'est la transmission explicite
par Bahá'u'lláh de son autorité en vue de l'établissement d'un système institutionnel
destiné à guider, protéger et agrandir la communauté bahá'íe naissante. C'est
principalement en raison de ce système que la foi bahá'íe a pu, seule de toutes
les religions indépendantes, échapper aux schismes.
Ce système fut édifié à partir de tout un ensemble de documents qui se recoupaient
et dans lesquels Bahá'u'lláh établissait une alliance, ou accord solennel, avec
ses disciples. Cette alliance nommait son fils aîné, 'Abdu'l-Bahá , seul interprète
autorisé de ses enseignements et source d'autorité pour tout ce qui concernait
les affaires de la foi. Ghusn-i-A`zam (la plus Grande Branche) fut l'un des
titres qu'il donna à 'Abdu'l-Bahá . Les documents de cette alliance établissent
clairement que 'Abdu'l-Bahá devait être considéré non pas comme un prophète
ou un messager divin, mais plutôt comme le parfait exemple humain des enseignements
de Bahá'u'lláh. La transmission de cette autorité était explicite et formelle
:
" Quiconque se tourne vers lui s'est, en vérité, tourné vers Dieu, et quiconque
se détourne de lui s'est détourné de ma beauté, a nié ma preuve et est de ceux
qui transgressent. En vérité, il est le Souvenir de Dieu parmi vous, sa confiance
parmi vous, sa manifestation parmi vous et son apparition parmi les proches
serviteurs. Il m'a été ordonné de vous communiquer le message de Dieu, votre
créateur; et je vous ai révélé ce qui me fut ordonné. "
[Nota: Pour avoir le texte dans son intégralité, voir à Bahá'u'lláh et 'Abdu'l-Bahá
, dans Bahá'í World Faith, Selected Writings of Bahá'u'lláh and 'Abdu'l-Bahá
, pp. 204-210. Cette citation se trouve à la page 205.]
Bahá'u'lláh avait également pris soin de faire en sorte que la communauté bahá'íe
s'habitue progressivement, durant sa vie, au rôle qu'il destinait à 'Abdu'l-Bahá
après sa propre mort. 'Abdu'l-Bahá s'occupait presque totalement des rapports
entre la communauté bahá'íe et les autorités civiles, ainsi que de ceux concernant
la population de la Palestine en général. Les pèlerins venant de Perse étaient
reçus habituellement par le Maître (autre titre que Bahá'u'lláh accordait exclusivement
à son fils aîné), et les rencontres avec le fondateur de la foi étaient arrangées
sous la supervision de 'Abdu'l-Bahá . La nature de l'autorité conférée à 'Abdu'l-Bahá
et les exigences que requérait une communauté bahá'íe grandissante lui fournirent
l'occasion d'exercer des qualités personnelles étonnantes. Le professeur Browne,
qui avait rencontré 'Abdu'l-Bahá pour la première fois en 1890 et qui avait
appris à bien le connaître par la suite, écrivit :
" J'ai rarement rencontré quelqu'un dont l'aspect extérieur m'ait autant impressionné.
Un homme grand, de forte stature, se tenant droit comme une flèche, portant
un turban et des vêtements blancs, ses longues boucles noires descendant presque
sur les épaules, le front large et puissant, révélateur d'une grande intelligence
et d'une volonté inébranlable, les yeux perçants comme ceux d'un aigle et les
traits fortement marqués mais agréables - telle fut ma première impression de
`Abbás Effendi, " le Maître " (Áqá) ainsi que l'appellent les bábís. Les conversations
que j'eus par la suite avec lui ne firent qu'accroître le respect que m'avait
tout d'abord inspiré son apparence. Je ne pense pas que l'on eut pu trouver
de personne dont le discours fut plus éloquent, l'argumentation plus aisée,
les exemples plus pertinents, et aussi intimement versée dans les livres saints
des juifs, des chrétiens et des musulmans, et ce, même au sein de la race éloquente,
lettrée et raffinée à laquelle il appartenait. Ces qualités auxquelles s'ajoutait
un port à la fois majestueux et bienveillant firent que je cessais de m'étonner
de l'influence et de l'estime dont il jouissait même au-delà du cercle des disciples
de son père. Personne ne pouvait douter de la grandeur de l'homme et de son
pouvoir après l'avoir rencontré. "
[Nota: Browne, A Traveller's Narrative, p. xxxvi.]
Rétrospectivement, il est clair que 'Abdu'l-Bahá considérait le ferme établissement
de la foi bahá'íe sur une très large échelle, de par l'Europe et l'Amérique
du Nord, comme l'un des défis les plus importants auxquels il eut à faire face.
[Nota: Les détails relatifs à la vie de 'Abdu'l-Bahá sont extraits de
Dieu passe près de nous,
chap. XIV-XXI, ainsi que d'une biographie de H. M. Balyuzi intitulée 'Abdu'l-Bahá
, The Centre of the Covenant of Bahá'u'lláh.]
Les occasions se faisaient plus nombreuses, favorisées de manière significative
par l'attention que l'épopée bábíe avait déjà attirée parmi les cercles intellectuels
et artistiques, en particulier en Europe occidentale. En Amérique du Nord, la
première référence publique enregistrée de la foi bahá'íe fut faite lors du
Parlement des religions qui eut lieu à l'occasion de la Foire Internationale
de Chicago en 1893 : l'un des conférenciers chrétiens termina son discours par
des paroles de Bahá'u'lláh, extraites d'une lettre qu'il avait adressée à Edward
Browne trois années auparavant.
Vers la même époque, un commerçant syrien, Ibrahim Kheiralla, qui avait accepté
la foi bahá'íe au Caire, en Égypte, émigra aux États-Unis et débuta des cours
à l'intention de chercheurs intéressés. Le premier bahá'í américain fut un agent
d'assurances du nom de Thornton Chase. En 1897, Kheiralla écrivait qu'il y avait
des centaines de croyants bahá'ís dans les régions de Chicago, Kenosha et Wisconsin.
Le fait que tous ces nouveaux déclarés étaient encouragés à écrire directement
à 'Abdu'l-Bahá en Terre sainte pour exprimer leur foi dans les enseignements
de Bahá'u'lláh et rechercher les bénédictions du Maître se révéla important
pour le développement ultérieur de la foi.
Les activités de Kheiralla étaient importantes non seulement en raison du grand
nombre d'adhérents que ses efforts attiraient, mais aussi parce que parmi ces
derniers se trouvaient plusieurs personnes qui devaient devenir d'éminents protagonistes
de la foi en Occident. Parmi les nouveaux croyants occidentaux se trouvait une
femme talentueuse et énergique du nom de Louisa Getsinger; elle entreprit de
voyager à travers les États-Unis, faisant des conférences devant des audiences
intéressées afin d'étendre l'influence de ce nouveau mouvement au-delà des régions
immédiates de Chicago et de Kenosha.
Au cours de ses voyages elle rencontra une millionnaire philanthrope, Mme Phoebe
Hearstet, et fut à l'origine de sa conversion. En 1898 cette dernière exprima
le souhait de rencontrer 'Abdu'l-Bahá et il accepta de la recevoir. Mme Hearst
réunit alors un groupe d'une vingtaine de pèlerins dont les premiers arrivèrent
à Saint-Jean-d'Acre le 10 décembre 1898. Mme Getsinger, son mari le Dr. Edward
Getsinger et Ibrahim Kheiralla se trouvaient parmi eux. Les participants prirent,
dans une certaine mesure, des risques personnels en entreprenant ce voyage en
raison des tensions politiques continuelles dans le Proche-Orient. Dans de telles
circonstances, l'arrivée inattendue d'un groupe d'Occidentaux éveilla bien évidemment
les soupçons.
Malgré ces handicaps, cette courte visite s'avéra décisive en ces premiers temps
du développement de la foi en Occident. L'impact de la pensée de 'Abdu'l-Bahá
et de sa chaleureuse personnalité fut immédiat et décisif sur les premiers disciples
de Bahá'u'lláh en Occident. Ils crurent voir en lui l'esprit de Jésus-Christ
revenu parmi les humains. En fait, dans leur enthousiasme, ils étaient prêts
à l'élever bien au-delà des limites du rang que Bahá'u'lláh avait conféré à
son fils. Certains, comme Mme Hearst, pensaient que 'Abdu'l-Bahá était lui-même
le Messie, le retour de Jésus-Christ.
[Nota: Extrait de
Dieu passe près de nous,
de Shoghi Effendi, p. 247.]
Il est révélateur de noter les propres paroles de 'Abdu'l-Bahá sur le sujet
:
" ... que les prophéties, en mentionnant le " Seigneur des armées " et le "
Christ promis ", ont voulu désigner la Perfection bénie (Bahá'u'lláh), et Sa
Sainteté, l'Exalté (le Báb). Mon nom est 'Abdu'l-Bahá . Ma qualité est 'Abdu'l-Bahá
. Ma réalité est 'Abdu'l-Bahá . Ma louange est 'Abdu'l-Bahá . L'assujettissement
à la Perfection bénie est mon diadème glorieux et resplendissant et la servitude
envers la race humaine tout entière... Je n'ai point de nom, de titre, de mention,
de louange autre que 'Abdu'l-Bahá , et je n'en aurai jamais d'autre. Ceci est
mon ardent désir. Ceci est ma vie éternelle. Ceci est ma gloire sans fin. "
[Nota: Extrait de
L'Ordre mondial de Baha'u'llah,
p. 131.]
Le sens de la relation entre 'Abdu'l-Bahá et les disciples de son père en Occident
est souligné dans un résumé du premier siècle de l'histoire bábíe-bahá'íe, publié
en 1944 :
" Les pèlerins ramenèrent avec eux l'atmosphère des premiers jours de la foi,
lorsque les yeux des hommes pouvaient voir le prophète et les oreilles des hommes
l'entendre, et lorsque le monde était plongé dans une extase pareille à la lumière
dorée d'une aurore parfaite... Toutes les activités de la cause de Bahá'u'lláh
en Amérique étaient entreprises par ces quelques dizaines d'âmes qui avaient
atteint à `Akká et à Haïfa, entre les années 1894 et 1911, le but de toute recherche
sur terre. "
[Nota: The Bahá'í Centenary, 1844-1944, p. 139.]
La visite de Mme Hearst et de son groupe marqua le début de toute une série
de visites de croyants européens et nord-américains qui s'étalèrent sur presque
vingt-trois années et se poursuivirent jusqu'à la mort de 'Abdu'l-Bahá en 1921,
uniquement interrompues durant la Première Guerre mondiale.
Des communautés furent établies à travers les États-Unis et le Canada. Des réunions
publiques et de petits groupes de discussion s'organisèrent, et une production
modeste de livrets sur la foi débuta. Ces publications se composaient presque
exclusivement d'extraits de tablettes de Bahá'u'lláh et de 'Abdu'l-Bahá , ainsi
que de courts récits de croyants nord-américains de retour de leur pèlerinage
à Saint-Jean-d'Acre. Des groupes organisés firent aussi circuler de manière
informelle des copies de manuscrits tapés à la machine et contenant des extraits
plus conséquents de textes à méditer et de prières de Bahá'u'lláh, ainsi que
des extraits de lettres que 'Abdu'l-Bahá avaient adressées à des croyants individuellement.
Cette nouvelle étape dans le développement de la foi avait à peine débuté qu'elle
fut soumise à une rude épreuve et à un nouveau revers de fortune qui ressemblait
en plusieurs points à l'épisode concernant Yahyá dans l'histoire bábíe. Un jeune
demi-frère de 'Abdu'l-Bahá , du nom de Muhammad-`Alí, commença à s'irriter de
l'autorité conférée au nouveau dirigeant de la foi. Incapable de contester les
termes spécifiques de l'alliance de son père, Muhammad-`Alí chercha d'abord
à limiter l'exercice des fonctions de 'Abdu'l-Bahá dans la communauté bahá'íe.
Après avoir échoué, il essaya d'avoir ses propres partisans à l'intérieur de
la communauté. Ceci entraîna une rupture qui survint peu de temps avant l'arrivée
du premier groupe de pèlerins occidentaux, et attira rapidement l'attention
du Dr. Kheiralla.
Ce dernier se considérait en même temps comme l'enseignant de la foi le plus
influent en Amérique du Nord et comme l'un des principaux interprètes de ses
concepts fondamentaux. Browne publia ultérieurement des notes prises au cours
des conférences de Kheiralla qui donnent un aperçu plutôt étonnant du genre
de concepts que Kheiralla enseignait.
[Nota: Browne, Materials, pp. 115-150.]
Les seuls thèmes bahá'ís qui avaient survécu à leur migration depuis la Perse
jusqu'en Amérique du Nord étaient la station de Bahá'u'lláh et l'idée de l'unité
du genre humain. Ces deux concepts étaient présentés par le Dr. Kheiralla mêlés
à des doctrines ésotériques qui n'avaient rien à voir avec les enseignements
du fondateur de la foi bahá'íe.
Au cours de sa visite à Saint-Jean-d'Acre en 1898, Kheiralla rechercha l'approbation
de 'Abdu'l-Bahá quant à sa présentation de la foi. À cette époque-là, 'Abdu'l-Bahá
corrigea un certain nombre des conceptions erronées de Kheiralla et l'encouragea
à entreprendre une étude sérieuse des Écrits bahá'ís. Kheiralla s'y refusa et
s'éloigna progressivement des enseignements de Bahá'u'lláh. Au cours de cette
même visite, Muhammad-`Alí chercha à le gagner à sa cause; à son retour aux
États-Unis, l'année suivante, Kheiralla stupéfia ses amis bahá'ís et ses étudiants
en rejetant 'Abdu'l-Bahá et en insistant sur son propre rôle d'arbitre de la
destinée de la foi en Occident. Cependant ces efforts visant à usurper la direction
de la foi échouèrent et Kheiralla retourna finalement en Syrie cruellement déçu.
Avec son départ tout danger de schisme fut écarté, car Muhammad-`Alí ne parvint
jamais à avoir ses propres partisans, à l'exception d'une petite poignée de
membres de sa famille et de son entourage.
Cette crise et son issue furent critiques pour l'histoire bahá'íe. À ce moment-là,
la nouvelle foi adopta la seule ligne de conduite qui pouvait lui permettre
de réaliser ses revendications, à savoir : représenter la naissance d'une religion
mondiale indépendante. Il ne fait pratiquement aucun doute que, si Muhammad-`Alí
et Kheiralla étaient parvenus à dominer le mouvement et à en contrôler la direction,
il aurait rapidement été réduit au statut de culte.
Au lieu de cela, la communauté bahá'íe d'Amérique du Nord, bien que réduite
en nombre et souffrant du choc causé par ces attaques et contre-attaques, se
tourna vers 'Abdu'l-Bahá pour qu'il l'éclairât avec autorité sur les enseignements
de son père. En conséquence de quoi il exposa avec plus de liberté et de vigueur
qu'auparavant les principales caractéristiques de la révélation bahá'íe. Décourageant
toute spéculation métaphysique, il s'imposa la tâche d'expliquer au monde le
message social de Bahá'u'lláh. Au travers d'innombrables lettres, de commentaires
et d'entretiens avec des pèlerins, 'Abdu'l-Bahá insista sur le fait que non
seulement le coeur de l'individu, mais aussi l'ordre social tout entier doivent
être transformés. Il mit l'accent sur l'authenticité de toutes les religions
du monde, la nécessité d'abolir les préjugés de race, les implications de l'égalité
de l'homme et de la femme, l'éducation universelle, la justice dans les systèmes
sociaux et économiques, ainsi que sur toute une série de thèmes similaires.
Il fit le lien entre les enseignements sociaux de Bahá'u'lláh et les besoins
de la société contemporaine dont témoignaient les crises répétées qui secouaient
le monde.
[Nota: Voir
Les leçons de Saint-Jean d'Acre,
de 'Abdu'l-Bahá , plus particulièrement les parties I et IV.]
Certains missionnaires chrétiens, opposés à la foi bahá'íe, essayèrent de prouver
que 'Abdu'l-Bahá avait ajouté ces enseignements sociaux à la suite de son contact
avec l'Occident. Toutefois, Browne avait déjà identifié la plupart d'entre eux
dans les Écrits de Bahá'u'lláh dès les années 1880 [voir Browne, Bábism,
pp. 351-352.]
Depuis, la traduction et la publication d'une grande partie des Écrits de Bahá'u'lláh
ont démontré, de manière convaincante, que 'Abdu'l-Bahá extrayait ses thèmes
de cette source même.
En 1908, la jeune révolution turque libéra tous les prisonniers politiques et
religieux de l'Empire ottoman. En conséquence de quoi, 'Abdu'l-Bahá fut soudain
libre de quitter la Palestine et d'intervenir plus directement dans l'expansion
et l'établissement de la foi de son père en Occident. Avant de se mettre en
route, il put toutefois réaliser l'un des grands désirs de sa vie et s'acquitter
de l'une des principales responsabilités que lui avait laissées Bahá'u'lláh.
En 1909, en présence d'un groupe de croyants de l'Orient et de l'Occident, il
déposa le petit coffre en bois contenant les restes de la dépouille mortelle
du Báb dans un magnifique sarcophage en marbre offert par les bahá'ís de Burma.
L'inhumation eut lieu dans un tombeau en pierre érigé sur les pentes du mont
Carmel, à l'emplacement exact désigné par Bahá'u'lláh quelques années plus tôt
et qu'il destinait à servir de pivot à l'ensemble des différentes institutions
administratives, dont le Centre international de la foi bahá'íe. La communauté
bahá'íe considère que le sang des martyrs bábís représente la graine des institutions
administratives préconisées par Bahá'u'lláh, que les bahá'ís commençaient à
établir tout autour du monde sous les directives de 'Abdu'l-Bahá . Ainsi, au
coeur de la communauté bahá'íe, le sacrifice du Báb était intimement lié aux
institutions centrales de ce système religieux et symbolisait irrésistiblement
l'unité historique essentielle des religions bábíe et bahá'íe.
En 1910, 'Abdu'l-Bahá estima que la situation en Terre sainte permettait le
départ qu'il avait si longtemps attendu. Les rigueurs de son long emprisonnement
avaient sérieusement entamé sa santé, et son voyage commença par une période
de repos en Égypte. Puis, le 11 août 1911, accompagné d'un petit groupe, il
fit voile vers Marseille à bord du S. S. Corsica, première étape d'un voyage
de vingt-huit mois en Occident. Ce voyage allait comprendre deux séjours à Londres,
à Paris et à Stuttgart, des visites plus courtes dans différents centres européens,
ainsi qu'un voyage très éprouvant à travers l'Amérique du Nord.
Le 11 avril 1912, 'Abdu'l-Bahá arriva à New-York. Au cours de sa tournée en
Amérique du Nord, il se rendit dans une quarantaine de villes, d'une côte à
l'autre des États-Unis. 'Abdu'l-Bahá passa plus de temps à New-York que dans
toute autre ville d'Amérique du Nord, et c'est là qu'il expliqua pour la première
fois à des groupes de disciples, la signification de l'alliance que Bahá'u'lláh
avait établie, et dont lui-même avait été nommé le Centre. Il visita encore
d'autres centres importants, comme Chicago, où il posa la première pierre du
bâtiment qui devait devenir le Temple-Mère de l'Occident. Il se rendit aussi
à Eliot dans le Maine où Sarah Farmer, fondatrice de Green Acre, centre pour
l'éducation des adultes, était devenue bahá'íe et avait ouvert sa maison pour
une présentation systématique du message bahá'í.
[Nota: Green Acre servit de centre principal à la foi bahá'íe en Amérique
du Nord jusqu'à l'élection de la première assemblée spirituelle nationale en
1925. Cette assemblée s'établit alors à Wilmette, Illinois, faubourg de Chicago
et site de la maison d'adoration inaugurée par 'Abdu'l-Bahá .]
Au Canada, 'Abdu'l-Bahá se rendit à Montréal où il fut l'hôte de l'architecte
canadien, William Sutherland Maxwell, et de sa femme, May Bolles Maxwell. Mme
Maxwell était devenue bahá'íe alors qu'elle était très jeune et faisait partie
du premier groupe de pèlerins, organisé par les Hearst, qui s'était rendu à
Saint-Jean-d'Acre en 1898. La visite de 'Abdu'l-Bahá à Montréal est à de nombreux
égards typique des réceptions qu'il a reçues dans la plupart des centres occidentaux.
[Nota: Pour une description plus complète de sa visite au Canada et aux États-Unis
et le contenu de ses discours et entrevues, voir 'Abdu'l-Bahá in Canada; 'Abdu'l-Bahá
, de Balyuzi; et 239 Days: 'Abdu'l-Bahá 's Journey in America, de Allan L. Ward.]
Il se rendit à la cathédrale Notre-Dame, fut invité à parler en l'église du
Messie et en l'église St. James, prononça un discours devant un important groupe
de syndicats ouvriers dans leur salle de réunion de St. Lawrence Street et conduisit
plusieurs rencontres à la fois dans son appartement au Windsor Hotel et chez
les Maxwells, où il fut l'hôte de la famille pendant la première partie de son
séjour. Partout en Amérique du Nord et en Europe, les principaux journaux couvrirent
largement sa visite, publiant aussi bien des articles hautement spéculatifs
et porteurs de nouvelles à sensations, que des rapports sérieux d'entrevues
avec le visiteur et de discours qu'il avait prononcés. La presse de Montréal
fut particulièrement attentive au deuxième type d'écrits; c'est lors d'une entrevue
avec le Montreal Star.
[Nota: Montreal Star, september 11, 1912. que 'Abdu'l-Bahá aurait prédit
deux événements particulièrement importants. Le premier était l'éclatement imminent
d'une guerre en Europe (Cela n'a rien d'une prophétie, dit 'Abdu'l-Bahá , ce
n'est que le résultat d'un raisonnement). Le second était la paix internationale
qui allait être établie avant la fin du siècle (Elle sera universelle au vingtième
siècle. Toutes les nations seront forcées de s'y conformer).]
L'impact de ces tournées fut considérable. Les croyants occidentaux étaient
directement en présence de celui qui dirigeait, qui était l'interprète reconnu
de leur foi. Ils affluaient pour le rencontrer, lui demander conseil, et ils
purent ainsi clarifier et approfondir leur compréhension des enseignements de
la foi sur des questions d'ordre théologique, social et moral. Le public en
Occident reçut une image particulièrement favorable de cette nouvelle religion,
ce qui devait s'avérer être d'une grande importance pour ses disciples dans
les efforts qu'ils firent par la suite pour encourager sa croissance. 'Abdu'l-Bahá
s'adressa non seulement à des congrégations religieuses, mais aussi à des mouvements
pour la paix, à des syndicats, des départements universitaires ainsi qu'à toutes
sortes de groupes oeuvrant pour une réforme sociale. À la fin de son voyage,
le message social de Bahá'u'lláh avait été proclamé publiquement, et une nouvelle
génération de bahá'ís appartenant à toutes les couches de la société occidentale
avait été enrôlée.
[Nota: Les discours publics de 'Abdu'l-Bahá en Amérique du Nord sont compilés
sous le titre The Promulgation of Universal Peace, Talks Delivered By 'Abdu'l-Bahá
during His Visit to the United States and Canada in 1912.]
Pendant la première guerre mondiale, 'Abdu'l-Bahá resta dans un isolement relatif
chez lui à Haïfa, en Terre sainte. Ses rapports avec l'Occident et l'interprétation
qu'en faisait son demi-frère Muhammad-`Alí avaient réussi une nouvelle fois
à éveiller les soupçons des autorités ottomanes. On menaça de nouveau de l'exécuter,
et la petite colonie bahá'íe en Terre sainte fut dispersée et exilée. Ce danger
fut cependant écarté avec la fin de la guerre en 1918 et la défaite des puissances
de l'Europe centrale, les autorités turques ayant perdu toutes leurs colonies
au Proche-Orient.
'Abdu'l-Bahá remit alors en route les processus particulièrement importants
qu'il avait lancés après sa libération de la prison de Saint-Jean-d'Acre en
1908 en vue de l'élaboration d'une communauté internationale qui refléterait
les enseignements de Bahá'u'lláh. L'une des principales caractéristiques de
son travail fut l'établissement des institutions administratives bahá'íes. Ainsi
que lui avait enjoint Bahá'u'lláh dans son alliance, 'Abdu'l-Bahá encouragea
l'établissement de ce qu'il appela des " assemblées spirituelles ", à la fois
en Amérique du Nord et en Iran. Ces corps élus étaient autorisés à superviser
des activités telles que la publication d'ouvrages, les programmes d'enseignement
et les sessions de prières à un niveau local aussi bien que national. Ils devaient
servir de précurseurs à ce que Bahá'u'lláh avait intitulé des " maisons de justice
".
En 1908, 'Abdu'l-Bahá rédigea un Testament dans lequel il soulignait avec force
détails la nature et les fonctions de ces institutions centrales conçues par
Bahá'u'lláh pour diriger les affaires de sa cause. Les deux principales institutions
nommées étaient le " Gardiennat et la Maison Universelle de Justice ". Le Gardiennat
conférait exclusivement au petit-fils aîné de 'Abdu'l-Bahá , Shoghi Effendi
Rabbani, l'autorité pour interpréter les enseignements bahá'ís. Ainsi que cela
avait été le cas dans l'alliance de Bahá'u'lláh avec la nomination de 'Abdu'l-Bahá
comme Centre et Interprète désigné, le Gardien fut désigné comme étant celui
vers lequel tous les croyants devaient se tourner pour tout problème relatif
aux croyances bahá'íes. L'autre institution principale nommée dans le Testament
était la Maison Universelle de Justice, destinée à devenir la principale autorité
législative et administrative de la communauté bahá'íe. Le Gardien de la foi
devait être aidé par un groupe de croyants particulièrement qualifiés, choisis
par lui et désignés sous le nom de " Mains de la cause de Dieu ". La Maison
Universelle de Justice devait superviser l'ordre administratif international
de la communauté bahá'íe. En tant que corps administratif suprême de la communauté,
ses membres élus devaient être choisis parmi les adultes bahá'ís du monde lors
d'un congrès international réunissant toutes les assemblées spirituelles nationales.
Le Testament de 'Abdu'l-Bahá ainsi que le Kitáb-i-`Ahd (Livre de l'alliance)
de Bahá'u'lláh furent les instruments qui permirent à l'alliance de Bahá'u'lláh
de se concrétiser, et les dispositions qu'ils contenaient modelèrent la communauté
bahá'íe florissante après le décès de 'Abdu'l-Bahá.
[Nota: La traduction anglaise de ce document est Will and Testament of 'Abdu'l-Bahá
(en français
Le testament d'Abdu'l-Bahá
).]
Au cours de la Première Guerre mondiale, 'Abdu'l-Bahá adressa toute une série
de messages aux croyants nord-américains. Quatre de ces quatorze lettres étaient
adressées à la fois aux bahá'ís des États-Unis et du Canada. Huit devaient guider
plus spécifiquement les croyants de différentes régions des États-Unis, et les
deux autres étaient destinées plus précisément aux bahá'ís du Canada. Les quatorze
lettres avaient pour thème ce que 'Abdu'l-Bahá appelait le Plan divin pour une
proclamation à l'échelle internationale du message de Bahá'u'lláh à l'humanité.
Il était demandé aux croyants américains et canadiens d'être les premiers à
commencer à établir la foi dans toutes les régions du globe. 'Abdu'l-Bahá les
assurait qu'une réponse digne de ce défi leur conférerait, aux yeux d'une postérité
reconnaissante, le premier rang spirituel parmi les communautés bahá'íes du
monde. Les différents plans internationaux d'enseignement que connut la communauté
par la suite et par l'intermédiaire desquels le message et les enseignements
de Bahá'u'lláh se répandirent dans tous les coins du monde témoignent de la
réponse des bahá'ís de l'Amérique du Nord à l'appel contenu dans ces lettres.
[Nota: 'Abdu'l-Bahá ,
Les tablettes du plan divin,
révélées par 'Abdu'l-Bahá aux bahá'ís de l'Amérique du Nord.]
Tôt dans la matinée du 28 novembre 1921, après une courte maladie, 'Abdu'l-Bahá
s'éteignit dans sa soixante-dix-huitième année. Le déroulement de ses funérailles
indiquait que de profonds changements quant au statut de la foi bahá'íe étaient
survenus en Terre sainte en l'espace de quelques années. Treize années plus
tôt seulement, exilé, impuissant, 'Abdu'l-Bahá avait véritablement envisagé
la possibilité d'être exécuté en public. À l'heure de sa mort cependant, il
s'était fait une réputation sans égale comme sage et philanthrope, un homme
saint en quelque sorte, que toutes les communautés religieuses en Palestine
révéraient. La suppression des interdictions que lui avait imposées le gouvernement
turc permit à cette réputation de s'épanouir. Toutes les couches de la population
l'honoraient. Le titre de chevalier avait été décerné à 'Abdu'l-Bahá en reconnaissance
des services humanitaires rendus au peuple palestinien durant la famine qui
suivit la Première Guerre mondiale.
Les funérailles qui se déroulèrent le 29 novembre n'avaient vraisemblablement
jamais eu leur pareil dans l'histoire de la Palestine. Une foule importante
d'environ dix mille personnes, dont des dignitaires des communautés musulmane,
catholique, orthodoxe, juive et druse, ainsi que le représentant officiel du
gouvernement britannique et les gouverneurs de Jérusalem et de la Phénicie,
formait le cortège. Il est clair que, quelles que soient les vicissitudes dont
aurait encore à souffrir la nouvelle foi dans différentes parties du monde,
elle avait réussi, durant le ministère de 'Abdu'l-Bahá , à établir son centre
administratif sur les bases impressionnantes de la reconnaissance gouvernementale
et de l'estime publique.
[Nota: Pour une description complète, voir le numéro spécial du World Order,
vol. 6, n° 1 (1971) consacré à la commémoration de cet événement. Le flot d'amour
déversé par le peuple palestinien est particulièrement significatif. Le régime
chiite dans l'Iran d'aujourd'hui a cherché à faire passer l'élévation de 'Abdu'l-Bahá
à l'ordre de la chevalerie par les autorités britanniques pour un événement
d'ordre politique. C'était en fait une reconnaissance tardive et officielle
par les autorités britanniques d'une philanthropie qui avait déjà été reconnue
par l'ensemble du public qui en bénéficiait.]
À ce stade de son histoire, la communauté bahá'íe comprenait environ cent mille
croyants qui étaient plus ou moins persécutés en Perse, ainsi que quelques petits
groupes dans différents pays. À l'exception de la Perse, les deux principales
régions du monde où l'on trouvait des communautés bahá'íes étaient l'Inde et
l'Amérique du Nord. Elles étaient peu organisées, possédaient peu de littérature
et avaient des ressources financières limitées. Les efforts de 'Abdu'l-Bahá
et de certains de ses plus proches disciples avaient permis de faire connaître
la foi sur une plus grande échelle, mais n'avaient pas permis une croissance
significative de la communauté dans son ensemble. 'Abdu'l-Bahá lui-même avait
été largement reconnu par les autorités civiles, mais il fallait encore que
cela se traduise par une reconnaissance officielle de la foi bahá'íe en tant
que système religieux viable.
Aujourd'hui, plus de soixante-dix ans plus tard, la situation a bien changé.
La foi bahá'íe est reconnue comme étant l'une des religions du monde qui se
développe le plus rapidement, comprenant des adeptes de presque toutes les origines
raciales, sociales, culturelles et nationales, et entreprenant des activités
très diversifiées dans quelque 235 États souverains et dominions. Un système
administratif complet a évolué aux niveaux local, national et international
et a, dans la plupart des cas, été officiellement reconnu par les autorités
civiles.
Les écrits de Bahá'u'lláh, du Báb et de 'Abdu'l-Bahá , figures centrales de
la révélation bahá'íe, ont été traduits dans plus de 800 langues. Des maisons
d'adoration, des écoles bahá'íes, des centres administratifs et des centres
communautaires ont été érigés de par le monde et des propriétés acquises pour
des développements futurs encore plus ambitieux. Aux Nations Unies la communauté
internationale bahá'íe est reconnue comme membre du corps des organisations
non gouvernementales et possède un statut consultatif auprès du Conseil Économique
et de Social. À tous points de vue ces réalisations ont été extraordinaires.
L'esprit qui animait et guidait cette expansion phénoménale fut Shoghi Effendi
Rabbani, petit-fils de 'Abdu'l-Bahá , qui fut nommé par ce dernier, Gardien
de la foi de Bahá'u'lláh.
Cette institution du Gardiennat fut conçue par Bahá'u'lláh, mais ses fonctions
plus spécifiques et son autorité furent définies dans le Testament de 'Abdu'l-Bahá
. Les deux principales fonctions du Gardiennat étaient, d'une part, d'interpréter
les enseignements bahá'ís, d'autre part, de guider la communauté bahá'íe. Ayant
encore à l'esprit les efforts de Muhammad-`Alí pour tenter de s'emparer du contrôle
de la communauté bahá'íe, 'Abdu'l-Bahá usa d'un langage énergique dans le but
d'assurer à Shoghi Effendi les pleins pouvoirs lui permettant d'agir au mieux
de son jugement en tout ce qui concernait la foi. S'opposer à ce dernier équivaudrait
à s'opposer aux fondateurs de la foi :
" Ô vous les fidèles bien-aimés de 'Abdu'l-Bahá !
Il vous incombe de prendre le plus grand soin de Shoghi Effendi, le Rameau issu
des deux Arbres divins et bénis [Nota: Shoghi Effendi était un descendant
direct de Bahá'u'lláh par sa mère et du Báb par son père], le fruit qu'ils
ont donné, afin que nulle poussière de découragement ou de chagrin ne puisse
ternir sa nature radieuse; que de jour en jour s'accroissent son bonheur, sa
joie et sa spiritualité, et qu'il puisse devenir un arbre fécond.
Car après 'Abdu'l-Bahá , il est le Gardien de la cause de Dieu. Les Afnán, les
Mains [piliers] de la cause et les bien-aimés du Seigneur doivent lui
obéir et se tourner vers lui. Quiconque ne lui obéit pas, n'a pas obéi à Dieu;
quiconque se détourne de lui s'est détourné de Dieu, et quiconque le renie a
renié le Véritable. Prenez garde que personne ne donne une interprétation erronée
de ces paroles et, de même que ceux qui ont brisé l'alliance après le jour de
l'ascension [de Bahá'u'lláh], ne trouve prétexte à élever l'étendard
de la révolte, ne s'obstine et n'ouvre toute grande la porte aux fausses interprétations...
"
[Nota:
Le testament d'Abdu'l-Bahá
, pp. 59-60.]
Dès le début de son Gardiennat, Shoghi Effendi établit clairement que la foi
bahá'íe était non seulement entrée dans une nouvelle étape de son développement,
mais aussi, que l'autorité que lui conféraient les déclarations ci-dessus impliquait
une fonction tout à fait différente de celle à caractère charismatique qui avait
marqué le ministère de 'Abdu'l-Bahá . Celle qu'il appela l'ère apostolique était
révolue, l'ère de formation commençait.
[Nota: Pour une étude détaillée de l'oeuvre de Shoghi Effendi, voir La Perle
inestimable de Rúhíyyih Rabbani. Voir aussi Shoghi Effendi, Recollections, de
Ugo Giachery. M.Giachery a travaillé en étroite collaboration avec Shoghi Effendi
sur le développement architectural du Centre mondial à Haïfa.]
Dans ce nouvel âge, c'était l'institution du Gardiennat qui devait susciter
l'amour et la fidélité des croyants. La personnalité même du Gardien était totalement
secondaire. Il était interdit aux croyants de commémorer quelque événement que
ce soit de la vie du Gardien; l'usage de photographies était déconseillé; des
représentants nommés étaient chargés de mener à bien toute cérémonie publique
pour laquelle la présence du Gardien avait été sollicitée; et ses lourdes tâches
administratives, interprétatives et épistolaires ne permettaient pas à Shoghi
Effendi d'organiser des tournées du genre de celles entreprises par 'Abdu'l-Bahá
pendant son ministère.
Une seule exception cependant à ce refus d'avoir un rôle public : le Gardien
consacrait, dans la mesure de ses disponibilités, un certain temps au flot continu
de pèlerins orientaux et occidentaux qui venaient visiter le Centre mondial.
Et ces rencontres elles-mêmes étaient limitées aux heures des repas dans la
maison des pèlerins de Haïfa.
La période allant de 1921 à 1963 dans l'histoire bahá'íe est facilement abordable
si l'on considère les principaux projets entrepris par Shoghi Effendi pendant
son Gardiennat. Quatre sphères d'activités se dégagent plus particulièrement
: le développement du Centre mondial bahá'í, la traduction et l'interprétation
des Écrits bahá'ís, l'expansion de l'ordre administratif et la mise en oeuvre
du Plan divin de 'Abdu'l-Bahá .
Tout de suite après avoir assumé ses responsabilités et durant toute sa vie,
Shoghi Effendi consacra une grande partie de son temps au développement du Centre
international de la foi dans la région couvrant la baie de Haïfa. Du temps de
Bahá'u'lláh et de 'Abdu'l-Bahá , plusieurs parcelles de terrain avaient été
acquises par la communauté d'exilés. Parmi celles-ci, les deux principales étaient
le site du tombeau où reposait le corps de Bahá'u'lláh (avoisinant la demeure
de Bahjí, à l'extérieur de Saint-Jean-d'Acre), et le site du tombeau où reposaient
les restes du Báb sur les pentes du mont Carmel, au-dessus de la ville de Haïfa.
Grâce à la générosité de bahá'ís, à des legs et aux réponses à des appels spécifiques
lancés par Shoghi Effendi, ces propriétés s'agrandirent considérablement durant
le ministère du Gardien. De magnifiques jardins furent aménagés, le premier
de toute une série de bâtiments monumentaux fut érigé et un plan grandiose établi
pour le développement d'un centre spirituel et d'un complexe administratif qui
couvriraient les besoins d'une communauté internationale - dont la croissance
était rapide - et qui pourraient croître en même temps que cette dernière; complexe
qui rivaliserait avec les plus beaux de ce monde. Cette communauté religieuse
très dispersée aurait ainsi un centre de pèlerinage d'où émaneraient aussi les
directives qui contribueraient largement à développer la conscience d'une identité
commune.
Aux tout premiers rangs de la liste des priorités de tout système religieux
arrivent la détermination du canon de ses écrits et l'application de ses textes
saints à la vie individuelle et communautaire. Nommé dans le Testament de 'Abdu'l-Bahá
seul interprète des Écrits bahá'ís, Shoghi Effendi interpréta les événements
internationaux à la lumière des Écrits bahá'ís et partagea avec la communauté
bahá'íe le résultat de ses analyses sous la forme de longues lettres adressées
au monde bahá'í.
[Nota: Bahá'í Administration
Sommaire des compilations baha'ies ;
L'avènement de la justice divine ;
L'Ordre mondial de Baha'u'llah,
Lettres sélectionnées; Messages to the Bahá'í World, 1950-1957;
Le Jour promis est venu ;
Messages to Canada; et Citadel of Faith, Messages to America, 1947-1957.]
Dans le même temps, les communautés bahá'íes naissantes faisaient pleuvoir sur
Haïfa tout un déluge de questions sur toutes sortes de sujets des Écrits bahá'ís,
et les réponses du Gardien à ces questions constituent également une importante
part de l'interprétation de la révélation de Bahá'u'lláh. Au début des années
1940, Shoghi Effendi concentra son analyse sur les événements se rapportant
à l'histoire bahá'íe; et en 1944, pour commémorer le centenaire de la déclaration
du Báb, il écrivit une étude très détaillée couvrant la totalité du siècle,
depuis le moment où le Báb avait annoncé sa mission à Mullá Husayn jusqu'à la
fin du premier Plan de sept ans.
[Nota: Shoghi Effendi,
Dieu passe près de nous.
Pour une description des plans, voir ci-dessous.]
L'interprétation des Écrits bahá'ís par Shoghi Effendi fut considérablement
facilitée par le fait qu'il pouvait lui-même servir de principal interprète
des Écrits, du persan et de l'arabe en anglais.
[Nota:
Extraits des Ecrits de Bahá'u'lláh;
Le Kitáb-i-Íqán, (Le
Livre de la certitude);
Les paroles cachées;
Les sept vallées
et les Quatre Vallées; Épître au fils du Loup; Prayers and Meditations.
Livre de prières ]
Il avait étudié l'anglais dès sa plus tendre enfance et, jeune homme, il poursuivit
ses études à l'université américaine de Beyrouth, puis à l'université d'Oxford
où il étudia jusqu'à l'ascension de 'Abdu'l-Bahá en 1921. Étant donné que les
principaux corps administratifs de la foi bahá'íe pendant les premières décades
critiques de son Gardiennat se trouvaient dans des pays anglophones, la capacité
qu'avait Shoghi Effendi à exprimer et interpréter les concepts bahá'ís en langue
anglaise facilita considérablement la compréhension de la nouvelle foi dans
le monde occidental.
Son rôle en tant qu'interprète eut aussi une importance à long terme sur le
développement de la communauté bahá'íe. Il assura une unité de doctrine durant
les premières années de l'expansion de la foi, réduisant ainsi considérablement
la menace de schisme.
Parallèlement à ce travail de traduction et de développement du Centre mondial
de la foi, Shoghi Effendi consacra une grande partie de son énergie à mettre
en place le système d'institutions administratives conçues par Bahá'u'lláh et
établies, dans leur forme embryonnaire, par 'Abdu'l-Bahá . Toute localité comprenant
neuf adultes bahá'ís ou plus était encouragée à élire une assemblée spirituelle
locale pour gérer les affaires de la foi dans cette région. Dès que le nombre
d'assemblées spirituelles locales dans un pays donné devenait suffisamment important,
le Gardien encourageait fortement l'élection d'une assemblée spirituelle nationale
investie de l'entière juridiction des affaires concernant la foi dans ce même
pays.
Le flot continu de correspondance en provenance de Haïfa donnait à ces institutions
naissantes les directives nécessaires concernant l'application des Écrits bahá'ís
à la conduite de la vie communautaire. Des communications d'ordre plus général
encourageaient tous les croyants à soutenir et à obéir sincèrement aux corps
qu'ils élisaient. Les principes bahá'ís de la consultation furent reconnus et
les assemblées encouragées à se former consciemment à la prise de décision en
groupe.
En accord avec le Testament de 'Abdu'l-Bahá , le Gardien nomma, entre les années
1951 et 1957, un certain nombre de croyants émérites Mains de la cause de Dieu,
et les chargea de responsabilités particulières concernant l'enseignement de
la foi ou la protection de ses institutions. L'institution de la Maison Universelle
de Justice, conçue et nommée par Bahá'u'lláh, vint couronner cette structure
administrative globale. Shoghi Effendi spécifia que, dès que le développement
de la communauté bahá'íe le permettrait, une maison universelle de justice serait
élue par la totalité de la communauté internationale bahá'íe agissant par l'intermédiaire
de leurs assemblées spirituelles nationales.
Un mot doit être dit du rôle joué par la communauté nord-américaine, et particulièrement
par les bahá'ís des États-Unis, dans ce processus de formation. 'Abdu'l-Bahá
avait prodigué ses louanges quant aux capacités spirituelles et aux services
rendus par ses membres. Il avait aussi fait l'éloge de tout ce qui caractérisait
les États-Unis en tant que nation. Et, plus important encore, il avait indiqué
que l'Amérique servirait de berceau à l'ordre administratif que Bahá'u'lláh
avait conçu. En raison de l'importance de ce tournant dans l'histoire de l'humanité,
le jour approche où vous verrez comment ... l'Occident aura remplacé l'Orient,
répandant la lumière de la direction divine.
[Nota: Cité dans Citadel of Faith, de Shoghi Effendi, p. 30.]
C'est pourquoi, lorsque Shoghi Effendi commença à établir l'ordre administratif,
il se tourna vers les croyants américains en tant que principaux collaborateurs.
Déjà un certain nombre d'entre eux étaient occupés à des projets d'enseignement
bahá'í par-delà leurs propres frontières, et l'une d'entre elles, Martha Root,
membre d'une éminente famille américaine, avait réussi à conduire à la foi sa
première tête couronnée, la reine Marie de Roumanie.
[Nota: Pour un récit de la conversion de la reine, voir La Perle inestimable,
de Rúhíyyih Rabbani, chap. IV.]
Les bahá'ís américains étaient aussi les principaux exécuteurs du Testament
de 'Abdu'l-Bahá . Ce fut principalement par l'intermédiaire de cette correspondance
avec l'Assemblée spirituelle nationale des bahá'ís des États-Unis et du Canada
que Shoghi Effendi modela progressivement les institutions locales et nationales,
afin qu'elles fonctionnent conformément aux principes des Écrits de la foi.
[Nota: Les deux communautés (États-Unis et du Canada ) se scindèrent en 1948
lorsque le Canada forma sa propre assemblée spirituelle nationale, qui fut enregistrée
l'année suivante par un décret du Parlement.]
Il encourageait les communautés d'autres pays à suivre cet exemple. Bien que
les différences culturelles puissent déterminer par la suite les sujets d'importance
secondaire, l'ordre administratif devait, pour l'essentiel, être uniforme, ce
qui nécessitait un modèle.
La communauté américaine devait fournir ce modèle, mais Shoghi Effendi mit ses
membres en garde contre le fait que leur mandat n'avait rien à voir avec le
système politique qui leur était familier. Bien au contraire : Bahá'u'lláh était
venu de Perse non en raison d'une quelconque supériorité culturelle qu'aurait
possédée cette nation, mais à cause de sa profonde dégradation morale. De même,
son ordre administratif devait d'abord s'ériger dans un milieu social caractérisé
par le matérialisme, l'anarchie et la corruption politique. Là, comme cela s'était
déjà produit en Perse, Bahá'u'lláh démontrerait que seule la puissance de Dieu
pouvait régénérer un peuple et une société.
[Nota: Shoghi Effendi,
L'avènement de la justice divine
pp. 14-16.]
Les raisons qui poussèrent Shoghi Effendi à consacrer tant de temps et d'énergie
au développement de l'ordre administratif bahá'í devinrent rapidement apparentes.
Les institutions administratives de la foi fournissaient les instruments nécessaires
à la mise en oeuvre du Plan divin de 'Abdu'l-Bahá destiné à répandre le message
bahá'í dans le monde entier. Avant que cette communauté très éparpillée ne pût
entreprendre une telle tâche, il était nécessaire d'établir un corps administratif
habilité à prendre des décisions et capable de mobiliser la main-d'oeuvre et
les ressources nécessaires. Il était de plus indispensable d'accorder à ces
institutions suffisamment de temps pour apprendre les rudiments de l'administration
bahá'íe et de la consultation.
En conséquence de quoi, ce ne fut pas avant 1937, seize ans après la mort de
'Abdu'l-Bahá , que Shoghi Effendi commença à travailler systématiquement à la
réalisation d'objectifs définis par 'Abdu'l-Bahá dans une série de lettres adressées
aux bahá'ís d'Amérique du Nord. En avril 1937 le Premier Plan de sept ans fut
lancé, comportant trois objectifs principaux :
1) établir au moins une assemblée spirituelle locale dans chacun des États des
États-Unis et dans chaque province du Canada;
2) s'assurer qu'au moins un enseignant bahá'í résidait dans chaque république
d'Amérique latine; et
3) achever l'extérieur de la première maison d'adoration bahá'íe en Amérique
du Nord - bâtiment dont 'Abdu'l-Bahá avait posé la première pierre au cours
de sa visite en 1912 et qui, sous de nombreux rapports, symbolisait la communauté
internationale bahá'íe elle-même.
En dépit des obstacles créés par la déclaration de la Seconde Guerre mondiale,
ce plan fut achevé pour l'anniversaire de la déclaration du Báb en mai 1944.
Après un intervalle de deux ans, un second Plan de sept ans fut lancé en 1946.
L'effort allait porter cette fois-ci sur l'Europe qui n'avait à l'époque que
deux assemblées spirituelles nationales : celles de Grande Bretagne et d'Allemagne.
Le plan prévoyait aussi la création d'assemblées spirituelles locales en Amérique
latine et un accroissement important de celles d'Amérique du Nord. En 1953,
le succès couronna la fin du plan qui coïncidait avec un important anniversaire
bahá'í, le centenaire du début de la mission de Bahá'u'lláh dans le Síyáh-Chál.
L'un des principaux buts de ce Plan de sept ans fut l'établissement d'une assemblée
spirituelle nationale indépendante au Canada. Ce qui fut fait en 1948 et fut
suivi en 1949 de son enregistrement par un décret du Parlement.
[Nota: Shoghi Effendi, Messages to Canada, pp. 12-13., fait que Shoghi Effendi
souligna comme étant unique dans les annales de la foi, que ce soit en Orient
ou en Occident.]
Les deux réalisations distinctes les plus impressionnantes de ce second Plan
se rapportent tout particulièrement à la communauté bahá'íe d'Amérique du Nord.
Avril 1953 fut marqué par l'inauguration de la maison d'adoration de Wilmette
dans l'Illinois, qui allait être la première d'une série d'édifices similaires
devant être construits sur les cinq continents du globe. L'architecte était
un Canadien français du nom de Jean-Louis Bourgeois. L'architecte italien Luigi
Quaglino salua cette magnifique création en ces termes : " une nouvelle création
qui révolutionnera l'architecture du monde ". Et il ajouta : " elle aura sa
place dans l'histoire. "
[Nota: Louis J. Bourgeois, The Bahá'í Temple : Press Comments, Symbolism,
p. 7.]
L'autre important triomphe de ces années fut encore un édifice, un magnifique
tombeau destiné à couronner le bâtiment de pierre construit par 'Abdu'l-Bahá
et servant de mausolée au Báb. L'architecte de ce tombeau était un autre Canadien,
William Sutherland Maxwell, chez qui 'Abdu'l-Bahá avait séjourné durant sa visite
à Montréal. Cette élégante construction dont le dôme doré couronne des arcades
de marbre blanc et des colonnes de granite rose, a embelli le Centre mondial
bahá'í de l'un des plus beaux monuments des rivages de la Méditerranée.
En 1953, sans perdre de temps, Shoghi Effendi lança la communauté bahá'íe dans
l'entreprise la plus ambitieuse de son histoire : un plan mondial auquel il
donna le nom de Croisade de dix ans. Ce plan devait s'achever en 1963, anniversaire
de la déclaration de Bahá'u'lláh dans les jardins du Ridván. Cent trente-deux
nouveaux pays et dominions devaient être ouverts à la foi, et les communautés
existantes dans cent vingt pays et territoires devaient être développées. Des
assemblées spirituelles nationales devaient être établies dans la plupart des
pays d'Europe et d'Amérique latine, et il était demandé aux bahá'ís d'accroître
sensiblement le nombre des assemblées, des croyants, des legs et dotations de
biens. Ce plan, de même que les précédents, fut réalisé pour la date fixée (et
même largement dépassé), mais dans des circonstances bien différentes de tout
ce qu'aurait pu anticiper la communauté bahá'íe.
Vers le début du mois de novembre 1957, alors qu'il se trouvait en Angleterre
pour l'achat de fournitures destinées au bâtiment des archives sur le mont Carmel,
Shoghi Effendi contracta une grippe asiatique. Le 4 novembre il mourut d'une
attaque cardiaque, laissant le monde bahá'í stupéfait et temporairement troublé,
alors que seule une moitié du Plan de dix ans avait été achevée.
Le Gardiennat devait théoriquement être une continuité. Le Testament de 'Abdu'l-Bahá
autorisait le Gardien de la foi à nommer un successeur parmi les descendants
directs de Bahá'u'lláh, tout en indiquant certaines des qualités que devait
posséder ce successeur. Shoghi Effendi mourut sans désigner de successeur car,
apparemment, aucun autre membre de la famille ne remplissait les qualités spirituelles
requises dans l'alliance de Bahá'u'lláh et dans le Testament de 'Abdu'l-Bahá
. Il n'y aurait par conséquent pas de deuxième Gardien; la seule institution
investie de l'autorité suffisante pour assurer la direction des affaires de
la communauté était la Maison Universelle de Justice - un corps qui n'avait
pas encore été élu.
[Nota: Voir Wellspring of Guidance,
Messages de la Maison Universelle de Justice ,
1963-1986, n° 23 et 25.]
Trois facteurs en corrélation apportèrent une réponse au dilemme auquel était
confronté le monde bahá'í :
1) d'après certaines déclarations de Shoghi Effendi, il était clair qu'il prévoyait
que les conditions seraient remplies pour l'élection de la Maison Universelle
de Justice à la fin du Plan de dix ans;
2) entre-temps la communauté bahá'íe puiserait les directives de base nécessaires
dans le plan détaillé conçu par Shoghi Effendi; et
3) il avait, dans l'un de ses derniers messages au monde bahá'í, nommé les Mains
de la cause principaux régisseurs de la foi et les avait encouragées à collaborer
étroitement avec les assemblées spirituelles nationales pour s'assurer que le
Plan de dix ans serait mené à bien et que l'unité de la foi serait protégée.
[Nota: On trouvera un résumé des actions entreprises par les Mains de la
cause entre 1957 et 1963, années où elles firent office d'intérimaire, ainsi
que l'intégralité des déclarations faites lors de leurs congrès annuels dans
The Bahá'í World : An International Record, vol. 13, 1954-1963, pp. 333-378.]
Ranimées par ce dernier message, les Mains de la cause organisèrent leur travail
autour d'une série d'assises annuelles. Ces consultations aboutirent à un certain
nombre d'importantes déclarations dont une déclaration officielle confirmant
que Shoghi Effendi n'avait nommé aucun successeur (assise de 1957) et l'annonce
de l'élection de la Maison Universelle de Justice par les membres de toutes
les assemblées spirituelles nationales du monde bahá'í en 1963 (assise de 1959).
En avril 1961, vingt et une nouvelles assemblées spirituelles nationales furent
établies en Amérique latine; et, une année plus tard, onze autres furent élues
en Europe. Les buts restants du Plan de dix ans étaient donc soit atteints,
soit même dépassés. Au printemps 1963, cent ans exactement après la déclaration
de Bahá'u'lláh, à une poignée de ses disciples dans le jardin du Ridván, les
membres de cinquante-six assemblées spirituelles nationales de par le monde
menèrent à bien l'élection de la première Maison Universelle de Justice. Dans
un geste remarquable de renonciation, les Mains de la cause exclurent la possibilité
d'être elles-mêmes élues au sein de cette institution administrative suprême
de la communauté bahá'íe.
Pour les bahá'ís, l'élection de la première Maison Universelle de Justice était
un événement d'une importance capitale. Après plus d'un siècle de luttes, de
persécutions et de crises internes récurrentes, et par le biais d'un processus
électoral démocratique, la communauté bahá'íe avait réussi à créer une institution
permanente pour gérer toutes les affaires concernant la foi. De plus, son établissement
avait été conçu par Bahá'u'lláh lui-même et strictement basé sur les principes
établis dans ses Écrits et dans ceux de 'Abdu'l-Bahá . L'hétérogénéité des nationalités
des membres composant la première Maison Universelle de Justice semblait particulièrement
appropriée à la nature et aux fonctions de cette institution : les neuf membres
des quatre continents représentaient, de par leurs origines, les trois principales
religions (juive, chrétienne et musulmane), ainsi que différentes ethnies.
[Nota: Des élections ultérieures de la Maison Universelle de Justice ont
été organisées à cinq années d'intervalle à partir de 1963. Les élections se
font pendant la période de célébration du Ridván.]
Par-delà son importance institutionnelle, l'établissement de la Maison Universelle
de Justice symbolisait l'élément que les bahá'ís considèrent comme l'essence
même de leur foi : l'unité. L'émergence de la Maison Universelle de Justice
en tant qu'autorité incontestée pour tout ce qui concernait les affaires de
la communauté signifiait que la foi bahá'íe était restée unie tout au long de
la période la plus critique de l'histoire d'une religion, à savoir ce premier
siècle vulnérable au cours duquel le schisme prend presque traditionnellement
naissance.
Comme le démontrent amplement les histoires de Mírzá Yahyá, Muhammad-`Alí et
Ibrahim Kheiralla, on essaya vainement, à plusieurs reprises, de diviser la
communauté bahá'íe pendant cette période critique. Que de tels efforts aient
échoué est une preuve impressionnante de la fonction de dirigeant exercée successivement
par Bahá'u'lláh, 'Abdu'l-Bahá et Shoghi Effendi.
[Nota: Une nouvelle tentative pour créer un schisme se produisit en 1960,
avant les élections de la première Maison Universelle de Justice. Une des Mains
de la cause, Charles Mason Remey, un Américain de plus de quatre-vingts ans,
avança soudain la revendication qu'il était, d'une manière inexpliquée, le successeur
héréditaire de Shoghi Effendi. Agissant sous l'autorité qui leur avait été attribuée
dans le Testament de 'Abdu'l-Bahá , les autres Mains de la cause l'expulsèrent
de la foi. La revendication de Remey souleva très peu d'intérêt et il mourut
en 1974, ignoré par la poignée de personnes même qu'il avait attirée à l'origine.]
Avec l'établissement d'un corps permanent, reconnu et faisant autorité, auquel
tous les croyants et tous les corps élus au niveau local et national à l'intérieur
de la communauté bahá'íe se soumettaient, l'unité de la communauté assumait
une forme institutionnelle qui engageait directement chaque croyant.
[Nota: En 1973, en même temps que la publication du premier Synopsis et Codification
du Kitáb-i-Aqdas (Le Plus Saint Livre), la Maison Universelle de Justice promulgua
sa constitution : La Constitution de la Maison Universelle de Justice.]
L'élection de la Maison Universelle de Justice permettait la reprise des deux
principales activités entreprises par le Gardien, à savoir : premièrement, la
création de nouvelles institutions et bureaux administratifs ainsi que l'exigeaient
les besoins d'une foi qui se développait rapidement; et deuxièmement, l'élaboration
de nouveaux plans généraux d'enseignement afin de poursuivre la vision de 'Abdu'l-Bahá
d'une conquête spirituelle de la planète.
En 1964, au cours de l'année qui suivit sa première élection, la Maison Universelle
de Justice lança un Plan de neuf ans qui fut achevé en 1973, centenaire de l'anniversaire
de la révélation du Kitáb-i-Aqdas ou Le Plus Saint Livre par Bahá'u'lláh. Il
fut immédiatement suivi d'un Plan de cinq ans qui s'acheva en 1979. Depuis lors,
quatre plans internationaux ont été successivement achevés sous la direction
de la Maison Universelle de Justice. Le Plan de quatre ans, en cours, lancé
en 1996 a été programmé pour se terminer avec la fin du siècle.